HA CE
Connue nous étions encore penchés sur le balcon. ( Page 95
précipitamment à une veuve, de bonne maison, qui jouissait d'une vingtaine de mille livres de rentes, et qui élait encore jpune et belle.
Comme elle était dévote, sentimentale et coquette, il s'imagina qu'elle ne lui appartiendrait que par le mariage, et il se trompa. Soit que la veuve ne voulût faire de lui qu'un cavalier servant en tout bien tout honneur, f oit qu'elle fût moins scrupuleuse et voulût aimer sans perdre sa liberté il fut accueilli avec grâce, agacé avec art, et commença à se sentir amoureux avant de savoir à quoi s'en tenir. J'ignore si , malgré son extrême jeunesse, qu'il dissimulait dans sa barbe épaisse, son nom roturier, qu'il avait arrangé sur ses cartes de, visite , et sa misère, qu'il pouvait encore ea.her sous des habits neufs pendant quelque temps, il eût satisfait son amour et son ambition. L'espérance d'être un jour homme politique lui était revenue avec celle de devenir éligible par contrat de mariage. Il se nounissait des plus doux 1 rojets, et attendait, pour avouer sa véritable situation, qu'il eût inspiré un amour assez violent pour la faire accepter; mais il avait une ennemie qui devait lui barrer le chemin, c'était la vicomtesse de Chailly.
Quoiqu'elle n'eût plus d'amour pour lui, elle avait espéré le voir ramper devant elle, conformément aux prédictions du marquis de Vernes, aussitôt qu'elle l'aurait abandonné; mais le marquis, en jugeant Horace orgueilleux en amour, s'était trompé. Horace n'était que vain, et son inconstance, jointe à sa bonté naturelle, l'empêchait de concevoir un dépit sérieux. Il vit bien que la vicomtesse était retournée au comte de Meilleraie; mais comme elle le recevait avec une apparente bienveillance et l'admettait au rang de ses amis, il se tint pour satisfait, et continua à la voir sans amertume et sans prétention. C'eût été pour tous deux le meilleur état de choses; mais Horace ne pouvait passer une semaine sans commettre uue faute grave. 11 aimait à se griser, pour étouffer peut-être quelques secrets remords. A la suite d'un déjeuner au Café de Paris, il s'enivra, devint expansif, vantard, et se laissa arracher l'aveu de ses succès auprès de la vicomtesse. Un de ceux qui l'aidèrent perfidement à cette confession haïssait Léonie, et voyait intimement le comte de Meilleraie. Dès le lendemain, ce dernier fut informé de l'infidélité de sa mai tresse. Il lui fit, non pas une scène, il ne l'aimait pas
non au:.
C'était la vraie fille de Lucifer. (Page 98.)
assez pour s'emporter, mais de piquants reproches, qui la blessèrent profondément. Dès lors, Horare fut l'objet de la haine implacable de cette femme. Elle connaissait assez particulièrement la veuve qu'il courtisait, et déjà elle s'était aperçue de la tournure que prenait cette liaison. Elle lui témoigna de l'amitié, gagna sa confiance, et la dégoûta d'Horace en lui disant ce simple mot : C'est un homme qui parle. Horace fut éconduil brusquement. Il lutta, et sa défaite n'en fut que plus honteusement consommée.
Cette mortification cruelle ne pouvait arriver dans un plus fâcheux moment. Son second roman venait de paraître, et il n'était pas bon. Horace avait épuisé dans le premier la petite somme de talent qu'il avait amassée, parce qu'il y avait dépensé la petite somme d'émotion qu'il avait reçue. Il eut fallu, pour produire un nouvel ouvrage, que sa vie intérieure fût renouvelée assez rapidement pour réchauffer et l'inspirer une seconde fois. Il avait forcé son cerveau à un enfantement qui avortait. En essayant de peindre Léonie et son amour pour elle, il avait été froid et faux comme son modèle et comme son propre sentiment. Il eût pu avoir néanmoins un certain
succès dans un certain monde avec ce mauvais ouvrage, s'd eût désigné clairement la vicomtesse à la méchanceté du public des salons, et s'il eût fourni à ses élégants lecteurs l'appât d'un petit scandale. Mais Horace avait un trop noble cœur pour chercher ce genre de vogue. Il avait tellement poétisé son héroïne, qu'elle n'était pas vraie, et que personne ne pouvait la reconnaître Incapable de garder un secret d'amour, il était également incapable de le proclamer froidement et par vengeance.
Le même jour où il fut congédié par la prudente veuve, il perdit au jeu ses derniers iouis, et rentra chez lui dans une disposition d'esprit assez tragique. Il trouva sur sa cheminée une lettre de son édileur, en réponse à un billet qu'il lui avait écrit la veille pour lui demander de nouvelles avances en retour de la promesse d'un nouveau roman. «Odieux métier! s'écria-t-il en décachetant la lettre; il faudra donc écrire encore, écrire toujours, quelle que soit ma disposition d'esprit; être léger de style avec une cervelle appesantie de fatigue, tendre de sentiments avec une âme desséchée de colère, frais et fleuri de métaphores avec une imagination flétrie par le dégoût ! » Il brisa convulsivement le cachet, et, à sa grande surprise,
TVrOGRiPHIE J. CL4VE, 7 RUE SMNT-BENOlT. — B. lu L» VILLE SC.
lut un refus très-net en style d'éditeur mécontent, qui appelle un chat, un chat, et un succès manqué un bouillon. Le digne homme en était pour ses frais. Depuis quinze jours que l'ouvrage était publié, il ne s'en était pas vendu trente exemplaires. Et puis il était si court! Le volume étail plat, les libraires ne prenaient cette galette qu'au rabais. Si Horace avait voulu le croire, il aurait allongé le dénoûment. Deux feuilles de plus, et son livre gagnait cinquante centimes par exemplaire. Et puis le litre n'était pas assez ronflant, la donnée n'était pas morale, il y avait trop île réflexions ; et mille autres causes de non-succès qui firent sauter au plancher le pauvre auteur outré de colère et rempli de désespoir.
Quand on n'a pour toute fortune que de belles paroles, des bottes percées et un habit râpé, on ne se décourage pas pour un refus d'éditeur ; on se met en campagne, et de rebuffades en rebuffades, on finit par en trouver un plus confiant ou plus riche. Mais courir en tilbury et suivi de son groom, de porte en porte, pour demander l'aumône, ce n'est pas aussi facile. Horace l'essaya pourtaht dès le lendemain. Partout il fut reçu avec beaucoup de politesse, mais avec un sourire d'incrédulité pour son avenir littéraire. Son premier roman avait eu un succès d'estime plutôt qu'un succès d'argent. Le second avait fait un fiasco complet. L'un lui demandait une préface d'Eugène Sue, l'autre une lettre de recommandation de M. de Lamartine, un troisième exigeait qu'on lui assurât un feuilleton de Jules Janin. fous s'accordaient pour ne point faire les frais de l'édition, et aucun n'entendait débourser la moindre avance de fonds. Horace les envoya tous au diable, petits et gros, et revint chez lui la mort dans l'àme.
Le lendemain il vendit son cheval pour payer et congédier son domestique; le surlendemain il vendit sa montre pour avoir quelques pièces d'or, et pouvoir jouer encore un jour le rôle d'un homme riche. Il alla voir Louis de Méran, qui jouait au whist avec ses amis. Horace gagna quelques louis, les perdit, les regagna, et se retira vers trois heures du matin endetté de cinq cents francs, que, selon les lois de ce monde-là, il devait payer dans un délai de trois jours à un de ses meilleurs amis, riche de trente mille livres de rente, sous peine d'être méprisé et taxé de gueuserie. Après s'être en vain mis en quatre pour se les procurer chez un éditeur, le soir du troisième jour, il se décida à les emprunter à Louis de Méran, non sans un trouble mortel ; car il savait qu'à moins d'un nouveau bonheur au jeu, il ne pourrait pas les rendre, et l'insouciance qu'il avait eue naguère s'était changée en méfiance et en terreur depuis qu'il avait connu les âpres jouissances de la possession et les soucis amers de la ruine. Celte souffrance fut d'autant plus grande, qu'il lui sembla voir dans le regard et dans tout l'extérieur de son ami quelque chose de froid et de contraint qui contrastait avec son empressement et sa confiance habituels. Jusque-là ce jeune homme avait paru, en lui prêtant de l'argent, le remercier plutôt que l'obliger, et il est certain que jusque-là Horace le lui avait scrupuleusement restitué. Depuis qu'il se faisait passer pour riche, il payait exactement, non ses anciennes detles, mais celles qu'il contractait dans son nouvel entourage. Ce jour- là il lui sembla que Louis de Méran lui faisait l'aumône avec un déplaisir contenu par la politesse. Aurait-il deviné que ce jour-la, pour la premiêre fois, Horace n'avait pas le moyen de s'acquitter'? Mais comment eùt-il pu le deviner? Horace avait réformé son équipage et quitté le joli appartement garni qu'il occupait, sous prétexte d'un prochain voyage en Italie annoncé depuis longtemps, projet à la faveur duquel il s'était dispensé d'acheter des meubles et de s'installer conformément à sa prétendue aisance. Il feignit d'être encore retenu pour quelques jours par des affaires im- 1 révues, espérant que, durant ce peu de jours, la fortune du jeu, et même celle de l'amour, changeraient en sa faveur, et lui permettraient de reculer indéfiniment son voj âge;
Néanmoins, ce froid visage de son noble ami , et une ! sorte d'affectation qu'il crut remarquer en lui de ne pas
l'accompagner à l'Opéra, lui causèrent une profonde inquiétude. Il craignit d'avoir laissé soupçonner sa position fâcheuse par l'air soucieux qu'il avait depuis quelques jours, et résolut d'effacer ces doutes en se montrant le soir en public avec son dandysme accoutumé. Il alla trouver au fond de la Cité un brocanteur auquel il avait eu affaire autrefois, et il lui vendit à grande perte son épingle en brillants; mais il eut une centaine de francs dans sa poche, loua un remise, mit le meilleur habit qui lui restât, passa une rose magnifique dans sa boutonnière, et alla s'installer à l'avanl-scène de l'Opéra, dans une de ces loges en évidence qu'on appelle aujourd'hui , je crois , cages aux lions. A cette époque-là , les élégants du Café de Paris ne portaient pas encore ce nom bizarre; mais je crois bien que c'était la même espèce de dandys, ou peu s'en faut. Horace était enrôlé dans cette variété de l'espèce humaine, et faisait profession de se montrer. Il avait ses entrées dans cette loge, où Louis de Méran payait une part de location, et l'emmenait une nu deux fuis par semaine. Il y était toujours accueilli par les autres occupants avec cordialité ; car on l'aimait , et son esprit animait ce groupe flâneur et ennuyé. Mais ce soir-là on tourna à peine la tèle lorsqu'il entra, et personne ne se dérangea pour lui faire place. Il est vrai que Nourrit chantait avec madame Damoreau le duo de Guillaume Tell :
OMathilde, idole de ma vie, elc.
Probablement on écoutait dans ce moment avec plus d'attention. Horace, un instant effrayé, se rassura; et bienlôt il reprit tout son aplomb, lorsqu'à la fin de l'acte un de ces messieurs l'engagea à venir souper chez lui, avec les autres, après le spectacle. Il s'efforça d'être enjoué, et il vint à bout d'avoir énormément d'esprit. Cependant, de temps à autre, il lui semblait remarquer un sourire de mépris échangé autour de lui. Un nuage alors passait devant ses yeux, ses oreilles bourdonnaient, il n'enlendait plus l'orchestre, il ne voyait plus flot 1er dans la salle qu'une assemblée de fantômes qui le regardaient, le montraient au doigt, ricanaient affreusement; et des spectres de femmes qui se disaient les uns aux autres des mots étranges derrière leur éventail : aventurier, aventurier! hâbleur, fanfaron! homme de rien! homme de rien. ! Alors il était prêt à s'évanouir, et quand, revenu à lui-même, il s'assurait que ce n'était qu'une hallucination, il faisait de violents efforts pour cacher son angoisse. Une fois un de ses compagnons lui demanda pourquoi il élait si pâle. Horace, encore plus troublé par ctte remarque, répondit qu'il était souffrant. Peut-être arez-vous faim? lui dit un autre. Horace perdit tout à fait contenance. Il crut voir dans ce nuit insignifiant une atroce épigramme. Il songea à se retirer, à se cacher, à ne jamais reparaître.
Et puis il se dit qu'il ne fallait pas abandonner ainsi la partie, qu'il devait aborder une explication, affronter l'attaque, afin de se défendre avec audace, cl de savoir à tout prix s'il élait victime d'une secrète persécution , ou en proie à un mauvais rêve. 11 suivit la bande joyeuse chez l'amphitryon de la nuit, tour à tour glacé ou rassuré par l'air froid ou bienveillant des convives.
La dame du logis était une fille entretenue, fort belle, fort intelligente, fort railleuse, et méchante à l'excès, Horace l'avait toujours haïe el redoutée, quoiqu'elle lui eût fait des avances. Elle avait ce jour-là une robe de satin écarlate, ses cheveux blonds ûoltants, et un certain air plus impertinent que de coutume. Ses yeux brillaient d'un éclat diabolique : c'était la vraie lit le de Lucifer. Elle accueillit Horace avec des grâces de chut , le plaça auprès d'elle à table, et lui versa de sa belle main les vins du Rhin les plus capiteux. On s'égaya beaucoup, on traita Horace aussi bien que de coutume, on lui fit réciter des vers, on l'applaudit, on le llatta, et on parvint à l'enivrer, non pas jusqu'à perdre la raison, mais jusqu'à reprendre confiance en lui-même.
Alors un dos convives lui dit :
«A propos de femmes, apprenez-nous donc, mon cher
HORACE
Chailly vous en veut Esl il vrai qu'à mi déjeuner au Café de Paris, avec B... il A..., vous l'ayez compromise?
— Le diable m'emporte h je m'en souviens, répondit Horace; mais je ne crois pas Fait.
— Alors vous devriez vous justifier auprès d'elle , car on iui a dit que vous vous étiez vanté «Je ce t'ont un homme d'honneur ne Be vante jamais...
— A jeun! reprit un autre. .Mais in rino veritas , n'esl ' e pas, Hori
— En ce cas, répondit Horace, quelque gris que j'aie pu être, je n'ai dû me vanter de rien.
— Il veut dire par là, observa Proserpine (c'est ainsi qu'H race. appelait ce soir-la la maîtresse de son hôte), qu'il n'y aurail pas de quoi se vanter, el o'esl mon avis. Votre vicomtesse est sèche, reluisante et an
âge.
— L'Ile a beaucoup d'esprit, reprit-on. Avouez , Horace, que vous en avez été amoureux.
— Pourquoi non? Mais si je l'ai été, jo ne m'en souviens pas davants 5e.
— On dit pi urtanl quo vous vous en êtes souvenu au point de raci nti r des choses étranges sur votre séjour à la campagne, l'été dei 1
— (^lue signifient toutes ces questions? dit Horace en levant la tête. Suis-je devant un jury?
— Ohl non, dii Proserpine: c'esl tout au plus de la police coi rectionnelle. Allons, mon beau poète, vous allez nous dire cela entre amis. La vicomtesse ne vous
pas lanl m elle ne vous avait pas tant aimé.
— I t depuis quand m'honore-t-elle de sa haine?
— Depuis que vous lui avez été infidèle , bel inant !
— Si je ne l'ai pas été, c'esl votre l'aille, belle inhumaine, répondil Horace 1 [ueûr.
— Vous avouez donc, reprit-elle, que \uus lui aviez juré fidélité jusqu'au tombeau ?
— Cela va-t-il durer longtemps de la sorte? dit Horace en riant.
— Il esl certain, dit quelqu'un, que vous causez un violent dépit a la vicomtesse, et qu'elle dit beaucoup de mal de vus
— Et quel mal peut-elle dire de moi, s'il vous plaît?
— Tenez vous a le savoir?
— Ln peu.
— Eh bien ! elle prétend que vous êtes pauvre, et que
us laites passer pour riche; que \ous êtes un enfant, et qu îles semblant d'être un homme;
que vous e; iil par toutes les femmes, et que
iez le lôle de vainqueur. »
y voilà, pensa Horace; le moment est venu de braver l'oiage.
« Si la vicomtesse se plait à débiter de pareilles impertinences, répondit-il avec fermeté, comme je ne sais pas le moyen de me venger d'une femme , je me bornerai a due (pi 'elle se trompe; mais si un homme me le répétait avec le moindre doute sur ma loyauté, je lui ré-
• qu il en a menti. »
L'interlocuteur à qui s'adressait cette réponse fit un mouvement de colère. Sun voisin le retint, et se hâta de dire d'un ton assez équivoque :
« l'ersonne ne doute ici de votre loyauté. Si vous avez trahi le secret de vos amours avec une femme, dans un de ces aprét-boire où vraiment la véri sans que nous en ayons conscience, la vii pousse
trop loin sa vengeance en vous calomniant. .Mai,, si vous l'avii z calomniée, vous? si , par dépit de ses refus, vous aviez menti, il faudrait l'excuser d user de représailles.
— Mais vous-même, Monsieur, dit Horace, vous paraissez incertain? .le oésireiais savoir votre opinion sur mon compte.
— Mon opinion, c'est que vous avez été son amant, que vous l'avez conté à quelqu'un clans les fun 1 Champagne, et que vous avez l'ait là une grave imprudence.
— Que vous en semble? dit Proserpine en remplissant le verre d'Horace; prononcez, messieurs du tribunal.
— Cela mérite tout au plus deux jours d'emprisonné" ment au secret dans l'oratoire de madame di '• 1 on nomma la belle veuve qu'Horace avait -
« Ah ,ii y n aussi un acte d'accusati
rapporta celle-là-.' » dil > en regardant Horace
d'un aii
[ue Horace fût un peu animé, il compril avait l tête, et il s'abstinl d
verre; il , hercha â deviner dan- les regards d si cette petite guerre était un piège "' ne amicale. Il crut n'y rien trouver de malveili il soutint touies les interrogations avec enjouement 1 ni ce qu'on lui disait l'éclairait sur un point
e-ux pour lui : c'esl que la vicomtesse l'avait des-
uprès de la veuve. Il voyail tâché de le desservir dans l'opinion de ses amis manière dont on présentait les chi
rre cruelle était le résultai de l'amour
'. Il trouvai! tout le 1 1 ainsi,
et a l'absoudre, dans ce cas, des doutes injuri u contre lui par une femme irritée et jalouse. Il ne pouvait se justifier qu'en avouant son intimité avec elle; mais il ne pouvait l'avouer -ans encourir le reproche de fi qu'il repi ussait depuis un quarl d'heure. Il n'avail qu'un parti à prendre, c'était de se griser toi I il le fit
de son mieux , afin d'être autorisé a parler comme malgré lui.
Mais par une de ces bizarreries de la raison humaine, qui ne nous quitte que lorsque nous voulons la 1 et qui s'obstine à nous rester fidèle lorsque nous la Ions écarter, plus il buvait, moins il se ris. Il
avait la migraine, sa paupière était lourde, sa lang barrassée; mais jamais son cerveau n'avail él i plus lu-
ependant- il fallait mer, hélas ! et H
déraisonna. II me l'a confessé depuis, pressé par un vère interrogatoire : il joua l'h resse n'étant pas ivn
! d'avoir perdu la raison, il donna, avec coup de discernement, des preuves irrécusables de la vérité. U le fit avec uni
ment contre la méchante créature qui avait voulu le déshonorer, et il crut avoir sa ;le de
la \ engeance; car il vit son auditoire convaincu ap| laudir
aveux, et les enregistrer comme pour démasquer la prudence de son ennemie.
Mais tout à coup son hôte, se levant pour recevoir les adieux de la compagnie, qui se relirait, lui dit ces paroles cyniques avec une froideur méprisante : « Allez vous coucher, Horace; car, bien que vous ne soyez pas plus gris que moi, vous êtes soûl comme un... » Horace n'entendit pas le dernier mot, et je me rai bien de ie répéter. Il eut'cornme un éblouisse et ses jambes ne pouvant plus le soutenir, sa langue ne pouvant plus articuler un mot, on l'entraîna , et on le r m . plutôt qu'on ne le déposa à la porte de L010- de Mi i.in, chez lequel, depuis le jour où il avait quil
nt, il avait accepté un gîte provisoire. 1 souffrit lorsqu'il se trouva seul ne saurait être a; que par ceux qui auraient d aussi misérab 1 - fau
lier. En proie à d'horribles di uleurs phj -1 ne pouvant se traîner jusqu'à son lit, il passa le 1 la nuit sur un fauteuil, à mesurer l'horreur de sa tien ; car, pour son supplice, sa raison était ] éclaircie, et il ne se faisait plus illusion sur le b! il
ce et le mépris do ces hommes qu'il osait voulu éblouir et tromper, et qui , malgré la supériorité de son esprit , venaient de le faire tomber dans un : é sier. Maintenant il comprenait l'épreuve a faq elle on l'avait soumis, et la conduite qu'il eût our en
sortir justifié. S'il eût affronté il les imput
de Leonie, en persistant a respect) r le blesse, et en acceptant le soupçon au lieu de l'écai moyen d'une lâche vengeance, quoique ses juges ne fussent ni très-éclairés, ni très-délicats sur de
ils auraient en assez d'instinct généreux dans Pâme pour iui tout pardonner. Ils auraient estimé la noblesse et la bonté de son cœur, tout en blàmani I va-
HORACE
nité de son caractère. Ces jeunes gens frivoles, qui ne valaient pas mieux que lui à beaucoup d'égards, avaient du moins reçu du grand monde une sorte d'éducation chevaleresque qui les eût rendus magnanimes, si Horace eut su leur en donner l'exemple. Faute d'avoir pris son rôle de haut, il retombait plus bas qu'il ne méritait d'être.
Il n'en pouvait plus douter. En le ramenant, dans leur voilure, quatre ou cinq jeunes gens, feignant de le croire endormi, comme il feignait de l'être, avaient fait entendre à ses oreilles des paroles terribles de sécheresse et d'ironie. Il avait, été condamné à ne pas les relever, parce qu'il s'était condamné à ne pas paraître les entendre. Il avait eu envie do crier; des convulsions furieuses avaient passé par tous ses membres, et, pour la première fois de sa vie, au lieu de céder à son exaspération nerveuse, il avait, eu la force de la réprimer, parce qu'il voyait qu'on n'y croirait pas et qu'on serait impitoyable pour son délire. Vraiment c'était un châtiment trop rude pour un jeune homme qui n'était que vain , léger et maladroit.
Au grand jour, Louis de Méran entra dans sa chambre avec un visage si sévère, qu'Horace, ne pouvant soutenir cet accueil inusité, cacha sa tète dans ses deux mains pour cacher ses larmes. Louis, désarmé par sa douleur, prit une chaise, s'assit à côté de lui, et, s'emparant de ses mains avec une bonté grave, lui parla avec plus de raison et d'élévation d'idées qu'il ne paraissait susceptible d'en montrer. C'était un jeune homme assez ignorant, élevé en enfant gâté, mais foncièrement bon ; la délicatesse du cœur élève l'intelligence quand besoin est. « Horace, lui dit-il , je sais ce qui s'est passé cette nuit a ce souper où je n'ai pas voulu me trouver, pour ne pas être témoin des humiliations qu'on vous y ménageait, .l'aurais malgré moi pris parti pour vous, et je me serais fait quelque grave atfaire avec des gens que, par droit d'ancienneté et par suite d'un long échange de services, je suis forcé de préférer à vous. J'ai fait mon possible pour vous engager à rester chez vous hier; vous n'avez pas voulu me comprendre. Enfin vous vous êtes livré, et vous ave/, empiré votre situation. Vous avez commis des fautes que, dans la justice de ma conscience, je trouve a>scz pardonnables, mais pour lesquelles vous ne trouverez aucune indulgence dans ee monde hautain et froid que vous avez voulu affronter sans le connaître. Vous avez une ennemie implacable, à qui vous pouvez rendre blessure pour blessure, outrage pour outrage. C'est une méchante femme, dont j'ai appris à mes dépens à me préserver. Mais elle est du monde, mais vous n'en êtes pas. Les rieurs seront pour vous, les influents seront pour elle. Elle vous fera chasser de partout, comme elle vous a fait congédier par madame de ***. Croyez-moi, quittez Paris, voyagez, éloignez-vous, faites-vous oublier; et si vous voulez reparaître absolument dans ce qu'on appelle, très-arbitrairement sans doute, la bonne compagnie, ne revenez qu'avec une existence assurée et un nom honorable dans les lettres. Vous avez eu un tort grave : c'est de vouloir nous tromper. A quoi bon? Aucun de nous ne vous eût. jamais fait un crime d'être pauvre et d'une naissance obscure. Avec votre esprit et vos qualités, vous vous seriez l'ait accepter de nous, un peu plus lentement peut-être, mais d'une manière plus solide. Vous avez voulu , parlant, d'une condition précaire, jouir tout d'un cou [ides avantages de fortune et de considération que votre travail et votre attitude fière et discrète vis-àvis de nous eussent, pu seuls vous faire conquérir. Si j'avais su qu'au lieu de vingt-cinq ans vous n'en aviez que vingt, je vous aurais guidé un peu mieux. Si j'avais su que vous étiez h' Bis d'un petit fonctionnaire de province, i" non le petit-fils d'un conseiller au parlement, je vous amais détourné de l'idée puérile de falsifier votre nom. Enfin , si j'avais su que vous ne possédiez absolument rien , je ne vous aurais pas lancé dans un train de vie où vous ne pouviez que compromettre votre honneur. Le mal est fait. Laissez au temps, qui efface les médisances, et à mon amitié, qui vous restera fidèle, le soin de le réparer. Vous avez du talent et de l'instruction. Vous pou-
vez, avec do l'esprit de conduite, marcher un jour de pair avec ces personnages brillants dont l'air dégagé vous a séduit, et que vous regarderez peut-être alors en pitié. Vous allez partir, promettez-le-moi , et sans chercher par aucun coup de tête à vous venger des soupçons qu'on a conçus contre vous. Vous auriez dix duels, que vous ne prouveriez pas que vous avez dit la vérité, et vous donneriez à votre aventure un éclat qu'elle n'a pas encore. Vous avez besoin d'argent pour voyager; en voici : trop peu à la vérité pour mener en pays étranger le train d'un fils de famille, mais assez pour attendre modestement le résultat de votre travail. Vous me le rendrez quand vous pourrez. Ne vous en tourmentez guère; j'ai de la fortune, et je vous proteste, Horace, que je n'ai jamais eu autant de plaisir à vous obliger que je le fais en cet instant. »
Horace, pénétré de repentir et de reconnaissance, pressa fortement la main de Louis, refusa obstinément le portefeuille qu'il lui présentait, le remercia de ses bons conseils avec une grande douceur, lui promit de les suivre, et quitta précipitamment sa maison. Louis de Méran m'écrivit aussitôt, pour me mettre au courant de toutes ces choses, et pour m'engager à faire accepter en mon nom à Horace les avances qu'il n'avait pas voulu recevoir de lui, et qui lui étaient nécessaires pour se mettre en voyage.
Malheureusement le dévouement de cet excellent jeune homme ne put être aussi promptement efficace qu'il le souhaitait. Horace ne vint pas me voir, et je le cherchai pendant plusieurs jours sans pouvoir découvrir sa retraite.
Il passa donc trois ou quatre jours dans la solitude, en proie aux angoisses de la honte et de la misère, no sachant où fuir |l'une et comment arrêter les progrès de l'autre. Son âme avait reçu la plus douloureuse atteinte qu'elle fût disposée à ressentir. Les chagrins de l'amour, les tourments du remords, les soucis même de la pauvreté ne l'avaient jamais sérieusement ébranlé; mais une profonde blessure portée à sa vanité était plus qu'il ne fallait pour le punir. Malheureusement ce n'était pas assez pour le corriger. Horace était sans force et sans espoir de réaction contre l'arrêt qui venait de le frapper. Enfermé dans un grenier, errant la nuit seul par les rues, il se tordait les mains et versait des larmes comme un enfant. Le monde, c'est-à-dire la vie d'apparat et de dissipation , cet élysée de ses rêves, ce refuge contre tous les reproches de sa conscience, lui était donc fermé pour jamais ! Les consolations que Louis de Méran avait essayé de lui donner lui paraissaient illusoires. 11 savait bien que les gens qui vivent de prétentions, selon eux légitimes, sont sans pitié pour les prétentions mal fondées d'autrui. Il avait assez de fierté pour ne vouloir pas rentrer en grâce en cherchant à justifier sa conduite; et lors même qu'il eût été assuré de sortir vainqueur aux yeux du monde d'une lutte contre la vicomtesse, la seule pensée d'affronter des humiliations comme celles qu'il venait de subir lo faisait frémir de douleur et de dégoût.
Il avait fait tant d'étalage de sa courte prospérité, tant auprès de ses anciens amis que dans sa correspondance avec ses parents, qu'il n'osait plus, dans sa détresse, s'adresser a personne. Et à vrai dire il ne pouvait s'arrèier à aucun projet. Il sentait bien que le plus court et le plus sage était de retourner dans son pays, et d'y travailler à une œuvre littéraire, afinde payer ses dernières dettes et d'amasser de quoi se mettre en route, à pied , pour l'Italie; mais il n'avait pas ce courage. Il savait que ses parents, abusés sur ses succès littéraires, n'avaient pas manqué de les proclamer sur tous les toits de leur petite ville, et il craignait qu'un beau jour une médisance, recueillie par hasard au loin, n'y vint changer en mépris la considération qu'il s'était faite. Six mois plus tôt , il eût emprunté gaiement et insoucieusement un louis par semaine à différents camarades d'études. Dans
il oit a ci:.
loi
ce monde-là, nul no rougit d'être pauvre, et l'on se conte l'un à l'autre en riant qu'on n'a pas dîné la veille, faulo de neuf sons pour payer son écot chez Rousseau. Mais quand on ;i fréquenté les salons fermés aux necessiteux, quand on a éclaboussé de son équipage les amis qui vont à pied , on cache son indigence comme un vice et sa faim comme un opprobre.
Cependant, un soir, Horace se décida à monter chez moi , non sans être revenu sur ses pas dix (ois an moins. Son aspect était déchirant à voir; sa figure était flétrie, ses joues creusées, ses yeux éteints. Sa chevelure en désordre portait encore les traces de la frisure, et, cherchant à reprendre son attitude naturelle , se dressait par mèches raides et contournées autour de son front. Le courage de dissimuler sa misère sous un essai de propreté lui avait manqué. On voyait dans toute sa personne négligée et débraillée le découragement profond où il s'était lais>é tomber. Sa chemise fine el plissée avec recherche, était sale et chiffonnée. Son habit, d'une coupe élégante, avait plusieurs boutons emportés ou brisés, et l'on voyait que depuis plusieurs jours il n'avait pas songé à le brosser. Ses bottes étaient couvertes d'une boue sèche. Il n'avait pas de gants, et il portait, en guise de canne, un gros bâton plombé, comme s'il eût été sans cesse en garde contre quelque guet-apens.
Heureusement nous étions prévenus, Eugénie et moi , et nous ne finies paraître aucune surprise de le voir ainsi métamorphosé. Nous feignîmes de ne pas nous en apercevoir, et', sans lui faire de questions, nous lui proposâmes bien vite de dîner avec nous. Nous avions déjà dîné pourtant; mais Eugénie, en moins d'un quarl d'heure, nous organisa un nouveau repas auquel nous fîmes semblant de toucher, et dont Horace avait trop besoin pour s'apercevoir de la supercherie. Il était si affamé, qu'il éprouva un accablement extraordinaire aussitôt qu'il se fut assouvi , et tomba endormi sur sa chaise avant que la nappe fût enlevée. L'appartement que Marthe avait occupé a côté du nôtre se trouvait par hasard vacant. Nous y portâmes à la hâte un lit de sangle et quelques chaises ; puis, s'approchant d'Horace avec douceur, Eugénie lui dit :
« Vous êtes fort souffrant , mon cher Horace , et vous feriez bien de vous jeter sur un lit que nous avons pu offrir ces jours derniers à un ami de province , et qui est encore là tout prêt. Profitez-en jusqu'à ce que vous vous sentiez mieux.
— Il est vrai que je me sens tout à fait malade, répondit Horace; et si je ne suis pas indiscret, j'accepte l'hospitalité jusqu'à demain.» Il se laissa conduire dans la chambre de Marthe, et ne parut frappé d'aucun souvenir pénible. Il était comme abruti , et cet état , si contraire à son animation naturelle, avait quelque chose d'effrayant.
Il dormait encore le lendemain matin , lorsque Paul Arsène entra chez nous, portant l'enfant de Marthe dans ses bras. « Je vous apporte votre filleul, dit-il à Eugénie, qui avait pris ce gros garçon en affection, et qui lui avait donné le nom d'Eugène. Sa mère est accablée de travail aujourd'hui, et moi par conséquent. Elle débute ce soir au Gymnase, où je suis reçu caissier, comme vous savez. La mère Olympe est un peu malade, et perd la tète. Nous craignons que notre trésor ne soit mal soigné. Il faut que vous veniez à noire secours et que vous le gardiez toute la journée, si vous pouvez le faire sans trop vous gêner.
— Donnez-moi bien vite le trésor, s'écria Eugénie en s'emparant avec joie du marmot, que, dans sa tendresse naïve et grande, Arsène n'appelait plus autrement.
— Le trésor est adorable, lui dis-je; mais songezvous à l'entrevue qui est inévitable tout à l'heure?...
— Arsène, dit Eugénie, prends ton courage et ton sang-froid à deux mains : Horace est ici. »
Arsène pâlit. « N'importe , dit-il; d'api es ce que vous m'aviez confié, je devais bien m'attendre à l'y rencontrer un de ces jours. Le nom de l'enfant n'est point écrit sur son froat, et d'ailleurs, grâce à lui, le trésor esl anonyme. Pauvre ange ! ajouta-t-il en embrassant le fils
d'Horace; jo vous le confie, Eugénie; ne le rendez pas à son possesseur légitin
— Il ne vous le disputera pas, soyez tranquille ! répondit-elle avec un soupir. Vous, avei tissez votre femme, afin qu'elle ne vienne pas ici durant qui Iques jours. Horace no peut pas rester à Paris, et il est facile d'éviter celle rencontre.
— Je le dé icoup, dil \: îène ; il me
que cet homme ne peut seuli 1er sans
lui faire du mal. Cepen la i le voir , que
sa volonté soit faite ! Jusqu'ici elle dit qu'elle pas. Adieu. Je reviendrai chercher mon enfant ce «Ah ! vous avez un enfant? dit Horace avec i renée, lorsqu'il entra chez nous vers dix heure- p ur déjeuner.
— Oui , nous avons un enfant , répondit Eugéni
un sentiment secret de malice austère. Comment le trouvez-vous? »
Horace le regarda. « Il ne vous ressemble pas, dit-il avec la même née. Il est vrai que ces poupons-là
ne ressemblent à rien , ou plutôt ils se ressemblent tous : je n'ai jamais compris qu'on pût distinguer un pel fant d'un autre enfant du même âge. Combien a celui-là? un mois? deux mois?
— On voit bien que vous n'en avez jamais regai seul ! dit Eugénie. Celui-ci a huit mois , et il -
pour son âge. Vous ne trouvez pas que ce soit un bel enfant?
— Je ne m'y connais pas du tout. Je le trouverai délirant si cela vous fait plaisir .Mais j'y songe :
impossible que vous soyez sa mère. Je vous ai vue il v a huit mois... Allons donc ! cet enfant n'est pas a vi
— Non, dit Eugénie brusquement, .le me moquais do vous, c'est l'enfant de mon portier, c'est mon filleul.
— Et cela vous amuse , de le porter sur vos bras, tout en faisant votre ménage?
— Voulez-vous le tenir un peu , dit-elle eu le lui présentant, pendant que je servirai le déjeuner?
— Si cela nous fait déjeuner un peu plus vite, je le veux bien ; mais je vous assure que je ne sais comment toucher à cela, et que s'il lui prend fantaisie de crier , je ne saurai pas faire autre chose que de le poterre. Fi ! puisque vous n'êtes pas sa mère, je puis bien vous dire, Eugénie, que je le trouve fort laid avi grosses joues et ses yeux ronds !
— Il est plus beau que vous, s'écria Eugénie avec une colère ingénue , et vous n'êtes pas digne d'y toucher.
— Tenez, le voilà qui piaille, dit Horace : permel ezmoi de le reporter dans la loge de ses chers parents. »
L'enfant, effrayé de la grosse barbe noire d'Horace, s'était rejeté, en criant, dans le sein d'Eugénie.
« Et moi, dit-elle en le caressant pour i'apaiser, moi qui serais si heureuse d'avoir un enfant comme toi, mon pauvre trésor ! »
Horace sourit dédaigneusement , et, s'enfonçant dans un fauteuil, il devint rêveur. Le pas-é sembla enfin se. réveiller dans sa mémoire , et il me dit avec abattement, lorque Eugénie, ayant déposé l'enfant sur mes genoux , passa dans la chambre voisine : c, Jamais Eugénie ne me pardonnera de n'avoir pas compris les joies de la paternité : vraiment, les femmes sont injustes et im| i blés- J'y ai beaucoup réfléchi, depuis mon maint j'ai eu beau chercher comment les délices de la famille pouvaient être appréciables à un homme de vingt ans , je ne l'ai pas trouvé. Si un enfant pouvait venir au monde à l'âge de dix ans, au développement de sa be son intelligence (en supposant gratuitement qu'il ne lût ni laid, ni roux, ni bossu, ni idiot), je comprendrais , jusqu'à un certain point, qu'on pût s'inléresscr à lui. Mais soigner ce petit être malpropre , rechigné . si et pourtant despotique, c'est le fait des femmes, et Dieu leur a donné pour cela des entrailles différentes des nôtres.
— Cela n'est vrai que jusqu'à un rer'ain point, répondis-je. Les femmes les aiment plus délicatement, et s'entendent mieux à les élever durant les premières années; mais je n'ai jamais compris, moi , qu'en présence de cet
HORACE
être faible et mystérieux qui porte en lui un passé et un avenir inconnus, on pût éprouver, pour tout sentiment,
; jgnance. Les hommes du peuple sont meilleurs que nous, Horace. Ils aiment leurs | elits avec une admirable naïveté. N'avez-vous jamais été saisi de respect : issement à la vue d'un robuste ouvrier portant le soir dans ses bras nus, encore tout noircis par le travail , son marmot sur le seuil de la porte, pour l'égayer et soulager sa mère?
—Ce sont des vertus inconciliables avec la propreté, » .il Horace sur un ton de persiflage dédaigneux, et sans songer que dans ce moment-là il était fort malpropre, lui-même. Puis, passant la main sur son front, comme pour rassembler ses idées : « Je vous remercie de m'avoir hébergé cette nuit, dit-il; mais je ne sais si c'est pour réveiller en moi un remords salutaire que vous m'avez mis dans cette chambre fatale; j'y ai fait des rêves affreux, et il faut, puisque me voilé décidément dans la position d'esprit la plus sinistre, que je vous fasse une question pénible et délicate. A vez-vous jamais su, Théophile, ce qu'était devenue l'infortunée dont j'ai si affreusement brisé le cœur par un crime vraiment étrange , pour n'avoir pas été enchanté de l'idée d'être
à vingt ans , et lorsque j'étais dans l'indigence !
— Horace, lui dis-je, me faites- vous celte question avec le sentiment que vous avez, en ce moment, sur le visage, c'est-à-dire avec une curiosité assez indolente, ou avec celui que vous devez avoir dans le cœur?
— Mon visage est pétrifié , mon pauvre Théophile , répondit-il avec un accent qui redevenait peu à peu déclamatoire, et j'ignore si je pourrai jamais pleurer ou sourire dési rmais. Ne m'en demandez pas la cause, c'est mon secret. Quant à mon cœur, c'est sa destinée d'être i nnu ; mais vous qui avez toujours été meilleur et
indulgent pour moi que tous les autres, comment pouvez-vous l'outrager à ce point d'ignorer qu'il saiternellement par cette blessure? Si j'étais sûr que Marthe vécut et qu'elle se fût consolée, je serais peutsoulagé aujourd'hui d'une des montagnes qui oppressent tout le passé de ma vie , tout mon avenir peutètie !
— En ce cas, lui dis-je, je vous répondrai la vérité : Marthe n'est pas morte; Marthe n'est pas malheureuse, et mus pouvez l'oublier. »
Horace ne reçut pas cette nouvelle avec l'émotion que j'en attendais. Il eut plutôt l'air d'un homme qui respire en jetant bas son fardeau , que d'un coupable qui rentre âce avec le ciel.
« Dieu soit loué ! « dit-il sans penser à Dieu le moins du monde; et il retomba dans sa rêverie, sans ajouter une seule question.
Cependant il y revint dans la journée, et voulut savoir où elle était et comment elle vivait.
« Je ne suis autorisé à vous donner aucune espèce d'explication à cet égard, lui répondis-je, et je vous conseille pour votre repos et pour le sien, de n'en point, chercher; il serait trop tard pour réparer vos fautes, et il doit vousjuffire d'apprendre qu'elles n'ont aucun besoin de réparation. »
Horace me répondit avec amertume : « Du moment que Marthe m'a quitté sans regrets et sans les pi ;
le dont je m'effrayais< du moment qu'elle n'a point été malheureuse, et qu'elle s'est débarrassée de son amour par lassitude ou par inconslance, je ne vois pas que mes fautes soient si graves et que ni elle ni personne ait le droit de me les rappeler.
— Brisons là-dessus, lui dis-je. Le moment de s'en expliquer est très-inopportun. »
Il prit de l'humeur et sortit; cependant il revint à l'heure du diner. Eugénie n'avait pas osé l'inviter , dans la crainte de paraître informée de sa situation. Je ne voulais pas lui dire que je la connaissais, et j'attendais qu'il m'en lit l'aveu. Il n'y paraissait pas encore I et il me dit en rentrant:
est encore moi; nous nous sommes quittés tantôt froidement, Théophile, et je ne puis rester ainsi avec toi. » Il me tendit la main.
« C'est bien , lui dis-je: mais, pour me prouver que tu ne m'en veux pas, tu vas diner avec nous.
— A la bonne heure , répondit-il , s'il ne faut que cela pour effacer mon tort... »
Nous nous mimes à table, et nous y étions encore, lorsque la mère Olympe vint chercher "l'enfant pour le mener coucher.
Au milieu des occupations multipliées de ce jour, Arsène et Marthe avaient oublié de prévoir que la bonne femme pourrait rencontrer Horace chez nous, et jaser devant lui. Elle aimait malheureusement à parler. Elle était tout cœur et tout feu, comme elle disait elle-même, pour ses jeunes amis; et ce jour-là , plus que de coutume, exaltée par la splendeur de leur portion nouvelle à un théâtre en vogue, elle éprou\a.t le besoin impérieux de s'émouvoir en parlant d'eux. Eugénie lit de vains efforts pour larenvoyerau plus vite aveeson trésor, pour l'emmenerà la cuisine, pour lui faire baisser la voix : la mère Olympe, ne comprenant rien à ces précautions , exha a sa joie et son attendrissement en longs discours, en sonores exclamations, et prononça pli fois les noms de monsieur et de madame Arsène. Si bien qu'Horace, qui d'abord la prenant pour la portière, n'avait pas daigné prêter l'oreille à ses paroles , la regarda, l'observa, et nous interrogea avidement dès qu'elle fut partie. De quel Arsène parlait-elle? Le Masaccio était-il donc époux et père? Le prétendu enfant du portier était donc le sien? Et pourquoi ne le lui avait-on pas dit tout de suite? « J'aurais dû le deviner; au reste, ajouta-t-il, » son poupardest déjà aussi laid et aussi camus qre lui.
Tout ce dénigrement superbe impatientait Eu jusqu'à l'indignation. Elle cassa deux assiettes, et je crois que , malgré sa douceur et la dignité habituelle de ses manières , elle eut grande envie de jeter la troisième à la tète d'Horace. Je la soulageai infiniment en prenant le parti dédire tout de suite la vente. Puisque aussi bien Horace devait l'apprendre tôt ou tard, il valait mieux qu'il l'apprit de nous et dans un moment où nous pouvions en surveiller l'effet sur lui. Arsène m'avait autorisé depuis plusieurs jours, et pour son compte et de la part de Alarthe, à agir comme je le jugerais utile en cette circonstance.
« Comment se fait-il, Horace, lui dis-je, que vous n'ayez pas deviné déjà que la femme de Paul Arsène est une personne très-connue de vous, et qui nous est inliniment chère? »
Il réfléchit une minule en nous regardant a'ternativement avec des yeux troublés. Puis, prenant tout à coup une attitude dégagée , imitée du marquis de Veines :
« Au fait, dit-il, ce ne peut être qu'e//e, et je suis un grand sot de n'avoir pas compris-pourquoi vous étiez si embarrassées tout à l'heure devant la vieille fée qui emportait l'enfant... Mais l'enfant?... Ah ! l'enfant I... j'y suis ! la vieille a très-nettement dit son père en parlant d'Arsène... l'enfant de huit mois... car il a huit mois, vous me l'avez dit ce malin, Eugénie !... et il y a neuf mois que Marthe m'a quitté, si j'ai bonne mémoire... Vive Dieu! voilà un dénoùment sublime et dont je ne m'étais pas avisé dans mon roman ! »
Ici Horace se renversa sur une chaise avec un rire éclatant tellement forcé, tellement âpre, qu'il nous lit mal comme le râle d'un homme à l'agonie.
« Ah ! tinissez de rire, s'écria Eugénie en se levant d'un air courroucé qui la rendait vraiment belle et imposante : cet enfant que Paul Arsène élève et chérit comme le sien , c'est le votre, puis |ue vous voulez le savoir. Vous l'avez trouvé laid, parce que, selon vous, il lui
ble : et lui le trouve beau, quoiqu'il resse le pauvre innocent , à l'homme le plus égoïste et i ingral qui soit au monde ! »
,in de sainte colère épuisa Eugénie : elle ri tomba sur sa chaise, suffoquée et les joues ruisselantes de larmes. Horace, irrité do cette sorte de malédiction sur lui avi c tant de véhémence, s'était levé aus i; mais il retomba aussi sur sa chaise, comme foudroyé | ar le cri de sa conscience, et cacha son visage dansées deux mains.
HORACE
Il resta ainsi plus d'une heure. Eugénie, essuyant ses
yeux, avail repris ses travaux de ménage, el j'atti ndais
i'ii silence l'issue du combal que l'orgueil, le doute, le
tir, la honte, se livraient dans le cœur d'Horace.
Enfin il soi til de cette orageuse méditation, en se le-
hant dans la chambre à grands pas et
avec de grands gestes.
i Eugénie, Théophile! s'écria-t-il en nous saisissanl le bras à tous deux et en nous regardant fixement, ne vous jouez pas de moi! Ceci est une crise décisive dans ma vie; c'est ma perte ou mon saint que vous tenez, dans mis mains. Il s'agit de savoir si je suis le plui r dicule ou lâche des I immes. J'aimerais encore mieux être le plus ridicule, je vous en donne ma parole d'honneur.
— Je le crois bien ! répondit Eugénie avec mépris.
— Eugénie, dis-je à ma fière compagne, ayez de l'indulgence el de la douceur avec Horace, je vous en supplie. Il esl fort à plaindre parce qu'il est fort coupable. Vous avez cédé à l'impétuosité do votre cœur en l'uccablant tout à l'heure d'un reproche hien grave. Mais ce n'est pas ainsi qu'on doit traiter les infirmités de l'âme. Laissez-moi lui parler, et lie/.-vous à mon respect, à mon
•i. ;i ma vénération pour vos amis absents.
— Respi et, vénération, reprit Horace, rien que cela!... c'est | eu : ne saui iez-VOU8 inventer quelque terme ri'iriolâlrie plus digne du grand, du divin Paul Arsène? Moi , je veux bien répondre amen à vos litanies; mais pas avanl ; vous m'ayez prouvé d'une manière irrécusable que je suis bien le pore, le pire unique, entendez-vous? de cet enfant qu'on veut maintenant me metlro sur le corps.
— On a des intentions très-différentes, lui dis-je avec une boule sévérité. On désire que vous ne vous occupiez jamais de votre lils; on ne vous l'a jamais présenté comme tel; on ne vous en a jamais parlé; et si la fantaisie vous venait de le réclamer un jour, comme la loi ne vous donne aucun droit sur lui , on saurait le soustraire à une protection tardive et usurpatrice. Ainsi n'ou-
pas la noblesse et le dévouement que vous ne pouvez pas comprendre. Ce serait vous avilir à tous les veux, il même aux vôtres, lorsque le voile grossier qui les couvre sera tombé. Au reste, il ne s'agit pas d'autre chose dans ce moment de crise décisive, comme vous l'appelez avec raison, que de secouer ce voile funeste. Il faut que vous i emportiez la victoire sur des sentiments . et que vous ayez un repentir profond. Il faut que vous sortiez d'ici plein de respect pour la de votre tils, et de reconnaissance pour son père adoptif, entendez-vous bien? Il faut que vous me disiez que vous vous êtes conduit comme un enfant, comme un fou, i h bien que vous emportiez à tout jamais mon anti-
el mon dégoût pour votre caractère.
— Fort bien, répondit-il en essayant de lutter encore
mon arrêt, il fautqueje fasse amende honorable, parce que l'on m'a rendu père d'un entant dont je n'ai jamais entendu' parier et qui se trouve devoir être le i lien '. Quelle épreuve dois-je subir pour prouver comsuis repentant? quelle pénitence publique doià-je fane pour laver mon crime?
— Aucune ! Toute celte histoire est un secret entre quatre personnes, et vous êtes la cinquième. Mais si vous aviez la folie et le malheur de la pub.ier, de la raconter à votre manière, je serais forcé de dire la vérité, el d'apprendre a tous ceux qui vous connaissent que vous en avez menti. Vous demandez ries preuves matérielles, qui
irrécusables! comme si Ion pouvait en fournirl coin me s'il y en avail d'autres que des preuves morales) i esl coiiimë si vous déclariez que vous avez l'esprit trop épais el l'âme trop basse pour croire a autre chose qu'au
nage direct de vos sens. Dans cette hypothèse, il n'y a pas un homme sur la terre qui ne pût méconnaître ses enfants sous prétexte qu'il n'a pas été témoin de tous les instants de l'existence de sa femme.
— Qu'exigez-vous donc de moi ? reprit-il avec uno fureur i Que j'apprenne mon seciet à tout le mondé 'lame la vertu de Marthe aux dé- I ns >.<' mon honneur? C'est un duel à mort entre la
réputation de celte femme et la mienne que vous me proposez !
— Nullement, Horace; nous ne sommes pas ici dans le monde que vous venez de quitter. Vingt salons n'ont pas les yeux ouverts sur le secret de votre vie domestique, et l'honneur de Marthe n'a pas besoin, comme celui d'une certaine vicomtesse, que le vôtre soit compromis. I e milieu où ces événements se sont accomplis est bien restreint et bien obscur. Tout au plus quatre ou cinq anciens amis vous demanderont compte de vos amours avec elle. Si vous leur répondez qu'elle a été une amante sans foi et suis dignité, ce bruit pourra se répandre davantage et l'atteindre dans la position plus évidente et plus enviéo qu'elle est en train de se faire. Mais vous pouvez garder votre rii-nité et la sienne, qui ne sont point ici en lutte le moins du monde. Si vous ne comprenez pas la conduite que vous devez tenir en celte circonstance, je vais vous la dire. Vous refuserez d'entrer dans aucune explication; vous ne parlerez jamais de l'enfant qu'Arsène reconnaît et déclare, par un pieux mensonge, être le sien ; vous direz, du ton ferme el bref qui convient à un homme sérieux , que vous avez pour Marthe l'estime et le respect qu'elle mérite ; et croyezmoi , cette déclaration vous fera honneur, même aux yeux de ceux qui soupçonneraient la vérité. Cela seul pourra leur faire excuser et taire vos égarements.... Si vous aviez agi ainsi, même à l'égard d'une autre femme qui en est moins digne, vous seriez peul-être réhabilité aujourd'hui dans l'estime do juges plus pointilleux et plus exigeants que ne le seront vos anciens camarades.»
Cetteinsinuation éleva un autre sujet d'explication, et Horace, consterné, reçut mes admonestations avec le silence de l'abattement. Mais en ce qui concernait Marthe, il se débattit longtemps, et pendant deux heures j'eus à lutter, non contre son incrédulité, elle était ieinle, mais contre son obstination et son dépit. Malgré sa résistance, je voyais pourtant bien qu'il était ébranlé et que je gagnais du terrain. A neuf heures du soir, il sortit, en me disant qu'il avait besoin d'être seul, de respirer l'air et de réfléchir en marchant. « Je reviendrai avant minuit, me dit-il, et je vous avouerai franchement le résultai de mon examen de conscience. Nous causerons encore de tout cela, si vous n'éles pas horriblement las de moi. »
11 rentra vers une heure du malin avec un visage animé, bien que fort pâle encore, et avi e des manières affectueuses et communicatives. «Eh bien? lui dis-je en secouant la main qu'il me tendait. — Eh bien! me répondit-il, j'ai remporté la victoire, ou plutôt c'est Marthe et vous qui m'avez vaincu, et désormais vous ferez tous de moi ce que vous voudrez. J'étais un fou, un malheureux tourmenté de mille doutes poignants; mais vous autres , vous êtes des êtres forts, calmes et sages. Vous m'aidez à retrouver la face de la vérité, quand elle se brouille dans les nuages de mon imagination. Ecoulez ce qui m'est arrivé; je veux tout vous dire. En vous quittant, j'ai été au Gymnase; je voulais voir Marthe, travestie en comédienne sur celte scène mesquine, débiter en minaudant les gravelures sentimenlales de nos petits drames bourgeois, Oui, je voulais la voir ainsi, pour me guérir à jamais du dépil qu'elle m'avait laissé dans i'àme, pour la mépriser intérieurement et me mépriser moi-même de l'avoir aimée. Je n'élais pas a?s,s depuis cinq minutes, que je vois paraître un ange de beauté i I que j'entends uue voix pure et touchante comme celle de mademoiselle Mars. C'était bien la beauté, c'était bien la voix de ma pauvre Martin' ; mais combien poétisées, combien idéalisées par la culture de l'esprit el p r le ti avail sérieux de la séduction ! Je vous le disais autrefois : une femme qui n'est pas occupée avant tout du soin déplaire n'est pas une femme; et dansée temps* là, Marthe, en dépit de tous ses dons naturels, avait une indolence mélancolique, une réserve humble et triste qui lui taisaient perdre, la plupart du temps, tous ses avantages. Mais quelle métamorphose, grand Dieu ! s'est opérée en elle ! quel luxe de beauté, quelle distinction de manières, quelle élégance de diction, quel aplomb, quelle grâce aisée ! et tout cela sans perdre cet air sim-
non a ce.
El je me suis jelé à ses pieds. (Page )<u.)
pie, chaste et doux, qui jadis me faisait rentrer en moimême et tomber à genoux au milieu de mes soupçons et de mes emportements ! Elle a eu ce soir, je vous l'assure, un succès, non pas éclatant, mais bien réel et bien mérité. Son rôle était mauvais, faux, ridicule même ; elle a su le rendre vrai, noble et saisissant, sans grands effets, sans moyens téméraires. On applaudissait peu ; on ne disait pas : C'est sublime, c'est délirant! mais chacun regardait son voisin et disait : Voilà qui est bien ; comme c'est bien ! Oui, bien est le mot qui convient. J'ai appris dans le monde, où l'on apprend quelques bonnes choses au milieu d'un grand nombre de mauvaises, que le bien est plus difficile à atteindre que le beau ; ou, pour mieux dire, le bien est une face du beau plus raffinée, plus châliée que toutes les autres. Ah ! vraiment, je serai fort aise que toutes ces impertinentes éventées qu'on appelle femmes du monde voient comme cette pauvre grisette snit marcher, s'asseoir, tenir son bouquet, causer, sourire, avec plus de convenance et de charme qu'elles toutes! Mais où donc Marthe at-elle appris tout cela? Oh ! que l'intelligence est une force rapide et pénétrante ! Sur mon honneur, je ne me serais jamais doulé que
Marthe en eût autant; et celte pensée m'a fait ouvrir les yeux. Combien je l'ai méconnue! me disais-je en la regardant. Je l'ai crue si souvent bornée ou extravagante, et la voilà qui me donne un démenti, et qui semble se venger de mon erreur, en se montrant accomplie et triomphante, devant moi, à tout ce public, à tout Paris ! car tout Paris va bientôt parler d'elle, et se disputer le plaisir de la voir et de l'applaudir! J'ai beaucoup rougi de moi, je vous l'avoue : et dès que la pièce où elle jouait a été finie, j'ai couru à la porte des acteurs, j'ai forcé toutes 1rs consignes, j'ai mis en fureur tous les portiers et tous les gardiens de cet étrange sanctuaire; j'ai cherché, j'ai trouvé sa logo, j'ai poussé la porte après avoir frappé, et, sans attendre qu'on vint, selon l'usage, parlementer avec moi , j'ai osé pénétrer jusqu'à elle. Elle était encore dans son élégant costume, mais elle avait essuyé son fard ; ses cheveux , dont elle avait ôté les fleurs, tombaient plus longs, plus noirs, et plus beaux que jamais sur ses épaules de reine. Elle était encore plus belle que sur la scène, et je me suis jelé à ses pieds; j'ai pressé ses genoux contre ma poitrine, au grand scandale de sa soubrette, qui m'a paru une villageoise bien
h oit a ci:.
El le poussant par les épaules (Page 109.)
nnïve pour une habilleuse de théâtre. Je savais que je ne trouverais pas Arsène auprès d'elle ; je me souvenais bien qu'il est caissier, qu'il est occupé à la régie pendant que sa femme fait sa toilette. Mes amis, vous me direz tout ce que vous voudrez: elle est mariée, elle chérit, son mari, elle le respecte, elle l'estime; tout cela est bel et bon : mais elle m'aime! oui, Marthe m'aime encore, elle m'aime toujours, et, bien qu'elle m'ait dit lout le contraire, je n'en puis pas douter. Elle est devenue, en me voyant, pâle comme la mort; elle a chancelé; elle serait tombée évanouie si je ne l'eusse retenue dans mes bras et assise sur sa causeuse. Elle a été cinq minutes sans pouvoir me dire un mot, et comme égarée; et enfin, lorsqu'elle m'a parlé pour me vanter son bonheur, son repos, son mariage... ses yeux humides et son sein haletant me disaient tout autre chose; et moi, n'entendant que vaguement avec mes oreilles les paroles de sa bouche, je comprenais avec tout mon être la voix de son coeur, qui parlait bien plus haut et plus éloquemment. Elle voulait que j'attendisse dans sa loge l'arrivée d'Arsène ; je crois qu'elle craignait ses soupçons, si elle eût semblé me recevoir comme en cachette de lui. Mais M. Arsène m'a bien assez
inquiété et tourmenté pendant uïi an, pour que je ne me fasse pas grand scrupule de lui rendre la pareille pendant une soirée. D'ailleurs, ja no me sentais pas du tout disposé à voir cet être vulgaire et prosaïque tutoyer, embrasser et emmener celle que je ne puis me déshabituer tout d'un coup de regarder comme ma maîtresse et ma compagne. Je me suis esquivé en lui promettant de ne la revoir que quand elle voudrait ei devant qui elle voudrait. Mais au moins pendant une heure j'ai été agité, ému, et, puisqu'il faut tout vous dire, épris comme je no l'ai été de longtemps. Je vous l'ai dit vingt fois au milieu de toutes mes folies , souvenez-vous-en , Théophile : je n'ai jamais aimé que Marthe, et je sens bien que je n'aimerai jamais qu'elle, en dépit de tout, en dépit d'elle et de moi-même.
« Mais pourquoi froncez-vous le sourcil? pourquoi Eugénie hausse-t-elle les épaules d'un air chagrin et inquiet? Je suis un honnête homme; et comme Marthe est une femme Gère et juste, comme elle ne voudra plus me revoir certainement qu'en présence de son mari ; comme, si son mari y consent, ce sera pour moi un engagement tacite de respecter sa confiance et son honneur, vous
HORACE
n'avez guère à craindre, ce nie semble, que je trouble I de ce ménage. Oh! ne vous inquiétez pas, je
vous en ; rie : je n'ai pas le moindre désir de lui enlever sa femme, quoiqu'il m'ait enlevé ma maîtresse. Il s'est admirablement conduit envers elle et envers mon fils... puisque c'esl mon Bis ! Marthe ne m'a pas dit un mot de
l'enfant, ni moi non plus, comme vous pouvez croire
Mais enfin, il est bien certain qu'un lien sacré, il lubie, m'unit à elle, et que si jamais je fais fortune, je i ubli irai pas que j'ai un héritier. Je saurai donc récom| enser indirectement Arsène des soins qu'il lui aura donnés; et puisque c'est leur volonté de me retirer mes i de père, je n'exercerai ma paternité que d'une
façon mystérieuse, et pour ainsi dire providentielle. Vous voyez, mes bons amis, que je n'ai l'intention d'être ni si lâche ni si pervers que vous le pensiez ce matin ; que, loin d'être l'ennemi et le calomniateur de Marthe, je reste son admirateur, son serviteur et son ami. Je ne pen-e pas qu'Arsène puisse le trouver mauvais : en s'attachant à la femme qui m'avait appartenu, il a bien dû I \ lir que je ne pouvais pas être mort pour elle, ni el e pour moi. C'est un homme sage et froid, qui ne la tyranpas, puisqu'il me connaît. Quant, à moi, je me sens relevé, consolé, et comme ressuscité par les événements de cette journée. J'ai été absurde et maussade ce matin. Oubliez cela, et regardez-moi désormais comme l'ancien Horace que vous avez aimé, estimé, et que le monde n'a pu ni avilir ni corrompie. Laissez-moi vous dire que j'aime Marthe plus que jamais, que je l'aimerai toute ma vie; car je vous réponds qu'elle n'aura plus jamais à trembler ni à souffrir de mon amour, de même 0 i vous n'aurez plus jamais rien à réprimer ni à condamner dans ma conduite envers elle. »
Tandis qu'Horace, au milieu de mille vanteries, de mille projets et de mille espérances, qui se contredisaient les unes les autres, nous faisait les plus hardies pros de vertu et de raison, Marthe, rentrée chez elle avec son mari , lui racontait avec la plus grande franchise l'entrevue qu'elle avait eue avec lui. Arsène éprouva un grand effroi et un grand déchirement de cœur à cette nouvelle; mais il n'en fit rien paraître, et il approuva d'avance tout ce que sa femme pouvait projeter.
« Es tu donc d'avis, lui dit-elle, que je le revoie encore, et que je lui témoigne de l'amitié?
— Je n'ai pas d'avis la-dessus, Marthe, répondit-il , tu ne lui dois rien ; cependant, si tu te décides à le voir, lu es forcée de le traiter doucement et amicalement. D'abord tu n'aurais peut-être pas la force d'être sé\è;e et froide avec lui, et si tu l'avais, à quoi servirait de le manifester, à moins qu'il ne t'y contraignit par de. nouvelles prétentions? Tu me dis qu'il n'en a pas, qu'il n'en peut plus avoir, qu'il te demande seulement le pardon du passé et un peu de pitié généreuse pour son repentir; si tu as lieu d être satisfaite de sa manière d'être aujourd'hui avec toi, et de ne rien craindre de lui à l'avenir...
— Paul, dit .Marthe en l'interrompant, tandis que tu me parles ainsi, ta figure est pâle et ta voix troublée : tu a? de l'inquiétude au fond de l'âme? »
Arsène hésita un instant, puis il lui répondit : a Je te jure de\ant Dieu, ma bien-aimée, que si tu n'en as pas toi-même, si tu te sens aussi calme et aussi heureuse que lu l'étais ce malin , je suis moi-même heureux et tranquille.
— Paul! s'écria-t-elle , ce n'est pas à vous, que je chéris plus que tout au monde, que je voudrais faire un
• ige. Je ne me sens pas dans la même situaliun que ce matin. Je me trouve d'autant plus heureuse d'être à vous, que j'ai revu l'homme qui m'a fait un malatlreux; ne me ,-uis pas sentie calme en sa présence, et ■ re qu'il est, je suis encore agitée et bouleversée avi is vu la loudre tomber pi es de moi. » V-i ne garda le silence pendant quelques instants; et quand il se sentit la force de parler, n pua Marthe de ne lui rien cacher et de lui expliquer le genre d'émotion éprouvait, sans craindre de l'afliiger ou ce i inquiéter.
« II me serait tout à fait impossible de le définir, répondit-elle; car depuis une heure je cherche en vain à le faire vis-à-vis de moi-même. Il me e c'est
un sentiment de terreur douloureuse, un frisson comme celui qu'on éprouverait en regardant les instruments d'une torture qu'on aurait subie. Ce que je peux t avec certitude, c'est que tout, dans cette émotion , est pénible, affreux même; qu'il s'y mêle de la honte, du remords de t'avoir si longtemps méconnu, le regret d'avoir tant souffeit pour un homme si peu sérieux, une sor'e de dégoût el de haine contre moi-même. Enfin cela me fait mal, sans le plus petit mélange de satisfaction et d'attendrissement : tout ce que dit cet homme semble affeelé, vain et faux. Il me fait pitié; mais quelle pitié amère el humiliante pour lui et pour moi ! Il me semble qua quand tu le reverras tel qu'il est maintenant, élégant el malpropre, humble et prétentieux, flétri et puéril , tu ne pourras pas l'empêcher de me mépriser, pour t'avoir préféré ce comédien plus mauvais, hélas! que tous ceux -quels j'ai eu le malheur de jouer des scènes d'amour à Belleville. »
Marthe disait sincèrement ce qu'elle pensait, et ne faisait aucun effurt hypocrite pour rassurer son époux. Cependant elle ne put dormir de la nuit. L'agitation que son début lui avait causée ajoutait a celle qu'Horace était venu lui imposer. Elle fit des rêves fatigants, durant lesquels elle s'imBgina, à plusieurs reprises, être retombée sou? sa domination luneste, et où les scènes cruelles du passé ?e représentèrent à son imagination plus violentes et plus horribles encore que dans la réalité. Elle se jeta plusieurs fois dans le sein d'Arsène avec des cris étouffés, comme pour y chercher un refuge contre son ennemi ; et Ar.-ène, en la rassurant et en la bénissant de cet instinct de confiance et de tendresse, se sentit beaucoup plus malheureux que s'il l'eût trouvée indifférente au souvenir d'Horace.
A son lever, Marthe ayant pris son enfant dans ses bras pour oublier en le caressant toutes les angoisses de la nuit, la mère Olympe lui remit une lettre qu'Horace avait passé celte même nuit à lui écrire. Il me l'avait montrée avant de la lui faire porter : c'élait vraiment un chef-d'œuvre, non-seulement de style et d'éloquence, mais de sentiments et d'idées. Jamais il n'avait été mieux inspiré pour s'exprimer, et jamais il n'avait semblé rempli d'instincts plus nobles, pius purs, plus tendres el plus généreux. H était impossible de n'être pas subjugué par la grandeur de son mouvement et de ne pas ajouter loi â ses promesses. Il demandait ardemment le pardon, l'aminé, la confiance de Marthe et de Paul. H s'accusait avec une entière franchise; il parlait d'Arsène avec un enthousiasme bien senti. Il implorait, comme une grâce, de v ir son fils en leur présence, et de le remettre luimême, humblement et courageusement, entre les bras de celui qui l'avait adopté, et qui était plus digne que lai o'en être le père.
Paul trouva sa femme lisant cette lettre avec des yeux pleins de larmes.
« Tiens, lui dit-elle en la lui remettant, c'est une lettre d'Horace, et tu vois, elle me fait pleurer. Et cependant quelque chose me dit que ce ne sont la encore que des paroles comme il en sait dire. »
Arsène lut la lettre attentivement, et la rendant à sa femme avec une émolion grave,
« Il est impossible, lui dit-il , que ce ne soit pas là l'expression d un sentiment vrai et d'une résolution généreuse. Cette lettre est belle, et cet homme est boi gré ses vices, li m'est impossible de ne pas le croire meilleur qu'il ne sait le prouver par sa conduite. On ne parle pas ainsi pour se divertir. Il a pleure en t écrivant. Je l'assure que tu ne dois pas rougir de l'as oir cru plus fort et plus sage qu'il ne l'est : il avait toutes les intentions des vi rtua qu'il n'avait pas. Tu lui duis le pardon cl l'amitié qu'il demande; et si je t'en détournais, je te donnerais un conseil égoïsle el lâche.
— Eh bien, je le verrai , mais en la présence, ré| ondit Marthe. I.a seule chose qui me fasse souffrir, c'esl de penser qu'il verra Eugène, qu'il 1 embrassera devant
HORACE
nous, qu'il l'appellera son fils, et qu'il verra en m ii la mère de son enfant. Non , je n'aurais paa voulu réveil er ci reconstituer ainsi en quelque sorte le passé, Je m étais habituée ;i regarder cel i nfanl comme le tien. Je ne me rappelais plus que bien rarement qu'il ne l'est pas; et snant , on va nous l'ôter eu quelque sorte, en nous vi lanj une de .1 1 ai esses !
— Cette idée m'esl plus cruelle qu'à toi, ma pauvre Marthe, reprit Arsène; mais c'est un devoir auquel il ■ soumettre. J'ai réfléchi toute la nuit à ces choseslà, >i je m'en suis dit une bien sérieuse, et que tu vas comprendre. Au-dessus de nos désirs, de notre choix ' 1 notre volonté, il y a le dessein , le choix et la é de Dieu. Dieu ne fait rien qui ne soil nécessaire, et ses intentions mystérieuses nous doivent être sacrées. Il a voulu qu'Horace Ml père, bien qu'Horace repoussai les joies al les peines de la famille, il a voulu qu'Horace Il , et senlil le désir d'embrasser son (ils, bien qu'il ait jusqu'ici abjuré les douceurs et les devoirs de la pa- 1 !. Dieu seul ail quelle influence cachée et puis- 1 il'anl peut avoir sur l'avenir d'Horace. C'esl n entre le ciel et lui, qu'il n'est au pouvoir de personne do briser. Ce serait une impiété, un crime, de le tenter. Lui ravir la faculté de connaître et d'aimer son ût-il le connaître el l'aimer faiblement , serait une de rapt et comme un dommage irréparable que ; son être moi al. Il nous faut dune, loin aparer notre trésor à son préjudice, l'admettre à en ji uir, parce que Dieu l'appelle à profiter de ce bienne veux pas croire que la vue do cet enfanl ne le pas meilleur et n'amène pas un changement sé-
I ieux dans son âme. »
Marthe se rendit à de si hautes considérations religieuses, et sa vénération pour Arsène en augmenta. Un ner fut arrangé chez moi pour cette rencontre. Marthe et Arsène amenèrent l'enfant; et cette lois llorace, redevenu affectueux, naïf et sensible, fut admirai le en tous pointa pour lui, pour si mère, et surtout pour Arsène, dont l'altitude noble et sereine le happa de respeci et d'attendrissement. Ce lut le plus beau jour de la vie d'Horace.
La vanité avait seule fait éclore ce beau mouvement dans son âme, il faut bien le confesser. Avili et outragé par les gens du monde, humilié 1 1 blessé par nous, il s'était senti enfin déchu al souillé à ses propres yeux. Il avait éprouvé violemment le besoin de sortir de cet aboissemenl el de se réhabiliter vis-a-vis de nous et de lui-mèmo, en attendant qu'il put se laver plus tard aux yeux du monde. Il n'avait pas voulu sortir à demi de celle situation, el Be contenter de se montrer bon et repentanl: il voulait sa montrer grand, et changer nuire pitié en admiration. Il y réussit pondant tout un jour. Son ostentation eut au moins l'avantage de lui faire connaître des joies d'amour-propre qu'il ne connaissait pas encore, et qu'il reconnut préférables aux mesquines satisfactions d'une vanité plus étroite.II entra, à partir do ce jour, dans la phase de l'orgueil; et son Otre, sans changer de nature, s'agrandit au moins dans la voie qui lui était te.
Le lendemain il se réveilla un peu fatigué de ces émo«
II ns nouvelles et de la grande crise qui s'était opérée en lui un peu rapidement. 11 pensa a Marthe un peu plus qu'à Arsène, et à lui-môme un peu plus qu'à son li s. Son
enthousiaste pour Marthe reprit le caractère d'une
passion qui se réveille, et qui n'abandonne pas tout a
coup de chimériques et coupables espérances. Enfin,
selon l'expression d'Eugénie, qui avait retenu quelques
cience, son étoile eut une. défaillance de lu-
II était temps qu'Horace partit et n'eût pus i'ncra-
de revenir sur ses nobles résolutions. Je 1';
orte, non sans peine ni sans lutte ; car, bien 1 l'idée de voyager, il voulait gagner quelques ji ura. Mais j'y mis une fermeté 1 xcessive, sentant , ie de s.i conduite avec Marine en cette ciroonil loul son avenir mi rai. Je lui fi iccep- • venant de moi , la somme que Louis de ,. ..m m'avait envoyée pour lui , et je fixai le jour de
3on départ pour l'Italie sans lui permettre de revoir personne.
La joie de se voir possesseur d'uno nouvelle petite fortune, el celle de réaliser un de ses plus doux projets, enivra si vivement Horace dans les derniers jours, que je m'effrayai des dispositions folles dans lesquelles je le vis se préparer à son voyage. Il se forgeait sur toutes choses des illusions qui me faisaienl craindre de grandes i ■ pi udei ces ou d'amers désenchantements. Après la semaine d'abattement et de spleen profond que lui avait on fiasco dans le beau monde, il avait eu une
manie d'enthousiasme, d'expansion délirante et d'oi
sublime. Toutes ces émotions avaienl brisé son corps appauvri par la vie de plaisir qu'il avait menée durant tout l'hiver; et je le voyais en proie à une lièvre d'autant plus réelle qu'il ne s'en plaignait pas et ne s'en apercevait pas. Craignant qu'il ne tombât malade en roule, je
résolus de le conduire jusqu'à Lyon , afin de l'y faire
reposer el de l'y soigner, si les premiers jours de mouvement, au lieu de faire une heureuse diversion , venaient à hâter l'invasion d'une maladie.
Nous limes donc ensemble nos apprêts de départ, et
je le gardai à vue pour qu'il ne fit pas échouer nos projets pur quelque subite extravagance, .l'avais le pn liment d'une crise imminente. Il y avait du désordre dans ses idées, des préoccupations étranges dans ses moindres actions, et sur sa ligure quelque chose de voilé et de bizarre qui frappait égalemenl Eugénie. « .le ne sais pas pourquoi je ne peux plus le regarder, nie disaitelle, sans m'imaginer qu'il est condamné a mourir fou. Il n'y a pas jusqu'aux grands sentiments qu'il montre depuis quelques jours, qui ne me semblent provenir d'un secret dérangement dans tout son élre ; car enfin ces sentiments ne sont plus joués, je le vois bien, et pourtant ils ne lui sont pas naturels, et on n'abjure pas ainsi d'un jour à l'autre l'habitude de toute une vie. »
Je grondais Eugénie de douter ainsi de l'action divine sur une âme humaine; mais au fond de la mienne, je n'élais pas éloigné de partager ses craintes.
La vérité est qu'Horace, pour la première et pour la dernière fois de sa vie, n'était pas maître do lui-même. H ne se rendait pas compte des mouvements impétueux que, jusque-là, il avait provoques en lui et comme ca- 1. e, avec amour. L'affront qu'il avait reçu dans le monde lui avait laissé un secret mais cuisant chagrin; il réussissait à s'en distraire et à le chasser, en s'exaltant à ses propres yeux dans une nouvelle carrière d'émotions. Mais ce cauchemar le poursuivait , el venait le faire pâlir jusqu'au milieu de ses joies les plus pures. Plus il croyait en triompher en se raidissant contre cet amer souvenir et en cherchant à se grandira ses propres yeux par d'intérieures déclamations, et moins il réussissait à al Ici m ire ce calme sloïquo.co mépi is i\r^ lâches attaques et des sots propos, dont il se vantait. Tour le résumer, et le définir une dernière fois, au moment de clore le récil do cetto période de sa vie, je dirai que c'élait un cerveau très- bien organisé, très-intelligent et très-solide, qui pouvait cependant se troubler cl se détériorer en un instant, comme une belle machine dont on briserait le moteur principal. Le grand ressort du cerveau d'Horace, c'était celle faculté que Spurzheim, fondateur d'une nouvelle langue psychologique, a, par un néologisme ingénieux, qualifiée û'approbativité; et l'approbativité d'Horace avait reçu un choc terrible la nuit du souper chez l'roserpine. Malgré l'appareil que les douces 1 luisions du déjeuner chez moi avec Marine avaient posé sur celte blessure, le trouble et la confusion régnaient dans les I ri fondeurs de la pensée d'Horace.
Le matin du 23 mai 1833 (noire place était retenue aux diligences Laffille et Gaillard pour le soir même), , voyant tous ses préparatifs terminés, et se sentant exi 1 su appa adroitement, el courut chez. Marthe. 11 éprouvait un désir insurmontable de la revoir seule et de lui faire ses adieux. Peut-
HORACE
être la manière calme et douce avec laquelle elle avait pris congé de lui à notre dernière réunion lui avait-elle laissé un secret mécontentement. Il voulait bien la quitter et renoncer à elle pour jamais par un effort magnanime; mais il entendait faire par là un admirable sacrifice de ses droits et de sa puissance sur l'âme de cette femme; tandis qu'elle, comprenant son rôle autrement, croyait, en lui laissant presser sa main et embrasser son fils, lui accorder une surte d'absolution religieuse. Horace, en acceptant cette position, ne se trouvait pas assez haut dans l'opinion de Marthe, à qui il voulait laisser des regrets; dans celle d'Arsène, à qui il voulait inspirer de la reconnaissance; et dans la nôtre, qu'il voulait éblouir de toutes manières. Le jour du déjeuner, je ne crois pas qu'il eût eu aucune arrière-pensée ; mais il en avait eu le lendemain; et en nous trouvant tous résolus à ne pas renouveler cette scène délicate, ii avait été mécontent do nous tous, et de l'attitude qu'il avait été forcé de garder vis-à-vis de nous. Il voulait, en un mot, emporter quelques baisers et quelques larmes de Marthe, afin de pouvoir faire son entrée en Italie en triomphateur généreux d'une femme, et non en victime de l'abandon de trois ou quatre. Disons bien vite , pour l'excuser un peu , que ces pensées n'étaient pas formulées dans son esprit, et que ce n'était pas le froid disciple du marquis de Vernes qui allait chercher sa revanche auprès de Marthe ; mais le véritable Horace, troublé par la fièvre de sa vanité blessée, allant, comme malgré lui et sans aucun plan arrêté, chercher un soulagement quelconque, ne fût-ce qu'un regard et un mot, à cette souffrance insupportable.
Il entra dans un calé, à trois portes de la maison que Marthe habitait, non loin du Gymnase. Il y traça au crayon quelques mots sans suite qu'il fit porter par un voyou. L'enfant revint au bout d'un quart d'heure avec cette réponse : « Je ne demande pas mieux que de vous dire un dernier adieu : nous irons, Arsène et moi, avec Eugène dans nos bras, vous voir monter en diligence. Dans ce moment-ci il me serait impossible de vous recevoir.
Horace sourit amèrement, froissa le billet dans ses mains, le jeta par terre, le ramassa, le relut, demanda du café à plusieurs reprises pour éclaircir ses idées qui s'égaraient de plus en plus , et s'arrêta enfin à cette hypothèse : ou elle est enfermée avec un nouvel amant , et en ce cas elle est la dernière des femmes; ou son mari est absent, et elle n'ose pas se trouver seule avec moi, et alors elle est la plus adorable des amantes et la plus vertueuse des épouses. Dans ce dernier cas, je veux la presser sur mon cœur une dernière fois; dans l'autre, je veux m'assurer de son impudence , afin d'être à jamais délivré de son souvenir.
Il remit le billlet dans sa poche, rajusta sa coiffure devant une glace , et se trouva si pâle et si tremblant qu'il demanda de l'extrait d'absinthe, croyant arriver à la force de l'esprit, grâce à ces excitants qui produisaient en lui l'effet tout contraire.
Enfin il franchit le seuil de cette maison inconnue , monte cinq étages, sonne, feint de ne pas entendre le refus positif de la vieille Olympe , la repousse aisément , franchit deux petites pièces, et pénètre dans un boudoir des plus simples et des plus chastes , où il trouve Marthe seule, étudiant un rôle, avec son enfant endormi à ses côtés sur le sofa. En le voyant, Marthe fit un cri, et la peur se peignit dans tous ses traits. Elle se leva, et se plaignit, d'une voix sèche, quoique tremblante, de l'obstination d'Horace. Mais il se jeta à ses pieds, versa des larmes, et lui peignit son amour insensé avec toute l'ardeur que savait lui prêter son éloquence naturelle. Marthe accueillit d'abord ce langage avec une froideur amère; puis elle essaya, par des discours presque évangéliques et tout empreints de la bonté pieuse qu'Arsène avait su lui inspirer, de ramener Horace aux sentiments nobles qu'il lui avait témoignés naguère.
Mais plus elle se montrait grande, forte, pleine de cœur et d'intelligence, plus Horace sentait le prix du trésor qu'il avait perdu par sa faute , et une sorte de désespoir, d'orgueil sombre et violent, comme celui
d'un véritable amour , s'emparait de lui. Il s'y livra avec une énergie extraordinaire; et Marthe , effrayée , allait appeler Olympe pour qu'elle courût chercher son mari au théâtre, lorsque Horace, tirant de son sein un poigard véritable, la menaça de s'en frapper si elle neconsentait à l'entendre jusqu'au bout. Alors il lui fit, à sa manière, le récit de la vie solitaire et affreuse qu'il avait menée loin d'elle, des efforts furieux qu'il avait tentés pour chasser son souvenir dans les bras d'autres femmes, des brillantes conquêtes qu'il avait faites, et dont aucune n'avait pu l'étourdir un instant. Il lui annonça qu'il partait pour Rome avec l'intention de se noyer dans le Tibre s'il ne pouvait se guérir de son amour ; et après de longues tirades, si belles qu'il aurait dû les garder pour son éditeur, il lui fit les offres les plus folles; il la supplia de fuir ou de se suicider avec lui.
Marthe l'écouta avec cette incrédulité radicale qu'on acquiert en amour à ses dépens. Elle trouva sa conduite absurde et ses intentions coupables et lâches. Cependant, quoique son cœur lui fût fermé sans retour, elle sentit avec terreur que l'ancien magnétisme exercé sur elle par cet homme si funeste à son repos était près de se ranimer, et qu'une influence mystérieuse, satanique en quelque sorte, et dont elle avaft horreur, commençait à pénétrer dans ses veines comme le froid de la mort. Son cœur se serrait, un tremblement convulsif agitait ses mains, qu'Horace retenait de force dans les siennes; et lorsqu'il se jetait à genoux devant son fils endormi, lorsqu'au nom de cette innocente créature, qui les unissait pour jamais l'un à l'autre en dépit du sort et des hommes, il lui demandait un peu de pitié, elle sentait se réveiller, pour celui qui l'avait rendue mère, une sorte de tendresse fatale , mêlée de compassion, de mépris et de sollicitude. Horace vit ses yeux se remplir de larmes, et son sein se gonfler de sanglots; il l'entoura de ses bras avec énergie en s'écriant : « Tu m'aimes, ah ! lu m'aimes, je le vois , je le sais ! »
Mais elle se dégagea avec une force supérieure; et, prenant tout à coup une résolution désespérée pour se délivrer à jamais de son mauvais génie :
« Horace , lui dit-elle , votre passion est mal placée , et vous devez vousenguérirau plus vite. Je ne saurais plus longtemps conserver votre estime , au prix de vôtre repos et de votre dignité. Je ne mérite pas les éloges dont vous m'accablez, je vous ai manqué de foi ; vos soupçons n'ont été que trop fondés : cet enfant n'est pas de vous. C'est bien véritablement le fils do Paul Arsène , dont j'étais la maîtresse en même temps que la vôtre. »
Marthe, en proférant ce mensonge, taisait un véritable acte de fanatisme. C'était comme un exorcisme pour chasser les démons au nom du prince des démons. Horace était si hagard qu'il nesongeapasà l'invraisemblance d'une telle assertion , après la conduite d'Arsène envers lui. Il n'hésita pas à accuser cet homme vertueux de complicité avec une femme impudente, pour lui faire accepter la paternité d'un entant. Il oublia qu'il était sans nom, sans fortune, et sans position, et que par conséquent Arsène ne pouvait avoir aucun intérêt à le tromper si grossièrement. Il crut seulement à cet instant de remords que Marthe venait de jouer pour se débarrasser de lui; et, transporté d'une fureur subite, saisi d'un accès de véritable démence, il s'élança vers elle en s'écriant :
«Meurs donc, prostituée, et ton fils, et moi, avec toi. »
Il avait son poignard à la main; et quoiqu'il n'eût certainement d'intention bien nette que celle de l'effrayer, elle reçut, en se jetant au-devant de son lils, non pas le coup de la mort, mais, hélas! puisqu'il faut le dire, au risque de dénouer platement la seule tragédie un peu sérieuse qu'Horace eût jouée dans sa vie... une légère égratignure.
A la vue d'une goutte de sang qui vint rougir le beau bras de Marthe, Horace, convaincu qu'il l'avait assassinée, essaya de se poignarder lui-même. J'ignore s'il aurait poussé jusque-là son désespoir ; mais à peine avaitil effleuré son gilet, qu'un homme, ou plutôt un spectre qui lui parut sortir de la muraille, s'élança sur lui , le
HORACE
désarma, et, Te poussant par les épaules, le précipita dans les escaliers en lui criant avec un riro amer :
« Courez, mon cherOresle , débuter aux Funambules, et surtout allez vous fairo pendre ailleurs. »
Horace chancela, heurta la muraille , se rattrapa à la rampe, et entendant le pas d'Arsène, qui montait et vouait à sa rencontre, il se, hûla de fuir, la têto baissée, le chapeau enfoncé sur les yeux , et se disant : « Bien certainement , je suis fou ; tout ce qui vient de se passer est un rôvo, uno hallucination, surtout cette vision que je viens d'avoir de Jean Laravinicro , tué l'an dernier au cloître Saint-Méry , sous les yeux ot dans les bras do Paul Arsène. »
Il se jeta dans un cabriolet de place , et so fit conduire, aussi vile que la rosse put courir, à Bourg-Ia- Reine , où il profita du passage do la première diligence, se croyant sur le point d'être poursuivi pour meurtre, et impatient de fuir Paris au plus vite. Je l'attendis en vain toute la soirée; je perdis les arrhes que j'avais données pour nos places, mais ne supposai point qu'il était parti sans moi , sans ses effets et sans son argent. Quand j'eus vu s'éloigner la voiture qui devait nous emporter, je courus chez Martho, et là j'appris en deux mots ce qui s'était passé. « Il ne m'aurait pas tuée, dit Marthe avec un sourire de mépris; mais il se serait fait peut-être un peu de mal, si je n'eusse été délivrée par un revenant.
— Que voulez-vous dire? lui demandai-je ; ôtes-vous folle aussi , ma chère Marthe !
— Tâchez cle ne pas le devenir vous-même, me répondit-elle; car il y a vraiment de quoi le devenir de joie et d'étonnemenl.Voyons, étes-vous préparé à l'événement le plus inouï et le plus heureux qui puisse nous arriver?
— Pas tant de préambule! dit Jean, sortant du boudoir de Marthe ; j'avais voulu lui laisser le temps de vous préparer à embrasser un mort, mais je ne puis tenir à l'impatience d'embrasser les vivants que j'aime. »
C'était bien le président des bousingots en chair et en os, en esprit et en vérité, que je pressais dans mes bras. Jeté parmi les morts dans l'église Saint-Méry, le jour du massacre, il s'était senti encore tenir à la vie par un fil , et , se traînant sur ces dalles ensanglantées , il était parvenu à se blottir dans un confessionnal , où un bon prèlre l'avait trouvé , recueilli et secouru le lendemain. Ce digne chrétien l'avait caché et soigné pendant plusieurs mois qu'il avait passés chez lui, toujours entre la vie et la mort. Mais commo c'était un homme timide et craintif, il lui avait beaucoup exagéré le résultat des persécutions essayées contre les victimes du 6 juin, et l'avait empêché de faire connaître son sort à ses amis, affirmant qu'il était impossible de le faire sans les compromettre et Kins l'exposer lui-même aux rigueurs de la justice.
« J'avais alors l'esprit et le corps si affaibli , dit Laravinièreen nous racontant son histoire, que je me laissai diriger comme le voulait mon bienfaiteur ; et la peur de cet homme , admirable d'ailleurs , était si grande , qu'il n'attendit pas que je fusse transportable pour me conduire dans sa province. 11 m'y laissa chez de bons paysans auvergnats, ses père et mère, qui m'ont tenu jusqu'à présent caché au fond de leurs montagnes, me soignant de leur mieux, me nourrissant fort mal, et me tourmentant beaucoup pour me faire confesser : car ils sont fort dévots, et mon état d'agonie continuelle leur donnait tous les jours à penser que le moment de rendre mes comptes était venu. Ce moment n'est pas éloigné ; il ne faut pas vous faire illusion, meschersamis, parce que vous me voyez sur mes jambes et assezfortpourdonner la chasse à M. Horace Dumontet. Je suis frappé à fond, et sur toutes les coulures. J'ai deux balles dans la poitrine, et uno vingtaine d'autres horions qui ne pardonnent pas. Mais j'ai voulu venir mourir sous le ciel gris de mon Paris bien-aimé, dans les bras de mes amis et do ma sœur Marthe. Aie voilà bien content , habitué à souffrir, résolu à ne plus me soigner, enchanté d'avoir échappé à la confession, et tranquille pour le peu de temps qui me reste à vivre, puisque l'acte d'accusation des patriotes du 6 juin n'a pas fait mention de ma laide ligure. Ah ! dame ! je ne suis pas embelli, ma pauvre Marthe, et vous
ne devez plus craindre do tomber amoureuse de ce Jean que vous avez connu si beau , avec un teint si uni , uno barbe si épaisse, et de si grands yeux noirs ! »
Jean plaisanta ainsi toute la soirée, et Arsène, qui l'avait déjà embrassé (mais à qui on avait caché l'algarade d'Horace), étant rentré, nous soupâmes tous ensemble, et la gaieté héroïque du revenant ne se démentit pas. En le voyant si heureux et si enjoué, Marthe ne
I vait se persuader qu'il fût incurable. Moi-même , en
observant ce qui restait de force et d'animation à ce corps exténué, je no voulais point renoncer à l'espérance; mais, craignant do me faire illusion , je le soumis à un long et minutieux examen. Quelle fut ma joie lorsque jo trouvai intacts les organes que Laravinièro avait crus attaqués, et lorsque jo me convainquis de la possibilité d'appliquer un traitement efficace! Ce fut pendant plusieurs mois mon occupation la plus constante; et, grâce à la bonne constitution et à l'admirable patience de mon malade, nous le vîmes reprendre à la vie, et retrouver la santé rapidement. Les tendres soins de Marthe et d'Arsène y contribuèrent aussi. Il s'associa désormais à ce jeune ménage, dont il vit avec joie l'heureuse et noble union. « Vois-tu , me disait-il un jour, je me suis autrefois imaginé que j'étais amoureux de cette femme, lorsque jo la voyais malheureuse avec Horace : c'était une illusion de l'amitié ardente que je lui porte. Depuis qu'elle est relevée, purifiée et récompensée par un autre, je sens, à la joie de mon âme, que je l'aime comme ma sœur et pas autrement. »
Je ne vous dirai point le reste de l'histoire de Laravinière : la suite de sa vie fournirait trop de choses, et amènerait des réflexions qu'il faudrait développer à part et lentement. Tout ce que je puis vous en apprendre, c'est que, persistant dans son incorrigible et sauvage héroïsme, il a péri , et cette fois, hélas! tout de bon , dans la rue, et le fusil à la main, à côté de Barbes, heureux d'échapper au moins aux tortures du mont Saint-Michel !
Quant à Horace, quelques jours après son brusque départ, je reçus de lui une lettre datée d'Issoudun, ou il m'avouait la vérité, témoignait sa honte et son repentir, et me priait de lui envoyer son portefeuille et sa malle. Je fus louché de sa tristesse, et vivement affligé de la position misérable qu'il s'était faite, lorsqu'il lui eût été si facile d'en avoir une fort belle. J'eus un reste de crainte pour lui , et songeai encore à l'aller rejoindre pour le sermonner et le consoler jusqu'à la frontière; mais comme sa lettre était fort raisonnable, je me bornai à lui envoyer ses effets et ses valeurs, en lui promettant, de la part de Marthe et de nous tous, le pardon, l'oubli et le secret.
L'éditeur de cette histoire engage chaque lecteur à vouloir bien lui faire la même promesse, d'autant plus que le dernier accès de folio d'Horace ne compromit en rien le bonheur de Marthe, et qu'Horace est devenu luimême un excellent jeune homme, rangé, studieux, inoffensif, encore un peu déclamatoire dans sa conversation et ampoulé dans son style, mais prudent et réservé dans sa conduite. Il a vu l'Italie; il a envoyé aux journaux et aux revues des descriptions assez remarquables et trèspoétiques, auxquelles personne n'a fait attention : aujourd'hui le talent est partout. Il a été précepteur chez un riche seigneur napolitain, et je le soupçonne d'en être sorti avant d'avoir mené ses élèves en quatrième, pour avoir fait la cour à leur mère. Il a composé ensuite un drame flamboyant qui a été sifflé à l'Ambigu. Il a refait trois romans sur ses amours avec Marthe, ot deux sur ses amours avec la vicomtesse. Il a écrit des premiers- Paris d'une politique assez sage dans plusieurs journaux de l'opposition. Enfin, ayant moins de succès en littérature que de talent et do besoins, il a pris le parti d'achever courageusement son droit; et maintenant il travaille à se faire une clientèle dans sa province, dont il sera bientôt, j'espère, l'avocat le plus brillant.
FIN D'il OR ACE.