ALGERIE
Lettre à M..., samedi.
... « Une grosse déception c'est de trouver Bou- Saada en deçà, non au delà de la montagne ; son désert est au nord ; c'est simplement la plaine intérieure du Hodna et son très peu étrange chott. Entre le vrai désert et moi, je sens autant que je le vois l'épais et confus massif, prolongement des monts d'El-Kantara. L'oasis, dans une échancrure du mont, est donc assise face au nord et médite vers le connu. Ici, plus de retours de caravanes, plus de départs vers les propositions mortelles du désert. — L'Oasis, comme celle d'El-Kantara toute de charme, n'a pas cette grandeur tragique de tant d'autres qui semblent empiéter sur la mort.
... Ce matin, levé dès cinq heures, j'ai, quittant l'oasis, marché dans le ravin, irrésistiblement attiré malgré tout vers le sud. Le pays s'est fait de plus en plus rauque et âpre ; il soufflait un vent froid, continu comme l'eau d'un fleuve. Le soleil, derrière
le mont, restait caché. Et, dès que j'eus doublé le mont, la chaleur, avec le soleil, devint si fort que je ne songeai plus qu'à revenir. J'étais très loin déjà, ayant marché devant moi plus d'une heure et d'un pas ininterrompu. — J'aurais voulu cueillir pour toi ces lauriers-roses dont les dernières fleurs se fanaient, rares déjà, mais plusieurs encore très belles ; je leur imaginais une très fine odeur de pêche et fus déçu qu'elles n'eussent point de parfum. Le bruit que je faisais en marchant était tout égaré dans ce silence ; m'arrêtant, je n'entendis plus rien que le pépiement d'un bizarre oiseau roux qui me suivait ; il avait la couleur des roches. — J'eusse continué pour quoi faire ? Pourtant j'eusse voulu continuer... L'angoisse n'est qu'en nous ; ce pays est au contraire très calme ; mais cette question nous étreint : est-ce avant, est-ce après la vie ? Est-ce ainsi que notre terre était, ou qu'elle deviendra ? Un chaos de roches. — Qu'elles sont belles sous le soleil !
Il faut avoir goûté au désert, pour comprendre ce que veut dire : culture... »
Bou-Saada, dimanche.
... Il répondit : « Je garde l'eau. » — Assis au bord de la seghia, l'enfant gardait une petite écluse qui
ANDRÉ GIDE
rabattait vers son jardin le filet d'eau auquel il avait droit jusqu'à trois heures.
A trois heures l'enfant se leva, délivra l'eau, puis me mena dans son jardin. Son père ouvrit la porte ; nous entrâmes. L'arrosement fini, il régnait là une fraîcheur pernicieuse. Nous nous y assîmes pourtant. Son plus jeune frère, que je ne connaissais encore pas, m'offrit des figues et des dattes. J'aurais voulu pouvoir raconter à l'enfant des histoires ; ses grands yeux amusés m'écoutaient déjà ne rien dire. Le JUS des figues sirupeuses m'avait laissé les doigts poisseux ; je les voulus laver dans une flache ; mais, si minutieusement irrigué, le dessous des abricotiers et des figuiers n'offrait pas la largeur d'un soulier où poser pied sans crever une digue minuscule ou froisser quelque plante potagère. Après d'affreux dégâts je me rassis, puis restai longtemps, buvant l'ombre, dégustant la fraîcheur, sans plus penser à rien, sans rien dire.
Je suivis au sortir du Ksar, sans descendre jusqu'à rOued, un étroit canal d'eau limpide qui dans la gorge de l'Oued serpente à mi-hauteur, contournant le rocher. D'un côté le bordait mon sentier, presque effacé contre la roche ; de l'autre, en contre-bas, un indiscontinu fouillis de lauriers-roses dont les plus hautes branches trempaient dans le canal, les
VOYAGES
plus basses dans TOued. Le Ht de TOued était profond et le soir le creusait encore. Par flaques, une eau courante à peine et dont la fuite à travers les cailloux se perdait, reflétait le ciel gris de lin. Sur Tautre rive, des jardins ; et, dominant énormément en face, la montagne au flanc brut, d'instant en instant rougissante ; elle devint enfin couleur peau de grenade ardente ; on l'eût dite chaude et prête à éclater. A ses pieds les palmiers des jardins étaient noirs.
D'un bond ayant franchi le roc à l'ombre duquel je marchais, je me trouvai brusquement sous le plein ciel. Le soleil, disparu depuis longtemps, laissait le couchant plein de splendeurs ; c'était de leur reflet qu'ardait devant moi la montagne. Trois nuages légers, sans altérer la pureté du ciel» prenaient un éclat de parure... Voici l'heure, pensai-je, où d'EI-Kantara les fumées bleues reculent et subtilisent l'oasis. Bou-Saada n'est point si belle, mais le Ksar, s'emplissant maintenant de rumeur, semble, à l'instant d'entrer dans la nuit, s'exalter comme font les moineaux africains dans les branches, avant que ne les touche le sommeil.
ANDRÉ GÎDE