I. o'^ édit
ISO LA PEAU DE CHAaRIH.
En s'élançant de la porte du magasin sur la chaussée du quai , l'inconnu heurta trois jeunes gens qui se tenaient bras dessus bras dessous.
— Animal!...
— Imbécile!...
Telles furent les gracieuses interpellations qu'ils échangèrent.
— Eh ! c'est Raphaël!...
— Ah bien ! nous te cherchions !...
— Quoi ! c'est vous...
Ces trois phrases amicales succédèrent à l'injure , aussitôt que la clarté d'un réverbère balancé par le vent frappa les visages de ce groupe étonné.
— Mon cher ami, dit à Raphaël le jeune homme qu'il avait failli renverser, tu vas venir avec nous...
— De quoi s'agit-il donc?...
— Viens toujours , je te conterai l'affaire en marchant!....
Et de force ou de bonne volonté, Raphaël fut entouré de ses amis qui, l'ayant enchaîné par les bras dans leur joyeuse bande, l'entraînèrent vers le Pont-des-Arts.
— Mon cher, dit l'orateur en continuant, nous sommes à ta poursuite depuis une semaine environ... A ton respectable hôtel Saint- Quentin , dont nous avons , par parenthèse , admiré l'enseigne inamovible en lettres toujours alternativement noires et rouges comme au temps de J.-J. Rousseau, taLéonarde nous a dit que tu étais parti pour la campagne au mois de juin. Cependant, nous n'avions certes
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pas l'air de gens à argent, huissiers, créanciers, gardes du commerce, etc. N'importe ! Rastignac t'ayant aperçu la veille aux Bouffons, nous avons repris courage, et mis de Tamour-propre à savoir si tu percbais sur les arbres des Champs-Elysées ; si tu allais coucher pour deux sous dans ces maisons philantropiques où les mendians dorment appuyés sur des cordes tendues; ou si, enfin, plus heureux , ton bivouac n'était pas établi dans quelque boudoir...
Nous ne t'avons rencontré nulle part, ni sur les écrous de Sainte-Pélagie, ni sur ceux de la Force ! Les ministères , l'Opéra , les maisons conventuelles, cafés, bibliothèques, listes de préfets , bureaux de journalistes , restaurans , foyers de théâtre, bref, tout ce qu'il y a dans Paris de bons et de mauvais endroits , ayant été savamment explorés, nous gémissions sur la perte d'un homme doué d'assez de génie pour se faire égaleiîient chercher à la cour et dans les prisons... Nous parlions de te canoniser comme une noble victime de juillet... et , nous te regrettions...
En ce moment, Raphaël passait avec ses amis sur le Pont-des-Arts; et, sans les écouter,
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il regardait la Seine, dont les eaux mugissantes répétaient les lumières de Paris. Il était au dessus de ce fleuve dans lequel il voulait se précipiter naguères; et, selon les prédictions du vieillard, l'heure de sa mort se trouvait fatalement retardée...
— Et, nous te regrettions... d'honneur!.,, dit son ami poursuivant toujours; car il s'agit d'une combinaison dans laquelle nous te comprenions en ta qualité d'homme supérieur, c'est-à-dire d'homme qui sait se mettre au dessus de tout.
— - L'escamotage de la muscade constitutionnelle sous le gobelet royal se fait aujourd'hui, mon cher, plus gravement que jamais. L'infâme Monarchie renversée par l'héroïsme populaire était une femme de mauvaise vie avec laquelle on pouvait rire et banqueter; mais la Patrie est une épouse acariâtre et vertueuse, dont il nous faut accepter, bon gré, mal gré, les caresses compassées... Or donc, le pouvoir s'est transporté, comme tu sais, des Tuileries chez les journalistes, de même que le budget a changé de quartier, en passant du faubourg Saint-Germain à la Chaussé(3-d'Antin.
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— Mais , voici ce que tu ne sais peut-être pas ! Le gouvernement, c'est-à-dire Taristocratie de banquiers et d'avocats , qui font de la patrie comme les prêtres faisaient jadis de la monarchie, a senti la nécessité de mystifier avec des mots et de nouvelles idées, le bon peuple de France à l'instar des hommes d'état de l'absolutisme. Il s'agit donc de nous inculquer une opinion nationale, de nous prouver qu'il est bien plus heureux de payer douze cents millions trente-trois centimes à la patrie représentée par messieurs tels et tels , que onze cents millions neuf centimes à un roi qui disait moi au lieu de dire nous. En un mot, il s'est fondé un journal, armé de deux ou trois cents bons mille francs, dont le but est de faire une opposition qui contente les mécontens, sans nuire au gouvernement national du roi-citoyen!...
Or, comme nous nous moquons de la liberté autant que du despotisme, de la religion aussi bien que de l'incrédulité; que, pour nous, la patrie est une capitale où toutes les idées s'échangent, où tous les jours amènent de succulens dîners, de nombreux spectacles où fourmillent de licencieuses prostituées, des
soupers qui ne finissent que le lendemain , des amours qui vont à l'heure comme les citadi-y nés; et que Paris sera toujours la plus ado/ rable de toutes les patries!... la patrie de la joie, de la liberté, de l'esprit, des jolies femmes, des mauvais sujets et du bon vin; que le pouvoir ne s'y fera jamais trop sentir...
Nous , véritables sectateurs du dieu Méphistophélès,
Avons entrepris de badigeonner l'esprit public , de rhabiller les acteurs , de clouer de nouvelles planches à la: baraque gouvernementale, de médicamenter les jeunes doctrines, de recuire les vieux républicains , de réchampir les bonapartistes et de ravitailler les centres , pourvu qu'il nous soit permis de rirey in petto, des rois et des peuples, de ne pas être toujours de notre opinion, et de passer une joyeuse vie à la Panurge ou more orien^ tali, couchés sur de moelleux coussins...
Or, comme nous te destinions les rênes de cet empire macaronique et burlesque , nous l'emmenons de ce pas au dîner donné par les fondateurs dudit journal...
ïu y seras accueilli comme un frère, et nous t'y saluerons roi deces esprits frondeurs
que rien n'épouvante et dont la perspicacité découvre les intentions de l'Autriche , de l'Angleterre ou de la Russie, avant que la Russie, l'Angleterre ou l'Autriche n'aient des intentions I... Oui, nous t'instituerons le souverain de ces puissances intelligentes qui fournissent au monde les Mirabeau, les Talleyrand , les Pitt, les Metternich, tous ces hardis Crispins enfin qui jouent entre eux les destinées d'un empire comme les hommes vulgaires jouent leur /«Vc/ie aux dominos... Nous t'avons donné pour le plus intrépide compagnon qui jamais ait étreint corps à corps la Débauche, ce monstre admirable avec lequel veulent lutter tous les esprits forts ! Nous avons même affirmé qu'il ne t'a pas encore vaincu. J'espère que tu ne feras pas mentir nos éloges. L'amphitryon nous a promis de surpasser les étroites saturnales de nos petits Lucullus modernes... Il est assez riche pour mettre de la grandeur dans les petitesses, de l'élégance et de la grâce dans le vice...
— Entends-tu, Raphaël? lui demanda l'orateur en s'interrompant.
— Oui!... répondit le jeune homme moins étonné de l'accomplissement de ses souhaits
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que surpris de la manière simple et naturelle dont les événemens s'enchaînaient. Quoiqu'il lui fût impossible de croire à une influence magique , il admirait les hasards de la destinée humaine.
— Mais tu nous dis oui!... comme si tu pensais à la mort de ton grand'père... lui répliqua l'un de ses voisins.
— Ah! reprit Raphaël avec un accent de naïveté qui fit rire ces écrivains, l'espoir de la jeune France, je pensais, mes amis, que nous voilà près de devenir de bien grands coquins... Jusqu'à présent nous avons faits de l'impiété entre deux vins; nous avons pesé la vie étant ivres; nous avons prisé les hommes et les choses en digérant; vierges du fait, nous étions hardis en paroles; mais maintenant, marqués par le fer chaud de la politique, nous allons entrer dans le grand bagne, et y perdre nos illusions... Or , quand on ne croit plus qu'au diable, il est permis de regretter le paradis de la jeunesse, le temps d'innocence où nous tendions dévotieusement la langue à un bon prêtre, pour recevoir le sacré corps de noire Seigneur Jésus-Christ... Ah! mes bons amis, si nous avons eu tant de plaisir à com-
mettre nos premiers péchés, c'est que nous avions des remords pour les embellir et leur donner du piquant, de la saveur; tandis que maintenant...
— Oh! maintenant, reprit le premier interlocuteur, il nous reste...
— Quoi?... dit un autre...
— Le crime...
— Ah î c'est un mot cela! mais il a toute la hauteur d'une potence et toute la profondeur de la Seine î... réphqua Raphaël.
— Oh ! tu ne m'entends pas Je parle des
crimes politiques Je n'envie, depuis ce matin, qu'une existence celle des conspirateurs... Demain, je ne sais si ma fantaisie durera toujours, mais ce soir, la vie pâle de notre civilisation, unie comme la rainure d'un chemin de fer, fait bondir mon cœur de dégoût! Je suis épris de passion pour les malheurs de la déroute de Moscou , j)our les émotions du Corsaire rouge et l'existence des contrebandiers. Puisqu'il n'y a plus de Chartreux en France, je voudrais au moins un Botany-bay, une espèce d'infirmerie destinée aux petits lord Byron , qui , après avoir chiffonné la vie comme une serviette après dhicr, n'ont plus
rien à faire qu'à incendier leur pays , se brûler la cervelle , vouloir la république ou la guerre...
— Emile , dit avec feu le voisin de Raphaël à l'interlocuteur , foi d'homme , sans la révolution de juillet , je me faisais prêtre pour aller menerune vie animaleau fond de quelque campagne, et...
— Et tu aurais lu le bréviaire tous les jours ?...
— Oui...
— Tu es un fat.
— Nous lisons bien les journaux?...
— Pas mal, pour un journaliste... Mais taistoi, nous marchons au milieu d'une masse d'abonnés. Le journalisme, vois-tu?... c'est la religion des sociétés modernes , et il y a progrès, car les prêtres ne sont pas tenus de croire, ni le peuple non plus...
En devisant ainsi, comme de braves gens qui savaient le De Viris illustrihus ^ depuis longues années, ils arrivèrent à un hôtel de la rue Joubert.
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zz.
Emile était un auteur qui avait conquis plus de gloire dans ses chutes que les autres n'en recueillent de leurs succès. Hardi dans ses compositions, plein de verve et de mordant, il possédait toutes les qualités que comportaient ses défauts: il était franc, rieur, et disait en face une épigramme à un ami, qu'ab-
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"sent, il défendait avec courage et loyauté. Use moquait de tout, même de son avenir; et, toujours dépourvu d'argent, il restait comme tous les hommes de quelque portée, plongé dansune inexprimable paresse, jetant un livre dans un mot au nez de gens qui ne savaient pas mettre un mot dans leurs livres. Prodigue de promesses qu'il ne réalisait jamais , il s'était fait de sa fortune et de sa gloire un coussin pour dormir, courant ainsi la chance de se réveiller vieux à l'hôpital. Du reste, ami jusqu'à l'échafaud, fanfaron de cynisme et simple comme un enfant, travaillant par boutade ou par nécessité.
— Nous allons faire, suivant l'expression de maître Alcofribas, un fameux tronçon de chère lie\... dit -il à Raphaël en lui montrant les caisses de fleurs qui embaumaient et verdissaient les escaliers.
— Oh ! que j'aime les porches bien chauffés, et dont les tapis sont riches !... répondit Raphaël. Le luxe dès le péristyle est rare en France... Ici, je me sens renaître...
— Et là haut nous allons boire et rire encore une fois, mon pauvre Raphaël...
— Ah çà ! 'reprit-il , j'espère que nous se-
rons les vainqueurs et que nous marcherons sur toutes ces têtes-là!...
Et, d'un geste moqueur, il lui montra les convives, en entrant dans un salon resplendissant de luxe et de lumière.
Ils furent aussitôt accueillis par les jeunes gens les plus remarquables de Paris.
L'un venait de révéler un talent neuf, et de rivaliser, par son premier tableau, avec les gloires de la peinture impériale.
L'autre avait hasardé, la veille, un livre plein de verdeur, empreint d'une sorte de dédain littéraire et qui découvrait de nouvelles routes à Técole moderne.
Plus loin, un statuaire dont la figure pleine de rudesse accusait quelque vigoureux génie, causait avec un de ces froids railleurs qui, tantôt, ne veulent voir de supériorités nulle part, et tantôt en reconnaissent partout.
Ici, le plus spirituel de nos caricaturistes à l'œil malin, à la bouche mordante, guettait les épigrammes pour les traduire à coups de crayon.
Là, ce jeune et audacieux écrivain, qui, mieux que personne, distillait la quintescence des pensées politiques , ou , dans un article ,
condensait, en se jouant, l'esprit d'un écrivain fécond, s'entretenait avec ce poète dont les écrits écraseraient toutes les œuvres du temps présent, si son talent avait la puissance, de sa haine. Tous deux essayaient de ne pas dire la vérité, de ne pas mentir, en s'adressant de douces flatteries.
Un musicien célèbre consolait en si bémol et d'une voix moqueuse un jeune homme politique récemment tombé de la tribune sans se faire aucun mal.
De jeunes auteurs sans style étaient auprès de jeunes auteurs sans idées, des prosateurs pleins de poésie, près de poètes prosaïques; et, voyant ces êtres incomplets, un pauvre saint- simonien, assez naïf pour croire à sa doctrine, les accouplait avec charité, voulant sans doute les transformer en religieux de son ordre.
Enfin , il y avait deux ou trois de ces savans, destinés à mettre de l'azote dans la conversation, et plusieurs vaudevillistes prêts à y jeter de ces lueurs éphémères, qui, semblables aux étincelles du diamant, ne donnent ni chaleur ni lumière...
Quelques hommes à paradoxes, riant sous
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cape des gens qui épousaient leurs admirations ou leurs mépris pour les hommes et les choses, faisaient déjà de cette politique à double tranchant, avec laquelle ils conspirent contre tous les systèmes, sans prendre parti pour aucun.
hejugeury qui ne s'étonne de rien, qui se mouche au milieu d'une cavatine aux Bouffons, y crie brava!,., avant tout le monde, et contredit ceux qui prédisent son avis, était là , cherchant à s'attribuer les mots des gens d'esprit.
Parmi ces convives , cinq avaient de l'avenir ; une dizaine devait obtenir quelque gloire viagère; et, quant aux autres, ils pouvaient se dire, comme toutes les médiocrités, le fameux mot de Louis XVIII : Union et Oubli,,,
L'amphitryon avait la gaieté soucieuse d'un homme qui dépense deux mille écus; et, comme de temps à autre ses yeux se dirigeaient avec impatience vers la porte du salon , il était facile de voir que tous les convives se trouvaient réunis, moins un... Bientôt apparut un gros petit homme vêtu de noir, accueilli soudain par une flatteuse rumeur.
C'était le notaire qui, le matin même, avait achevé de créer le journal.
Un domestique en grande livrée vint ouvrir les portes d'une vaste salle à manger où chacun alla, sans cérémonie , reconnaître sa place autour d'une table immense.
Avant de quitter les salons, Raphaël y jeta im dernier coup d'oeil. Son souhait était , certes, bien complètement réalisé. La soie et l'or tapissaient les appartemens. De riches candélabres supportant d'innombrables bougies faisaient briller les moindres frises dorées, les ciselures délicates des bronzes , et les somptueuses couleurs de l'ameublement. Les fleurs rares de quelques jardinières artistement construites avec des bambous, répandaient de doux parfums; les draperies respiraient une élégance sans prétention ; et il y avait en tout je ne sais quelle grâce poétique, dont le prestige devait agir sur l'imagination d'un homme sans argent.
— Cent mille livres de rente sont un bien joli commentaire du catéchisme, et nous aident merveilleusement à mettre la morale en action],., dit-il en soupirant. Oh! oui, ma vertu ne va guère à pied... Pour moi le vice...