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choses de mon temps. C'esl une souffrance profonde par-
| ;and je nie souviens que j'ai vingt-cinq ans, el que
j'ai l'ardeur et le courage cie ma jeunesse; c'est aussi
une jouissance infinie quand je considère que les passions politiques , avec leurs erreurs , 1 -.leurs
crimes involontaires, me sont pour longtemps inti
et que je puis g ; ma religion sociale
dans loule sa candeur. Mais comment voulez-vous qu'un homm - mouvements et isolé de vos
agitations vous montre la direction que vous devez prendre, \ nature, do position, et pour ainsi dire de oaissanc
— Tout ce que vous dites là, reprit Horace, me donne beaucoup à penser. Il y a donc une autre manière d'aimer la république et d'en pratiquer les principes, que de se jeter en aveugle et à corps perdu dans les mouvements partiels qui préparent sa venue V Oui, certes, je le savais bien, je le sentais bien, et il y a longtemps que j'y songe ! il est une région do persévérance et d'action philosophique au-dessus de ces orages passagers! il est un point do vue plus vrai, plus pur, plus élevé que toutes les dé-
ionsel les conspirations émeutières I
— Je n'ai tranché ainsi la question , répondis-je , que par rapport à moi et à cause de ma situation pour ainsi dire exceptionnelle dans le mouvement présent. J'ignore ce que je ferais à votre place; cependant, je puis vous dire que m j'étais royaliste, légitimiste et catholique, comme la plupart des jeunes gens de ma caste, je n'hésiterais pas à me joindre à la duchesse de Berri, comme à un |
— Vous liriez la guerre civile? dit Horace; eh bien. voilà ce qu'on me propose, voilà où l'on veut m'entrainer. Et moi je répugne à de tels moyens , et j'attends mieux de la Providence.
— A la bonne heure 1 En ce cas, vous renoncez à jouer un rôle actif; car une révolution parlementaire ne peul manquer de durer au moins un siècle, au point où en sont les ehi ses.
— Un siècle ! Le peuple n'attendra pas un siècle ! s'écria Horace, oubliant la question personnelle pour la question générale.
— Soyez donc d'accord avec vous-même, lui dis-je : ou
- révolutions violentes, et par conséquent des conflits rapides et énergiques entre les citoyens, ou bien il y aura de longs débats de paroles, une lutte patiente de principes, un progrès sur, mais lent, où nous n'aurons rien a faire, vous et moi, qu'à profiter pour notre compte des enseignements de l'histoire. C'est déjà beaucoup, et je m'en contente.
— Ce sera plus prompt que vous ne croyez , et pour ma part je compte bien aider à l'œuvre , soit par la parole, soit par les écrits, si je puis trouver une tribune ou un journal.
— En ce cas, vous n'hésitez pas à" vous retirer de toute émeute, et j'approuve votre fermeté courageuse, car la tentation est forte , et moi-même qui ne puis y prendre part, j'ai souvent de la peine à y résister.
— Oui , sans doute , ce sera un grand courage , dit Horace avec un peu d'emphase ; mais je l'aurai , parce que je dois l'avoir. Ma conscience me lait d'amers reproches de m'ètre laissé entraîner à ces projets incendiaires ; je lui obéis. Vous m'avez rendu un grand service, Théo-
de m'avoir expliqué à moi-même. Je vous en remercie. »
Je ne voyais pas trop en quoi j'avais éclairci Horace sur un point qu il avait posé nettement dès le commencement de l'explication j et, le trouvant si bien d'accord avec lui-même, j'allais le quitter, lorsqu'il me retint.
« V< us n'avez | as répondu à ma question, me dit-il.
— Vous ne m'en avez point fait que je sache, répondis-je.
— Pardieu ! reprit-il, je vous ai demandé si quelqu'un de nies amis ou de mes prétendus coopinionnaires , si
bousingot, par exemple, pourrait s'arroger le blâmer en me voyant renoncer aux folies de la conspiration cmeutière, pour rentrer dans cel plus large et plus morale dont je n'auraisjamais dû sortir.
— D'après ce que vous mo dites, je vois, i que vous avez commis une faute. Vous vous êtes des promesses à quelque affiliation...
— C'est mon secret, » reprit-il précipitamment
il ajouta : « Je ne connais ni affiliation, ni conspiration ; mais Laravinière est un fou, un es n vous
11 n'en l'ait aucun mystère à i t personne
dans toutes les bagarres de faubourg. Vous devez bien pressentir que non- n la même maison pendant plusieurs mois qu'il m'entn rêves révolutionnaires. Dans un
moment de désespoir de toutes abandon de moi-même, j'ai désiré des émotion combats, des dangers et, pourquoi ne l'avouerais-j une mort tragique, à laquelle se serait attachée quelque me un enfant, et, si je m'arrête aujourd'hui , il ne. manquera pas de dire que je recule. Dans son héroïsme grossier, il m'accusera d avoir peur, et je serai forcé peut-être de me battre avec lui pour lui prouver que je ne suis point un lâche.
— Dieu nous préserve d'un pareil incident ! m'écriaije. Il vous faul éviter a tout prix la nécessité de vous couper la gorge avi c un de vos meilleurs amis. Mais je ne crois pas qu'il y mette la violence et la brutalité que vous supposez. Une franche et loyale explication de vos idé
de vos principes et de vos resolutions, lui fera juger plus sainement de votre caractère.
— Malheureusement, reprit Horace, Jean n'a ni idées ni principes. Ses résolutions ardentes sont le résultat de ses instincts belliqueux, de son tempérament sai comme vous diriez. 11 ne me comprendra pas, i
isera, et puisily a un danger beaucoup plus que celui de l'irriter et de croiser l'épée avec lui : c'i le bruit qu'il va faire de ma prétendue défection parmi ses compagnons, bousingots, braillards et tracassiers, qui ne savent que déclamer dans les estaminets, ner la Marseillaise, échanger quelques horions a sergents de ville , et se dissiper avec la fumée du premier coup de fusil. Je suppose que leurs folles entreprises réussissent , que le peuple prenne parti pour eux et avec eux un beau matin, que le gouvernement bourgeois soit culbuté, et qu'un essai de république commence; ces jeunes gens-là, véritables mouches du coche, vont se faire passer pour des héros. Il y a tant de charlatanisme en ce monde , et les mouvements révolutionnaires favorisent si bien cette sale puissance, qu'on les proclamera peut-être les sauveurs de la patrie. Ils auront donc un pied à l'étrier; et moi je serai rejeté bien loin, et taxé par eux de m'ètre caché dans les caves au jour du danger. Voyez ! les choses les plus bouffonnes ont parfois des résultats sérieux. Savez-vousqueles principaux chefs de l'opposition de 1830ont perdu beaucoup de leur in :i sur les masses pour avoir césavoué l'émeute au 27 et pour avoir à peine compris, le 28 , que c'était : ; volution ? A plus forte raison , moi , jeune homme ol qui n'ai encore pour m'etayer et nie développer q misérable noyau d'étudiants' bousingots, serai-je entaché et comme flétri, au début de ma carrière, par les souvenirs arrogants et les accusations stupides de ces gensla? Qu'en pensez-vous? Voilà ce que je vous demande.
— Je vous répondrai . mon cher Horace , que to possible, mais qu il y a un moyen sur d'échapper à de pareillesaccusations : c'est d'être logique, et de ne pn part à aucune action violente, le lendemain beaucoup moins encore que la veille. Vous êtes philosophe connue moi, ou révolutionnaire comme l'ami Jean. 11 n'y a pas de terme moyen. Si vous conservez vos rêves d'ambition, vous avez besoin de l'opinion des masses. Vous n'avez encore pour milieu qu'une coterie; il faut plaire à cette coterie, marcher avec elle, et lui obéir alin de la convaincre, de l'éblouir et de la dominer plus tard. Si vous
fiensez comme moi, que le moment n'est pas venu pour es hommes sérieux de voir réaliser leurs principes; si vous croyez ( comme vous l'avez dit en commençant cette conversation) que les entreprises où l'on vous pousse compromettent la cause de la liberté, il faut être bien résolu d'avance à ne pas chercher des avantages person-
M-S/lHÔ.
Elle se coslama en amazone. (Page 75.)
nels dans un résultat inespéré. Il faut remettre votre carrière politique à des temps plus éloignés. Vous êtes jeune, vous verrez peut-être arriver le triomphe de la civilisation par des moyens conformes à vos principes de morale. »
Horace ne me répondit rien , et revint avec moi tout rêveur et tout triste. En arrivant à ma porte, il me remercia de mes avis , les déclara logiques et rationnels , et me quitta sans me dire à quel parti il s'arrêtait. Je partais le lendemain matin.
Dans la soirée, inquiet de la manière dont nous nous étions séparés, et craignant qu'il ne se portât à quelque résolution dangereuse, j'allai chez lui, mais je ne le trouvai pas, et M. Chaignanl me dit de l'air le plus gracieux :
« M. Dumontet est parti pour la province depuis une heure, il a reçu une lettre de ses parents; madame sa mère est à l'extrémité. Le pauvre jeune homme est parti tout bouleversé. Il m'a laissé la moitié de ses effets en dépôt. Sans doute il reviendra dans peu de jours. »
Je montai chez Laravinière. « Avez-vous vu Horace ? lui demandai-je — Non, me dit-il; mais Louvet l'a vu
monter en diligence d'un air aussi peu affligé que s'il allait hériter d'un oncle, au lieu d'enterrer sa mère. — Vraiment , vous le haïssez trop , m'écriai-je ; vous êtes cruel pour lui : Horace est un bon fils , il adore sa mère.
— Sa mère! répondit Jean en levant les épaules; elle n'est pas plus malade que vous et moi. »
Il ne voulut pas s'expliquer davantage.
Le choléra fit assez de ravages dans la ville voisine de nos campagnes ; mais il no passa point la rivière, et les habitants delà rive gauche, desquels nous faisions partie, furent préservés. Dans l'attente d'une irruption toujours possible, je restai dans ma petite propriété, voyant tous les jours la famille de Chailly , dont le château était situé à la distance d'un quart de lieue, et veillant avec sollicitude sur ma vieille amie la comtesse , et sur ses petitsenfants dont elle était beaucoup plus occupée que leur mère, la merveilleuse vicomtesse Léonie. Cette dernière, quoique fort bienveillante pour moi dans ses manières ,
1IOKACE.
Ils partirent en assez bonne intelligence (Page 75.)
me déplaisait de plus en plus. Ce n'est pas qu'elle manquât d'esprit, ni de caractère. Elle avait certaines qualités brillantes à l'extérieur, qui attiraient également les gens très-affectés et les gens très-ingénus : ceux-ci , la prenant de bonne foi pour la femme supérieure qu'elle voulait être, et ceux-là souscrivant à ses prétentions, moyennant une convention tacite, passée avec elle, d'être reconnus pour hommes supérieurs eux-mêmes. Elle avait à Chailly comme à Paris , une petite cour assez ridicule , et même plus ridicule qu'à Paris; car elle la recrutait do plusieurs gentilshommes campagnards, élégants frelatés dont elle se moquait cruellement avec les élégants, de meilleur aloi qu'elle avait amenés de Paris. Ces pauvres jeunes gens du cru se guindaient pour êtro à la hauteur de son bel esprit, et n'en étaient que plus sots; mais ils montaient à cheval avec elle, la suivaient à la chasse, bourdonnaient sur sa piste, ou papillonnaient autour de son étrier , sans s'apercevoir qu'ils n'étaient accueillis que pour faire nombre au cortège , et afin que les femmes de la province eussent à dire , avec dépit , que la vicomtesse accaparait tous les hommes du département. La comtesse, habituée à la haute tolérance de la
bonne compagnie , menait une vie à part dans le château. Elle surveillait les enfants, les précepteurs et gouvernantes, les travaux de la terre et l'ordre de la maison. Alerte et vigilante, malgré son grand âge, elle était si nécessaire à l'indolente Léonie, qu'elle en obtenait des égards et des gracieusetés où l'affection n'entrait cependant pour rien. Le vicomte , son fils , était un personnage fort nul , indulgent par insouciance , et très-disposé à tout permettre à sa femme à condition qu'elle ne le gênerait en rien. Riche et borné , il était plus occupé à dépenser son bien avec des demoiselles de l'Opéra qu'à le faire prospérer avec sa mère. Il était presque toujours à Paris, et, pour se faire pardonner ses absences un peu équivoques , il s'acquittait scrupuleusement des nombreuses emplettes de toilette dont le chargeait la vicomtesse. C'était là le véritable lien conjugal entre eux, et le secret de leur bonne intelligence. Le pauvre homme aimait ses enfants instinctivement , et sa mère avec plus de tendresse qu'il n'en avait jamais eu pour personne ; mais il ne la comprenait pas , et il était incapable de donner à ses enfants une bonne direction. Tout dans cette famille respirait extérieurement l'union et l'harmo-
;.,■«. XX. h, . 143 iM-^i.
HORACE
nie, quoique en réalité ce ne fût pas une famille, et que, sans le dévouement absolu et infatigable de la vieille femme qui en était le chef et la providence , il n'eût pas été possible aux autres de vivre vingt-quatre heures sous le même toit.
J'étais depuis peu de jours dans le pays, lorsque je reçus un billet d'Horace , daté de sa petite ville. « Ma mère est sauvée , me disait-il. Je retourne à Paris la semaine prochaine ; je passe à vingt lieues de chez vous. Si vous y êtes encore, je puis faire un détour et aller causeraveevous quelques heures sous les tilleuls qui vous ont vu naitre. Un mot, et je trace mon itinéraire en conséquence. »
Eugénie fit une petite moue quand je lui dis que j'avais répondu à ce billet par une invitation empressée ; mais lorsque Horace arriva, elle ne lui en fit pas moins les honneurs de notre humble manoir avec l'obligeance digne et simple dont elle ne pouvait se départir.
Madame Dumontet n'avait pas été aussi gravement malade que son mari l'avait écrit à Horace sous l'influence d'une première inquiétude. Le choléra n'avait pas été par là , et Horace avait trouvé sa mère presque rétablie ; mais il n'avait pu s'arracher tout à coup des bras de ses parents, et s'il eût voulu les croire , il aurait passé avec eux le reste de l'été.
« Mais cette petite ville m'est devenue intolérable, ditil , et j'ai senti cette fois plus vivement que jamais que j'en ai fini avec mon pauvre pays. Quelle existence, mon ami, que cette économie sordide à l'abri de laquelle on végète là, sans honneur, sans jouissance et sans utilité! Quelles gens que ces provinciaux , envieux , ignares, encroûtes et vains ! S'il me fallait rester parmi eux trois mois entiers, je vous jure que je me brûlerais la cervelle. »
Le fait est que les habitudes modestes, l'esprit de contrôle un peu taquin, et l'obscurité un peu forcée des petites villes, étaient inconciliables avec les goûts et les besoins que l'éducation avait créés à Horace. Ses bons parents avaient tout fait pour qu'il en fût ainsi , et cependant ils étaient naïvement stupéfaits du résultat de leur ambition. Ils ne comprenaient rien aux énormes dépenses de ce jeune homme qu'ils voyaient si dédaigneux des plaisirs de leur endroit, le bal public, le café, les actrices ambulantes , la chasse , etc. Ils s'affligeaient do l'ennui mortel qui le gagnait auprès d'eux , et qu'il n'avait pas la force de leur cacher. Son intolérance pour leur prudence en matière de politique , son mépris acerbe pour leurs vieux amis, son dégoût devant les caresses et les avances des parents campagnards , sa mélancolie sans cause avouée , ses déclamations contre le siècle de l'argent (avec de si grands besoins d'argent) , son humeur sombre et inégale, ses mystérieuses réticences lorsqu'il était question de femmes , d'amour ou de mariage , c'étaient là autant de chagrins profonds et dévorants pour eux, et surtout pour la pauvre mère, qui voulait découvrir en lui quelque cause de malheur exceptionnel, inouï, ne voyant pas que les autres enfants de sa province, élevés comme lui, maudissaient comme lui leur sort.
Quelques heures d'entretien avec Horace m'apprirent touie l'anxiété de sa famille, tout l'ennui qu'il en a\aii ressenti, et tous les torts qu'ij avait eus, quoiqu'il ne me les avouât qu'en les présentant comme des conséquences inévitables de sa position. Il était obsédé des questions iuquiètes que son père s'était permis de lui fane sur ses éludes et sur ses projets. 11 était supplicié par les recommandations et les instances de sa mère, relativement à son travail et à sa dépense. Enfin , après avoir récriminé, déclamé , pleuré de rage et de tendresse en me peignant l'amour aveugle et inintelligent des chers et insupportables auteurs de ses jours, il conclut à un besoin immodéré de se distraire, alin de secouer tous ses dégoûts , et il me demanda de le mener au château de Cliailly, où il avait appris qu'une belle partie do chasse Be préparait.
Une heure après, il fut invité par la comtesse ellemême , qui vint , au milieu de sa promenade , se reposer un instant chez moi, comme elle le faisait souvent. Elle
avait compris Eugénie au premier coup d'oeil, et avait conçu pour elle une bienveillante sympathie. Horace fut frappé de l'amicale familiarité avec "laquelle celte grande , dame s'assit auprès de la fille du peuple, de la maîtresse du carabin , et lui parla simplement et affectueusement. Il remarqua aussi le bon sens et la dignité qu'Eugénie mit dans cet entretien avec la comtesse. A , partir de ce jour il eut pour elle un respect qui se dé- , mentit rarement, et abjura presque toutes ses anciennes préventions.
L'arrivée d'Horace au château fut une bonne fortune pour la vicomtesse, qui commençait à s'ennuyer de son entourage, et qui se souvenait d'avoir trouvé de l'esprit et de l'originalité à ce jeune homme. Elle lui fit d'agréables reproches de l'avoir négligée à Paris.
« Vous avez trouvé notre maison ennuyeuse, lui ditelle avec ce ton où la flatterie tenait de si près à la moquerie qu'il était difficile de savoir jamais laquelle des deux l'emportait; nous le serons peut-être moins ici; et d'ailleurs à la campagne, on est moins difficile.
— C'est cette considération qui m'a donné le courage de me présenter devant vous, Madame, » répondit Horace avec une humilité impertinente qui ne fut pas mal reçue.
La vicomtesse ne se connaissait pas plus en véritable es| rit qu'en véritable mérite. Elle ne cherchait dans un homme qu'une seule capacité , celle qui consiste à savoir louer et aduler une femme. Au premier coup d'oeil elle se rendait compte de l'elfet qu'elle pouvait produire sur l'esprit d'un nouveau venu ; et s'il n'y avait pas de prise pour elle sur cet esprit-là , elle ne se donnait point de peine inutile, et le traitait tout de suite en ennemi. En cela consistait tout son tact. Elle ne se compromettait vis-à-vis de personne , et ne reculait devant aucune inimitié. Elle savait se faire assez de partisans pour ne pas craindre les adversaires. Pour juger les hommes qui l'approchaient, elle n'avait donc qu'un poids et qu'une mesure : quiconque ne l'appréciait pas était tenu, sans retour et sans appel , pour un butor, un cuistre ou un sot ; quiconque la remarquait et cherchait à se faire remarquer par elle, était noté et enrôlé d'avance dans la brigade de ses favoris ou de ses protégés. Les manières timides, l'émotion d'un jeune adorateur, lui plaisaient; mais l'audace d'un fat entreprenant lui plaisait davantage. Froide et maladive , elle ne pouvait pas être tout à fait galante ; mais elle était coquette et dissolue à sa manière, et donnait de prétendus droits sur son cœur, toutes sortes d'espérances, et de minces faveurs, à plusieurs hommes à la fois, tout en ayant l'habileté de faire croire à chacun qu'il était le premier et le dernier qu'elle eût aimé ou qu'elle dût aimer. Comme il n'est point de méchant caractère qui n'ait , comme on dit, les qualités de ses défauts, on pouvait dire, à sa louange, qu'elle n'avait pas d'hypocrisie avec le monde, et qu'elle n'affectait pas les principes qu'elle n'avait pas. Elle montrait beaucoup d'indépendance dans ses idées et d'excentricité dans sa conduite. Elle ne croyait à aucune vertu: mais, ne blâmant aucun vice, eile parlait des autres femmes avec plus de loyauté que ne le font ordinairement les femmes du monde. Elle le faisait sans ménagement et sans malice, ne se piquant pas de pudeur à cet égard , et n'en ayant pas plus que de passion.
Horace ne songea pas même à douter do cette supériorité féminine qui recherchait son hommage. Il l'accepta d'emblée, non-seulement parce qu'elle était riche, patricienne , courtisée et parée, et que tout cela était neuf et séduisant pour lui , mais encore parce qu'il avait, absolument la même manière de juger les gens , et de les prendre, comme elle, en affection ou en antipathie selon qu'il était goûté ou dédaigné. Dès le premier jour où le regard de la vicomtesse avait croisé le tien, ce mutuel besoin de l'admiration d'autrui qui les possédait s'était manifesté. Leurs vanités réciproques s'étaient prises corps à corps, se déliant et s'attirant comme deux champions avides de mesurer leurs forces et de se glorifier aux dépens l'un de l'autre.
La vicomtesse songea toute la nuit aux trois toilettes
HORACE
rerail le lendemain.
: blanche, si fine, si dollante, qui
u Saule. Puis, penda il q l'on apprêtait les luma i n . ups do
Mil . i isquanl i plume noi l'ore lie, qui
I , 'i qui était
iquante et fori I bois de
j Au retour de la cha i Bl une toilette de
5, ri se couvrit do tant de
eut la migraine.
Quant a lui , il s'étaii levé i jour pour •
ice a ma garde-robe, ime qui ne sentait pas trop le I ai de Paris. Je le prévins que mon cheval était un if, ci l'engageai à le traiter doucement. Ils partirent en assez bonne intelligence; mais quand le cavalier fut sous le feu ries regards de la châtelaine, il no te de mes avis, el eut de rudes démêles avec nture. La galerie remarqua qu'il ne savait nullement g ir ernei un cl
o Vous meniez en casse-cou , mon cher, lui cria faniinte de Meilleraie , adorateur principal de la vicomtesse; vbUS vous ferez écraser contre la mui. »
Horace trouva la leçon de mauvais goût, et, pour prouver qu'il la méprisait, il lit cabrer son cheval avec i e. H était hardi el solide, quoiqu'il eût peu de leçons anége , et sachant bien qu il ne pouvait lutter ■ ' de science avec les écuyers expérimentés et péqui entouraient la vicomtesse, il voulut du moins e. Il réussit à effrayer la dame de ses pi risées, au point qu'elle le - pj I a en pâlissant d'avoir plus de prudence. L'effet était produit, et le ii sur tous ses rivaux fui assuré. Les s prisent plus lecourage que l'adresse. Les hommes soutinrent que c'était un genre détestable, et qu'aucun ne voudrait prêter son cheval a un pareil fou; mais la vicomtesse leurdit qu'aucun d'eux n'oserait faire el risquer sa vie avec autant d'insou- . Ci mme elle voyait fort bien que toule cette crâ- ■ait en son honneur, elle lui en sut un gré infini , et s'occupa do lui seul tout le temps de la . Horace l'y aria merveilleusement en ne la quittant presque pas , et en montrant pour la chasse en elle- 1 indifl rence qu'il y portait. Il ne savait pas . - er que manier un cheval , et comme il n'y eût - il affecta un profond mépri |
« Pourquoi êles-vous donc venu? lui dit madame de Chailly, qui voulait provoquer une réponse galante.
— j'y viens pour être auprès de vous, » répondit-il sans fj i i ."était | lus que n'avai! atti ndu la vicomtesse. Mais les ni bien Horace; car cette brusque ; m ion qu'il lui jetait a la tète, et qu'un peu plus de savoir-vivre lui eût lait tourner plus délicatement, sembla à celle qui la recevait l'effet d'une passion violente et prèle à tout oser. 0 il'1 femme, d'une beauté contet d'un cœur problématique, n'avait jamais été aimée. I In l'avait attaquée et poursuivie par curiosité ou par amouru ne l'avait désirée, et elle ne désirait rien tant elle-même que d'inspirer un amour emporte, dût-il ci mpromeltre la réputation de délicatesse, de goût el île Série qu'elle avait travaillé à se faire, h. e espi rail i lie qu'un tel amour éveillerait en elle les émoti ins d'un enthousiasme qu'elle ne connaissait pas. Mais ce qu'il y a de certain , c'est que son imagination était satisl.i île â tous autres égards; que sa Vanité était blasi
npb.es d prit et de la coquetterie, et qu'elle
n'avait jamais éprouvé les transports que la beauté
m entretient. Elle était las-
-, de soins et de fadeurs. Elle voulait voir faire des
folies pour elie ; elle voulait, non plus de l'exniation, mais
ment, et Horace semb ait tout disposé a ce rôle
ut furieux et Itinéraire dont la nouveauté dosait
faire cesser la langueur et l'ennui des vulgaires amours.
Cette pauvi avait eu cependant un an
sa vie, et etl - ervé Cétai le i rqtiis de
, qui , à l'âge de cinquante ans, a I n pre-
mier amant. H y ■ i ; une \ in tain i d'an
le monde ne l'avait pas su, ou n'en avait jamais été certain. Ami de la maison, ce roué habile avait ,
ers sujets de dépit que l'infidélité du vicomte de
Chailly avait donnés à sa femme. Il avait été le c
jrins de Léonie, 1 1 il en avait abusé pour i nce, qui le regardait com | ère et se fiait à lui. Jusque-là cotte infortunée n'a d'autre défaut que la vanité; cet affreux début dans la vie, avec un vieux libertin , dé\ i :es dans son
cœur et dans son intelligence. Elle eut horreur de sa chute, se sentit avilie, et se crut perdue à jamais, si, à force de science cl de coquetterie, ell n nait à
s'en relever. Lo marquis l'y aida; non qu'il fût accessible au remords, unis parce que, dans l'espèce de morale qu'il s'était faite de ses vices, il tenait à honneur de ne pas flétrir une femme aux yeux du monde et aux siens propres. Cotait un homme singulier, mystérieux, profond en ruses, et d'une dissimulation froide, au milieu de laquelle régnait une sorte de loyauté. Né pour la diplomatie, mais éloigné de celle carrière par les événements de sa vie, il avait fait servir sa puissance secrète à satisfaire ses passions, non sans vanité, du moins .-ans scandale. Par exemple, il se piquait d'elle ce que les femmes du monde appellent un homme sur ; et bien qu'à son regard doucereusement cynique, à ses propos di obscènes, à son ton finement dogmatique en matière do galanterie, on reconnût en lui le libertin supérieur, le uébauché de premier ordre, jamais le nom d'une de ses maîtresses, fût-elle morte depuis quarante ans en odeur de sainteté, ne s'était échappé de ses lèvres ; jamais una femme n'avait été compromise par lui. Éconduit, il ne s'était jamais plaint; trahi, il ne s'était jamais \ Aussi le nombre de ses conquêtes avait été fabuleux, quoiqu'il eût toujours été fort laid. N'aimant point par le cœur, et sachant bien qu'il ne devait ses triomphes qu'à son adresse, il n'avait jamais été aimé; mais partout il s'étaiti du nécessaire, et avait conservé ses droits plus longtemps que ne le font les hommes qu'on aime, et qui nuisent a la réputation et au repos. Tant qu'il désirait , il était le persécuteur le plus dangereux du monde, et fascinait par une audace persévérante et glacée. Dès qu'il lait, il redevenait non-seulement inoffensif, mais encoro utile et précieux. Il se conduisait généreusement, i ti ail les actes du dévouement le plus délicat , travaillait a réparer l'existence de la femme qu'il avait souillée, en un mot, relevait en public, par sa tenue, ses discours et sa conduite, la réputation de celle qu'il avait perdue en seen t. Il luisait tout cela froidement, systématiquement, soumettant toutes ses intrigues à trois phases bien distinctes, trom] (lettre et conserver. Au premier acte, il inspirait la confiance et l'amitié; au secoua, le honte et la crainte ; au troisième, la reconnaissance et même une sorte de respect: bizarre résultat uo 1 amour à la fois le plus déloyal et le plus chevaleresque qui soit jamais passe par une cervelle humaine.
La vicomte-se Léonie avait été une des dernières victimes du marquis. Désormais elle était la femme à laquelle il se montrait le plus dévoué. Le urame immonde de la séduction avait été aussi plus sérieux pour lui , avec elle, qu'avec la plupart des autres. U n'avait pas trouvé chez elle le moindre entraînement , et il avait été forcé d'attaquer et de flatter sa vanité, plus ingénieusi ment et plus patiemment peut-être qu'il ne l avait fait de sa vie. .Sa triste victoire avait excité chez Léonie un degoùl profond, un ressentiment amer, voisin de la haine et ne la fureur. Elle l'avait menacé de dévoiler sa conduite a .-a famille, de demander vengeance a son mari , même de se faire justice elle-même ou le poignard lut. Cette r violente n'était pas chez elle l'effet do la vertu ol|; e, mais celui de la vanité blessée et humiliée. Elle, si hautaine et ri éprise d'el appartenir a un homme vieux, laid el froid 1 Elle en faillit mourir, et ce fut la le plus grand chagrin de sa vie. Le marquis en fut effrayé,
HORACE
lui qui ne l'avait jamais été ; aussi travailla-t-il à la rassurer et à la relever à ses propres yeux avec un soin et un zèle qui dépassaient tous ses miracles précédents en ce genre. Pour rien au monde il n'eût voulu laisser dans une âme si dédaigneuse et si vindicative un souvenir odieux. Il alla jusqu'à jouer le remords, le désespoir et la passion , et il lo fit si bien , que la vicomtesse crut être le premier amour de ce vieillard blasé. Son premier soin fut de lui trouver et de lui donner un amant qui consolât son amour-propre, et il y parvint sans que cet homme se doutât do son plan et s'aperçût de son concours. Léonie ne savait pas que le marquis avait agi ainsi avec toutes les femmes dont il avait voulu rester l'ami; et puis il fit pour elle cette différence, qu'avec les autres il avait parlé en philosophe du dix-huitième siècle, et qu'avec elle il parla en héros du dix-neuvième. Il feignit de se sacrifier, de s'arracher le cœur en se donnant un rival ; et comme elle aimait à se croire capable d'inspirer un sentiment sublime, elle accepta le rôle nouveau qu'il venait de créer pour elle. De son côté, il y goûta le plaisir d'inspirer une reconnaissance exaltée ; et ils jouèrent ensemble cette comédie tout le reste de leur vie. Il fut le confident résigné de tous ses caprices et l'entremetteur sentimental de toutes ses intrigues. Trop vieux désormais pour prétendre au partage, il s'en consola en se voyant prôné et cajolé ouvertement par une femme qui eût rougi d'avouer l'origine de leur intimité, mais qui le déclarait l'homme lo plus remarquable, le plus grand esprit, et le plus beau caractère qu'elle eût jamais rencontré. Les femmes de seconde et de troisième jeunesse, qui avaient connu le marquis à leurs dépens , n'étaient pas dupes de cette amitié filiale ; mais elles ne se vantaient pas d'en avoir deviné la cause; et lorsqu'il arrivait à quelqu'une d'entre elles de dire amen, à tous les éloges que décernait Léonie au marquis, c'était quelque chose d'assez curieux que la contenance chaste et calme de ces deux femmes qui espéraient se tromper réciproquement , et qui savaient trèsbien l'amer secret l'une de l'autre.
Il ne fallut qu'une journée au marquis pour deviner le penchant de la vicomtesse pour Horace. Comme, au point de vue de la prudence, qui est toute la morale du monde, il ne lui avait jamais donné que de bons conseils, il vit d'abord cette inclination d'un mauvais œil. 11 ne pouvait pas suivre la chasse ; mais il lut sur le front du jeune roturier, lorsqu'au retour celui-ci aida la vicomtesse à descendre de cheval , que ses espérances avaient couru le grand galop. Il pénétra dans les appartements de Léonie pendant qu'elle se faisait coiffer par une de ces soubrettes comme il en reste peu, devant lesquelles on ne se gène pas. Assister à la toilette des dames était un privilège de l'ancien régime auquel l'âge du marquis l'autorisait encore.
« Ah çà ! ma chère enfant , dit-il à Léonie, j'espère que si vous vous coiffez pour ce beau brun qui nous est tombé des nues, vous n'allez pas du moins vous coiffer de lui. C'est un garçon de bonne mine, et qui cause bien, j'en tombe d'accord ; mais c'est un homme qui ne vous convient pas.
— Comme je suis habituée à vos plaisanteries, je ne me défendrai pas de cette supposition , répondit la vicomtesse en riant ; mais dites-moi toujours pourquoi cet homme-là ne me conviendrait pas.
— Vous le savez bien , vous la femme la plus clairvoyante et la plus perspicace de la terre.
— Ma perspicacité ne m'a rien dit ; car je n'ai pas fait à lui la moindre attention.
— En ce cas, je vais vous le dire, reprit le marquis, à qui ce mensonge n'en imposait nullement: ce monsieurlà est un homme de rien , un être commun, une espèce en un mot.
— Cher ami, ceci n'a pas de sens pour moi, dit la vicomtesse ; vous oubliez toujours que je date mes opinions et mes idées d'après la révolution.
— Je date d'auparavant, et je n'ai cependant pas plus de préjugés que vous, ma chère vicomtesse ; mais il y a des laits, et je les observe. Les gens d'une certaine classe peuvent avoir des qualités qui nous manquent; mais ils
ont aussi des défauts quo nous n'avons pas , et qui ne peuvent pas transiger avec les nôtres. Je ne leur refuse ni le talent, ni l'instruction , ni l'énergie ; mais je leur refuse positivement le savoir-vivre.
— Est-ce que ce garçon en a manqué 1 dit la vicomtesse d'un air distrait; je n'y ai pas pris garde.
— Il n'en a pas manqué encore ; il n'en manquera pas, tant qu'il ne s'agira que de se tenir parmi vos humbles serviteurs. Il ne pourrait, dans cette situation, que manquer parfois d'usage, et vous savez que je n'attache pas d'importance à de telles misères ; mais si vous releviez à une hauteur pour laquelle il n'est point fait, vous le verriez bientôt , comme tous ses pareils en pareil cas, manquer de tact , de réserve, de goût et de tenue, et vous auriez bientôt à rougir de lui.
— Mais vraiment, s'écria la vicomtesse avec un rire forcé, vous en parlez comme d'une chose arrêtée dans ma pensée, et je n'ai pas seulement songé à regarder comment il a le nez fait. »
Horace avait dans le marquis un dangereux adversaire, et, s'il s'en fût douté, il l'aurait certainement indisposé encore plus par sa hauteur et ses bravades. Mais le pauvre enfant était trop candide pour soupçonner l'empire qu'exerçait le vieux roué sur l'esprit de sa belle vicomtesse.il s'en méfiait si peu, qu'il céda à cette bienveillante admiration que lui inspiraient les gens de qualité. Malgré tout son républicanisme, Horace était aristocrate dans l'âme. On pouvait lui appliquer le mot pittoresque du Misanthrope : « La qualité l'entête. » Il éprouvait pour ce monde-là une tolérance politique sans bornes, une sympathie de nature. Il ne pouvait voir un crime dans les habitudes d'élévation et de grandeur, lui qui était dévoré du besoin de ces choses, et qui se sentait fait pour en prendre sa part. Il admirait donc la bonne compagnie sans la respecter; il désirait s'y mettre à l'unisson par ses manières, et il s'y essayait avec la pleine confiance d'y réussir bien vite. Cette facilité à se transformer, cette absence de roideur et de crainte, lui donnaient véritablement un grand charme. Il faisait vingt gaucheries dont pas une ne déplaisait, parce qu'il s'en apercevait le premier et en riait de bonne grâce, ne demandant pas pardon d'ignorer ce qu'on ne lui avait pas appris, déclarant à qui voulait l'entendre qu'il n'avait jamais vu le monde, et ne montrant ni fausse honte ni sot orgueil. Le laisseraller de la campagne venait à son secours. La vicomtesse affectait de pousser ce sans-gène aussi loin qu'il était possible, et de friser le mauvais ton dans son enjouement avec une mesure toujours exquise. Elle riait de tout son cœur des maladresses du nouveau venu , après les avoir bien provoquées; mais elle n'en riait que devant lui et avec lui; et il mettait de son côté tant de bonhomie et d'ouverture de cœur, que, malgré toutes les préventions de l'entourage, il gagna en un jour toutes les sympathies, même celle du comte de Meilleraie, qui ne prit de lui aucun ombrage, se confiant dans la supériorité de ses belles manières. Par malheur, le comte attribuait à ces manières une importance dont la vicomtesse ne faisait plus aucun cas depuis douze heures. Horace était cent t'ois plus aimable, avec sa tenue étourdie et dégagée, que le comte avec son dandysme et son dandinage. Ce dernier mot fut celui dont elle se servit pour expliquer à Horace, qui le lui demandait naïvement , ce que signifiait littéralement le premier.
Malgré la fatigue de la journée, on veilla longtemps au salon ; à minuit on prit le thé, et à deux heures du matin on causait encore avec animation autour de la table chargée de fruits et de friandises sur lesquels Horace faisait main basse sans cérémonie. Le comte de Meilleraie, qui savait combien Léonie était romantique (au point de déclarer que lord Byron , qu'elle n'avait jamais vu, était le seul homme qu'elle eût aimé), se réjouissait de voir celui qui l'avait inquiété le matin se présenter sous un aspect aussi prosaïque. 11 le bourrait de pâtisseries et de confitures, enchanté de voir la vicomtesse rire aux éclats de celte voracité d'écolier, et plein d'amicale gratitude pour Horace, qui se prétait si bien à ce rôle d'homme sans conséquence. Mais la vicomtesse riait pour la première
HORACE
fois de sa vie sans ironie; elle comprenait qu'Huraco se dévouait à la divertir pour être admis, n'importe ù quel prix , dans son intimité. Elle l'avait entendu parler mieux qu'aucun des hommes par lesquels il so laissait maintenant plaisanter; elle l'avait vu à la chasso franchir des fossés et des barrières devant lesquels tous avaient reculé, parce qu'il y avait en effet dix chances contre une do s'y briser. Elle savait donc qu'il était supérieur à eux tous en esprit et en courage. Avec ces avantages-là, accepter le dernier rôle pour lui faire plaisir, c'était, selon elle, un acte de dévouement admirablo et la preuve d'un amour sans bornes.
Mais celui qui , après elle, se laissa le plus gagner à l'apparente bonhomie d'Horace, fut son antagoniste déclare, le vieux marquis do Vernes. Avec celui-là, Horace ne joua pas de rôle ; il s'engoua sur-le-champ de ce caractère de grand seigneur, de ces gravelures princières, et de cette insolence leste et brillante qui lui apporiaient un reflet des mœurs d'autrefois. Pour quiconqne n'a vu les marquis du bon temps que sur la scène, voir poser dans la vie réelle un échantillon de cette race perdue est une véritable bonne fortune. Horace, sans songer que les courtisans de la ro\ auté absolue avaient dégénéré dans leur genre, tout aussi' bien que les preux de la féodalité, crut voir un Lauzun ou un Créqui dans le marquis de Vernes. Peu s'en fallut qu'il n'y vit, en d'autres moments, un duc de Saint-Simon. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il se prit pour lui d'un respect et d'une admiration qui se résumaient dans le désir de l'égaler et de le copier autant que possible. Horace avait une telle mobilité d'esprit, il était si impressionnable, qu'il ne pouvait se défendre de l'imitation. Il n'y avait pas trois jours qu'il allait au château , que déjà il s'essayait devant nous à prononcer du bord des lèvres comme le marquis, et qu'il me conjura de lui donner une des tabatières de mon père afin de s'exercer à semer élégamment du tabac sur sa chemise, copiant l'indolence gracieuse du vieillard, aussi bien que pouvait le faire un étudiant de seconde année, c'est-à-dire de la façon la plus ridicule du monde. Eugénie l'en avertit , et lo mortifia beaucoup ; car il avait oublié que le modèle était assez près de nous pour ôter à son plagiat toute apparence d'originalité. Mais il n'en resta pas moins décidé à singer le marquis devant tous ceux qui ne [leurraient pas faire, comme nous, la comparaison du maitre avec l'écolier.
Grâce à une des anomalies nombreuses de son caractère, tandis qu'il nous rendait témoins de ses tentatives d'affectation, à un quart de lieue do là, sous les yeux de la vicomtesse, il déployait tous les charmes de la simplicité. Qui eût pu deviner que c'était là encore un rôle, et toujours une manière d'être arrangée pour l'effet? Horace avait, certes, une ingénuité réelle ; mais il s'en servait et s'en débarrassait suivant l'occurrence. Quand elle lui réussissait, il s'y laissait aller, et il était lui-même, c'est à-dire adorable. Quand elle lui nuisait , il entrait dans n'importe quel rôle, avec une facilité inconcevable, et il dominait quand il n'avait pas affaire à trop forte partie. Ce jeu-la eût été bien dangereux avec le vieux marquis, qui en savait plus long que lui, et encore plus avec la vicomtesse, élève du vieux roué, et capable de lutter avec avantage contre son maitre lui-même. Aussi Horace, prenant le parti d'être naturel, les séduisit tous deux. Le marquis n'aimait pas les jeunes gens, bien que, dans la société des femmes auxquelles il s'était voué, il fût forcé de vivre sans cesse au milieu d'eux ; mais Horace lui témoigna tant de sympathie , l'écouta si avidedement , s'égaya de si grand cœur à ses vieilles anecdotes , lui fit tant de questions , lui demanda tant de conseils, en un mot le prit si aveuglément pour guide et pour arbitre, que le vieillard, plus vain encore que méfiant, s'engoua de lui à son tour, et déclara, même a la vicomtesse , que c'était là le plus aimable, le plus spiri-
tuel et le meilleur jeune hommo do toute la génération nouvelle. Horace, se voyant goûté, se livra entièrement. Il prit
10 marquis pour confident, et le conjura de lui enseigner à plaire à la vicomtesse. Alors il se passa dans l'esprit du maître quelque chose d'assez étrange; il devint pensif, sérieux, presque mélancolique; et frappant sur l'épaule de son élève ,
« Jeune homme, lui dit-il, vous me mettez là dans uno situation bien délicate. Donnez-moi quelques heures pour y songer, et jusqu'à ce soir pour vous répondre. »
Le ton solennel du marquis , auquel il était loin de s'attendre, enflamma la curiosité d'Horace. D'où vient que cet homme qui, dans les épanchements railleurs, faisait si bon marché de toute morale, prenait un air gravo quand il s'agissait de Léonie? Était-elle donc une femme à part, môme aux yeux do ce contempteur de toute pudeur humaine? Jusque-là elle lui avait semblé dégagée de préjugés (c'est ainsi qu'elle appelait ce que d'autres appellent principes), et Horace, qui n'en avait aucun en fait d'amour, goûtait fort cette manière de voir. Mais de ce qu'elle n'imposait aucun frein à ses penchants, étaitce à dire qu'elle pût en avoir d'assez prononcés pour favoriser un nouveau venu au milieu d'une phalange d'aspirants mieux fondés en titre? N'avait-ello point fait un choix parmi ceux-là? Le comte de Mcilleraie n'était-il pas son amant? Était-il possible de le supplanter, et toutes ces avances qu'on semblait lui faire n'étaient-elles pas un piège qu'on lui tendait pour le forcer à se ranger au plus vite parmi les amants rebutés?
Pendant qu'Horace interrogeait ainsi sa destinée', le marquis rêvait de son côté à la conduito qu'il tracerait à son jeune ami. Dans ce moment-là , le vieux diplomate était complètement dupe de son disciple. Il le jugeait si candide, si passionné, si généreux, qu'il était effrayé des conséquences de son amour pour une femme aussi habile, aussi froide, aussi personnelle que l'était la vicomtesse.
11 craignait des orages qu'il ne pourrait plus conjurer; et comme toute la tactique enseignée par lui à Léonie consistait à se préserver toujours du scandale , il no savait comment concilier l'espèce d'affection qu'il avait réellement pour elle, et la vive sympathie que l'amour-propre flatté lui avait fait concevoir pour Horace.
Pour la première fois de sa vie peut-être, il prit le parti d'être sincère, comme si la franchise d'Horace eût exercé sur lui le même magnétisme que sa propre rouerie exerçait sur ce jeune homme.
« Tenez, lui dit-il en parcourant avec lui. au clair de la lune, les allées désertes du jardin anglais, je vais vous parler net. Je crois, de toute mon âme, que vous êtes épris de la vicomtesse, et je ne crois pas impossible qu'elle vienne à vous écouter. Mais si, malgré vos agitations (et vos espérances, que je devine fort bien), vous êtes encore capable d'écouter un bon conseil , vous renoncerez à pousser votre pointe dans ce cœur-là.
— J'y renoncerai si vous avez de bonnes raisons à me donner, répondit Horace ; et vous n'en devez pas manquer, monsieur le marquis, car vous avez pesé les vôtres toute la journée.
— Vous ne voulez pas me croire sur parole, et vous abstenir, sauf à deviner plus tard mes raisons vousmême?
— Comment pouvez-vous me demander pareille chose, vous qui connaissez si bien le cœur humain ? Plein de foi en vous, je vous promettrais en vain ce que je ne pourrais pas tenir.
— Eh bien , je vais tâcher de vous convaincre. Avezvous déjà aimé ?
— Oui.
' — Quelle espèce de femme?
— Une femme obscure comme moi, mais belle, intelligente et dévouée.
— Fidèle?
— Je le crois.
— Fùles-vous jaloux ?
— Comme un fou, ou, pour mieux dire, comme un sot.
— Comment l'avez-vous quittée?
HORACE
— Ne me le demandez pas ; j'ai été ridicule ou odieux, je ne sais pas lequel.
— Mais est-ce fini avec elle?
— Vous voulez me forcer à vous dire une chose dont le souvenir me navre, et dont vous ne me conseillerez pas de rire, j'en suis certain : elle s'est suicidée.
— Ah ! voilà qui est bien , très-bien , dit le marquis avec beaucoup de sérieux ; je vous félicite. Cela ne m'est jamais arrivé, Dn suicide 1 C'est superbe cela, mon cher, à votre âge. Qu'on le sache, et toutes les femmes sont à vous. Oui-da ! vous êtes appelé à une belle carrière ! Puisqu'il en est ainsi , je vous conseille de prendre votre temps et de choisir. Dites-moi : comment avez-vous pris ce suicide? avez-vous été très-frappé?
— Monsieur le marquis, dit Horace, ceci passe la plaisanterie. Je ne conçois pas que vous m'interrogiez sur un sujet si délicat ; mais dussiez-vous me mépriser pour ma faiblesse, je vous dirai que j'ai été bien près de me brûler la cervelle. Riez maintenant, si vous voulez.
— Mais vous ne l'avez pas fait? continua le marquis poursuivant toujours son interrogatoire avec le plus grand sang-froid. Vous n'avez pas pris des pistolets? Vous ne vous êtes pas blessé? Allons, dites, vous n'avez pas fait une pareille niaiserie? »
Horace resta interdit, partagé entre l'indignation que lui inspirait le calme cynique de son maître, et le besoin de voir excuser sa propre légèreté. Le marquis reprit avec la même aisance :
« Vous étiez donc bien amoureux?
— Au contraire , répondit Horace, je ne l'étais pas assez. C'était une femme trop parfaite : je m'ennuyais de la vie avec elle.
— Et elle s'est tuée pour vous rattacher à l'existence? C'est bien beau de sa part. Ah oà ! exigez-vous qu'à l'avenir un se tue pour vous? »
Horace, qui n'avait fait cet aveu amplifié du suicide de Marthe que par un mouvement de vanité, sentit qu'il avait fait là une sottise; le marquis l'en avertissait par ses railleries. Confus et irrité, il se laissa accabler quelques instants en silence. Enfin, n'y pouvant plus tenir.
« Monsieur le marquis, dit-il, j'espérais mieux de votre supériorité. Il n'y a pas de gloire à écraser un pauvre diable quand on est grand seigneur, et un enfant quand on a des cheveux blancs. Vous me trouvez fat et ridicule d'aspirer à la vicomtesse. Eh bien, si nous êtes autorisé à vous moquer de moi...
— Que feriez-vous dans ce cas-là? dit le marquis vivement.
— Que pourrais-je faire vis-à-vis d'une femme et d'un...";
— Et d'un vieillard? dit le marquis en achevant la phrase d'Horate avec calme. Eh bien, voyons ! vous vous retireriez tout penaud?
— Peut-être que non, monsieur le marquis, répondit Horace avec énergie ; peut-être accepterais-je le défi, sauf à eu sortir vaincu ; mais du moins je ne céderais pas sans combattre.
— A la bonne heure, dit le marquis en lui tendant la main. Voilà comme j'aime à entendre parler. Maintenant écoutez-moi. Je ne me moque pas. je vous estime , et je vous plains; car vous avez encore trop d'illusions et ae fougue pour ne pas jouer à vos dépens la comédie, ou, si vous voulez que je parle d'une façon plus moderne , le drame des passions. Vous n'avez pas d'expérience, mon chi r ami.
— Je le sais bien, et c'est pour cela que je vous demandais conseil.
— Eh bien, je vous conseille de vous en tenir encore pendant cinq ou sis ans aux femmes enthous a folles qui se tuent par amour ou [ ar oépit. Quand vous
: nez détruit ou désolé une douzaine, vous serez mûr pour la grande entreprise, conçue par vous témérairement aujourd'hui, d'attaquer une femme du mon e.
— C'est une leçi n '.' je I accepte ; mais je la veux entière et sérieuse afin d'en pouvoir profiter. Voyons, sans dédain, sans méchanceté, Monsieur, une femme'du monde
est donc bien forte , bien invincible pour un homme qui n'est pas du monde?
— Tout au contraire. Rien n'est si facile que de vaincre comme vous l'entendez la plus forte de ces femmes-là. Vous voyez que je ne suis ni dédaigneux, ni méchant pour vous.
— En ce cas... achevez, dites tout.
— Vous le voulez? Apprenez donc qu'il est facile de triompher des désirs et de la curiosité d'une femme. Ceci n'est rien. Sans jeunesse, sans beauté, avec quelque esprit seulement, on y parvient tous les jours. Mais n'être pas culbuté le lendemain par ce coursier indocile qu'on appelle la réflexion, voilà ce qui n'est pas donné à tous, et ce qui demande un certain art. Vous pourriez dès celte nuit, par surprise, obtenir ce qu'on répute la victoire. Mais vous pourriez bien aussi être éconduit demain soir, et rencontrer après-demain votre conquête sans qu'elle vous rendit seulement un salut.
— En est-il ainsi ? sont-ce là leurs façons d'agir?
— Ce sont là leurs droits; qu'y trouvez-vous à redire? Nous les obsédons; nous violentons leurs pensées, leur imagination, leur conscience; à force de ruse et d'audace nous arrachons leur consentement, et elles ne pourraient pas se raviser au moment où notre désir perd son intensité avec sa puissance ! Elles ne pourraient pas se venger d'avoir été gagnées au jeu, et prendre leur revanche à la première occasion ! Allons donc ! sommes-nous musulmans pour leur interdire le jugement et la liberté?
— Vous avez raison , et je commence à comprendre. Mais quelle est donc cette science mystérieuse sans laquelle on ne peut leur plaire plus d'un jour?
— Eh mais, c'est la science de ne jamais déplaire! C'est une grande science, croyez-moi.
— Enseignez-la-moi, je veux l'apprendre, » dit Horace. Alors le vieux marquis, avec une complaisance secrète
pour lui-même et avec le pé lantisme de sa vanité satisfaite par les sacrifices humiliants et les intrigues puériles d'un demi-siècle de galanterie, exposa longuement ses plans et sa doctrine à Horace. 11 y mil la même solennité que s'il se fût agi de léguer à un jeune adepte une science profonde, un secret important a l'avenir des hommes. Horace l'écouta avec stupeur, et se retira tellement bouleversé et brisé de tout ce qu'il venait d'entendre, qu'il en fut malale toute la nuit. Il s'obstinait à admirer le marquis ; mais, malgré lui, il avait été saisi d'un tel dégoût à la peinture de ces profanations de l'amour, et à l'idée de ces froides machinations, qu'il ne put se décider à i et urner au château le lendemain. Il resta trois jouis sous le coup de ces révélations mortelles, ne croyant plus â rien, regrettant ses illusions avec amertume, rou \ tantôt de ce monde où il s'était jeté avec tant d'ardeur, tantôt de lui-même, qu'il sentait si inférieur dans l'art nu mensonge , et ne songeant plus à la vicomtesse , qu'il voyait désormais, à travers les analyses sèches et rebutantes du marquis, comme un cadavre informe sorlant d'un alambic.
Cette absence non préméditée lui fit faire à son insu bien du chemin dans le cœur de la vicomtesse. Elle avait arrangé dans sa tète un roman qu'elle ne voulait pas laisser au premier chapitre. D'une longue-vue placée sur ie perron élevé du château, elle voyait distinctement notre maisonnette et les prairies environnantes. Elle distingua Horace se promenant à quelque distance, dans un lu u découvert touchant à l'extrémité du parc de Chaillv . Elle alla s'y promener comme par hasard , le rencontra, marcha longtemps avec lui, déploya toutes les grâces i esprit, et ne l'amena pourtant pas à lui faire une ration. Horace avait été si frappé des instructions du marquis, il était si épouvanté de la science qu'il lui avait donnée, que, malgré l'ivresse do vanité où le plongeaient les avances sentimentales de Léonie, il se sentit la force de résister. Il eut celle force bien longtemps, c'est-à-dire environ trois semaines, phase immense entre e qui se désirent mutuellement, et qui ne sont retenus par aucune considération morale. Peut-être le cou: ce jeune liuinme eût offensé cl rebuté la vii eût persisté davantage. Mais le marquis de Veines, qui
HORACE
ut le choléra tout en feignant de le braver, ayant h o qu'un cas s'était manifesté sur la rive gauche de
re, prétexta une lettre de son banquier qui lo for i a t de retourner à Paris, et partit le jour même. Priva de on o ent r, Horace n'eut plus de force. La vicom I i |uée au vil , so voyant désirée, et ne pouvant voir où un enfant sans expérience prenait 1 énergie do sus| endn d'abord si vives, avait rési lu
il.' vaincre, et chaque jour elle imaginait de nouvelles ons. t enl toi elle le vit prêl à fléchir, et tout A o up il s'arrachait d'auprès d'elle, ému, bouleversé, mais n'ayant pas dit un mot d'amour. On s'en tenait à la sympathie, a l'amitié; La vicomtesse, au milieu do ses plus délicieux abandons, savait reprendre à temps son sangfri ni. et se tirer des mauvais pas où elle s'était risquée, avec une présence d'esprit admirable. Horace voyait bien que, toul en se jetant à sa tète, elle conservait tous ses -. li attendait vainement qu'elle n'eût plus la d une arrière-pensée; et, quoi qu'il fit, au bout s semaines de coquetteries effrénées , elle ne lui as dit une syllabe qu'elle no pût reprendre et inter en sens inverse, au premier caprice do résisl h qui lui passerait par l'esprit. Cette lutte misérable li faisait horriblement souffrir, et cependant il ne pouvait lustraire. Il oubliait tout : il ne songeait plus à retourner à Paris; il n'osait faire savoir à ses parents qu'il ne les avait quittés que pour s'arrêter à mi-chemin, et, pour ne pas les affliger par cette preuve d'indifférence, il les laissait en proie à l'inquiétude d'attendre eu vain de ~i s nouvelles et d'ignorer ce qu'il était devenu.
(juant à Marthe, il ne semblait pas qu'elle eût jamais existé pour lui. Absorbé par une seule pensée, jouant avec stoïcisme son rôle d'insouciant dans la société de la vicomtesse , s'entourant d'un mystère sombre et bizarre dans ses lète-à-tète avec elle, et revenant chez nous le soir, amer et taciturne, il était dévoré do mille furies, el poursuivait, en faiblissant peu à peu, l'apprentissage de roué auquel il s'était condamné pour ressembler au marquis de Vernes.
.Apres avoir longtemps cherché le côté vulnérable de cette cuirasse merveilleuse, la vicomtesse trouva enfin le joint: c'était l'amour-propre littéraire, Elle parvint à lui faire avouer qu'il était poè'te, et lui demanda à voir ses essais. Horace, n'ayant jamais rien complété, eût été bien embarrassé de la satisfaire; mais elle manifesta pour le talent d'écrire un tel enthousiasme, qu'il désira vivement goûter le poison de ce nouveau genre de flatterie, et se mit à l'œuvre. Il y avait bien trois mois qu'il n'avait trem| é une plume dans l'encre pour coudre oeux phrases ou deux vers ensemble. Lorsqu'il fouilla dans les limbes i.o m m i ei \ eau, il n'y trouva qu'une impression tant soit peu vive et c impiété : la disparition de Marthe et son ■ présumé. Il ne faut pas oublier que cette présomption était passée à l'état de ceititude chez Horace, Uepuis qu'il avait fait de l'effet sur deux ou trois personnes, en leur confiant le tragique secret qui était censé avoir brisé son âme et désenchanté sa vie. Le sujet était dramatique; il s'en inspira heureusement. Il fit d'assez beaux vers, et me les lut avec une émotion qui les faisait valoir. J'en lus très-ému moi-même. J'ignorais que c'était la première fois, depuis six semaines, qu'il pensait a Marthe; il ne m'avait pas confié ses alla. res de cœur avec la vicomtesse; en un mot, j'étais loin de deviner 1 le les 1, anus qui coulaient de ses yeux sur son élégie n étaient qu'une répétition do la scène qu'il se ménageait avec Léonie.
Le lendemain marqua son triomphe littéraire et sa dofaite diplomatique auprès uo la vicomtesse. Il lui récita si s vers, qu'il prétendit avoir fans deux ans auparavant; car il est bon de vous dire qu'il se vieillissait ue quelque.-, années pour ne pas paraître trop entant dans ce i.i. En outre, celte douleur antidatée lui donnait on aspect plus byronien. 11 uoclama avec plus de talent roi io qu n ne m'en avait montre; les sanglots lui cou-
tables larmes. Hélas! oui, on pleure par affectation aussi bien que par émotion vraie. Cela so voit lotis les jours, et c'est encore une découverte physiologico-psychologique acquise à la science du dix-neuvième sièi le, découverte que j'ai niée longtemps, mais dont j'ai vu des preuves éclatantes, incontestables, atroces.
Ce qu'il y a d'étrange chez, les sujets doués de cette faculté, c'est qu'ils sont facilement dupés quand ils rencontrent des natures analogues. Horace savait bien qu'il pleurait sur Marthe sans la regretter; il ne vit pas qu'il faisait pleurer la vicomtesse sans l'avoir attendrie. Quand H contempla l'effet qu'il venait de produire sur elle, la tète lui tourna : il oublia toutes ses résolutions, toutes les leçons du marquis. Il se jeta aux pieds de Léonie , et lui exprima sa passion avec une grande éloquence; car il était en verve: tous les ressorts do son intelligence étaient tendus. Il avait, encore l'œil humide, la voix éteinte, les cheveux agités et les lèvres pâles. La vicomti igse se crut adorée, et la joie du triomphe la rendit belle et jeune pendant quelques instants. Mais elle n'était pas femme à céder un jour trop tôt. Elle voulait, après avoir pris tant de peine pour êlre attaquée, faire sentir lo prix do sa prétendue défaite, et prolonger le plus grand plaisir quo connaissent les coquettes , celui do se faire implorer.
Elle sembla tout à coup faire sur elle-même un puissant effort, et s'arrachant des bras d'Horace avec toute la mimique de l'effroi, de la surprise et. de la honte, elle le laissa consterné dans son boudoir, où cette scène venait d'être jouée, et courut s'enfermer dans sa chambre. Peut-être croyait-elle qu'Horace forcerait sa porte. II n'eut ni cet esprit ni cette sottise. 11 quitta le châti au, mortellement, blessé, so croyant joué, outragé, et en proie A une sorte do fureur. La vicomtesse ne prit point cette susceptibilité pour une maladresse. Elle l'observa comme une preuve d'orgueil immense, et ne se trompa guère. Elle se félicita donc de son inspiration, voyant bien qu'il fallait briser cet orgueil pièce à pièce, si elle ne voulait exposer le sien à de graves atteintes.
Ce jeu égoïste et, de mauvaise loi dura encore plusieurs jours. Horace avait perdu tous ses avantages. Il bouda ; on le ramena, toujours au nom de l'amitié. On consentit à l'écouter, après l'avoir forcé à parler. On lui imposa silence quand il eut dit tout ce qu'on désirait entendre. On le nourrit de refus et d'espérances. On joua la candeur d'une amitié fraternelle prise à l'improviste, et bouleversée par l'étonnement , l'inquiétude , la tendre compassion , le désir généreux et timide de fermer une blessure qu'on semblait avoir faite involontairement. Léonie s'en donna à cœur joie; mais, prise dans ses propres Blets, elle fut tout aussi ridiculement trompée que perfidement hypocrite. Elle s'imagina lutter avec un amour sérieux, combattre avec un remords encore saignant, triompher d'un passé terrible. La pauvre Marthe seryit d'enjeu à cette partie. La vicomtesse crut effacer son souvenir, et ne se douta pas que ce n'était là qu'une fiction pour l'attirer dans le piège. Qui fut trompé ullorace ou de Léonie ? Ils le furent, tous deux ; et le jour où ils succombèrent l'un à l'autre, leur amour, si tant est qu'ils eussent ressenti des feux dignes d'un si beau nom , était épuisé déjà par les fatigues et les ennuis de la guerre.
Ce jour de bonheur, mémorable et funeste ontro tous dans la vie d'Horace, fut enregistré d'une manière plus sérieuse et plus solennelle oans l'histoire. C'était lo 5 juin 1832 ; et quoique j'aie passé ce jour et le len lemain d.ms l'ignorance complète de la tragédie imprévue dont Paris était le théâtre, et où plusieurs de mes amis furent acteurs, j'interromprai le reçu des bonnes fortunes (l'Horace puur suivre Arsène et Laravin.ere au milieu du drame sanglant d'une révolution avortée. .Ma tâche n'est
peient la voix au misticbe. La vicomtesse faillit pas de rappeler de- événements dont lo souvenir est ens'évanouir, tant elle se donna de peine pour pleurer ! E..o cure saignant dans bien des cœurs. Je n'ai rien su de en vint à son honneur, et versa ues larmes do ven- particulier sur ces événements, sinon la part que mes amis
HORACE
Arsène fui un de ceux qoi s'échappèrent par un toit. ( Page 80.)
y ont prise. J'ignore même comment Laravinière y fut mêlé, s'il les avait prévus, ou s'il s'y jeta inopinément, poussé par les provocations de la force militaire au convoi de l'illustre Lamarque, et par le désordre encore mal expliqué de cette déplorable journée. Quoi qu'il en soit, cette lutte ne pouvait passer devant lui sans l'entraîner. Elle entraîna aussi Arsène, qui n'en espérait point le succès; mais qui, désirant la mort, et voyant son cher Jean la chercher derrière les barricades, s'attacha à ses pas, partagea ses dangers, et subit l'héroïque et sombre enivrement qui gagna les défenseurs désespérés de ces nouvelles Therrriopyles. A l'heure dernière de ces martyrs, comme la troupe envahissait le cloître Saint-Méry, Laravinière, déjà criblé, tomba frappé d'une dernière balle.
a Je suis mort, dit-il à Arsène, et la partie est perdue. Mais tu peux fuir encore ; pars !
— Jamais, dit Arsène en se jetant sur lui ; ils me tueront sur ton corps.
— Et Marthe! répondit Laravinière, Marthe qui existe peut-être, et qui n'a que toi sur la terre I La dernière volonté d'un mourant est sacrée. Je te lègue l'avenir de
Marthe, et je t'ordonne de sauver ta vie pour elle. Puisqu'il n'y a plus rien à faire ici , tu peux et tu dois te soustraire à ces bourreaux qui s'approchent , ivres de vengeance et de vin ; pauvres soldats qui se croient vainqueurs cent contre un ! »
Deux minutes après, l'intrépide Jean tomba inanimé sur le sein d'Arsène. La maison, dernier refuge des insurgés, était envahie. Arsène fut. un de ceux qui s'échappèrent par un toit. Cette évasion tint du miracle, et arracha malheureusement peu de braves à la furie des assaillants. Caché à plusieurs reprises dans des cheminées, dans des lucarnes de greniers, vingt fois aperçu et poursuivi, vingt fois soustrait aux recherches avec un bonheur qui semblait proclamer l'intervention de la Providence, Arsène, couvert de blessures, brisé par plusieurs chutes, se sentant à bout de ses forces et de son courage, tenta un dernier effort pour disputer une vie à laquelle une faible espérance le rattachait à peine. Il s'agissait de sauter d'un toit à l'autre pour entrer dans une mansarde par une fenêtre inclinée qu'il apercevait à quelques pieds de distance. Ce n'était qu'un pas à faire, un instant de résolution et de sang-froid à ressaisir ; mais Arsène était
1! oit a ci:.
Elle se pencha sur celle tëtc meurtrie. (Page 82 )
mournnt et à demi fou. Le sang de Laravinière, môle au sien, était chaud sur sa poitrine, sur ses mains engourdies, sur ses tempes embrasées. Il avait le vertige. La douleur morale était si violente qu'elle ne lui permettait pas de sentir la douleur physique ; et cependant l'instinct de la conservation le guidait encore , sans qu'il pût se rendre compte de l'épuisement qui augmentait avec rapidité, sans qu'il eût connaissance de l'agonie qui commençait. « Mon Dieu , pensa-t-il en s'approchant de la fente entre les deux toits, si ma vie est encore bonne à quelque chose, conserve-la; sinon, permets qu'elle s'éloigne bien vite! » Et penchant le corps en avant, il se laissa tomber plutôt qu'il ne s'élança sur le bord opposé. Alors, se traînant sur ses genoux et sur ses coudes, car ses pieds et ses mains lui refusaient le service, il parvint jusqu'à la fenêtre qu'il cherchait, l'enfonça en posant ses deux genoux sur le vitrage , et, laissant porter sur ce dernier obstacle tout le poids de son corps, s'abandonnant avec indifférence à la générosité ou à la lâcheté de ceux qu'il allait surprendre dans cette misérable demeure, il roula évanoui sur le carreau de la mansarde. En recevant ce dernier choc qu'il ne sentit pas, il eut comme une réac-
tion de lucidité qui dura a peine quelques secondes. Ses yeux virent les objets ; son cerveau les comprit à peine, mais son cœur éprouva comme un dilatement de joie qui éclaira son visage au moment où il perdit connaissance.
Qu'avait-il donc vu dans cette mansarde? Une femme pâle, maigre, et misérablement vôtue, assise sur son grabat et tenant dans ses bras un enfant nouveau-né, qu'elle cacha avec épouvante derrière elle, en voyant un homme tomber du toit à ses pieds. Arsène avait reconnu celle femme. Pendant un instant aussi rapide que l'éclair, mais aussi complet qu'une éternité dans sa pensée, il l'avait contemplée ; et, oubliant tout ce qu'il avait souffert comme tout co qu'il avait perdu, il avait goûté un bonheur que vingt siècles de souffrance n'eussent pu effacer. C'est ainsi qu'il exprima par la suite cet instant ineffable dans sa vie, qui lui avait ouvert une source de réflexions nouvelles sur la fiction du temps créée par les hommes, et sur la permanence de l'abstraction divine.
Marthe ne l'avait pas reconnu. Brisée, elle aussi, par la souffrance, la misère et la douleur, elle n'était pas soutenue par une exaltation fébrile qui pût la ranimer tout