‹ Romans et nouvelles (volume 2)Chapitre 11 sur 146 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

d'harmonies lugubres. J'entendais le bruit sec et morne des feuilles desséchées, je voyais sur la cime desarbres se balancer de noirs corbeaux. Je fus saisi d\me grande tristesse, de sombres pressentiments m'assaillirent; mais ma résolution était prise, et madame de Mondeberre elle-même semblait envisager ce départ comme une nécessité. — Adieu donc ! me dit-elle ; nous prierons le ciel pour qu'il vous donne toutes les félicités que vous méritez. — Avant de me retirer, je demandai à embrasser Alice, qui n'avait point encore paru. Sa mère l'envoya chercher; on l'amena presque malgré elle. — Enfant, lui dis-je, vous ne m'aimez donc plus? A ces mots, elle fondit en pleurs. Je partis. Je n'avais pas d'amour pour madame de Mondeberre ; Alice comptait au plus dix ans : je partais libre de tous liens. D'où venait donc cette voix mystérieuse qui, tandis que je m'éloignais, de loin en loin me criait brusquement que je tournais le dos au bonheur ?

Hélas ! durantces septannées, les ai-je assez souillés et profanés, ces purs et chastes souvenirs ! Aussi n'ai-je point encore osé porter mes pas vers Mondeberre, tant je me connais indigne de rentrer dans ce saint asile. Il m'a semblé qu'auparavant je devais m'imposer, pour ainsi dire, une quarantaine morale; il me semble encore à cette heure que je vais y retrouver le fantôme de ma jeunesse, qui refusera de me reconnaître, et s'enfuira d'un air irrité.

LE MÊME AU MÊME

nier donc, après l'avoir écrit, je suis parti pour

20 FEUNAND.

Mondeberre. J*ai fait la route au pas de mon cheval, lentement, religieusement, ainsi que se font les pèlerinages. Le ciel gris et voilé s'harmonisait avec les dispositions de mon âme. J'ai suivi les sentiers que suivait autrefois ma jeunesse; j'ai reconnu tous les bouquets d'arbres, tous les buissons en fleur, tous les accidents du paysage ; il n'y avait que moi de changé. J'aperçus bientôt à travers le feuillage les tours noircies du château féodal^ la plate-forme ombragée d'ormeaux, les pans de mur habillés de lierre. A ces aspects, j'ai senti plus profondément ma misère et ma déchéance; j'ai pleuré sur moimême, je me suis abîmé dans la mélancolie des jours mal employés. Ainsi j'allais comme autrefois, plein de trouble, le long de ces haies; seulement, au lieu du trouble poétique et charmant qui remplit d'harmonies et d'images gracieuses le matin de l'existence, je traînais avec moi cette morne inquiétude, cette lourde fatigue, que laisse après elle la passion désabusée.

Je mis pied à terre à la petite porte du parc, et j'entrai. Aussitôt je me sentis enveloppé d'ombre et de silence. Il me sembla que je retrouvais un Éden depuis longtemps perdu et regretté : dans ce court enivrement, j'oubliai les douleurs de l'exil.

Après avoir erré çà et là, j'allai m'asseoir sur un banc de pierre à demi caché sous un massif d'ébéniers et de lilas qui secouaient à l'entour leurs grap* pes embaumées. J'étais plongé depuis près d'une heure dans mes souvenirs, lorsque j'entendis le frôlement d'une robe et le bruit d'un pied léger sur le sable fin de l'allée. Je levai la tête, et vis à quelques

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