CHAPITRE Mil. 2G
me fend le cœur de la voir ainsi ! Je crois que nous ferions bien de rappeler cet enragé de sir George. Je ne l'aime pas, mille canons ! mais vois-tu, Christophe, que ce soit lui ou un autre, il faudra bien, tôt ou tard, en passer par là.
— Je ne conçois pas — répondit Christophe — cette manie qu'ont les petites filles de vouloir se marier!
— Que diable veux-tu, mon pauvre Christophe ! — répliqua Jean en soupirant; — il paraît que c'est partout comme ça. ,
— Il faut voir, il ^wit attendre, — dit Christophe; — d'ailleurs sir George est parti.
— Qui le sait ? — dit Jean.
— Je suis sûr qu'il est parti, — affirma Christophe qui n'en savait rien.
— Puisqu'il est parti, — ajouta Jean avec une secrète satisfaction, — nous n'avons rien à nous reprocher. ))
Un incident imprévu changea tout à coup la face des choses.
Durant les nuits qu'il avait passées près d'elle, Joseph avait remarqué que Jeanne portait souvent à ses lèvres une relique suspendue à son col ; le pieux garçon s'était félicité de voir qu'au milieu de ses chagrins sa nièce eût recours aux saints du paradis.
«Tels sont, — se disait-il, — les fruits d'une éducation religieuse ! Quand tout nous abondonne icihas, les anges et les saints descendent du ciel pour essuyer nos larmes. »
Cependaot une nuit que Joseph veillait seul dans
la chambre de la jeune fille, il trouva par hasard la lettre de sir George que Jeanne, sous le coup de l'émotion qu'elle en avait reçue, avait négligé de serrer. Joseph lut cette lettre à la lueur voilée de la lampe ; les dernières lignes le troublèrent. Il se leva, courut au lit de Jeanne ; l'enfant reposait, calme, presque sereine. Joseph, en se penchant doucement, aperçut autour de son col la chaîne de cheveux qui retenait la relique de George. A cette vue, ses jambes se dérobant sous lui, il fut obligé de s'asseoir sur le bord de la couche. Enfin, d'une main tremblante, il détacha la chaîne, s'approcha de la lampe : le jour levant le surprit à la même place, pâle, immobile, les yeux fixés sur la chaîne et sur la relique.
Ce fut le froid du matin qui le tira de la profonde stupeur dans laquelle il était plongé. Il porta ses mains à son visage pour s'assurer qu'il veillait, et que ce n'était pas un rêve.
« 0 mon Dieu ! — s'écria-t-il enfin en tombant à genoux, — vos desseins sont impénétrables. Vous nous frappez d'une main et vous nous relevez de l'autre. Vos bontés sont plus grandes que vos colères ne sont terribles. Soyez béni. Seigneur, etfaites que ce jeune homme n'ait pas encore quitté nos rivages ! »
A ces mots, il se précipita hors de la chambre, fit seller un cheval, et, sans prévenir ses deux frères, s'éloigna au galop en se dirigeant vers Saint-Brieuc.
« Faites, mon Dieu, qu'il ne soit point parti ! » répétait-il en pressant les flancs de sa monture.
Aux approches de la ville, il s'arrêta pour parlera des ouvriers du port qui se rendaient à leurs travaux.