DE MES SOIFS ETANCHEES
Car nom avons eu pour approcher des coupes pleines Des lèvres plus tendues que vers des baisers ; Coupes pleines si vite vidées...
Les plus grandes joies de mes sens Çont été des soifs étanchées...
// est des boissons guon prépare Avec le jus des oranges pressurées
Des citrons, des limons.
Et qui rafraîchissent parce qu elles sont
A la fois acides et douceâtres.
/'ar bu dans des verres si minces Quon- pensait les briser avec sa bouche Sans même que les dents ne les touchent ; Et les boissons semblent meilleures là-dedans, Car presque rien, de nos lèvres ne les sépare.
J'ai bu dans des gobelets élastiques
Quon pressait entre ses deux mains
Pour en faire monter le vin jusquà ses lèvres.
J'ai bu des sirops lourds dans de grossiers Verres d'auberges.
Aux soirs des jours où f avais marché sous le soleil ; — Et parfois l eau très froide des citernes Me faisait mieux sentir, après, fombre du soir. J'ai bu de l'eau qu'on avait gardée dans des outres Et qui sentait la peau de chèvre goudronnée.
J^ai bu des eaux presque couché sur la rive Des ruisseaux où f aurais voulu me baigner — Les deux bras nus plongeant dans l'eau vive Jusqu'au fond, où Ion voit les cailloux blancs s'agiter... Et la fraîcheur m'entrait aussi par les épaules.
Les bergers buvaient l'eau dans leurs mains ; \ Je leur appris à l'aspirer avec des pailles.
Certains jours je marchais au ^rand soleil. L'été, durant les heures les plus chaudes. Cherchant de grandes soifs à pouvoir étancher.
Et vous souvenez-vous, mon ami, quune nuit, durant notre affreux voyage, nous nous sommes relevés, transpirants, — pour boire, à la cruche de terre, ieau quelle avait faite glacée ?
Citernes, puits cachés où descendent des femmes. Eaux qui nont jamais vu la lumière ; goût de 1* ombre. — Eaux très aérées. — Eaux anormalement transparentes, et que je souhaitais azurées, — ou mieux vertes, pour qu elles me parussent plus gelées — et légèrement anisées.
Les plus grandes joies de mes sens Ç'ont été des soifs étanchées.
Non ! tout ce que le ciel a d'étoiles, tout ce qu*il y a de perles dans la mer, de plumes blanches au bord des golfes, je ne les ai pas encore toutes comptées.
Ni tous les murmures des feuilles ; ni tous les sourires de l'aurore ; ni tous les rires de l'été. —
Et maintenant encore que dîrai-ie ? — Parce que ma bouche se tait, pensez- vous que mon cœur repose ?
O champs baignés d'azur !
O champs trempés de miel !
Les abeilles viendront, lourdes de cire...
J'ai vu des ports obscurs où l'aube était cachée
derrière le treillis des vergues et des voiles.
... Le départ furtif des barques, au matin, entre les coques des grands navires. On se courbait pour passer sous les câbles tendus des amarres. - La nuit j*ai vu partir des galions sans nombre, s enfonçant dans la nuit, s'enfonçant vers le jour.
Ils ne sont pas si brillants que les perles ; ils ne sont pas si luisants que l'eau ; les cailloux du sentier pourtant brillent. Réceptions douces de la lumière, dans les sentiers couverts où je marchais.
Mais de la phosphorescence, Nathanaël, ah ! que diirai-je ? La matière est infiniment poreuse à l'esprit, acceptante de toutes les lois, obéissante ! transparente de part en. part. — Tu n'as pas vu les murs de cette cité musulmane rougir le soir, s'éclairer faiblement la nuit. Murs profonds où la lumière
ANDRÉ GIDE
durant le jour s'est déversée; murs blancs comme le métal à midi (la lumière s'y thésaurise) ; dans la nuit vous sembliez la redire, la raconter très faiblement. — Cilés, vous m'avez semblé transparentes ! vues de la colline, de là-bas, dans la grande ombre de la nuit enveloppante, vous luisiez, pareilles à ces creuses lampes d'albâtre, Images d'un cœur religieux — pour la clarté qui les emplit comme poreuses, et dont la lueur suppure autour comme du lait.
Cailloux blancs des routes dans l'ombre ; réceptacles de clarté. Bruyères blanches dans les crépuscules des landes ; dalles de marbre des mosquées 1 fleurs des grottes des mers, actinies ! Toute blancheur est de la clarté réservée.
J'appris à juger tous les êtres à leur capacité de réception lumineuse ; certains qui dans le jour surent accueillir le soleil, m'apparurent ensuite, la nuit, comme des cellules de clarté. — J'ai vu des eaux coulant à midi dans la plaine qui, plus loin, sous les roches opaques glissées, y firent ruisseler des trésors amassés de dorures.
Mais, Nathanael, je ne veux te parler ici que des choses, — non point de
l'invisible réalité — car
... comme ces algues merveilleuses lorsqu'on les sort de l'eau ternissent...
ainsi... etc.
Lettre à NathanaëL
Tu n'imagines pas, Nathanaël, ce que peut devenir enfin cet abreuvement de lumière ; et la sensuelle extase que donne cette persistante chaleur... Une branche d'olivier dans le ciel ; le ciel au-dessus des collines ; un chant de flûte à la porte d'un café... Alger semblait si chaude et pleine de fêtes que j'ai voulu la quitter pour trois jours ; — mais à Blidah, où je me réfugiais, j'ai trouvé les orangers tout en fleurs...
Je sors dès le matin ; je me promène ; je ne regarde rien et vois tout ; une symphonie merveilleuse se forme et s'organise en moi des sensations inécoutées. L'heure passe ; mon émoi s'alentit, comme la marche du soleil moins verticale se fait plus lente. Puis je choisis, être ou chose, de quoi m'éprendre, — mais je le veux mouvant, car mon émotion, sitôt fixée, n'est plus vivante. Il me semble alors à chaque nt nouveau n'avoir encore rien vu, rien goûté.
Je m*ëperds dans une désordonnée poursuite de choses fuyantes. — Je courus hier au haut des collines qui dominent BHdah, pour voir un peu plus longtemps le soleil ; pour voir se coucher le soleil et les nuages ardents colorer les terrasses blanches ; je surprends l'ombre et le silence sous les arbres ; je rôde dans la clarté de la lune ; j'ai la sensation souvent de nager, tant l'air lumineux et chaud m'enveloppe et mollement me soulève.
... — Je crois que la route que je suis est ma route, et que je la suis comme il faut. Je garde l'habitude d'une vaste confiance qu'on appellerait de la foi, si elle était assermentée.
Biskra — au matin.
Dès l'aube, sortir — jaillir, — dans l'air tout renouvelé.
Une branche de laurier-rose vibrera dans le matin frissonnant.
Biskra — au soir.
Dans cet arbre il y avait des oiseaux qui chantaient. Ils chantaient, ah ! plus fort qu'oiseaux,
eussé-je cru, pussent chanter. Il semblait que Tarbre même criât — qu'il criât de toutes ses feuilles, — car on ne voyait pas les oiseaux. — Je pensais : ils vont en mourir ; c'est une passion trop forte ; mais qu'est-ce qu'ils ont donc ce soir ? — Est-ce donc qu'ils ne savent point qu'après la nuit un nouveau matin va renaître ? Ont-ils peur de dormir toujours ? Veulent-ils s'épuiser d'amour en un soir ? comme si dans une nuit infinie il fallait après qu'ils demeurent. Courte nuit de la fin du printemps ! — ah ! joie que l'aube d'été les réveille, et tellement qu'ils ne se souviendront de leur sommeil que juste assez pour, le soir suivant, avoir un peu moins peur d'y mourir.
LE VOYAGE D'URIEN (extraits)
L'Océan Pathétique
Le septième jour, nous abordâmes devant une plage sablonneuse remuée de dunes arides. Cabilor, Agioval, Paride et Morgain descendirent ; nous les attendîmes vingt heures, ils nous avaient quittés vers le milieu du jour. Le lendemain, au matin, nous les vîmes revenir en courant et faisant des gestes. Quand ils furent tout près, Paride cria vers nous :
— « Fuyons, Fuyons, disait-il. Des sirènes habitent l'île et nous les avons vues. »
Lorsqu'ils eurent repris haleine, tandis que VOrion fuyait à toutes voiles, ce fut Morgain qui raconta :
— « Nous avions marché tout le jour parmi les chardons bleus, sur les dunes mouvantes. Nous avions marché tout le jour sans rien voir que des collines qui s'avançaient, dont le vent balançait la
ANDRÉ GIDE
crête ; nos pîeds étaient brûlés par le sable et le flamboiement de Fair sec flétrissait nos lèvres et nos paupières douloureuses. (Qui dira votre pompe et votre plénitude, soleils d'Orient, soleils de midi sur les sables !) Quand vint le soir, étant parvenus au pied d'une colline très haute, nous nous sommes sentis si las... Nous avons dormi dans le sable, sans même attendre que soit couché le soleil. Nous n'avons pas dormi longtemps, le froid de la rosée nous réveilla bien avant l'aube. Pendant la nuit, les sables avaient bougé, et nous ne reconnûmes plus la colline. Nous reprîmes notre marche, montant toujours sans savoir où nous allions, d'où nous étions venus, où nous avions laissé le navire ; mais bientôt derrière nous blanchit l'aube. Nous étions parvenus sur un plateau très large — au moins il nous sembla très large d'abord — et nous ne pensions pas l'avoir encore traversé, lorsque tout à coup, le terrain cessant, s'ouvrit devant nous une vallée pleine de brumes. Nous attendions. Derrière nous commençait l'aurore ; et tandis qu'elle montait les brumes s'écartèrent — C'est alors que nous apparut cette prodigieuse cité, non loin de nous, dans une immense plaine. Elle était couleur d'aurore et musulmane, aux minarets fantasques dressés ; des escaliers en enfilades menaient vers des jardins suspendus, et, sur des terrasses, des palmiers mauves se penchaient.
LE VOYAGE d'uRIEN
Au-dessus de la ville flottaient des brouillards en écharpes que déchiraient les minarets pointus. Les minarets étaient si hauts que les nuées y restaient prises, et l'on eût dit des oriflammes, des oriflammes tendues sans un pli, malgré l'air fluide où ne remuait pas une brise.
» Or, telle est notre incertitude : devant les hautes cathédrales, nous rêvions aux tours des mosquées ; devant les mmarets aujourd'hui nous rêvions aux clochers d'églises, et dans l'air matinal nous attendions les angélus. Mais par l'aube encore trop fraîche, rien ne bruissait que des frémissements inconnus qui se perdaient dans l'air vide, lorsque soudain, comme le soleil paraissait, un chant partit d'un minaret, du premier vers le soleil qui se lève, un chant pathétique et bizarre, et nous en eussions bien pleuré. La voix vibrait sur une note aiguë. Un nouveau chant jaillit, puis un autre ; et une à une les mosquées se réveillaient mélodieuses sitôt que d'un rayon les avait touchées le soleil. Bientôt toutes chantèrent. C'était un appel inouï que finissait un éclat de rire sitôt qu'un autre appel commençait. Les muezzins dans l'aurore se répondaient comme des alouettes. Ils jetaient des questions auxquelles succédaient d'autres questions, et le plus grand, sur le plus haut minaret, ne disait rien, perdu dans un nuage.
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» Cette musique était si merveilleuse que nous étions demeurés immobiles, en extase ; puis, comme les voix baissaient et se faisaient plus douces, nous voulûmes nous approcher, insensiblement attirés par la beauté de la ville et par Tombre mobile des palmes. Les voix baissaient toujours ; mais comme elles retombaient, voici que la cité s'éloigna, se défit, chancelante avec une strophe ; les minarets, les palmiers grêles s'éperdirent ; l'escalier croula ; derrière les jardms des terrasses décolorées transparurent la mer et le sable. C'était un mirage en allé qui palpitait au gré d'un chant. Le chant se tut ; l'enchantement finit et la cité miragineuse. Notre cœur affreusement serré s'était cru s'écouter mourir.
» A peine un bout de vision qui danse encore sur un trille, sifflement d'haleines, — et c'est alors que nous les vîmes couchées dans les algues ; elles dormaient. Alors nous avons fui, si tremblants que nous pouvions à peine courir. Heureusement nous Jetions très près du navire ; nous l'avons aperçu derrière un promontoire qui seul nous séparait des sirènes. Quel n'était pas votre danger si elles eussent pu vous entendre et nous n'avons osé crier que déjà tout près de vous, de peur que les cris les éveillent. Je ne sais pas la route que nous avons pu faire la veille pour avoir avancé si peu ; je crois maintenant que nous avons marché sur place et que ces collines
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mobiles qui se déplaçaient sous nos pas, que ce plateau, que cette vallée, étaient déjà Teffet de Tenchantement des sirènes. »
Ils discutèrent alors pour savoir combien elles étaient et s'émerveillèrent d*avoir échappé à leurs ruses :
« — Mais, dites-nous, dit Odinel, dites-nous, gomment étaient-elles ?
— Elles étaient couchées dans les algues, dit Agloval, et leurs cheveux ruisselants qui les couvraient tout entières, verts et bruns, semblaient des herbes de la mer ; mais nous avons couru trop vite pour bien les voir.
— Elles avaient les mains palmées, dit Cabilor, et leurs cuisses couleur d'acier luisaient, couvertes d'écaillés. Je me suis enfui parce que j'avais grand'peur.
— Je les ai vues comme des oiseaux, dit Paride, comme d'immens#8 oiseaux de mer au bec rouge. N'est-ce pas qu'elles avaient des ailes ?
— Oh non ! non ! dit Morgain. Elles étaient pareilles à des femmes, et très belles. Voilà pourquoi je me suis enfui.
— Mais leurs voix, leurs voix, dites-nous, leurs voix comment étaient-elles ? (Et chacun souhaitait les avoir entendues.)
— Elles étaient, dit Morgain, comme une vallée d'ombre et comme l'eau fraîche aux malades. »
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Puis chacun parla de la nature des sirènes et de leurs ensorcellements ; Morgain se tut et je compris qu*il regrettait les sirènes.
Morgain a la fièvre. Il nous a demandé pour mettre sur son front de la neige éternelle.
Nous avons relâché devant une île où se dressait une montagne très élevée. Nous sommes descendus. Nathanaël, Ydier, Alain, Axel et moi, nous avons marché vers les neiges. Longtemps après, nous pensions encore à cette île, car elle était calme et charmante. A cause des glaciers descendus jusqu'en la vallée, un air presque frais circulait. Nous marchions joyeux de nous sentir si pacifiques.
Nous étions parvenus au pied du glacier translucide ; une fontaine claire s'est montrée. Elle stillait doucement de sous la glace : un quartz poli, qu'elle avait creusé en calice, la recueillait. Nous en remplîmes notre fiole de cristal pour en rapporter à Morgain.
Eau de glace, qui pourra dire ta pureté ! Dans les gobelets où nous en bûmes elle était encore azurée. Elle était limpide et si bleue qu'elle avait toujours l'air profonde. Elle restait fraîche toujours ainsi que les eaux hiémales. Elle était si pure, qu'elle grisait
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comme l'air très matinal des montagnes. Nous en bûmes, et une allégresse séraphique nous ravit ; nous y avons trempé nos mains ; nous en avons mouillé nos paupières ; elle a lavé la flétrissure des lèvres et sa délicate vertu a glissé jusqu'à nos pensées, comme d'une eau lustrale. La campagne, après, nous a paru plus belle, et nous nous étonnions de toute chose.
Vers midi, nous avons retrouvé la mer et nous marchions suivant le rivage. Nous récoltions des cailloux d'or dans le sable, les coquilles rares que le flot avait laissées, et les buprestes couleur d'émeraude sur les tamaris de la plage.
Il poussait près de la mer une plante qui portait sur ses fleurs des papillons toujours posés. Les papillons étaient indistincts des pétales, la fleur en paraissait ailée. — Nous savions que les papillons de printemps, les premiers papillons de mai sont blancs et jaunes comme les primevères et les aubépines ; les papillons d'été diaprés comme toutes les fleurs, et les papillons de l'automne de la couleur des feuilles mortes ; mais ceux-ci, sur des fleurs rosées, avaient les ailes transparentes des papillons des hautes cimes, et les corolles des fleurs se voyaient à travers leurs ailes.
Nous avons rencontré, sur le bord de la mer, un enfant mystérieux qui songeait, assis sur le sable.
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Il avait de grands yeux, bleus comme une mer glaciale ; sa peau luisait comme les lys et ses cheveux étaient comme une nuée que le soleil à l'aube colore. Il cherchait à comprendre des mots qu'il avait tracés sur le sable. Il parla ; sa voix, de ses lèvres jaillit, comme s'envole l'oiseau du matin, en secouant de la rosée ; nous lui eussions volontiers donné nos coquilles, nos insectes et nos pierres, volontiers tout ce que nous avions, tant sa voix charmante était douce. Il souriait avec une tristesse infinie. Nous voulions l'emmener jusqu'au navire, mais s 'étant penché sur le sable il reprit sa méditation tranquille.
Nous partîmes. La promenade dans cette île nous avait donné de grandes forces, et quand 1 Orion remit à la voile, en regardant la mer ouverte devant nous, nous sentions notre cœur tressaillir.
La nuit était tombée ; le vent glissait sur les joncs de la lande ; des feux flottaient sur les tourbières, et par crainte des fondrières, nous ne marchions que lentement. Un tintement dans le silence nous fit nous arrêter surpris. Comme une forme vaporeuse, une blanche femme naissait, se balançait aérienne, s'élevait au-dessus du marais ; elle agitait
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une clochette comme un calice dans sa mam. Notre geste d'abord fut de fuir ; puis rassurés un peu à cause de sa délicatesse, nous l'eussions peut-être implorée, mais voici qu'elle n'était plus déjà qu'une vapeur défaite, soit plus haute ou soit très lointaine, et la petite sonnerie qu'elle faisait s'en allait se perdre avec elle, mais elle persista toujours et nous commençions à croire à quelque illusion de notre fatigue, lorsque marchant de ce côté nous l'entendîmes plus proche, de nouveau précise, rasant la terre, incertaine parfois, promenée puis hésitante, puis plaintive, un appel, et penchés dans l'ombre pour voir, nous avons trouvé une pauvre brebis perdue sur la lande, perplexe, la laine humide de ténèbres. Elle portait au cou la clochette. Nous recueillîmes la brebis égarée, et lui défîmes sa clochette. — Mais un nouveau bruit s'entendit, et de nouveau se souleva des vases, comme une étoffe mortuaire, une femme lente et voilée ; le voile gris traînait sur la jonchaie, comme s'accroche aux joncs de la brouée. La tige de lys inclinée penchait le calice vers terre ; les sons tombaient comme des graines. Et, comme elle fuyait, je la vis, baissée vers un repli de l'ombre au cou d'une brebis venue, suspendre son lys en clochette. Nous recueillîmes la brebis sur la plaine. — Une troisième forme parut ; le suaire couvrait son visage : derrière elle flottait sa traîne, comme
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une étoffe déchirée parmi les feuilles des roseaux. Et je l'ai vue mettre le lys, tandis qu'elle se défaisait, laisser à la brebis désolée la clochette à la laine attachée avec sa main qui s'évapore.
Ainsi douze femmes sont venues ; nous avons recueilli les brebis après elles, et nous guidions ce troupeau par la main comme des bergers sans houlette, à travers la nuit, sur la route inconnue, parmi les touffes de roseaux et les caïeux de renoncules.
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Voyage vers une mer glaciale
Un ciel d'aurore un peu tardive ; des lueurs pourpres sur la nier où des glaces bleu pâle s'irisent. Un réveil un peu frissonnant à cause de l'air^très limpide, où ne jouaient plus de brises tièdes. La terre boréale où nous avions laissé, la veille, Ellis la pâle et nos quatre compagnons malades, encore à peine visible au loin, achevait de disparaître, une buée délicate qui tout à l'horizon liait le ciel aux dernières vagues, semblait la soulever et l'assoupir. Tous les huit assemblés sur le pont pour une matinale prière, sérieux mais non pas tristes, un hymne tranquille monta du navire ; une allégresse séraphique nous remplit comme le jour où nous avions bu l'eau cristalline de la source. Donc sentant nos volontés joyeuses, pour ne pas laisser qu'elles s'éparpillent, mais bien nous saisir d'elles et le sentir, je leur dis :
— Les dures épreuves sont passées. Maintenant sont loin les berges moroses où nous pensions mourir d'ennui, plus loin encore les plages aux joies
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défendues ; sachons nous dire heureux de les avoir connues. On ne peut arriver ici que par elles ; vers les cités les plus altières vont les routes les plus pénibles ; nous allons vers la cité divine. Le soleil est un peu plus rose d'avoir été si tèrne hier. Dans les résistances d'abord nos volontés se sont senties, et le désœuvrement sur les pelouses grises ne nous fut pas, lui non plus, inutile, car le paysage, en fuyant, laissait nos volontés plus libres ; à cause de l'ennui > nos âmes indéterminées dans les campagnes ont pu se développer très sincères. Et quand nous agirons,, maintenant, ce cera certes selon nos voies.
Le soleil se levait comme nous achèvions nos prières ; la mer rayonna de splendeurs reflétées ; des rayons glissaient sur les vagues, et les banquises illuminées, émues et vibrantes, frémirent.
Vers le milieu du jour quelques baleines parurent ; elles nageaient en troupeau, plongeant devant les banquises, on les voyait reparaître plus loin ; mais elles se tinrent distantes du navire.
Il fallait maintenant se garer des montagnes de glace ; les vagues pas encore très froides fondaient lentement leur base ; soudain on les voyait chavirer, leur cime prismatique croulait, disparaissait dans la mer secouée, remuait l'eau comme un orage, ressortait avec des cascades aux flancs et dans '^la
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vague tumultueuse longtemps oscillait encore, incertaine de sa posture. Le fracas majestueux de leur chute bondissait sur les flots sonores. Parfois des murs de glace tombaient dans des jaillissements d'écume, et toutes ces montagnes mouvantes se transformaient incessamment.
II en vint vers le soir une si grande qu'elle n'était plus transparente ; nous la prîmes d'abord pour une terre nouvelle couverte d'immenses glaciers. Des ruisseaux tombaient de ses cimes, des ours blancs couraient sur ses bords. Le navire passa s i près que ses grandes vagues, accrochées à quelque arête surplombante brisèrent des glaçons fragiles. Il en vint qui portaient en elles d'énormes pierres, arrachées du glacier natal, et, promenaient ainsi sur les flots des fragments de roche inconnue.
II en vint d'autres qui, rapprochées par une affinité subite, avaient emprisonné des baleines, plus élevées que l'eau elles semblaient nager dans l'air. Penchés sur le pont, nous regardions voguer les banquises.
Le soir tomba. Au soleil couchant les montagnes parurent d'opale.JJl en arriva de nouvelles ; elles apportaient des algues laminées, fines et longues comme des chevelures ; on croyait des sirènes captives ; puis ce fut un réseau ; la lune au travers apparut, comme une méduse au filet, comme une
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holoturie nacrée ; puis dégagée, nageant dans Tair libre, la lune se fit azurée. Des étoiles pensives erraient, tournaient, s'enfonçaient dans la mer.
Vers le milieu de la nuit apparut un vaisseau gigantesque ; la lune l'éclairait mystérieusement ; ses agrès étaient immobiles ; aucune lueur sur le pont. Il passa près de nous ; on ne l'entendait pas voguer, et pas un bruit dans l'équipage. Nous comprîmes enfin qu'il était pris dans de la glace, entre deux banquises qui s'étaient sur lui refermées. Il passait ainsi tranquille et disparut.
Vers le matin, peu avant l'aube, à l'heure où la brise fraîchit, vint voguer près de nous un îlot de glace très pure ; au milieu^ comme un fruit enchâssé, comme un œuf de merveilles luisait Une immortelle pierrerie. Etoile du matin sur la vague, nous ne pouvions nous lasser de la voir. Elle était pure comme un rayon de la Lyre ; à l'aurore elle vibra comme un chant mais aussitôt que vint le soleil, la glace qui l'enveloppait fondue la laissa tomber dans la mer. — Ce jour-là nous avons péché la baleine.
Ici cessent les temps des souvenirs, commence mon journal sans date.
Dans l'abime ébloui d'écume et de tempêtes où nul homme jamais n'effaroucha les fêtes sauvages des albatros et des eiders — plongeur qu'un câble
LE VOYAGE d'uRIEN
élastique balance, Eric est descendu, brandissant au bout de son bras nu le large couteau tueur de cygnes. Un souffle humide monte d'en bas où s'agitent les vagues vertes, et le vent chasse de Fécume. Les grands oiseaux effarouchés tournoient et l'étourdissent de coups d'ailes. Nous, penchés, accrochés au roc où le câble tendu s'attache, nous regardons : Eric est au-dessus des nids ; il descend au milieu de cette tourmente ; dans les plumes couleur de neige et dans le duvet précieux les petits eiders sommeilfent ; Eric tueur d'oiseaux pose la mam sur la couvée ; les petits réveillés s'agitent et pris de peur veulent fuir ; mais Eric plonge le couteau dans les plumes et rit de sentir sur ses mains le sang tiède de la couvée. Le sang ruisselle sur les plumes, et les ailes qui se débattent en éclaboussent le rocher. Le sang ruisselle sur les vagues, etl le duvet éparpillé s'envole taché d'écarlate. Les grands oiseaux épouvantés veulent protéger la couvée ! Eric que leurs griffes attaquent, d'un coup de couteau les abat. Et alors monte de la vague, emporté par le vent marin, un tourbillon d'écume affolée, entre les parois de falaise, blanc comme le duvet des cygnes, et qui monte, qui monte, qui monte, et chassé désespérément avec les plumes et les plumes, disparaît dans le ciel qu'on voit, gouffre bleu, lorsqu'on lève la tête.
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Sur ces falaises schisteuses, les guillemots font leur nid. Les femelles restent perchées ; les mâles volent alentour ; ils crient d'une façon très aiguë, et les cris et le bruit des ailes assourdissent sitôt que Ton approche d'eux. Ils volent en armée si nombreuse, qu'ils font une nuit lorsqu'ils passent ; ils tournoient incessamment. Les femelles rangées les attendent, graves, immobiles et sans cris, en file sur une crête immense où le rocher surplombe un peu. Elles couvrent leur œuf unique. Elles l'ont posé là vite, pas même dans un nid, mais sur le roc glissant en pente ; elles l'ont fait comme une fiente. Sur l'œuf elles se tiennent assises, rigides et sérieusement, entre leurs pattes et leur queue le maintenant pour qu'il ne roule.
Le navire s'aventura entre deux parois de falaise dans un fiord étroit, ténébreux : on voyait dans l'eau transparente, à des profondeurs ignorées, les roches s'enfoncer toutes droites ; de sorte que parfois il semblait que ce fût le reflet des falaises ; mais la profondeur était sombre et la falaise blanche d'oiseaux. Les mâles au-dessus de nos têtes poussaient de tels cris que nous ne pouvions nous entendre. Nous avancions très lentement ; eux, ne semblaient pas nous voir. Mais sitôt qu Eric, habile frondeur, eut lancé contre eux quelques pierres, et, dans cette opaque nuée, de chaque pierre en eut tué plusieurs
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qui tombèrent auprès du navire, alors tous les cris redoublés affolèrent sur les roches les femmes ; quittant le rocher nuptial, Tespoir de la progéniture, toutes s'envolèrent en poussant des clameurs horriblement stridentes. Ce fut une épouvante d'armée; nous étions honteux du vacarme, et surtout lorsque nous vîmes tous les œufs malheureux délaissés, plus maintenus contre la pierre, dégringoler de la falaise. Cela fit tout le long du roc les coquilles s'étant brisées, d'horribles traînes blanches et jaunes. Certaines couveuses plus dévouées tentèrent en s'envolant d'emporter l'œuf entre leurs pattes, mais leur œuf bientôt échappé s'était éclos sur la mer bleue. L'eau des vagues s'était salie. Nous étions confus du désordre et nous nous enfuîmes en grande hâte, car de toutes parts commençait de s'élever l'odeur affreuse des couvées.
Le soir, à l'heure des prières, Paride n'étant pas de retour, nous le cherchâmes et l'appelâmes jusqu'à la nuit, mais ne pûmes savoir ce qu'il était devenu.
Ils dormaient ; la hutte était tranquille ; dehors, une nuit sans^étoile sur la plaine de givre étendue ,* au-dessus de la plaine, à cause de sa candeur la nuit était un peu pâlie ; une lueur était éparse sur la terre.
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je cherchais un lieu pour prier. Comme j'allais m agenouiller et que je commençais ma prière, je vis Ellis. Elle était assise, pensive, près de moi, sur une roche ; sa robe était couleur de neige ; ses cheveux plus noirs que la nuit.
— Ellis ! c'est donc toi, sanglotai-je ; ah ! je t'avais bien reconnue.
Mais elle était silencieuse, et je lui dis :
— Ignores-tu quelle triste histoire j'ai vécue depuis que je t'avais perdue ? quelles campagnes désolées j'ai traversées depuis que ta main plus ne me guide ? Sur une berge, un jour, je pensais t'avoir retrouvée ; mais ce n'était qu'une femme ; ah ! pardonne ! je t'ai si longtemps souhaitée. Où me mèneras-tu désormais dans cette nuit proche du pôle, Ellis, ma sœur ?
— Viens, me dit-elle. Et m'ayant pris par la main elle me conduisit sur une roche haute d'où l'on apercevait la mer. Je regardais, et soudain la nuit se déchira, s'ouvrit, et se déploya sur les flots toute une aurore boréale. Elle se reflétait dans la mer ; c'étaient de silencieux ruissellements de phosphore, un calme écroulement de rayons ; et le silence de ces splendeurs étourdissait comme la voix de Dieu. Il semblait que les flammes pourpres et roses, incessamment agitées, fussent une palpitation de la Volonté divine. Tout se taisait ; mes yeux éblouis
LE VOYAGE d'uRIEN
se fermèrent ; mais Ellis ayant mis un doigt sur ma paupière j'ouvris les yeux et je ne vis plus qu'elle.
— Urien ! Urien ! triste frère ! que né m'as-tu toujours rêvée ! Souviens-toi de nos jeux de jadis. Pourquoi voulus-tu, dans l'ennui, recueillir ma fortuite image ? Tu savais pourtant bien que ce n'était pas l'heure et que ce n'était pas dès là-bas que posséder était possible. Je t'attends au delà des temps, où les neiges sont éternelles, ce sont des couronnes de neige, non plus de fleurs que nous aurons. Ton voyage va finir mon frère. Ne regarde plus vers jadis. Il est encore d'autres terres, et que tu n'auras pas connues, que tu ne connaîtras jamais. Que t'eût servi de les connaître ? Pour chacun la route est unique et chaque route mène à Dieu. Mais ce n'est pas dès cette vie que tes yeux pourront voir sa gloire. La pauvre enfant que tu croyais me reconnaître, — et comment t'es-tu pu méprendre ? — tu lui disais de cruelles paroles ; et puis tu l'as abandonnée. Elle ne vivait pas, tu l'as faite, il te faudra l'attendre maintenant ; car cette âme ne pourrait seule monter vers la cité de Dieu. Ah ! j'aurais souhaité que, tous deux, nous fissions la route étoilée, ensemble, seuls, vers les pures lumières. Il te faudra guider cette autre. Vous finirez votre voyage ; mais cette fin n*est pas la vraie ; rien ne finit qu'en Dieu, mon frère, donc ne te décourage pas, quand tu croiras
te pencher sur la Mort. Derrière un ciel en est un autre ; les fins reculent jusqu'à Dieu. Mon frère bien-aimé, tiens ferme l'Espérance.
Puis s 'étant penchée vers la neige, elle écrivit en lettres embrasées ce que m 'étant agenouillé, je pus lire :
Ils n'ont pas encore obtenu ce que Dieu leur AVAIT PROMIS Afin qu'ils ne parvinssent pas
SANS nous a la perfection (I)
Je voulais encore lui parler, lui demander de me parler encore, et je tendais les mains vers elle ; mais elle, au milieu de la nuit, me montra de sa main l'aurore, et s'étant lentement relevée, comme un ange chargé de prières, reprit le chemin séraphique. A mesure qu'elle montait, sa robe devenait nuptiale ; je voyais qu'elle était tenue à des épingles d'escarboucles ; elle rayonnait de tous les rayons des sept mystiques pierreries ; et bien que leur éclat fut tel qu'il eût consumé les paupières, une si céleste douceur ruisselait de ses mains tendues, que je ne sentais pas la brûlure. Elle ne regarda plus vers moi ; je la voyais toujours plus haute ; elle atteignit les portes enflammées ; derrière une nuée elle allait disparaître... Alors une lumière beaucoup plus blanche m'ébloult, et, la nuée s'étant ouverte je vis les anges. Ellis était
(1) Hébreux : XI; 39, 40.
LE VOYAGE d'uRIEN
au milieu d eux, mais je ne pouvais la reconnaître ; chaque ange de ses deux bras levés, agitait ce que j'avais pris pour* l'aurore, qui n'était qu'un rideau retombé devant les clartés immortelles, et chaque flamme c'était un voile où transparaissait la lumière. De grands rayons glissaient sous les célestes franges — mais les anges ayant écarté le rideau, un tel cri jaillit dans la nue que, la main sur les yeux, je fus prosterné de terreur.
Quand je me relevai, la nuit s'était refermée ; on entendait au loin la mer. Etant retourné vers les huttes je trouvai mes compagnons encore endormis ; je me couchai près d'eux, accablé de sommeil.
RENCONTRES
A Jean-Paul AUégret,
Ce jour-là, nous promenant au hasard dans la ville et suivant notre fantaisie, nous avons rencontré rue de Seine — t'en souvient-il — un pauvre nègre que nous avons longuement contemplé. C'était à la hauteur de la devanture de la librairie Fischbacher. Je dis cela parce que pour être plus lyrique, on finit quelquefois par ne plus être précis du tout. Et par prétexte pour nous arrêter, nous feignions de regarder la devanture ; mais c'était lui, le nègre, que nous regardions. Pauvre, il l'était assurément, et cela paraissait d'autant plus qu'il tâchait de le moins paraître ; car c'était un nègre très soucieux de sa dignité. Il était coiffé d'un chapeau haut de forme, vêtu d'une correcte redingote ; mais le chapeau était pareil à ceux des cirques et la redingote était affreusement élimée ; il avait du linge assurément, mais qui peut-être ne paraissait blanc que sur un nègre ; sa misère se voyait surtout à ses souliers crevés. Il marchait à tout petits pas comme quelqu'un qui
n'a plus de but et qui bientôt ne pourra plus avancer ; et tous les quatre pas s'arrêtait, soulevait son tuyau de poêle, et s'éventait avec, bien qu'il fît froid, puis sortait un sordide foulard de sa poche et s'épongeait le front avec, puis le rentrait ; il avait un grand front découvert sous une tignasse argentée ; son regard était vague comme ceux qui n'attendent plus rien de la vie, et il paraissait ne pas voir les passants qu'il croisait ; mais, quand ceux-ci s'arrêtaient à le regarder, vite, il se recouvrait, par dignité, et recommençait de marcher. Certainement il venait* de faire une visite à quelqu'un de qui il attendait ce qui venait de lui être refusé. Il avait l'air de ceux qui n'ont plus d'espérance. Il avait l'air de quelqu'un qui meurt de faim, mais qui se laissera mourir plutôt que de condescendre à de nouveau redemander.
Assurément, il voulait montrer et se prouver à lui-même que pour consentir à l'humiliation il ne suffit pas d'être nègre. Ah ! j'aurais voulu le suivre et savoir où il allait ; mais il n'allait plus nulle part. Ah ! j'aurais voulu l'aborder, mais je ne savais pas comment faire pour ne pas froisser sa susceptibilité Et puis je ne savais pas jusqu'à quel point, toi qui m'accompagnais alors, tout ce qui est de la vie et tout ce qui est vivant t'intéresse.
... Ah ! tout de même j'aurais dû l'aborder.
RENCONTRES
Et c'est ce même jour, un peu plus tard, que revenant par le métro, nous vîmes ce petit homme si sympathique qui trimballait un bocal avec des poissons. Le bocal était habillé d'étoffe avec une ouverture sur le côté qui permît de voir, et le tout enveloppé de papier. On ne comprenait pas d'abord ce que c'était, mais il abritait cela si soigneusement que je lui dis en riant :
— C'est une bombe ?
Alors, il m'attira près de la lumière et mystérieusement :
— C'est des poissons.
Et tout de suite, car il était de naturel affable et sentait que nous ne demandions qu'à causer :
— Je les couvre pour ne pas attirer l'attention ; mais si vous aimez les jolies choses (et vous êtes artiste assurément) je m'en vais vous les montrer.
Et tout en découvrant le bocal soigneusement, avec des gestes de mère qui change les langes d'un poupon, il continuait :
— C'est mon commerce ; je suis éleveur de poissons. Tenez ! ces petits-là, ça vaut dix francs la pièce. C'est tout petit ; mais vous n'avez pas idée de ce que c'est rare. Et c'est joli ! Regardez seulement
ANDRÉ GIDE
quand ça vous accroche un rayon. Là ! C'est vert, c'est bleu, c'est rose ; ça n'a pas de couleur à sol, ça les prend toutes.
Il n'y avait dans l'eau du bocal qu'une douzaine de fines aiguilles, qui tour à tour,- en passant devant l'échancrure de l'étoffe se diapraient.
— Et c'est vous qui les élevez ?
— J'en élève bien d'autres ! Mais les autres je ne les promène pas. C'est trop délicat. Songez donc ! J'en ai qui me coûtent à moi des cinquante, des soixante francs pièce. On vient les voir chez moi et je ne les sors qu« vendus. La semaine dernière un riche amateur m'en a acheté un de cent-vingt. C'était un cyprin de la Chine ; il avait trois queues comme un pacha. Si on a du mal à les élever ? Pour sûr ! C'est difficile p(Tur la nourriture 'et ça prend tout le temps des maladies de foie. Une fois par semaine il faut les mettre dans l'eau de Vichy. Ça revient cher. Sans quoi, non ; ça peuple comme des lapins. Vous êtes amateur. Monsieur ? Vous devriez venir me voir.
A présent j'ai perdu son adresse. Ah ! je regrette de ne pas y être allé.
RENCONTRES
— Il faut partir de ce point, me dit-il, que les plus importantes inventions restent encore à découvrir. Elles seront la mise en lumière, simplement, d'une constatation des plus simples, car tous les secrets de la nature gisent à découvert et frappent nos regards chaque jour sans que nous y fassions attention. Les peuples auront pitié de nous plus tard lorsqu'ils auront tiré parti de la lumière et de la chaleur du soleil, pitié de nous qui extrayons si péniblement notre éclairage et notre combustible des entrailles du sol et qui gaspillons le charbon sans souci des générations à venir. Quand donc l'homme industrieusement économe, apprendrat-il à capter, à canaliser sur tous les points ardents du globe la chaleur intempestive ou superflue ? On y viendra ! On y viendra, continuait-il sentencieusement. On y viendra quand le globe commencera de se refroidir, car c'est alors aussi que l'on commencera à manquer de charbon.
— Mais, lui dis-je, pour le détourner de la morne méditation où je voyais qu'il allait retomber, vous parlez avec trop de sagacité pour n'être pas vous-même un inventeur ?
— Les plus grands, reprit-il aussitôt, ne sont pas.
ANDRÉ GIDE
Monsieur, les plus connus. Qu'est-ce qu un Pasteur, je vous en prie, qu'un Louis Veuillot, qu'un Pouchkine auprès de l'inventeur de la roue, de l'aiguille, de la toupie et celui qui le premier remarqua que le cerceau que l'enfant fait rouler devant lui, se tient droit ! Savoir voir, tout est là. Mais nous vivons sans regarder. Ainsi tenez : quelle admirable invention que la poche ! Eh bien ! y avez-vous songé ? Et pourtant tout le monde s'en sert. Il suffit d'observer, vous dis-je. Ah ! tenez ! méfiez-vous de celui qui vient d'entrer, fit-il en changeant de ton brusquement et en me tirant de côté par la manche. C'est un vieux daim qui n'a jamais rien découvert, mais qui voudrait piller les autres. Pas un mot devant lui, je vous prie, (c'était mon ami C..., médecin en chef de l'hospice). Voyez comme il interroge ce pauvre abbé ; car bien que sous un costume civil, ce gentleman là-bas c'est un prêtre. Un grand inventeur, lui aussi. C'est fâcheux que nous ne puissions pas nous entendre ; je crois que nous aurions pu faire ensemble de grandes choses ; quand je lui parle, c'est comme s'il me répondait en chinois. D'ailleurs, depuis quelque temps il me fuit. Vous irez le trouver tout à l'heure quand le vieux daim l'aura quitté. Vous verrez : il sait des choses curieuses ; et s'il ne manquait pas de suite dans les idées... Tenez, le voici seul à présent. Allez-y.
RENCONTRES
— Pas avant que vous ne m*ayez dit ce que vous avez inventé...
— Vous voulez le savoir ?
Il se pencha vers moi d'abord, puis rejeta brusquement le torse en arrière et à voix basse, sur un ton d'étrange gravité :
— Je suis l'inventeur du bouton.
Mon ami C... s'étant écarté, je me dirigeai vers le banc où « le gentleman » restait assis, les coudes sur les genoux et le front entre les mains.
— Ne yous ai-je pas déjà rencontré quelque part ? lui dis-je en manière d'introduction.
— Il me semble aussi, fit-il après m'avoir dévisagé. Mais, rappelez-moi donc : n'est-ce pas vous qui causiez tout à l'heure avec ce pauvre ambassadeur ? Oui, là, qui se promène tout*seul à présent et qui va nous tourner le dos... Comment va-t-il ? Nous étions bons amis dans le temps ; mais c'est un caractère jaloux. Il ne peut plus me souffrir depuis qu'il a compris qu'il ne peut pas se passer de moi.
— Comment expliquez-vous cela ? hasardai-je.
— Vôus allez comprendre tout de suite, cher Monsieur. Il a inventé le bouton, il a dû vous le dire. Mais c'est moi l'inventeur de la boutonnière.
— Alors, vous être brouillés ?
— Nécessairement.
LES CAVES DU VATICAN (livre quatrième)
Le mille-pattes
Amédée Fleurissoire avait quitté Pau avec cinq cents francs dans sa poche, qui certainement devaient suffire à son voyage, malgré les faux-frais où l'entraînerait sans doute la malignité de la Loge. Puis si la somme ne suffisait pas, s'il se voyait contraint de prolonger davantage son séjour, il ferait appel à Blafaphas qui tenait à sa disposition une petiite réserve.
Personne à Pau ne devant savoir où il allait, il
n'avait pris billet que pour Marseille. De Marseille
a Rome le billet de troisième ne coûtait que trente-
ANDRÉ GIDE
huit francs quarante et lui laissait la faculté de s'arrêter en cours de route ; ce dont il pensait profiter pour satisfaire, non point à la curiosité des lieux étranges qu'il n'avait jamais eue vive, mais à son besoin de sommeil qu'il avait extraordinairement exigeant. C'est-à-dire qu'il redoutait par-dessus tout l'insomnie ; et, comme il importait à l'Eglise qu'il arrivât à Rome bien gaillard, il ne regarderait pas à la remise de deux jours, à quelques frais d'hôtel en sus... Qu'était-ce que cela auprès d'une nuit en wagon, blanche à n'en pas douter, et malsaine particulièrement à cause des exhalaisons des autres voyageurs ; puis, si l'un d'eux, désireux de renouveler l'air, s'avisait d'ouvrir une fenêtre, alors c'était le rhume assuré... Il coucherait donc une première nuit à Marseille, une seconde à Gênes, dans quelqu'un de ces hôtels point fastueux mais confortables* comme on en trouve facilement dans le voisinage des gares; et n'arriverait à Rome que le surlendemain soir.
Au demeurant, il s'amusait de ce voyage, et de le faire seul enfin ; à quarante-sept ans n'ayant encore jamais vécu que sous tutelle, escorté partout par sa femme ou par son ami Blafaphas. Calé dans son coin de wggon, il souriait avec un air de chèvre, du bout des dents, souhaitant bénigne aventure. Tout alla bien jusqu'à Marseille.
LES CAVES DU VATICAN
Le second jour, il fit un faux départ. Tout absorbé dans la lecture du Baadeker de l'Italie Centrale qu'il venait d'acheter, il se trompa de train et fila droit sur Lyon, ne s'en aperçut qu'à Arles, au moment où le train repartait, et dut poursuivre jusqu à Tarascon ; il dut redéfaire la route ; puis prit un train du soir qui le porta jusqu'à Toulon, plutôt que de coucher une nouvelle nuit à Marseille où les punaises l'avaient gêné.
La chambre n'avait pourtant pas mauvais aspect, qui donnait sur la Cannebière ; ni le lit, ma foi ! dans lequel il s'était étendu en confiance après avoir plié ses vêtements, fait ses comptes et ses prières. Il tombait de sommeil et s'était endormi aussitôt.
Les punaises ont des mœurs particulières ; elles attendent que la bougie soit soufflée, et, aussitôt dans le noir, s'élancent. Elles ne se dirigent pas au hasard ; vont droit au cou, qu'elles prédilectionnent ; s'adressent parfois aux poignets ; quelques rares préfèrent les chevilles. On ne sait trop pourquoi elles infusent sous la peau du dormeur une subtile huile urticante dont la virulence à la moindre friction s'exaspère...
La démangeaison qui réveilla Fleurissoire était si vive qu'il ralluma sa bougie et courut au miroir contempler, sous le maxillaire inférieur, une rougeur
ANDRÉ GIDE
confuse semée cî*mdistîncts petits points blancs ; mais la camoufle éclairait mal ; la glace était de tain sali, son regard brouillé de sommeil,.. Il se recoucha, frottant toujours ; éteignit de nouveau ; ralluma cinq minutes après, la cuisson devenant intolérable ; bondit à sa toilette, mouilla dans le broc son mouchoir et l'appliqua sur la zone enflammée ; celle-ci, toujours plus étendue, atteignit à présent la clavicule. Amédée crut qu'il tombait malade et pria ; puis éteignit encore. Le répit apporté par la fraîcheur de la compresse fut de trop courte durée pour laisser le patient se rendormir ; à présent se joignait à l'atrocité de l'urticaire la gêne d'un col de chemise trempé ; qu'il trempait aussi de ses larmes. Et tout à coup il sursauta d'horreur : des punaises ! ce sont des punaises !... Il s'étonna de n'y avoir pas pensé plus tôt ; mais il ne connaissait l'insecte que de nom, et comment aurait-il assimilé l'effet d'une morsure précise à cette brûlure indéfinie ? Il jaillit hors du lit ; pour la troisième fois ralluma la bougie.
Théorique et nerveux, il se faisait, comme beaucoup, sur les punaises des idées fausses, et, glacé de dégoût, commença par les chercher sur lui ; n'en vit mie ; pensa s'être trompé ; déjà se recroyait malade. Rien sur les draps non plus ; mais, avant de se recoucher, l'idée lui vint pourtant de soulever son traversin. Il aperçut alors trois minuscules pastilles noirâtres.
LES CAVES DU VATICAN
qui prestement se muchèrent dans un repli de drap. U étaient elles !
Posant sa bougie sur le lit, il les traqua, ouvrit le pli, en surprit cinq, que, par dégoût, n'osant escarbouiller contre son ongle, il précipita dans son pot de chambre et compissa. Quelques instants il les regarda se débattre, content, féroce, et du coup se sentit un peu soulagé. Se recoucha ; souffla.
Les démangeaisons presque aussitôt redoublèrent ; de nouvelles, sur la nuque, à présent. Exaspéré il ralluma, se releva, enleva cette fois sa chemise pour en examiner le col à loisir. Enfin il distingua, au ras de la couture, courir d'imperceptibles points rougeclair, qu'il écrasa contre la toile, où ils firent une marque de sang ; sales bêtes, si petites, il avait peine à croire que ce fussent déjà des punaises ; mais, peu après, soulevant de nouveau son traversin, il en dénicha une énorme : leur mère assurément ; alors encouragé, excité, amusé presque, il enleva le traversin, défit ses draps, et commença de fouiller avec méthode. A présent, il se figurait partout en avoir ; mais somme toute n'en prit que quatre ; se recoucha et put goûter une heure de calme.
Puis les brûlures recommencèrent. Il partit à là chasse une fois encore ; puis enfin, excédé, se laissa faire et remarqua que la cuisson, s'il n'y touchait oas, se calmait somme toute assez vite. A l'aube les
dernières, repues, le laissèrent. II dormait d'un sommeil profond quand le garçon vint le réveiller pour son train.
A Toulon ce furent les puces.
Sans doute les avait-il récoltées en wagon. Toute la nuit il se gratta, tourna et retourna sans dormir. II les sentait qui lui couraient le long des jambes, lui chatouillaient les reins, l'enfiévraient. Comme il était de peau délicate, d'exubérants boutons se soulevaient sous leurs morsures, qu'il enflammait en se grattant comme à plaisir. Il ralluma plusieurs fois sa bougie ; il se relevait, enlevait sa chemise, la remettait sans avoir pu en tuer une ; à peine les apercevait-il un instant : elles échappaient à sa prise, et, même s'il parvenait à les saisir, lorsqu'il les croyait mortes, aplaties sous son doigt, elles se regonflaient à l'instant même, repartaient sitôt sauves et bondissaient comme devant. Il en venait à regretter les punaises. II enrageait, et, dans l'énervement de ce pourchas inutile, acheva de gâcher son sommeil.
Toute la journée du lendemain ses boutons de la nuit le démangèrent, tandis que des chatouillements neufs l'avertissaient qu'il était toujours fréquenté. L'excessive chaleur augmentait considérablement son malaise. Le wagon regorgeait d'ouvriers qui
LES CAVES DU VATICAN
buvaient, fumaient, crachaient, rotaient, et mangeaient un cervelas d'une senteur tellement forte que Fleurissoire, à plus d'un coup, pensa vomir. Il n'osa cependant quitter ce compartiment qu'à la frontière, de crainte que les ouvriers, le voyant monter dans un autre, n'allassent supposer qu'ils le gênaient ; dans le compartiment où ensuite il monta, une volumineuse nourrice changeait les couches de son poupon. Il tâcha néanmoins de dormir ; mais il était alors gêné par son chapeau. C'était un de ces chapeaux plats de paille blanche à ruban noir, de l'espèce de ceux qu'on appelle communément : canotiers. Quand Fleurissoire le laissait dans sa position ordinaire, le bord rigide écartait sa tête de la cloison ; si, pour s'appuyer, il relevait un peu le chapeau, la cloison le précipitait en avant ; lorsque, au contraire, il réprimait le chapeau en arrière, le bord se coinçait alors entre la cloison et sa nuque et le canotier audessus de son front se levait comme une soupape. Il prit le parti de l'enlever complètement et de se couvrir le chef de son foulard que, par crainte du jour, il laissait retomber devant les yeux. Du moins il s'était précautionné pour la nuit ; il avait acheté à Toulon, le matin, une boîte de poudre insecticide et, dût-il payer cher, pensait-il, il n'hésiterait pas* ce soir-là, à descendre dans un des meilleurs hôtels ; car si cette nuit il ne dormait pas davantage, dans
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quel état de misère physiologique arrîverait-il à Rome ? à la merci du moindre franc-maçon.
Devant la gare de Gênes stationnaient les omnibus des principaux hôtels ; il alla droit à l'un des plus cossus, sans se laisser intimider par la morgue du laquais qui s'empara de sa piteuse valise ; mais Amédée ne s'en voulait point séparer ; il refusa de la laisser poser sur le dessus de la voiture, exigea qu'on la mît, là, près de lui, sur le coussin de la banquette. Dans le vestibule de l'hôtel le portier en parlant français le mit à l'aise; alors il se lança et, non content de demander « une très bonne chambre », s'enquit des prix de celles qu'on lui proposait, résolu, au-dessous de douze francs, à ne rien trouver à sa convenance.
La chambre de dix-sept francs pour laquelle il se décida, après en avoir visité plusieurs, était vaste, propre, élégante sans excès ; le lit avançait dans la pièce, un lit de cuivre, net, assurément inhabité, à qui le pyrèthre eût fait injure. Dans une sorte d'armoire énorme, la toilette était dissimulée. Deux larges fenêtres ouvraient sur un jardin ; Amédée, penché vers la nuit, contempla d'indistincts et sombres feuillages, longuement, laissant l'air tiède lentement calmer sa fièvre et le persuader au sommeil. Au-dessus du lit, un voile de tulle retombait
LES CAVES DU VATICAN
en brouillard exactement de trois côtés ; de petits cordonnets, semblables aux ris d'une voile, le relevaient par-devant dans une corbe gracieuse. Fleurissoire reconnut là ce qu'on appelle : moustiquaire — dont il avait toujours dédaigné d'user.
Après s'être lavé, il s'étendit avec délices dans les draps frais. Il laissait la fenêtre ouverte ; non toute grande assurément, par crainte du rhume et de l'ophtalmie, mais un des battants rabattu de manière que ne lui parvinssent pas directement les effluves ; fit ses comptes et ses prières, puis éteignit. (L'éclairage était électrique, qu'on arrêtait en chavirant la chevillette d'un interrupteur de courant.)
Fleurissoire allait s'endormir lorsqu'un mince chantonnement vint lui remémorer cette précaution, qu'il n'avait point prise, de n'ouvrir la fenêtre qu'après avoir éteint ; car la lumière attire les moustiques. Il lui souvint aussi d'avoir lu quelque part des remercîments V au bon Dieu pour avoir doué l'insecte volatile d'une petite musique particulière, propre à avertir le dormeur à l'instant qu'il allait être piqué Puis, il fit retomber tout autour de lui la mousseline infranchissable. « Combien cela ne vaut-il pas mieux, après tout, pensait-il en s 'assoupissant, que ces petits cônes en feutre d'herbe sèche, que, sous le nom baroque de fidihus, débite le père Blafaphas ;
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on les allume sur une soucoupe de métal ; ils se consument en répandant grande abondance de fumée narcotique ; mais devant que d'engourdir les moustiques, ils asphyxient à demi le dormeur. Fidibus ! quel drôle de nom ! Fidibus... » Il s'endormait déjà quand, soudain, à l'aile gauche du nez, une vive piqûre. Il y porta la main ; et tandis qu'il palpait doucement le cuisant soulèvement de sa chair : piqûre au poignet. Puis, contre son oifeille, un zézaiement narquois... Horreur ! il avait enfermé l'ennemi dans la place ! Il atteignit la chevillette et rétablit le courant.
Oui ! le moustique était là, posé, tout en haut de la moustiquaire. Un peu presbyte, Amédée le distinguait fort bien, fluet jusqu'à l'absurde, campé sur quatre pieds et portant rejetée en arrière la dernière paire de pattes, longue et comme bouclée ; l'insolent ! Amédée se dressa debout sur son lit. Mais comment écraser l'insecte contre un tissu fuyant, vaporeux N'importe ! il donna du plat de la main, si fort, si vite, qu'il crut avoir crevé la moustiquaire. A coup sûr le moustique y était ; il chercha des yeux le cadavre ; ne vit rien ; mais sentit une nouvelle piqûre au jarret.
Alors, pour protéger du moins le plus possible de sa personne, il rentra dans son lit ; puis resta peut-être un quart d'heure, hébété, n'osant plus
LES CAVES DU VATICAN
éteindre. Puis, tout de même rassuré, ne voyant ni n'entendant plus d'ennemi, éteignit.
Alors il ressortit un bras ; gardant la main près du visage, et, par instants, quand il en croyait sentir un, bien posé, sur son front ou sa joue, appliquait une vaste claque. Mais, sitôt après, il entendait de nouveau l'insecte chanter.
Après quoi, il eut l'idée de se couvrir la tête de son foulard, ce qui gêna considérablement sa volupté respiratoire, et ne l'empêcha pas d'être piqué au menton. ^
Alors le moustique, repu sans doute, se tint coi ; du moins Amédée, vaincu par le sommeil, cessa-t-il de l'entendre ; il avait enlevé le foulard et dormait d'un sommeil enfiévré ; il se grattait tout en dormant. Le lendemain matin son nez, qu'il avait naturellement aquilin, ressemblait à un nez d'ivrogne ; le bouton du jarret bourgeonnait comme un clou et celui du menton avait pris un aspect volcanique — qu'il recommanda à la sollicitude du barbier lorsque, avant de quitter Gênes, il se fit raser, pour arriver décent à Rome.
«PHILOCTÈTE
OU