CHAPITRE VIII
le cours de ses pensées, — vous dites que cette relique a reposé de tout temps sur voire poitrine ! Vous ignorez, dites-vous, quelle main l'a suspendue à votre cou ! Mais alors. Monsieur, — ajouta-t-il avec quelque hésitation et comme en faisant un effort sur luimême..., — vous n'avez jamais connu votre famille ?
— Vous auriez dû. Monsieur, — répondit froidement sir George, — le deviner à mon silence et à raa tristesse toutes les fois qu'au Goat-d'Or vous m'avez fait l'honneur de m'interroger sur ce sujet. Vous auriez dû surtout le comprendre à ma prompte résignation, lorsqu'il s'est dgi pour moi de quitter les lieux où je laissais mon âme tout entière.
— Parlez, Monsieur, parlez! —s'écria Joseph; — c'est un ami qui vous en supplie : interrogez votre mémoire, consultez bien vos souvenirs, racontez ce que vous savez de votre vie.
-r En vérité, Monsieur, — répliqua sir George surpris autant qu'ému, — je ne sais si je dois...
— Si vous devez ! — s'écria Joseph éperdu ; si vous devez î — répéta-t-il à plusieurs reprises. — . Cette chaîne a été tressée avec les cheveux de ma mère; cette relique, c'est moi qui l'attachai, le jour de sa mort, au cou de mon plus jeune frère ! C'est bien elle : voici la date que j'y gravai moi-même avec la pointe d'un couteau. »
A ces mots, George pâlit, et tous deux restèrent quelques instants à se regarder en silence.
« 0 mon Dieu I — murmura George se parlant à lui-même de l'air d'un homme qui cherche à se ressouvenir, — que de fois ne m'a-t-il pas semblé, sous le toit de mes hôtes, entendre comme un écho
lointain de mes jeunes années ! Que de fois n'ai-je pas cru reconnaître ces grèves solitaires ! Que de fois ne me suis-je pas surpris à chercher la trace de mes pieds d'enfant sur le sable de 'Ces rivages ! )>
Puis il reprit après quelques minutes de recueillement :
(( Je ne sais rien de mon enfance. Il me semble que la mer fut mon premier berceau. Tout ce qu'ont pu m'apprendre ceux qui m'ont élevé, c'est qu'en février d8i7je fus recueilli sur la cime d'une vague, cramponné aux flancs d'une barque, par un brick hollandais, qui alla se perdre lui-même en vue des côtes d'Angleterre.
— Attendez, attendez ! — s'écria Joseph l'interrompant. — En février, dites-vous, en février 1817 ! En effet, voici bien la date, — ajouta-t-il en examinant les chiffres qu'il avait gravés lui-même sur le revers de la relique, et que le temps n'avait qu'à demi effacés.
— Sauvé et recueilli pour la deuxième fois, — reprit George, — je fus adopté par un vieux et bon midshipman, qui me fit élever avec son fils Albert. II mourut; j'étais bien jeune encore. J'ai vu, depuis, tant de contrées diverses, que tous ces souvenirs sont très-confus dans ma mémoire ; j'ai parlé tant de langues différentes, que je ne me rappelle plus quelle est celle que je balbutiai la première. Cependant, je n'ai jamais parlé la vôtre sans que tout mon cœur ait vibré au son de ma propre voix ; j'ai toujours pensé que c'était celle de ma mère.
— Ainsi, — dit Joseph en le couvant des yeux, — lorsqu'on vous a sauvé vous n'étiez qu'un enfant?