CHAPITRE ni
contrer? Ses idées de vengeance n'avaient rien d'arrêté ni de fixe; mais il le haïssait dans l'âme, et, pour se trouver une fois seult^ment face -à face avec lui, Richard eût volontiers donné sa vie entière. Où le prendre? où le chercher? En arrivant à Paris, Richard s'était imaginé qu'il le reconnaîtrait entre tous, cet homme qu'il ne connaissait pas : il lui semblait que des indices certains devaient tout d'abord le lui signaler dans la foule. Partout, à chaque inslant, il s'était attendu à le voir paraître. 11 s'en était fié à ses instincts; il avait compté sur une voix infciillible qui tout d'un coup lui crierait : « Le voici ! voici le bourreau de ta mère! » Enfin, ô candeur du jeune âge 1 il s'était dit que le mépris général le lui indiquerait à coup sûr; qu'il entendrait parler sans doute d'un homme perdu de mœurs et de réputation, se faisant un jeu de l'honneur des familles, et que cet homme sans cœur et sans âme serait précisément celui qu'appelait sa colère.
Aucune de ces prévisions ne se réalisa. Parmi toutes les physionomies effacées dont se composent les réunions du monde, Richard n'en trouva pas une seule qui répondît au type qu'il s'était forgé. Le mépris général lui indiqua des parjures et des faussaires, des traîtres et des apostats, mais non pas en amour, terrain neutre sur lequel les hommes peu* vent tout oser sans encourir la réprobation qui frappe impitoyablement leurs victimes. Richard chercha donc vainement sa proie.
Las d'errer comme une âme en peine dans un monde où tout le froissait, il se préparait soit à voyager, soit à retourner dans son château de Bre-
tagne, lorsqu'un incident qui devait se présenter tôt ou tard changea subitement le cours de sa destinée.
Un soir qu'il se trouvait dans un salon du faubourg Saint-Germain, en passant près d'un groupe de jeunes gens qui neie savaient pas si près, il entendit outrager sa mère. Le lendemain, une rencontre eut lieu au bois de Boulogne. Richard reçut un coup d'épée dans la poitrine.
Gomme les témoins s'empressaient autour de lui, une calèche découverte s'arrêta à l'entrée de l'allée où venait de se vider l'affaire; c'était la voiture d'un gentilhomme que Richard avait vu çà et là dans le monde, et vers lequel il s'était senti naturellement attiré, malgré la différence de leurs âges.
Propriétaire, à Auteuil, d'un cottage qu'il habitait durant la belle saison, M. de la Tremblaye (c'était son nom) avait l'habitude de faire, chaque matin, un tour de bois, au pas de ses chevaux. Bien qu'il eût franchi depuis quelques années le seuil de la virilité, il était jeune encore. Élégant et sévère dans son maintien et dans son costume, laissant lire sur son front la dignité de son caractère, c'était un de cehommes qui vous imposent en vous regardant e» vous honorent en vous donnant la main.
11 mit pied à terre, s'approcha du blessé, et parut péniblement surpris de reconnaître M. de Beaumeillant, étendu sans vie sur le gazon de la contre-allée. Après l'avoir saigné sur place, le chirurgien qui avait assisté au combat ayant déclaré que ce jeune homme n'était en état de supporter ni le mouvement de la voiture ni la fatigue du retour à lavillo, M. de la Tremblaye s'empressa d'offrir sa maisoQ