‹ Romans diversChapitre 74 sur 113 · M.SAND · texte numérisé non relu

M.SAND

H.OCLAVI LLE.

Je suis sûre que vous nous faites un chef d'oeuvre. (Page 31.)

dans l'intelligence ; et d'ailleurs, son éducation bornée, sa vie lascive et paresseuse ne lui permettent pas de se rendre compte de ses émotions comme vous savez le faire, vous, Madame! Et comme vous exprimez vos pensées, même dans notre langue, à laquelle vous donnez une forme étrange, toujours noble et saisissante! Oui, | vos sentiments sont des idées, et il me semble, en causant avec vous, que je vous suis dans une région inconnue aux autres êtres. Vous jugez toutes choses, rien ne vous est étranger, et votre science ne vous empêche pas de vous émouvoir et de vous passionner comme ces pauvres créatures qui aiment et admirent sans discernement. Votre imagination est encore aussi riche que si vous n'aviez pas la connaissance de tous les secrets de l'humanité, et, au delà de votre sagesse étonnante, l'idéal vous transporte toujours vers l'infini ! En vérité, mon cerveau s'enflamme au foyer du vôtre, et il me semble que je m'élève au-dessus de moi-même en vous écoutant!

C'est par un tel flux de phrases élogieuses que Teverino versa le poison de la flatterie dans l'àme de la Oêro lady. 11 y avait loin de cette admiration sans bornes et

manifestée avec cet entrain italien qui ressemble tant à l'émotion , à la philosophique taquinerie de Léonce. Ce qui lui prêtait un charme irrésistible, c'est que Teverino était à peu près convaincu de ce qu'il disait. Il n'avait guère rencontré de femmes cultivées à ce point, et cette nouveauté avait pour son esprit de recherche avide et d'observation incessante un attrait véritable. Il voulait mettre cette supériorité féminine à l'aise, afin de la voir se manifester dans tout son éclat, et, sachant fort bien que de tels dons sont unis à un grand orgueil, il le caressait par d'ingénieuses adulations. Il était bien diflicile, pour ne pas dire impossible, que lady G... distinguât cette passion de connaître de la passion d'aimer. Elle n'avait jamais trouvé d'homme aussi blasé et aussi naïf en même temps que Teverino; Léonce était beaucoup moins avide d'esprit et beaucoup moins tranquille de cœur auprès d'elle. Elle ne vit donc que la moitié du caractère de cet Italien , véritable dilettante de jouissance intellectuelle, qui, sans compromettre le calme de son propre cœur, attaquait vivement le sien pour l'observer comme un type nouveau dans sa vie.

Elle parla longtemps avec lui, et de quoi, entre un

tïpocraiiiie J. claïe, 7 rue saint benoIt. — B. dei.avii.lg, se.

TEVERINO

beau jeune homme et une belle jeune femme, si ce n'est d'amour? Il n'est point de théorie plus inépuisable dans un tète-à-tète de ce genre, au clair de la lune. La femme se plaint de la vie, pleure des illusions, trace l'idéal de l'amour, et fait pressentir des transports qu'elle voile sous un transparent mystère de défiance et de pudeur. L'homme s'exalte, renie les préjugés, et condamne les crimes de ses semblables. Il veut justifier et réhabiliter le sexe masculin dans sa personne. Par mille adroites insinuations, il s'offre pour expier et réparer le péché originel, tandis que, par mille détours plus adroits encore, on éludo sim hommage et on le ramène à une nouvelle ferveur. Ceci est le résumé banal de tout entretien de cette nature entre gens civilisés. C'est le résumé de ce qui s'était passé, avec plus d'art encore et de dissimulation , entre Sabina et Léonce, le matin même. Mais avec Teverino Sabina eut moins d'effroi et plus de douceur. Au lieu do reproches et d'inculpations agitées, elle n'eut que le tranquille parfum de l'encens à respirer. Aussi courut-elle un (langer beaucoup plus grand, celui de donner de la tendresse à qui ne lui demandait que de l'imagination.

Comme l'aventurier, au fort de ses dithyrambes, parlait haut dans la nuit sonore, Sabina fut un peu effrayée de voir reparaître Léonce au bas du rempart.

— Voici Léonce ! dit-elle pour réprimer sa faconde.

— Il est bien soucieux et rêveur, ce soir, le pauvre Léonce ! dit Teverino en baissant la voix.

— Je ne l'ai jamais vu si maussade , reprit-elle ; on dirait qu'il s'ennuie avec nous.

— Non, Madame ; il est amoureux et jaloux.

— De l'oiselière, sans doute? dit-elle d'un ton dédaigneux.

— Non, de vous; vous le savez bien.

— Vous vous trompez, marquis. Il y a quinze ans que nous nous connaissons, et il n'a jamais songé à me faire la cour.

— Eh bien , Madame , je vous jure qu'il y pense sérieusement aujourd'hui.

— Ne faites pas cette plaisanterie, elle me blesse.

— N'est-il pas un galant homme, un grand artiste, un aimable et beau garçon? Son amour vous était dû, et vous ne pouvez pas en être offensée.

— J'en serais mortellement peinée, car je ne pourrais le partager.

— Cela est effrayant, Madame. En ce cas, je vois bien que n\d homme ne sera aimé de vous; car nul homme ne peut se flatter d'égaler Léonce.

Vous vous trompez, marquis; il a toutes sortes de

perfections dont jo le tiendrais quitte, s'il ne lui manquait une toute petite qualité, qu'on peut espérer de trouver ailleurs.

— Laquelle?

— La faculté d'aimer naïvement, sans orgueil et sans défiance.

En disant ces paroles, elle s'était levée pour aller à la rencontre de Léonce, et, à la manière dont elle s'appuya avec abandon sur le bras de Teverino, celui-ci se dit : « Vaincre ce grand courage n'est pas si difficile que je croyais. »

Sabina s'était imaginé parler bien bas ; mais, comme elle venait de descendre les degrés qui conduisaient dans l'amphithéâtre verdoyant des anciens fossés, elle ne se rendit pas compte de la sonorité de ce lieu, et elle ne se douta point que Léonce eût tout entendu. Il fut tellement blessé et affecté de ses dernières paroles, qu'il eut la force de dissimider et de reprendre le calme de son rôle. Il y réussit au point de faire croire à Teverino lui-même qu'il s'était trompé, et à lady G... qu'elle avait raison de lui attribuer une grande froideur. Il leur proposa de monter au sommet de la tour démantelée , leur promettant, sur ce point culminant, une vue magnifique et un air encore plus pur que celui des remparts. Us firent donc cette tentalive. Léonce passa le premier pour leur frayer le chemin qu'il venait d'explorer seul, pour écarter les ronces et les avertir à chaque marche écroulée ou glissante do L'escalier en spirale.

Malgré ces précautions, l'ascension était assez pénible

et même dangereuse pour une femme aussi délicate et aussi peu aguerrie contre le vertige que l'était lady G... , mais la force et l'adresse du marquis lui donnaient une confiance singulière, et, ce qu'elle n'eût jamais osé en- Ireprendre de sang-froid, elle l'accomplit d'enthousiasme, tantôt appuyée sur son épaule, tantôt les mains enlacées aux siennes, tantôt soulevée dans ses bras robustes.

Dans ce trajet émouvant, plus d'une fois leurs chevelures s'effleurèrent, plus d'une fois leurs haleines se confondirent, plu» d'une fois Teverino sentit battre contre sa poitrine haletante de fatigue un cœur ému de honte et de tendresse. La lune pénétrant par les larges arcades brisées de la tour, projetait de vives clartés sur l'escalier, interrompues do distance en distance par l'épaisseur des murs. Dans ces intervalles de lumière et d'obscurité, tantôt on se trouvait bien près et tantôt bien loin do Léonce, qui, feignant de ne rien voir, ne perdait pourtant rien de l'émotion croissante de ses deux compagnons. Enfin l'on se trouva au faîte de l'édifice. Un mur circulaire de huit pieds de large , sans aucune balustrade , en formait le couronnement , et Léonce en fit tranquillement le tour, mesurant de l'œil cette muraille lisse qui allait perdre sa base cyclopéenne dans les fossés à cent pieds au-dessous de lui. Mais Sabina fut saisie d'une terreur insurmontable et pour elle-même et. pour Teverino qui, debout auprès d'elle , s'efforçait en vain de la rassurer. Elle s'assit sur la dernière marche, et ne respira tranquille que lorsque le marquis se fut assis à ses côtés et l'eut entourée de ses deux bras , comme d'un rempart inexpugnable. Les chouettes effarouchées s'élevaient dans les airs en poussant des cris de détresse. Léonce, sous prétexte de découvrir leurs nids et de porter des petits à l'oiselière, pour voir comment elle se tirerait de leur éducation, redescendit l'escalier et alla fureter dans les étages inférieurs, où bientôt le craquement de ses pas sur le gravier cessa de se faire entendre.

Teverino n'était plus aussi maître de lui-même qu'il avait pu l'être en prenant des glaces un quart d'heure auparavant, avec Sabina, dans un isolement moins complet. D'ailleurs, Léonce paraissait si indifférent aux conséquences possibles de l'aventure, qu'il commençait à ne plus s'en faire un cas de conscience aussi gravée Cependant, l'étonnante loyauté de ce bizarre personnage luttait encore contre l'attrait do la beauté et l'orgueil d'une pareille conquête. Il réussit à dissiper les terreurs de Sabina, et, pour l'en distraire, il lui proposa d'entendre un hymne à la nuit, dont il improviserait les paroles, et qu'il se sentait l'envie de chanter en ce lieu magnifique. Il lui avait déjà donné un échantillon de sa voix, qui faisait désirer d'en entendre davantage. Elle y consentit, tout en lui disant que tant qu'elle le verrait debout sur ce piédestal gigantesque, elle aurait un affreux battemrnt de cœur.

— Eh bien ! répondit-il, je suis toujours certain d'être écouté avec émotion, et beaucoup de chanteurs de profession auraient besoin d'un semblable théâtre.

La facilité et même l'originalité de son improvisation lyrique, l'heureux choix de l'air, la beauté incomparable de sa voix, et ce don musical naturel, qui remplaçait chez lui la métliode par le goût, la puissance et le charme, agirent bientôt sur Sabina d'une manière irrésistible. Des torrents de larmes s'échappèrent de ses yeux , et lorsqu'il revint s'asseoir auprès d'elle , il la trouva si exaltée et si attendrie en môme temps , qu'il se sentit comme vaincu lui-même. Il l'entoura de ses bras en lui demandant si elle avait encore peur; elle s'y laissa tomber en lui répondant d'une voix entrecoupée par les larmes : « Non, non , je n'ai plus peur de vous. »

En ce moment leurs lèvres se rencontrèrent; mais aussitôt les pas de Léonce résonnant sous la voûte de l'escalier à peu de distance, les rappelèrent brusquement à eux-mêmes. On distinguait dans le lointain les baltemonts de mains de plusieurs personnes qui, du bord des remparts où elles se promenaient , avaient entendu ce chaut admirable planer dans les airs comme la voix du génie des ruines. Elles applaudissaient avec transport 1 artiste inconnu dispensateur d'une jouissance si chère

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aux oreilles italiennes; mais ces applaudissements firent llir Sabina encore plus que rapproche de Léonce. Il lui sembla que c'était comme une ironique fan!

ui son imminente défaite, el elle eut besoin de constater qu'elle étail assise de manière à demeurer, même de très-loin , invisible aux n eux, pour soras-

surer contre la limite d'une pareille faiblesse.

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