CHAPITRE V
n*a pas été sans peine , car ce diable d'homme i avait décidé qu'il périrait avec sa frégate. L'enragé a fait plus de façons pour se laisser sauver qu'on n'en fait généralement pour se laisser conduire à la mort. Enfants, — ajouta-t-il en s'adressant aux marins qui l'avaient assisté, — vous allez nous suivre au château, où l'on aura soin de vous. » Puis, se tournant vers Tofficier anglais, il s'apprêtait à l'interpeller, mais il resta muet et respectueux devant la douleur de cet homme.
L'étranger contemplait d'un air sombre les cadavres que la mer avait jetés sur la grève. Il allait à pas lents de l'un à l'autre et les appelait par leur nom. Il en avait nommé plusieurs, quand tout d'un coup il en reconnut un dont la vie sans doute lui avait été particulièrement chère : aussitôt qu'il l'aperçut , il s'agenouilla près de lui avec un morne désespoir et demeura longtemps à lui parler, comme si le mort avait pu l'entendre.
Tous les témoins de cette scène étaient profondément émus.
« Infortuné ! — dit Jeanne ; — il pleure un frère ou un ami.
— Oui, — dit Christophe, qui entendait un peu l'anglais, — il l'appelle son frère, son ami, son cher et malheureux Albert. C'a beau être des Anglais, c'est égal, ça vous brise l'âme...
— Allons, milord, — ajouta-t-il en s'approchant de l'officier, — vous verseriez toutes les larmes de votre corps que vous ne rendriez pas ces braves gens à la vie. C'est lin malheur, vous n'y pouvez rien, et, en fin de compte, vous avez fait votre devoir. Je vous
tiens pour un homme d'honneur, pour un brave et loyal marin, et, s'il en est besoin, j'irai témoigner pour vous devant le conseil de Tamirauté britannique. Que diable, milord, ayez du courage ! On fait naufrage, on échoue, on perd son navire, cela se voit tous les jours et peut arriver au premier amiral de France ou d'Angleterre ; on n'est pas déshonoré pour si peu. L'Océan est notre maître à tous; c'est un mauvais coucheur qui, au moment où on y pense le moins, vous jette brutalement dans la ruelle du lit. Je vous affirme, moi, que vous êtes un homme de cœur; et si nous nous étions rencontrés, voiîà quelque vingt-cinq ans, sur la mer que voici, à portée de boulet, vous sur votre frégate et moi sur ie brick /a Vaillance, je vous jure que nous nous serions dit bonjour d'une singulière façon. »
Christophe ajouta quelques mots pour l'engager à venir au Goat-d'Or; mais l'étranger ne paraissait pas entendre ce qu'on lui disait. Debout, les bras croisés sur sa poitrine, il se tenait immobile, les yeux attachés sur sa frégate, que les flots continuaient de battre à coups redoublés. Il resta longtemps ainsi, sans qu'il fût possible de l'arracher à ce spectacle déchirant. Enfin, sous les assauts incessants de la lame, le corps du navire craqua, s'entr'ouvrit, et, au bout de quelques secondes, les vagues roulaient sans obstacle sur la place qu'il avait occupée. L'officier pressa sa poitrine avec désespoir, des larmes silencieuses roulèrent le long de ses joues.
Par un brusque mouvement de pitié, Jeanne et Joseph lui prirent chacun une main. Il abaissa un regard triste et doux sur la jeune fille, puis, sans rien