‹ Romans et nouvelles (volume 2)Chapitre 139 sur 146 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Richard ne put se défendre d'un mouvement de haine et de colère. Après avoir déchiré la page et jeté les morceaux au vent, il s'échappa dans les bois, où son âme éclata en larmes, en sanglots, et, pour la première fois, en reproches sanglants et terribles. Cette fois enfin, dans l'égarement de son désespoir, le malheureux accusa sa mère, il la repoussa de son cœur, il l'accabla de son mépris; puis, honteux de ses emportements, il se jeta sur le gazon, qu'il arrosa de ses pleurs en priant l'ombre outragée de lui pardonner ses blasphèmes. Mais sa douleur venait d'être mortellement atteinte dans ses illusions les plus chères. Jusqu'à présent il avait cru que madame de Beaumeillant n'avait été que la victime de l'homme qui l'avait perdue; il commença dès lors à comprendre qu'elle avait été sa complice. Jusqu'à ce jour il n'avait vu en elle qu'une martyre ; dès lors il entrevit qu'elle avait épuisé les joies de la passion avant d'en subir les tortures, et que c'était à lui qu'était échu le vrai martyre.

C'en était fini des charmes du voyage. Cette terre où madame de Beaumeillant avait promené ses coupables amours devint odieuse à Richard ; son imagination lui offrait partout l'image de sa mère infidèle. Ses pas ne suivaient que des traces brûlantes ; dans le creux des vallées, sur la pente des monts, il voyait partout deux fantômes amoureux qui glissaient inclinés mollement l'un vers l'autre ; le bruit du vent et le murmure des flots mariaient dans leurs éternels eoncerts les noms d'Évariste et de Laurence; les merveilles des arts ne lui parlaient plus que de deux amants qui les avaientadmirées dans l'ivresse de leur

bonheur, dans la joie de leurs folles tendresses ; toute la nature lui dénonçait leurs caresses et leurs baisers. Ils avaient erré le long de ces rivages; ces flots les avaient bercés sur leur sein d'azur; ils avaient respiré le parfum de ces orangers ; à l'ombre de ces bois, ils avaient mêlé leurs soupirs. Lui, cependant, il allait seul, le cœur déchiré, le front couvert de honte, recueillant sur sa route les fruits de l'adultère, courbé sous la croix de l'expiation, et lavant de ses larmes les traces de sa mère.

Dans l'abîme de tristesse où il venait de retomber, Richard se souvint des soirées d'Auteuil. Résolu à s'ensevelir dans son château de Bretagne, il voulut consacrer d'abord quelques jours à M. de la Tremblaye. Le souvenir de ce gentilhomme lui était resté bien avant dans le cœur. Il repassa les monts, traversa la Savoie et ne s'arrêta qu'à Grenoble, où sa voiture rencontra celle de M. de laTremblaye,que ses affaires amenaient à la ville. En se reconnaissant l'un l'autre, tous deux mirent en même temps pied à terre et s'embrassèrent chaleureusement. M. de la Tremblaye retournait le jour même à sa terre. Il conseilla à son jeune ami de laisser sa chaise à Grenoble, et lui offrit dans sa calèche une place, que Richard accepta.

La Tremblaye est un vaste domaine situé à quelques lieues de Grenoble, entre Voreppe et Saint-Laurent-du-Pont. Le château, qui en est le centre et, pour ainsi dire, le point de ralliement, s'élève à mi-

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côte et domine la magnifique vallée de l'Isère. On y arrive par de gracieux détours, le long d'une pente insensible, à travers une forêt de trembles qui sont comme les armes parlantes de l'antique maison qu'ils ombragent. Pendant le trajet qu'ils firent en calèche découverte, par une tiède soirée d'automne, M. de la Tremblaye interrogea discrètement Richard, et s'affligea de le voir, au retour, plus triste, plus sombre et plus découragé qu'il ne l'était avant son départ. Richard évita de parler de lui ; l'Italie défraya la conversation.

Au détour du sentier qui mène de Voreppe à Saint- Laurent, ils aperçurent, le long des haies, une amazone qui semblait venir à leur rencontre, au galop d'un coursier rapide,

(( C'est ma sœur ! » s'écria M. de la Tremblaye, avec l'expression de l'orgueil et de la tendresse.

Au môme instant la calèche s'arrêta, la jeune fille sauta légèrement à bas de son cheval, et s'élança près de son frère, qu'elle entoura de ses bras caressants.

« C'est ma sœur! c'est ma chère Pauline ; » répéta M. de la Tremblaye, tandis qu'il couvrait de baisers le front et les cheveux de la belle enfant, qui ne paraissait pas se douter de la présence de Richard.

M. de la Tremblaye lui ayant présenté M. de Beaumeillant, elle le regarda d'un air curieux: puis, sans se préoccuper de lui davantage, elle continua d'entretenir tendrement son frère. Richard contemplait d'un air souriant et mélancolique le tableau de ces douces joies.

Bien qu'en réalité elle échappât à peine aux grâces

de l'enfance, mademoiselle de la Tremblaye n'était déjà plus un enfant. Grande, souple, élancée, la finesse et la délicatesse de ses traits donnaient à son visage Tair d'une fleur épanouie sur une tige longue et flexible. Elle avait la blanche et royale beauté du lis; on sentait, à la voir, qu'elle avait dû naître et grandir à l'ombre d'un château féodal. Au repos, elle était grave et fière. L'intelligence rayonnait sur son front et la bonté dans son sourire. Ses cheveux noirs, fins et luisants, se rabattaient sur ses tempes comme deux ailes de corbeau. Ses grands yeux bruns avaient le regard limpide, curieux, doux et sauvage de la biche errant dans les bois. Sous son costume d'amazone, on eût dit une jeune guerrière, une blanche héroïne des temps chevaleresques.

Richard, qui s'était attendu à ne trouver dans la sœur de M. delà Tremblaye qu'une petite pensionnaire, observait avec un sentiment d'admiration mêlée de surprise cette charmante créature, qui unissait, par un rare et précieux privilège, à la suavité de la beauté britannique la calme gravité de la beauté romaine.

A la tombée de la nuit, la calèche s^arrêta devant la grille du château. Après avoir installé son hôte dans un pavillon élégant, rempli délivres et de fleurs, et caché comme un nid sous un massif de feuillage:

« Monsieur, — lui dit M. de la Tremblaye, — • veuillez regarder cette maison comme la vôtre. Je compterai au nombre de mesjours heureux les jours que vous consentirez à perdre sous notre toit.

— Votre généreuse hospitalité m'est déjà connue, •— répondit Richard ; — mais j'ignorais que

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