‹ Romans et nouvelles (volume 2)Chapitre 114 sur 146 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

nue, cette hospitalité qui avait du moins le mérite d'être franche, cordiale et sincère.

— Que voulez- vous dire ? — demanda sir George avec fî'^rté.

— Je veux dire, Monsieur, — s'écria Christophe d'une voix tonnante, — que vous avez honteusement trahi notre confiance. Je veux dire que nous avions un trésor auquel nous tenions plus qu'à notre propre vie, et que vous avez cherché lâchement à nous le ravir. Je veux dire que vous avez indignement abusé de votre jeunesse et de notre sécurité pour séduire un cœur sans défense. Je veux dire enfin qu'en échange de l'accueil que vous receviez vous avez apporté à ce foyer le trouble, la honte et le désespoir.

— C'est l'action d'un traître et d'un félon, — ajouta Jean, — nous sommes trois ici pour en tirer vengeance. »

Immobile dans son coin, Joseph ne soufflait mot. '1 s'était retiré sous le manteau de la cheminée pour . aisser éclater la mine dont il avait allumé la mèche.

« Je vous comprends. Messieurs, — dit enfin sir George avec dignité. — C'est vrai, — ajouta-t-lL d'une voix ferme en s'adressant aux trois frères, — j'aime votre nièce. Si c'est une lâcheté et une félonie que de n'avoir pu contempler, sans en être épris, tant de grâce et de charme, tant d'innocence et de beauté, vous ne vous trompez pas, je suis un félon et un traître; mais j'en atteste le ciel, et vous en pouvez croire un homme qui ne sait point mentir, je n'ai jamais touché qu'avec vénération à ce jeune cœur, que vous m'accusez d'avoir voulu troubler et surprendre. Vis-à-vis de cette noble enfant^ mon attitude a tou-

jours été celle d'un frère grave et respectueux. Si je l'aime, jamais mes lèvres n'ont trahi devant elle le secret de mon âme.

— Si vous l'aimez, c'est tant pis pour vous, — répliqua brutalement Christophe, qui, bien que rassuré d'ailleurs, pensa que sir George voulait en arriver à une demande en mariage. — Tenez, Monsieur, — ajouta-t-il d'un ton radouci, — je vais vous parler franchement. Notre nièce, voyez-vous, c'est notre vie; nous séparer d'elle, autant vaudrait nous arracher à tous les trois les entrailles. Vous êtes jeune, le monde est grand, les femmes ne sont pas rares; vous en trouverez vingt pour une, et n'aurez que l'embarras du choix. Nous nous faisons vieux, nous autres; cette enfantest toute notrejoie. Nous l'aimons au delà de tout ce que je pourrais exprimer. Interrogez Jean et Joseph : tous deux vous répondront, comme moi, que tant que l'un de nous vivra, Jeanne ne se mariera pas.

— Mais qui vous dit?... — s'écria sir George.

— Tout ce que vous pourriez ajouter serait inutile,

— dit Jean l'interrompant. — Nous avons décidé que Jeanne ne se marierait jamais ; et vous comprenez bien. Monsieur, — ajouta-t-il en appuyant sur chaque mot, — que, si nous devions nous départir d'une pareille résolution, ce ne serait point en faveur de l'Angleterre.

^Nous ne voulons pas, — ajouta Christophe, — que les os de notre frère se lèvent pour nous maudire.

— Ni que les os de notre empereur, — reprit JeajQ,

— se dressent pour nous accuser d'avoir mêlé le sang français au sang d'Hudson Lowe.

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— Sir George, — dit à son tour Joseph avec douceur, — que votre cœur essaye de nous comprendre. Jeanne est notre enfant adorée ; elle est l'air que nous respirons et le soleil qui nous réchauffe. Songez que nous étions perdus, et que notre famille menaçait de s'éteindre dans la honte et dans la débauche, quand Dieu, pour nous retirer de l'abîme, nous envoya cet ange sauveur ! Quelque digne que vous puissiez être de posséder un semblable trésor, jamais nous ne consentirons...

— Encore une fois. Messieurs, — s'écria sir George avec un léger mouvement d'impatience, — à quoi bon tous ces discours ? Je ne suis pas ici pour vous demander la main de miss Jeanne ; je sais mieux que personne à quel titre tant de bonheur m'est interdit et quelle serait ma folie d'y prétendre. Dieu m'est témoin, — ajouta-t-il avec tristesse, — que je ne me suis pas un seul instant bercé d'un si doux espoir. Voilà quelques heures à peine, j'ignorais encore le secret de mon cœur. J'ai compris, en le découvrant, qu'il ne m'était plus permis désormais d'habiter parmi vous sans forfaire à l'honneur, et je suis venu, sans hésiter, prendre congé de vous, mes hôtes. »

A ces paroles, Christophe et Jean restèrent presque aussi stupéfaits qu'ils l'avaient été en recevant les révélations de Joseph. Joseph, de son côté, se sentit délivré d'un grand poids et se mit à respirer plus à l'aise. Tous trois furent touchés de la loyauté de sir George ; mais ils se hâtèrent de le prendre au mot, peu curieux qu'ils étaient de garder plus longtemps un tel hôte, et pensant avec raison que le plus

honnête loup du monde ne saurait être à sa place dans une bergerie. D'ailleurs, tout en reconnaissant que sir George venait de se conduire comme un galant homme, ils n'en étaient pas moins portés contre lui par un vif sentiment de rancune et de jalousie.

« Puisqu'il en est ainsi, Monsieur, — dit assez sèchement Christophe, — je retire les paroles un peu dures que je vous ai adressées dans un mouvement de colère que je croyais légitime alors. Si je savais quelque autre réparation qui pût vous être plus agréable, je n'hésiterais pas à vous l'offrir.

— Je n'ai pas besoin de réparation. Monsieur, — répondit sir George avec noblesse ; — les paroles que vous adressiez à un lâche ne sont point arrivées jusqu'à moi.

— Nous reconnaissons sir George pour un galant homme, — dit Joseph.

— Sans doute, sans doute, — ajouta Jean, — et puisque sir George tient absolument à coucher ce soir à Saint-Brieuc, je vais donner des ordres pour qu'on lui selle un cheval ; Yvon l'accompagnera.

— Gomme il s'agit de votre repos plus encore que du nôtre, — dit Christophe, — je pense, Monsieur, que nous aurions mauvaise grâce à vouloir vous garder plus longtemps. Votre probité nous est un sûr garant que vous ne chercherez pas à revoir notre nièce.

— Je vous en donne ma parole, » réponait sir George avec une expression d'héroïque résignation.

Deux chevaux sellés et bridés piafTaient déjà dans la cour du château.

Près de s'éloigner, sir George promena autour de

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