‹ Romans diversChapitre 6 sur 113 · I. Cliclivc, mauvaise, méchante · texte numérisé non relu

I. Cliclivc, mauvaise, méchante

— Et sa fhétite tante, qui aurait mieux fait de s'en aller à la place de l'autre.

— Si la Jeanne voulait écouter les bourgeois, cependant, elle pourrait s'en retirer.

— Les bourgeois, les bourgeois! ça prend d'une main et ça retire de l'autre. Faut pas déjà tant se fier sur ça.

— Faut donc mourir pauvre comme on a vécu?

— Nous ne serons pas les premiers, allez, mon pauvre Léonard! dit la vieille d'un Ion lugubre.

— Ni les derniers, allez, ma pauvre Guite ! répondit le sacristain d'un ton philosophique.

Et il se fit un grand silence qu'interrompit le roulement lointain du tonnerre.

— Ah! voilà qui l'achèvera, la pauvre femme! dit Léonard , et si elle ne se dépèche pas de finir, M. le curé se mouillera le carcas (le corps).

— Je me doutais bien de ça, à ce matin, reprit, la vieille. Il v avait à la Piquette du jour tant de fumée blanche sur les viviers, que je disais à la Claudie : Ça tonnera après le midi, et ça emportera la pauvre Tu!a dans l'autre monde, avant le soleil couché...

— Tula? s'écria Guillaume en se levant et en s'approchant des deux paysans avec une émotion profonde.

— Ah! mon petit Monsieur, que vous m'avez fait peur! dit la vieille parque en ramassant son fuseau, qu'elle avait laissé tomber dans la fosse.

-Vous avez dit. un nom que je cherchais depuis longtemps ... Tula, n'est-ce pas?... La femme qui va mourir s'appelle Tula?

— Oui, Monsieur, répondit Léonard; vous la connaissez?

— C'est elle qui a servi madame de Boussac, il y a quinze ou vingt ans?

— Et qui a nourri son garçon.

— Et elle demeure par ici?

— Pas loin d'ici, Monsieur : elle est de la paroisse, puisqu'on va l'enterrer là, tenez, dans ce trou que je fais.

— 11 n'y a donc pas d'espérance de la sauver?

^Oh ! non , Monsieur, dit la mère Guite; ma fille y a été hier soir, et elle était déjà à l'agonie. On est venu chercher tantôt M. le curé, avec le bon Dieu , bien vite , bien vite. On pensait qu'il arriverait, trop tard pour l'administrer.

— Léonard, vous allez me conduire chez cette femme, n'est-ce pas?

— Oh ! pour ça, Monsieur, ni pour or, ni pour argent 1 car M. le curé va rentrer, et il n'aurait personne pour afjener' sa jument, mèmement, je vais chercher mon dard ma faux), pour en donner un trait sur ces herbes , à seule fin d'en porter une brassée dans la mangeoire.

— Et vous, mère Guite? dit Guillaume impatienté.

— Oh ! moi, Monsieur, dit la vieille, je ne peux plus courir comme vous. Je descends bien : mais j'ai trop de peine à remonter... Mais vous irez bien tout seul? Tenez, vous voyez bien ce chemin creux, sur la gauche, là-bas, au fond; voyez des grosses pierres blanches et une maison à côté? c'est là. L'endroit s'appelle Épinelle.

— J'y cours, dit Guillaume.

— Attendez donc, attendez doncl lui cria Léonard ; pas par là : vous n'en sortiriez pas. Vous ne connaissez pas les viviers, à ce qu'il me parait? Vous vous péririez là dedans!... Je vas vous appeler quelqu'un pour vous conduire. La Claudie était par ici tout à l'heure. Claudie! oh! Claudie!

Le frais minois de Claudie se montra derrière le buisson , à côté de celui de sa chèvre noire qui broutait sans façon la clôture du cimetière.

— Conduis ce monsieur chez la Tula, dit le sacristain, et ne lui cause pas trop en route; il est pressé.

■ — Faut-il que j'y aille? demanda Claudie à sa mère, d'un air à la fois confus et liai di.

— Prends tes sabots et donne-moi ton bâton : je garderai les bêtes, répondit tranquillement la mère.

\. Rentrer du foin.

Claudie accourut, retroussa su jupe de dessous, agrafa saunante grise, et se mit à descendre lestement la monta ;ne en criani : Par ici, Monsieur, eten faisant rouler à rand bruit les cailloux sous sa chaussure retentissante.

Guillaume la suivit avec beaucoup de peine el de souffrance. Ces pierres tranchantes, sur lesquelles la jeune fille semblail voltiger, s'écroulaient -eus ses pieds, à lui, et coupaient sa chaussure, li s'étonnait qu'elle ne le ci nduisîl pas parla prairie inclinée qui longeait ces monticules de pierres. Il ne savait pas à quel point les viviers de Toull sont perfides. Ce sont de nombreuses sources qui n'ont pas leur jaillissement à fieur de terre, et qui minent le sol en filtrant par-dessous. Une vase compacte, tapissée d'un jonc lin et court, qu'on pourrait prendre pour l'herbe d'un pré, les recouvre et cache entièrement à l'œil inexpérimenté ces glaises mouvantes aussi dangereuses que les sables mouvants «les bords de la mer : le pied s'y enfonce lentement, et le terrain semble capable, pendant quelques instants, de porter un corps solide. Mais c'est un piège des esprits malfaisants de la montagne. On y entre peu à peu jusqu'au genou, jusqu'à la ceinture, jusqu'aux épaules, et chaque effort tenté pour se dégager, vous y plonge plus avant. Enfin , sans de prompts secours, on y périrait, non pas noyé, mais étouffé par la vase: el les lionnes femmes de Toull pensent qu'on irait rejoindre la cité mystérieuse, engloutie si us le sol, et dont parfois, quand le temps est calme, elles croient entendre sonner 1er. cloches.

Claudie, alerte et légère, marchait à quatre pas en avant de Guillaume; et, n'osant lui adresser la parole, étonnée peut-être qu'il ne rompit pas le silence

le premier, se disait, en elle-même, que le monsieur

était bien fier. Enfin, celui-ci, fort peu attentif à la rondeur de sa jambe et aux grâces de son allure, lui adressa quelques questions sur la pauvre Tula. Claudie commença par le Plait-il? inévitable entrée en matière du paysan subtil qui prépare sa réponse, en vous faisant répéter à dessein votre demande; et quand le jeune homme eut patiemment recommencé :

— Oui, Monsieur, oui, dit-elle, c'était une très-brave femme, bien propre, bien réveillée au travail, bonne ménagère, et très-bonne pour la vie.

— Qu'entendez-vous par là?

— liien officieuse à ses \oisins, pas chétite comme sa sœur la grand' Gothe.

— Laisse-t-elle plusieurs enfants?

— Elle ne laisse pas d'enfants, Monsieur; elle n'a qu'une tille, dit Claudie, qui n'appliquait, comme font les Berrichons, le mot d'enfant qu au sexe masculin.

— Et cette fille est-elle en âge de gagner sa vie?

— Pardi oui! elle a vingt ans, ou vingt et un ans, car elle est beaucoup pi is vieille que moi.

Celle remarque n'attira pus l'attention de Guillaume sur les dix-sept ans que Clau lie portait en triomphe. Cette i Ile n'est-elle pas née au château de Boussac? demanda-t-il.

— Peut-être bien, Monsieur. Je crois bien oui. Quoique je n'aie pas songé à lui demander, et d'ailleurs, moi , je n'y étais pas! .Mais ça me parait que je l'ai écouté dire à nia mère.

■ — C'est ma sœur de lait, pensa Guillaume, et il doubla le pas.

Lorsque Claudie vit qu'elle n'avait plus à répondre, elle commença à interroger.

— Vous avez donc quelque chose à lui dire à c'te Jeanne?

— Jeanne? s'écria Guillaume : elle s'appelle Jeanne? Qui lui a donné ce nom?

— Dame! c'est sa marraine, bien sur... Que ce monsieur est SOtl pensa Claudie.

— Et qui est sa marraine?

— Ah! ça, je lésais bien! C'était la grand1 dame de Boussac. La connaissez- vous, la dame du château de Boussac? est-elle en vie? est-elle dans le pays?

Guillaume ne songea pas à lui repondre. Il était frappé de l'étrange ci 'incidence qui l'avait amené à Toull pour y voir creuser la lusse de sa nourrice et pour reparer le

long oubli de sa famille, en offrant sa protection à sa sœur de lail . â la filleule de sa mère. Il voyait dans le hasard qui l'avait poussé vers Toull plutôt que vers Crozant, ou tout autre site romantique de la Marche, quelque chose de providentiel , et il en remerciait Dieu de lui avoir trace pour ainsi dire son devoir, là où il était venu chercher si ai plaisir.

La coquette Claudie, le voyant si pou galant, avait perdu tOUt le trouble intérieur qu'elle avait nourri com-

plaisammenl en elle au début de leur tête-à-téte. Curieuse autant que réjouie, elle le cribla de questions comme avaient fait sa mère et Léonard. Elle voulait savoir qui il était, d'où il venait, et surtout pourquoi il était si empressé d'aller voir la mourante, quel intérêt il pouvait porter à celle pauvre femme el à sa fille.

— Tenez! lui dit-elle tout à coup, lassée do son silence dédaigneux ou préoccupé, m'est avis que vous ave/, liesoin d'une servante, et que vous venez pour en louer ' une dans le pays d'ici, OÙ elles ont du renom. Vous auiez écouté dire que la Jeanne était une bonne fille, bien forte, bien courageuse à la peine, et vous avez peut-être idée de l'amener.

— Est-ce que vous croyez qu'il serait avantageux pour elle de trouver une condition hors du pays?

— Oui, Monsieur, oui, elle n'aurait jamais quitté sa mère; mais depuis que sa mère est tombée malade, il y a eu du monde de la ville qui lui ont conseillé de se louer, et qui lui ont fait des offres. Elle n'a jamais eu envie de quitter le pays; quand on est accoutumé dans un endroit, on n'aime pas à changer; mais à présent qu'elle va être malheureuse avec sa tante, elle ferait bien de s'en aller, et si vous lui portez intérêt, vous tenez bien de l'emmener.

Il y avait dans la physionomie de la jeune fille, en parlant ainsi , une intention marquée de persuader Guillaume, qui n'échappa point à ce dernier, mais qu'il ne put s'expliquer. Il éluda ces insinuations en alléguant que la pauvre Tula n'était peut-être pas morte encore, el qu'il n'y avait si grave maladie dont on ne put revenir.

— Oh! c'est bien fini pour elle! répondit Claudie; tenez, Monsieur, regardez, là, en bas, M. le. cure qui s'en remonte â Toull par le chemin pavé. C'est dit! la mère. Tula n'a plus besoin de rien.

Cet arrêt, prononcé avec la philosophique insouciance qui caractérise le paysan, frappa le jeune homme d'une émotion sinistre. J'arrive trop tard, pensa-t-il, je ne peux plus réparer mon ingratitude, et je suis envuyé par la volonté divine auprès d'un cadavre pour subir une expiation douloureuse.

Le tonnerre grondait toujours au loin, et des nuées violettes s'amoncelaient sur plusieurs points de l'horizon.

— Faut nous dépêcher, Monsieur, dit la jeune fille en voyant qu'il ralentissait sa marche, comme un homme accablé; si nous restons longtemps à Epinelle, nous serons mouillés.

Guilaume se hâta machinalement, et, après une demiheure de marche, il arriva enfin au seuil de la chaumière de sa nourrice.

— Vous y êtes, Monsieur, dit Claudie d'un ton résolu. Moi, je ne veux pas entrer là dedans. Ça me fait peur de voir les morts. Je vous attendrai par là pour vous rameuei ; mais il ne faut pas trop vous amuser, parce que l'orage vient.

Guillaume hésita un instant avant de se décider à entrer. Il n'avait jamais vu de cadavre, et celte première épreuve, jointe a des rapprochements de situation si imprévus, lui causait une émotion pénible.

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