LE F.U;.NE
— Parle/., Madame, dit Léonce, je serai bien aise de me voir par vos yeux.
— Vous ne le serez pas, je vous en réponds, poursuivit Sabina outrée, mais affectant un grand calme; homme et artiste, intelligent et beau, riche et patricien, vous save/. être un mortel privilégie La nature et la société vous ayant beaucoup donné, vous les avez secondées avec ardeur, possédé du désir qui tourmentait déjà votre enfance, d'être un homme accompli. Vous avez si bien cultivé vos brillantes dispositions, et si noblement gouverné votre fortune, que VOUS êtes devenu le riche le plus libéral et l'artiste le plus exquis. Si vous fussiez né pauvre et obscur, la palme de la gloire vous eût été plus difficile et plus méritoire à conquérir. Vous eussiez eu pius de souffrance et plus de feu, moins de science et plus de génie. Au lieu d'un talent de premier ordre, toujours correct et souvent froid, vous eussiez eu une inspiration inégale , mais brûlante.
— Ah! Madame, dit Léonce en l'interrompant, vous avez peu d'invention , et vous ne faites ici que répéter ce que je vous ai dit cent fois de moi-même. Mais, en même temps, vous me donnez raison sur un autre point, à savoir que l'homme du peuple peut valoir et surpasser l'homme du monde à beaucoup d'égards.
— Vous croyez prouver un grand cœur et un grand esprit en disant ces choses-là? C'est la mode, une mode recherchée, et qu'il est donné à peu d'hommes du monde de porter avec goût. Vous n'y commettrez jamais d'excès, parce qu'au fond du cœur, vous n'êtes pas moins aristocrate que moi ; je vous défierais bien d'être sérieusement épris de la fille aux oiseaux , malgré vos théories sur la paternité directe de Dieu à l'esclave. Mais, laissez-moi arriver à mon parallèle, et vous verrez que vous n'avez pas su garder votre emphatique incognito avec moi. Jaloux d'être admiré, vous n'avez point prodigué votre jeunesse, et vous avez fort bien compris qu'il n'y a point d'idéal pour la femme intelligente qui possède et connaît un homme à toutes les heures de la vie. Aussi , n'avez-vous point aimé, et avez-vous toujours agi de manière à frapper l'esprit de ce sexe curieux , sans lui permettre de s'emparer de votre volonté. Vous avez fait des passions, je le sais, et vous n'en avez point éprouvé. Ce qui nous distingue lun de l'autre, et ce qui fait que mon orgueil a plus de mérite que le vôtre, ce sont les privilèges de votre sexe. Vous n'avez point sacrifié les jouissances vulgaires au culte de la dignité. Vos modèles ont été des modèles de choix , des filles souverainement belles, et assez jeunes pour que vous n'eussiez point à rougir devant trop de gens, d'en faire vos maîtresses; ces divines filles du peuple, vous vous êtes persuadé que vous les aimiez , et , pour piquer l'amour-propre des femmes du monde, vous avez affecté de dire que la beauté physique entraînait la beauté morale, que la simplicité de ces esprits incultes était le temple de l'amour vrai , que saisie? vérités peut-être, mais auxquelles vous n'avez jamais cru en les proclamant; car, je ne sache pas qu'aucune de ces divinités plébéiennes vous ait pleinement captivé ou fixé longtemps. Statuaire, vous n'avez vu en elles que des statues; et, quant aux femmes de votre caste, vous n'avez jamais recherché sincèrement celles qui avaient de l'esprit. C'est avec celles-là que vous jouez précisément le rôle que vous m'attribuez , posant devant elles avec un art et une poésie admirables les passions byroniennes, mais ne laissant approcher personne assez près de votre cœur pour qu'on y put saisir le ver de la vanité qui le ronge.
Léonce garda longtemps le silence après que Sabina eut lini de parler. Il paraissait profondément abattu, et cette tristesse , qui ne se raidissait pas sous le fouet de
TE VER I NO
Sabina, gracieusement clenilnc. (.Pagel'i.)
!a critique, le rendit très-supérieur en cet instant à la femme vindicative qui le flagellait. Sabina s'en aperçut et comprit ce qu'il y a de plus mâle dans l'esprit de l'homme, ce penchant ou cette soumission irrésistible à la vérité, que l'éducation et les habitudes de la femme s'appliquent trop victorieusement à combattre. Elle eut des remords de son emportement , car elle vit que Léonce se reprochait le sien et sondait son propre cœur avec effroi. Elle eut envie de le consoler du mal qu'elle venait de lui faire, puis elle eut peur que sa méditation ne cachât quelque pensée de haine profonde et de vengeance raffinée. Cette crainte la frappa au cœur; car, aussi bien que Léonce, elle valait mieux que son portrait, et les sources de l'affection n'étaient point taries en elle. Elle essaya vainement de retenir ses larmes; Léonce entendit des sanglots s'échapper de sa poitrine.
— Pourquoi pleurez-vous? lui demanda-t-il en s'agenouillant à ses pieds et en prenant sa main dans les siennes.
— Je pleure notre amitié perdue, répondit-elle en se penchant vers lui et en laissant tomber quelques larmes sur ses beaux cheveux. Nous nous'sommes mortellement
blessés, Léonce; nous ne nous aimons plus. Mais puisque c'en est fait , et que nous n'avons plus a craindre que l'amour nous gâte le passé, laissez-moi pleurer sur ce passé si pur et si beau! laissez-moi vous dire ce qu'apparemment vous ne compreniez pas, puisque vous avez pu , de gaieté de cœur, entamer cetlo lutte meurtrière. Je vous aimais d'une douce et véritable amitié; je me reposais sur votre cœur comme sur celui d'un frère ; j'espérais trouver en vous protection et conseil dans tout le cours de ma vie. Vos défauts me semblaient petits et vos qualités grandes. Maintenant, adieu, Léonce. Reconduisez-moi chez mon mari. Vous aviez bien raison de m'annoncer pour cette journée des émotions imprévues, et si terribles que je n'en perdrai jamais le souvenir. Je ne les prévoyais pas si amères, et je ne comprends pas pourquoi vous me les avez données. Pourtant, au moment où je sens qu'elles ont tout brisé entre nous, je sens aussi que la douleur surpasse la colère, et je ne veux pas que notre dernier adieu soit une malédiction.
Sabina effleura de ses lèvres le front de Léonce , et ce baiser chaste et triste, le seul qu'elle lui eût donné de sa vie, renoua le nœud qu'elle croyait délié.
TEVEMNO.
TPr^to-8*
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11 aperçât bientôt le curé qui péchait. (Page 48.)
— Non, ma chère Sabina, lui dit-il en couvrant ses deux mains de baisers passionnés; ce n'est pas un adieu, et il n'y a rien de brisé entre nous. Vous m'èles plus chère que jamais, et je saurai reconquérir ce que j'ai risqué de perdre aujourd'hui. J'y mettrai tous mes soins et vous en serez touchée, quand même vous résisteriez. Calmez-vous donc , noble amie ; vos larmes tombent sur mon cœur et le renouvellent comme une rosée bienfaisante sur une plante prête à mourir. Il y a du vrai dans ce que nous nous sommes dit mutuelement, beaucoup de vrai; mais ce sont là des vérités relatives qui ne sont pas réelles. Comprenez bien cette distinction. Nous sommes artistes tous les deux et nous ne pouvons pas traiter un sujet avec animation sans que la logique, la plastique, si vous voulez, ne nous entraîne, de conséquence en conséquence, jusqu'à une synlhese admirable. Mais cette synthèse est une fiction , j'en suis certain pour vous et pour moi. Nou> avons les défauts que nous nous sommes reprochés; mais ce sont là les accidents de notre caractère et les hasards de notre vie. En les étudiant avec feu, nous avons été inspirés jusqu'à les transformer en vices essentiels de notre nature, en habitudes effrontées de
notre conduite. Il n'en est rien pourtant, puisque nous voici cœur à cœur, pleurant à l'idée de nous quitter et sentant que cela nous est impossible.
— Eh bien, vous avez raison, Léonce, dit lady G... en essuyant une larme et en passant ses belles mains sur les yeux de Léonce, peut-être par tendresse naïve, peutêtre pour se convaincre que c'étaient de vraies larmes aussi qu'elle y voyait briller. Nous avons fait de l'art, n'est-ce pas? "et il ne nous reste plus qu'à décider lequel de nous a été le plus habile, c'est-à-dire le plus menteur.
— C'est moi, puisque j'ai commencé, et je réclame le prix. Quel sera-t-il"?
— Votre pardon.
— Et un long baiser sur ce bras si beau , que j'ai toujours regardé avec effroi.
— Voilà que vous redevenez artiste, Léonce!
— Eh bien ! pourquoi non?
— Pas de baisers, Léonce, mieux que cela. Passons ensemble le reste de la journée , et reprenez votre rôle de docteur, pourvu que vous me traitiez à moins fortes doses.
— Eh bien ! nous ferons de l'homéopathie, dit Léonce
ITFOCfUPUlE J. CLAIE, 7 RUE SAINT-BENOiT — H. UELAV1LLE , SC.
TEVERINO
en baisant le bras qu'elle parut lui abandonner machinalement, et qu'elle lui retira en voyant la négresse se réveiller. Replacez-vous clans votre hamac et dormez tout de bon. Je vous bercerai mollement ; ces larmes vous ont fatiguée, la chaleur est extrême, et nous devons attendre que le soleil l aisse pour quitter les bois.
La singularité et la mobilité des impressions de Léonce donnaient de l'inquiétude à lady G... Son regard avait une expression qu'elle ne lui avait encore jamais trouvée, et il lui était facile de sentir, au bercement un peu saccadé du hamac, qu'il tenait le cordon d'une main tremblante et agitée. Elle vit donc avec plaisir reparaître Madeleine, qui, après avoir taquiné la négresse, en lui chatouillant les paupières et les lèvres, avec un brin d'herbe, revint admirer le hamac, et relayer Léonce, malgré lui, dans son emploi de berceur.
— Elle est trop familière , vous l'avez déjà gâtée , dit Léonce en anglais à Sabina. Laissez-moi chasser cet oiseau importun.
— Non, répondit lady G... avec une angoisse évidente, laissez-la me bercer ; ses mouvements sont plus moelleux que les vôtres; et d'ailleurs vous avez trop d'esprit pour que je m'endorme facilement auprès de vous. La familiarité de cet enfant m'amuse ; je suis lasse d'être servie à genoux.
Là-dessus elle s'endormit ou feignit de s'endormir, et Léonce s'éloigna, dépité plus que jamais.
Il sortit du bois et marcha quelque temps au hasard. Il aperçut bientôt le curé qui péchait à la ligne, et le jockey qui était venu lui tenir compagnie, pendant que les chevaux paissaient en liberté dans une prairie naturelle à portée de sa vue, et que la voilure était remisée à l'ombre beaucoup plus loin. Certain de les retrouver quand il voudrait, Léonce s'enfonça dans une gorge sauvage, et marcha vite pour calmer ses esprits surexcités et troublés.
Sa mauvaise humeur se dissipa bientôt à l'aspect des beautés de la nature. Il avait tourné plusieurs rochers, et il se trouvait au bord d'un lac microscopique , ou plutôt d'une (laque d'eau cristalline enfouie et comme cachée dans un entonnoir de granit. Cette eau , profonde et brillante comme le ciel , dont elle reflétait l'azur embrasé et les nuages d'or, offrait l'image du bonheur dans le repos. Léonce s'assit au rivage dans une anfractuosité du roc , qui formait des degrés naturels comme pour inviter le voyageur à descendre au bord de l'onde tranquille. Il regarda longtemps les insectes au corsage de turquoise et de rubis qui effleuraient les plantes fonlinales; puis il vit passer, dans le miroir du lac, une bande de ramiers qui traversait les airs et qui disparut comme une vision , avec la rapidité de la pensée. Léonce se dit que les joies de la vie passaient aussi rapides, aussi insaisissables, et que, comme cette réflection de l'image voyageuse, elles n'étaient que des ombres. Puis il se trouva ridicule de faire ainsi des métaphores germaniques, et envia la tranquillité d'àme du curé, qui, dans ce beau lac, n'eût vu qu'un beau réservoir de truites.
Un léger bruit se fit entendre au-dessus de lui. Un instant il crut que Sabina venait le rejoindre; mais le battement de son cœur s'apaisa bien vite à la vue du personnage qui descendait les degrés du roc, dont il occupait le dernier degré.
C'était un grand gaillard, plus que pauvrement vêtu, qui portait au bout d'un bâton passé sur son épaule, un mince paquet serré dans un mouchoir rouge et bleu. Ses haillons, ses longs cheveux tombant sur un visage pâle et fortement dessiné, son épaisse barbe noire comme de l'encre, sa démarche nonchalante, et ce je ne sais quoi de railleur qui caractérise le regard du vagabond lorsqu'il rencontre le riche seul et face à face, tout lui donnait [aspect d'un franc vaurien.
Léonce pensa qu'il était dans un endroit très-désert et que le quidam avait sur lui tout l'avantage de la posilion, car le sentier était trop étroit pour deux, et il ne fallait pas se le disputer longtemps pour que le lac reçût dans son onde muette et mystérieuse celui qui n'aurait pas les meilleurs poings, et la meilleure place pour combattre.
Dans cette éventualité, qui ne troubla pourtant pas beaucoup Léonce, il prit un air d'indifférence et attendit la rencontre de l'inconnu dans un calme philosophique. Cependant il put compter avec une légère impatience le nombre de pas qui retentit sur le rocher, jusqu'à ce que lo vagabond eût atteint le dernier degré et se trouvât juste à ses côtés.
— Pardon, Monsieur, si je vous dérange, dit alors l'iconnu d'une voix sonore et avec un accent méridional très-prononcé ; mais si c'était un effet de votre courtoisie, Votre Seigneurie se rangerait un peu pour me laisser boire.
— Rien do plus juste, répondit Léonce en le laissant passer et en remontant un degré, de manière à se trouver immédiatement derrière lui.
L'inconnu ôla son chapeau de paille déchiré, ets'agenouillant sur le roc, il plongea avidement dans l'eau sa sauvage barbe et la moitié de son visage , puis on l'entendit humer comme un cheval, ce qui donna à Léonce l'envie facétieuse de siffler on cadence comme on fait pour occuper ces animaux impatients et ombrageux pendant qu'ils se désaltèrent.
Mais il s'abstint de cette plaisanterie, et il envia la confiance superbe avec laquelle ce misérable se plaçait ainsi sous ses pieds, la tète en avant, le corps abandonné, dans un lèto-à-tète qui eût pu devenir funeste à l'un des deux en cas de mésintelligence. «Voilà le seul bonheur du pauvre, pensa encore Léonce ; il a la sécurité en de semblables rencontres. Nous voici deux hommes, peut-être d'égale force : l'un ne saurait pourtant boire sous l'œil de l'autre sans regarder un peu derrière lui, et celui qui peut se désaltérer gratis avec cette volupté, ce n'est pas le riche. »
Quand le vagabond eut assez bu, il redressa son corps, et, reslant assis sur ses talons : — Voilà dit-il, de l'eau bien tiède à boire, et qui doit désaltérer en entrant par les pores plus qu'en passant par le gosier. Qu'en pense Votre Seigneurie?
— Auriez-vous la fantaisie de prendre un bain? dit Léonce, incertain si ce n'était pas une menace.
— Oui, Monsieur, j'ai celte fantaisie, répondit l'autre; et il commença tranquillement à se déshabiller, ce qui ne prit guère de temps, car il n'était point surchargé de toilette, et à peine avait-il sur lui une seule boutonnière qui ne fut rompue.
— Savez-vous nager, au moins? lui demanda Léonce. Ceci est un large puits; il n'y a point de rivage du côté où nous sommes, le rocher tombe à pic à une grande profondeur vraisemblablement.
— Oh ! Monsieur, fiez-vous à un ex-professeur de natation dans le golfe de Baja, répondit l'étranger; et, enlevant lestement le lambeau qui lui servait de chemise, il s'élança dans le lac avec l'aisance d'un oiseau amphibie.
Léonce prit plaisir à le voir plonger, disparaître pendant quelques instants, puis revenir à la surface sur un point plus éloigné, traverser la nappe étroite du petit lac en un clin d'oeil se laisser porter sur le dos, se placer debout comme s'il eût trouvé pied , puis folâtrer en lançant autour de lui des flots d'écume, le tout avec une grâce naturelle et une vigueur admirable.
Bientôt, pourtant, il revint au pied du roc, et, comme le bord était en effet très-escarpé, il pria Léonce de lui tendre la main pour l'aider à remonter. Le jeune homme s'y prêta do bonne grâce, tout en se tenant sur ses gardes, pour n'être pas entraîné par surprise , et|, le voyant assis sur la pierre échauffée par le soleil, il ne put s'empêcher d'admirer la force et la beauté de son corps, dont la blancheur contrastait avec sa figure et ses mains un peu hàlées. — Cette eau est plus froide que je ne pensais, dit le nageur ; elle n'est échauffée qu'à la surface, et je n'aurai de plaisir qu'en m'y plongeant pour la seconde fois. D'ailleurs, voici l'occasion de faire un peu de toilette.
Et il tira de son maigre paquet une grande coquille qui lui servait de tasse, mais dont il avait dédaigné de se servir pour boire. Il la remplit d'eau à diverses rc-
TEVERINO
i risee si n'en arrosa la tête et la barbe, lavant el Frottanl avec an soin extrême et une volupté minutieuse cette riche toison nuire qui, toute ruisselante, le lai >ail ressembler à une sauvage divinité des fleuves. Puis, comme le soleil, tombant d'aplomb sur sa nuque et sur son fronl commençait à l'incommoder, il arracha des touffes de joncs et d'iris qu'il roula ensemble, et dont il fit un chai eau ou plutôt imo couronne de verdure et de fleurs, Le hasard ou un certain goût naturel voulut que cette coiffure 8e trouvât disposée d'une façon si artiste qu'elle compléta l'idée qu'on pouvait se faire, en le regardant, d'un Neptune antique.
Il bondil une seconde fois dans le lac, atteignit la rive opposée, el courant sur la pente qui était adoucie et eouverte de végétation de ce côté-là , il cueillit de superbes fleurs de nymphéa blanc, qu'il plaça dans sa couronne. Enfin, comme s'il eût deviné l'admiration réelle qu'il causait à Léonce, il se lit une sorte de vêlement avec une ceinture de roseaux et de feuilles aquatiques]; et alors, libre, lier et beau connue le premier homme, il s'étendit sur un ci in de sable lin et parut rêver ou s'endormir au soleil, dans une attitude majestueuse.
Léonce, frappé de la perfection d'un semblable modèle, ouvrit non album et essaya de faire un croquis de cet être bizarre, qui, reflété dans l'eau limpide, à demi nu et à demi vêtu d'herbes et de Heurs, offrait le plus beau typequ'un artiste ait jamais eu le bonheur de contempler, dans un cadre naturel de rochers sombres, de feuillages éclatants el de sables argentés, merveilleusement approl*i iés au sujet. Les fluts de la lumière coupée des fortes ombres du rocher , le reflet que l'eau projetait sur ce corps humide d'un ton titianesque, tout se réunissait pour donner a Léonce une des plus complètes jouissances d'art et un des plus vifs sentiments poétiques qu'il eut jamais éprouvés; car, bien que statuaire, il était aussi sensible à la beauté de la couleur qu'à celle de la forme.
Tout à coup il ferma son album, et le jetant loin de lui : « Honte à moi, se dit-il, de vouloir retracer une scène que Raphaël ou Véronèse, Giorgion, Rubens ou le Poussin eussent été jaloux de contempler l Oui , les grands maîtres de la peinture eussent été seuls dignes de reproduire ce que moi j'ai surpris et comme dérobé à la bienveillance du hasard. C'est bien assez pour moi, qui ne saurais manier un pinceau, de le voir, de le sentir et de le graver dans ma mémoire. »
Le vagabond sembla deviner sa pensée, car, à sa trèsgrande surprise, il lui cria en italien, après lui avoir demandé s'il comprenait celte langue : « C'est de l'antique, n'est-ce pas, Signort :' Voulez-vous du Michel-Ange? En voici. » Li il prit une attitude plus bizarre, mais belle encore, quoique tourmentée. « Maintenant du Raphaël, reprit-il en changeant, de posture; c'est plus gracieux el plus naturel; mais quoi qu'on en dise, le muscle y joue encore un peu trop son rôle... Le Jules Romain s'en ressenti! a encore, mais ce n'est pas à dédaigner. » Etquand il se fut posé a la Jules Romain, il reprit sa première attitude, en ajoutant: — Celle-ci est la meilleure, c'est du Phidias, et on aura beau chercher on ne trouvera rien de mieux.
— Vous faites donc le mélier do modèle? lui dit Léonce, un peu désenchanté de ce qui lui avait d'abord semble naïf et imprévu dans cet homme.
— Oui , Monsieur, celui-là et bien d'autres, répondit, le nageur, qui était venu se poser au milieu du lac sur un rocher qui formait îlot, et sur lequel il se dressa comme sur un piédestal. Si j'avais une vieille cruche, je vous représenterais ici, avec mes roseaux, un groupe dans le goût de Versailles, quoique je n'y sois pas encore aile; mais nous avons à Naples beaucoup de choses dans ce style-la. Si j'avais un tambour de basque, je vous montrerais diverses ligures napolitaines qui ont plus de grâce et d'esprit dans leur petit doigt que tout votre grand Sicile dans ses blocs de marbre et de bronze. Mais puisque je no puis plus rien pour charmer vus yeux, je veux au moins charmer vos oreilles. Si vous êtes Apulloii , ne me traitez pas comme Maisyas; mais, fussiez-vous un maestro renommé, vous conviendrez que la voix est |
belle. Je sens que celle e,m ffOide et toutes nies poses
reuses m'ont élargi le poumon, et j'ai une envie folle de chanter.
— Chantez, mon camarade, dit Léonce. Si votre ramage répond à votre plumage, vous n'avez pas à craindre mon jugement.
AUDACES FOUTUNA JUVAT.
Alors l'Italien chanta dans sa langue harmonieuse trois strophes empreintes du génie hyperbolique de sa nation,
et dont nous donnerons ici la traduction libre. Il les adaptait à un de ces airs de l'Italie méridionale, dont on ne saurait dire s'ils sont les chefs-d'œuvre de maîtres inconnus, ou les mâles inspirations fortuites de la muse populaire :
« Passez, nobles seigneurs, dans vos gondoles bigarrées; vous presserez en vain l'allure de vos rameurs intrépides; j'irai plus vite que vous avec mes Lias souples comme l'onde et blancs comme l'écume. Couvert de mes haillons, je suis un des derniers sur la terre; mais, libre et nu, je suis le roi de l'onde cl votre maître à tous!
« Fuyez, nobles dames, sur vos barques pavoisées; vous détournerez en vain la tête, on vain vous couvrirez de l'éventail vos fronts pudiques; le mien attirera toujours vos regards, et vous suivrez de l'œil, à la dérobée, ma chevelure noire flottante sur les eaux. Avec nus haillons, je vous fais reculer de dégoût; mais, libre et nu, je suis le roi du monde et le maître de vos cœurs!
« Nagez, oiseaux do la mer et des fleuves; fendez de vos pieds de corail le flot amer qui vous balance. Avi c ma poitrine solide comme la proue d'un navire, avec mes bras souples cnmme votre cou lustré, je vous suivrai dans vos nids d'algue et de coquillages. Couvert de mes haillons, je vous effraie; mais, libre et nu, je suis le roi de l'onde, et vous me prenez pour l'un d'entre vous! »
La voix du chanteur était magnifique, et aucun artiste en renom n'eût pu surpasser la franchise de son accent, la naïveté de sa manière, la puissance de son sentiment exalté. Léonce se crut transporté dans le golfe de Salerne ou de Tarente, sous le ciel de l'inspiration et de la poésie. — Par Amphitrite ! s'écria-t-il, tu es un grand poète et un grand chanteur, noble jeune homme ! et je ne sais comment te récompenser du plaisir que tu viens de me causer. Quel est dune ce chant admirable , quelles sont donc ces paroles étranges?
— Le chant est de quelque dieu égaré sur les cimes de l'A| ennin, qui l'aura confié aux échos, lesquels l'auront murmuré à l'oreille des pâtres et des pêcheurs; mais les paroles sont de moi, Signer, car, avec votre permission, je suis improvisateur quand il me plaît de l'être. Notre langue mélodique est à la portée do tous ; et quand nous avons une idée, nous autres poètes naturels , enfants du soleil, l'expression ne se fait pas désirer longtemps.
— Tu me répéteras ces paroles ; je veux les écrire.
— Si je vous les répète, ce sera autrement. Mes chants s'envolent do moi comme la flamme du loyer , je puis les renouveler et non les retenir. Peut-être trouvez-vous celles-ci un peu fanfaronnes; c'est le privilège du poète. Otez-lui la gloriole, vous lui ôterez son génie.
— Tu as le droit de te vanter, car tu es une nature privilégiée, répondit Léonce, et quelle que soit ta condition, tu mériterais d'être un des premiers sur la terre. Tu m'as charme; viens ici, et conte-moi ta misère, je veux la faire cesser.
L'inconnu revint au rivage. — Hélas! dit-il, vous avez vu le faune antique dans toute sa liberté, L'homme de la nature dans toute sa poésie. A présent, vous allez voir le porteur de haillons dans toute sa laideur et dans toute sa misère; car il faut bien que je reprenne cette triste livrée, en attendant qu'elle me quitte, ou que je trouve l'emploi de mon génie peur renouveler ma garde-robe. Vous paraissez surpris? J'ai bien lu dans vos regards, lorsque je me suis approché de vous pour la première fois, que mon aspect vous causait de la répugnance.
TEVERINO
Vous m'avez trouvé laid, effrayant, peut-être. Mais quand j'ai eu dépouillé ma souquenouille de mendiant, quand celte eau lustrale m'a débarrassé de mes souillures , quand vous m'avez vu purifié de la fange et de la poussière des chemins; ce corps qui a servi quelquefois do modèle aux premiers sculpteurs de ma patrie, ce visage qui n'est point dégradé par la débauche et auquel la fatigue et les privations n'ont pas ôlé encore la jeunesse et la beauté, ces membres où la nature a prodigué son luxe, et ce sentiment du beau que l'homme intelligent porle sur son front et dans toutes ses habitudes; tout ce qui fait enfin, Monsieur, que, nu, je suis l'égal et peut-être le supérieur des hommes les mieux vêtus, vous a frappé enfin, et vous avez essayé de me classer dans vos impressions d'artiste. Mais vous n'avez pas réussi , j'en suis certain ; les œuvres de l'art ne sont rien quand elles ne peuvent renchérir sur celles de Dieu. Si vous êtes peintre, vous me retrouverez quelque jour dans vos souvenirs, un jour que l'inspiration vous saisira ! Aujourd'hui, vous ne me reproduirez pas !... D'autant plus, ajouta-t-il avec un amer sourire, que la pièce est jouée, et que ma divinité va disparaître sous la flétrissure de l'indigence.
Cet homme parlait avec une facilité extraordinaire et avec, un accent d'une noblesse inconcevable. Sa figure, éclairée d'un rayon d'enthousiasme, et aussitôt voilée par un profond sentiment de douleur, était d'une beauté inouïe; jamais plus nobles traits, jamais expression plus fine et plus pénétrante n'avaient attiré l'attention do Léonce.
— Monsieur, lui dit-il, dominé par un respect involontaire, vous êtes certainement au-dessus de la misérable condition sous les dehors de laquelle vous m'êtes apparu ; vous êtes quelque artiste malheureux : permettez-moi de vous secourir et de vous récompenser ainsi de la jouissance poétique que vous m'avez procurée.
Mais l'inconnu ne parut pas avoir entendu les paroles de Léonce. Courbé sur le rivage, il dépliait, avec une répugnance visible, les hardes ignobles qu'il était obligé de reprendre pour cacher sa nudité.
— Voilà , dit-il en laissant retomber ses guenilles par terre , un supplice que je vous souhaite de ne pas connaître. L'Italien aime la parure, l'artiste aime le bienêtre , le luxe , les parfums , la propreté ; cette mollesse exquise qui renouvelle l'àme et le corps après des exercices mâles et salutaires. Personne ne peut comprendre ce qu'il m'en coûte de me montrer aux hommes , aux femmes surtout! avec une blouse déchirée et un pantalon qui montre la corde.
— Oh ! je vous comprends et je vous plains, répondit Léonce ; mais je puis faire cesser aujourd'hui votre peine, Dieu merci ! Il fait assez chaud pour que vous restiez ici à m'attendre au soleil un quart d'heure ; je vous promets que, dans un quart d'heure , je serai de retour avec des vêtements capables de contenter votre honnête et légitime fantaisie. Attendez-moi.
Et, avant que l'Italien eût répondu, Léonce s'élança sur le sentier, courut à sa voiture et en retira une valise élégante et légère, qu'il rapporta au bord du lac. Il retrouva son Italien dans l'eau, occupé à faire une gerbe des plus belles fleurs aquatiques , qu'il lui rapporta d'un air de triomphe naïf, et qu'il lui présenta avec une grâce affectueuse.
— Je ne puis vous donner autre chose en échange de ce que vous m'apportez, dit-il, je n'ai rien au monde; mais, grâce à mon adresse et à mon courage, je puis m'approprier les plus rares trésors de la nature, les plus belles fleurs , les plus précieux échantillons minéi alogiques, les cristaux, les pétrifications, les plantes des montagnes; je puis vous donner tout cela si vous voulez que je vous suive dans vos promenades; et même, si vous avez ici un fusil, je puis abattre l'aigle et le chamois et les déposer au pied de votre maîtresse ; car je suis le plus adroit chasseur que vous ayez rencontré, comme le plus hardi piéton et le plus agile nageur.
Malgré cette naïveté de vanterie italienne, l'effusion i du jeune homme ne déplut point à Léonce. Sa figure éclairée par la joie et la reconnaissance avait un éclat , ,
une franchise sympathique, qui gagnaient l'affection. En dix minutes, il transforma le vagabond en un jeune élégant du meilleur ton, en tenue de voyage. Il n'y avait dans la valise de Léonce que des habits du matin, de quoi suffire à une charmante toilette de campagne, vestes légères et bien coupées, cravates de couleurs fines et d'un ton frais, linge magnifique, pantalons d'été en étoffes de caprice, souliers vernis, guêtres de Casimir clair à boutons de nacre. L'Italien choisit sans façon tout ce qu'il y avait de mieux. Il était à peu près de la même taille que Léonce, et tout lui allait à merveille; il n'oublia pas de prendre une paire de gants, dont il respira le parfum avec délices. Et quand il se vit ainsi rafraîchi et paré de la tète aux pieds, il se jeta dans les bras de son nouvel ami, en s'écriant qu'il lui devait la plus grande jouissance qu'il eût éprouvée de sa vie. Puis il poussa du bout du pied dans le lac ses haillons, qui lui faisaient horreur, et, dénouant son petit paquet, dont il noya aussi l'enveloppe grossière, il en tira, à la grande surprise de Léonce, un portrait de femme entouré de brillants ; une chaîne d'or assez lourde, et deux mouchoirs de batiste garnis de dentelle. C'était là tout ce que contenait son havresac de voyage.
— Vous êtes surpris de voir qu'une espèce de mendiant eût conservé ces objets de luxe, dit-il en se parant de sa chaîne d'or, qu'il étala de son mieux sur son gilet blanc; c'était tout ce qui me restait de ma splendeur passée, et je ne m'en serais défait qu'à la dernière extrémité. Che voleté, Siynor 7nio? pazzia!
— Vous avez donc été riche? lui demanda Léonce, frappé de l'aisance avec laquelle il portait son nouveau costume.
— liiche pendant huit jours, je l'ai été cent fois. Vous voulez savoir mon histoire? je vais vous la dire.
— Eh bien, racontez-la-moi en marchant, et suivezmoi , dit Léonce. Nous allons reporter à nous deux cette valise dans ma voiture.
— Vous êtes en voyage, Signor?
— Non, mais en promenade, et pour plusieurs jours peut-être. Voulez-vous être de la partie?
— Ah ! de grand cœur, d'autant plus que je peux vous être à la fois utile et agréable. J'ai plusieurs petits talents, et je connais déjà à fond ces montagnes dans lesquelles j'erre depuis huit jours. Je ne puis rester nulle part. Ma tète emporte sans cesse mes jambes pour se venger de mon cœur, qui l'emporte elle-même à chaque instant. Mais pour vous faire comprendre ma manière de voyager, c'est-à-dire ma manière de vivre, il faut que je me fasse connaître tout entier.
« J'ignore le lieu de ma naissance, et je ne sais à quelle grande dame coupable ou à quelle malheureuse fille égarée je dois le jour. La femme d'un marchand de poissons me recueillit un matin dans la campagne de Uome, au bord du Tibre, et me donna le nom de Teverino, autrement dit Tibennus. J'avais environ deux ans; je ne pouvais dire d'où je venais, m le nom de mes parents. Cette bonne âme m'éleva malgré sa misère. Elle n'avait plus de fils, et elle compta sur moi pour l'assister et la soutenir quand je serais en âge de travailler. Malheureusement, je n'étais pas né avec le goût du travail : la nature m'a gratifié d'une paresse de prince, et c'est ce qui m'a toujours fait croire que j'étais d'un sang illustre, bien que par mon esprit j'appartienne au peuple. Il faut que l'un des deux auteurs de mes jours ait été de celte race de pauvres diables qui sont destinés à tout conquérir par eux-mêmes ; et, dans mon origine problématique, c'est le côté dont je suis le moins porté à rougir. Tant que je fus un petit enfant, j'aimai la pèche, mais plutôt comme un art que comme un métier. Oui, je me semais déjà né pour les inventions de l'intelligence. Ardent aux exercices périlleux et violents, je n'awiis pas-le goût du lucre. J'éprouvais un plaisir extrême à guetter, à surprendre et à conquérir la proie. Je ne savais pas la faire marchander pour la vendre. Je perdais l'argent, ou je me le laissais emprunter par le premier venu. J'avais trop bon cœur pour rien refuser a mes petits camarades. Je les aidais à bien placer leurs marchandises au heu de
TEVERIXO
demander la pn sur eux. E
pauvre me i - siotéros-
■ '. et ma libéralité, qu'elle appelait bêtise t . duite.
« A mesure que j'acquérais des forces lui en
ôtait, si b:en qu'un jour, n'ayant plus la I battre, la seule consolation qu'elle eût goûtée avec moi •lors, elle me mit à la porte en me donnant sa ma- 'on et deux carlini.
« J'avais dix ans, jetais beau comme Cupidon. Un peintre estime qui m'avait remarqué dans la rue me prit chez lui pour lui servir de modèle, et Gt. d'après moi, un saint Jean-Baptiste enfant, puis un Giotto, puis un Jésus enseignant dans le temple; et, quand il eu) de ma figure, il me ren\oya avec vingt pièces d'or, en me recommandant de me vêtir un peu mieux, si je voulais me présenter quelque part pour gagner ma vie. Je sentais déjà naître en moi le goût du luxe; néanmoins je compris que ce n'était pas le moment de me satisfaire de celte façon. Je courus chez ma mère d'adoption, je lui donnai tout ce que j'a\a;s reçu. et. comme touchée de mon bon cœur, elle voulait me retenir chez elle; je lui déclarai que j'avais pr.s goût à l'indépendance, et que je voulais être libre désormais de choisir ma profession.
o Cette profession fut bientôt trouvée, c'est-à-dire qu'il s'en offrit cent, et que je n'en pris aucune exclusivement. J'avais l'amour du changement, la passion de la liberté, une curiosité effrénée pour tout ce qui me semblait noble et beau. J'avais déjà une belle voix, ma ligure et mon esprit se recommandaient d'eux-mêmes. Sûr de charmer les yeux et les oreilles, je n'avais point de souci à prendre et ne songeais qu'à cultiver mes facultés naturelles. Tour à tour modèle , batelier, jockey, enfant de chœur, ligurant de théâtre, chanteur des rués, marchand de coquil.ages, garçon de café, cicérone... Ah: M nsieur, ce dernier emploi fut, avec celui de modèle, celui qui profita le plus, sinon à ma bourse, du moins à mon intelligence. La conversation des artistes et l'étude journalière des chefs-d'œuvre de l'art, développèrent Ullement mes idées, que bientôt je me sentis supérieur, par mes conceptions et par mes jugements, aux sculpteurs et aux peintres qui s'essayaient à reproduire ma figure, aux voyageurs de toutes les nations que j'initiais à la connaissance des merveilles de Rome. En m'apercevant de l'ignorance ou de la pauvreté u'espnt de tous ceux à qui j'avais affaire, je sentis, de plus en plus, le besoin o'etie un esprit supérieur. Je n'aimais point la lecture. S instruire dans les livres est un travail trop froid et trop long pour la rapidité de ma compréhension. Je m'appliquai donc à approcher le plus possible des hommes vraiment capables, et >acri:iant presque toujours mes intérêts à ce but, je m'instruisis de toutes choses en écoutant parler. Batelier ou jockey, j'observai et je connus les habitudes et les mœurs des gens du monde; enfant de chœur et choriste d'opéra, je m'initiai au sentiment de la musique et à l'art du théâtre. J ai su; pris les secrets du prêtre et ceux du comédien, qui se assemblent fort. Chanteur de carrefour, montreur de marionnettes ou marchand de brimborions, j'étudiai toutes les classes, et connus les impressions du public et leurs causes. Malin et pénétrant, audacieux et modeste, habile à persuader et dédaigneux de tromper, j'eus des amis partout et des protecteurs nulle part. Accepter la protection d'un individu, c'est se mettre dans sa dépendance; toute espèce de joug m'est odieux. Doué d'un talent d'imitation sans exemple, certain d'amuser, d'attendrir, d'étonner od d'intéresser quiconque je voudrais, il n'y avait pas une heure dans ma vie où je ne pusse compter sur mes ressources inlinies.
« A mesure que je devenais un homme, loin de diminuer, ces ressources décuplaient. Quand vint l'âge de plaire aux femmes... j'eus bien des succès, Monsieur, et je n'en abusai point. La même rovale indolence qui m'avait em; èché de prodiguer les perfections de mon être dans l'emploi ce marchand de poissons, et qui n'é ait au fond qu'un respect instinctif po.r la conservation de ma ;
puissa:
■• m'altacl - i vie»?, je ne me i evouai ; je \ou. . - ; le cœur, afin de resl I et in-
■ dans ma fierté. Je fus m - \ sans ef-
. me trahit beaucoup, on ne me trompa s Je supplantai beaucoup de rivaux et ne les avilis point.
ip de liens et sus les rompre sar> et sans amertume. Tenez. Monsieur, j'ai ici le portrait d'une princesse qui m'a tant tourmen" que j'ai été forcé de l'abandonner; mais je gar,
- n souvenir des plaisirs qu'elle m'a a la montre à personne, et je ne vends pas les dia: quoiqti pain noir et de lait de chèvre depuis
huit jours.
—Mais quelle est donc la cause de votre misère présente'? demanda Léonce.
— a L'amour des voyages d'une part, et, de l'autre. l'amour, le pur amour. Signor mio ! A peine avais-
gné quelque argent que, quittant l'emploi qui me procuré, vu ^ue la jouissance que j'en avais reiir épuisée pour moi, je parlais, et je voyageais à travers l'Italie. J'ai parcouru toutes ses provinces, me pn les douceurs de l'aisance quand je le ; - .'sou-
mettant aux privations les plus pbih - - quand
ma bourse était a sec; s nt même restant, avec une sorte de volupté, dans cet état de déuùment qui me faisait sentir le prix des biens que j'avais prodigués, el dant avec orgueil que le désir me revint assez vif pour secouer ma délicieuse apathie. Tantôt, je dédaignais de me tirer d'affaire, sentant que mes inspirations u n'étaient pas arrivées à leur préférant jeûner
que de mal déclamer ou de mal chanter. C'est là une grande jouissance, Monsieur, que de sentir son captivé par le respect qu'on lui porte! D'autres fois, l'amour me dominait, et je me plaisais à pr. or à mon idole, heureux encore plus et enivre au delà de toute expression, lorsque, ruiné, je la voyais s'attacher à ma misère, et me chérir d'autant plus que je n'avais plus rien à lui donner. Oh', oui, c'est alors que j'ai laisse passer bien des jours avant de remettre a l'épreuve de telles affections, en remontant sur la roue de fortune ; car les nobles cœurs ne s'attachent irrésistiblement qu'aux malheureux. »
— Teverino, votre langage me pénètre, di: I ». S vous ne vous êtes pas vante, vous êtes un des plus grands cœurs, joint à un des caractères les plus originaux que j'aie encore rencontrés. Quand vous avez commence votre histoire, je pensais a ce titre d'un chapitre de Rabelais que vous connaissez sans doute, puisque vous connaissez toutes choses...
— Comment Pantagruel fit la rencontre de Panurge! dit l'Italien en riant.
— C'est cela même , reprit Léonce , et maintenant je crois pouvoir achever la phrase: Lequel il aima toute sa vie.
— On m'a souvent cité ce chapitre; car toutes les personnes qui m'ont aimé, m'ont rencontré sous leurs pieds. Mais je me suis bientôt élevé au niveau de leurs cœurs, et même au-dessus de la tète de quelques-unes, et c'est en cela que je suis un Panurge de meilleure race que celui ce Rabelais; je n'ai ni sa lâcheté, ni son cynisme, ni sa gloutonnerie, ni sa hâblerie, ni son égoïsme ; mais j'ai de commun avec lui la tinesse de l'esprit et les hasards de la fortune. Si vous m'emmenez avec vous pour quelques jours, vous verrez que, partageant les aises de votre vie, je n'en abuserai pas un seul instant. Quand j'en aurai assez (et je me dégoûterai probablement de votre société avant que vous le soyez de la mienne ), vous verrez que vous aurez des regrets et que c'est vous qui me devrez de la reconnaissance.
— C'est fort possible, dit Léonce en riant , quoique je vous trouve avec Panurge une ressemblance que vous reniez : la forfanterie.
— Non pas, Monsieur ; celui-là est fanfaron , qui promet et ne tient point. Ne soyez pas pique de ce que je vous avance, que je serai las avant vous de notre fami-
TEVERINO
liarité. Ce ne sera pas vous qui en serez cause, car je vois en vous du génie et de la grandeur d'âme; mais des circonstances extérieures, indépendantes de notre volonté a tous deux : le monde qui m'amuse un instant et bientôt me déplaît, la contrainte de quelque usage auquel je ne saurai peut-être me soumettre que pour un certain nombre d'heures, quelque personnage qui vous charmera et qui me sera antipathique, enfin un caprice de mon esprit mobile qui m'entraînera à quelque pointe vers un nouvel aspect des choses, ceci ou cela me forcera de vous quitter. Mais vous n'aurez pas honte de m' avoir connu, et le nom de Teverino ne vous sera jamais odieux , je vous le
Jure- x i-i
— Je sens que vous ne me trompez pas, répondit
Léonce, quoique votre inconstance m'effraie. Voyons, pouvez-vous vous engager à vivre vingt-quatre heures de ma vie et à vous transformer des pieds à la tète, moralement parlant, en homme du monde, comme vous l'êtes déjà matériellement?
— Rien ne me sera plus facile; j'aurai d'aussi belles manières et d'aussi nobles procédés que vous-même ; car depuis une heure que je suis avec vous, je vous possède déjà. D'ailleurs, n'ai-je pas vécu de pair à compagnon avec la noblesse, quand mes talents me faisaient rechercher? Croyez-vous que si j'avais voulu adopter une manière d'être uniforme, me priver d'émotions vives, comme de m'abstenir de me ruiner en un jour et de quitter une marquise pour courir après une bohémienne ; enfin que si j'avais voulu me 7-a?iger, comme on dit, me soumettre à des exigences, me laisser torturer par l'ambition , infliger à ma vanité tous les supplices de la vanité jalouse, subir les caprices des grands, et nuire à mes compétiteurs pour édifier ma fortune et ma réputation, je n'aurais pas fait comme tant d'autres, qui sont entrés dans le monde par la petite porte des artistes, et qui, devenus seigneurs à leur tour, ont vu ouvrir devant eux les deux battants de la grande? Rien ne m'eût été plus aisé, et c'est cette facilité même qui m'en a dégoûté. Comptez donc sur mon sentiment des convenances, tant que vus convenances me conviendront, c'est-à-dire pendant vingtquatre heures, terme que je puis accepter.
— En ce cas, vous allez passer pour un de mes amis que je viens de rencontrer herborisant ou philosophant dans la montagne, et vous serez présenté comme tel à une belle dame que nous allons rejoindre , et que vous entretiendrez dans cette erreur jusqu'à ce que je vous prie ds cesser.
— Je ne puis prendre un engagement posé dans ces termes; je serais toujours à votre caprice, et cela glacerait mon génie. Nous sommes convenus de vingt-quatre heures, ni plus ni moins, et il faut que le serment soit réciproque. Je ne vais pas plus loin , si vous ne me donnez votre parole d'honneur de ne pas m'ôter mon m.isque avant uemain à deux heures de l'après-midi; car je vois au soleil qu'il est cette heure-là ou peu s'en faut: de même que de mon côté, je vous autorise, si je me trahis avant l'expiration du contrat, à me remettre, nu , dans le lac où vous m'avez trouvé.
— C'est convenu sur l'honneur, dit Léonce.
En tournant, par derrière le bosquet où la voiture était abritée, Léonce et Teverino parvinrent à replacer la valise sous le coffre de devant , sans avoir été aperçus.
— Laissez-moi aller à la découverte et attendez-moi , dit Léonce; et, comme il s'avançait sur le chemin , il vit venir à lui Madeleine toute haletante , et poi tant le hamac.
— Son Altesse vous attend et s'impatiento beaucoup, dit-elle ; elle m'a chargée de vous retrouver et de dire à Votre Seigneurie qu'elle s'ennuie considérablement. Tenez! la voilà déjà qui traverse l'eau! Moi, je vais moitié ceci dans la voilure.
Léonce courut offrir la main à Sabina sans s'inquiéter de laisser Madeleine rencontrer Teverino, et sans se demander si elle ne pouvait pas fort bien avoir déjà vu ce vagabond errer dans le pays. Le hasard parut servir ses projets; car à peine cut-il prévenu Sabina qu'il avait un de ses amis à lui présenter, que Teverino sortit du bos-
quet, suivi à distance par l'oiselière , qui le regardait curieusement et semblait le voir pour la première fois.