CHAPITRE m
porta son offrande à la mémoire du guerrier breton. Il y eut plus d'une j'évélation glorieuse, et le comte de Beaumeillant fut vengé en ce jour de l'oubli qui avait rongé comme une rouille la dernière moitié de son existence. A la fois surpris et charmé, Richard écoutait, honteux en même temps d'avoir jusqu'à présent ignoré cette gloire; lui cependant, dont la tête, l'esprit et le cœur n'étaient remplis que d'une seule image el d'une pensée unique, il ne tarda pas à remarquer que le nom de sa mère était, pour ainsi dire, exilé de la conversation, et qu'on semblait même éviter toute allusion à son souvenir. Nous l'avons dit, ce jeune homme ne savait rien du monde ; il ignorait de quelle réprobation la société frappe certaines fautes, combien elle est impitoyable à tout ce qui vit en dehors de ses lois. Il n'avait jamais vu dans sa mère qu'une tendre victime, digne de la pitié de tous, el ne supposait pas, d'ailleurs, que le monde fût dans le secret de ses égarements. Il essaya donc plus d'une fois de mêler à l'entretien le nom de madame de Beaumeillant; mais, chaque fois qu'il le tenta, ce nom n'éveilla pas d'écho et tomba silencieusement sans être relevé par personne. Richard se sentit pris d'un sourd malaise, d'une vague inquiétude qu'il subit d'abord sans chercher à s'en rendre compte ; seulement, plus il entendait exalter son père, plus il éprouvait le besoin de venger sa mère de l'indifférence qui pesait sur elle. Il y avait en lui deux orgueils, l'un qui triomphait, l'autre qui souffrait, d'autant plus vulnérable, celui-ci, qu'il réunissait toutes les susceptibilités de l'amour et de la tendresse.
Il arriva que M. de Kervégan, qui, voyant Richard vêtu de noir des pieds à la tête, avait pensé que ce jeune homme portait le deuil de son père, l'interrogea sur la perte qu'il croyait récente; car les amis du comte de Beaumeillant avaient longtemps igaoré sa mort, et M. de Kervégan venait d'en recevoir la première nouvelle.
« Mon père est mort depuis cinq ans, — répondit Richard ; — le deuil que je porte, — ajouta-t-il avec un fier sentiment de douleur, — je le porterai durant ma vie entière : c'est le deuil de ma mère, comtesse de Beaumeillant. »
Il tomba sur ces mots un silence de glace.
« Monsieur, — dit enfin la marquise s'adressant à Richard, — Dieu devait à votre noble père la consolation départir d'ici-bas sans avoir vu le roi, notre maître, reprendre le chemin de l'exil. Nous le pleurons ; ce n'est pas à nous de le plaindre. »
A ces mots, le jeune gentilhomme se leva froidement. Il venait de comprendre que la comtesse de Beaumeillant était jugée et condamnée ; il avait appris en même temps et du même coup la gloire et la honte de sa famille.
Richard retrouva partout l'accueil qu'il avait reçu à l'hôtel de Penhoëdic. Partout il vit les bienveillances les plus flatteuses, les sympathies les plus honorables accourir et s'empresser autour de son nom; il vit partout rayonner la mémoire du comte, tandis que celle de la comtesse restait ensevelie dans la nuit et dans le silence. Loin d'en être atteint, son amour s'en accrut. Mieux il comprit que le souvenir de sa mère était frappé d'interdit, plus il la plaça iiaut dans