‹ Romans et nouvelles (volume 2)Chapitre 2 sur 146 · KARL STEIN A FER>AND DE PEVEKEY · texte numérisé non relu

KARL STEIN A FER>AND DE PEVEKEY

Du calme, du sang-froid ! Tâchons de ne point mettre à tout ceci plus de solennité que la situation n'en comporte. Dis-toi bien d'abord qu'il ne t'arrive rien que de simple et de très-vulgaire : tous les hommes ont passé par là. Ton histoire court les rues ; tu l'as coudoyée vingt fois sans t'en douter. Ne te flatte donc pas d'avoir ouvert une nouvelle voie, ni d'explorer en ce moment des terres inconnues et des landes désertes. Sache, au contraire, que tu viens d'entrer dans un chemin battu, où tu ne saurais manquer de rencontrer bonne et nombreuse compagnie. Je conviens que la route est rude , et que tous ceux qui l'ont faite avant toi n'en ont

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emporté ni les ronces ni les épines ; mais il ne faut, ' pour en sortir, qu'un peu de courage et de volonté : nous en aurons, Fernand; tu me l'as promis, et j'y compte.

Tu es parti, c'est bien. En ces sortes d'exécutions, mieux vaut frapper de loin que de près ; la main est plus ferme, le trait plus assuré. On n'assiste point aux convulsions de la victime, on n'entend pas ses cris, on ne voit pas ses larmes, et l'on échappe ainsi au spectacle le plus déplorable que puisse offrir la passion aux abois. Ajoute que la victime elle-même en est plus calme et plus résignée ; car en ceci les femmes ressemblent fort aux enfants, qui tombent et se relèvent sans pleurer, s'il n'est personne autour d'eux pour les plaindre et les consoler.

Tu souffres et tu t'effrayes du coup qu'il te reste à porter : c'est ainsi que dans les jeunes âmes il survit longtemps à l'amour un sentiment d'honneur et de probité, impérieux autant que la passion. On aime avec sa conscience longtemps après qu'on a cessé d'aimer avec son cœur. Je suis convaincu, toutefois, qu'en retranchant de ses scrupules l'orgueil et la vanité qui s'y mêlent, on se sentirait plus tranquille. Quelle étrange présomption de croire que, parce qu'on quitte une femme, cette femme n'a plus qu'à se jeter par la fenêtre, à moins qu^elle ne préfère se laisser mourir de chagrin î Les femmes en rient entre elles. Je soupçonne, pour ma part, qu'il leur déplaît moins d'être quittées que nous ne nous plaisons à le croire. La preuve en est que, lorsque nous leur restons attachés, c'est elles qui nous abandonnent. Rassure-toi donc, et ne t'exagère pas avec trop de com-

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plaisance la gravité du mal que tu vîiS faire; sois humble, tu seras soulagé. Que se passe -t-il? Jusqu'à présent, rien que je sache. Que va-t-il S6; passer? Dieu seul peut le savoir. Quoi qu'il arrive, sois sûr que l'harmonie universelle n'en sera point troublée.

Ami, crois-moi, hâte-toi d'en finir avec cette vie qui n'a plus pour excuse l'entraînement, l'amour et le bonheur; arrache-toi de ce ténébreux abîme dans lequel tu viens d'enfouir les plus belles années de ta jeunesse. Aujourd'hui, il en est temps encore; demain peut-être, il serait trop tard. Je ne me donne ni pour un quaker ni pour un puritain; je ne fais profession ni de vertu ni de morale; je hais les pédants et les cuistres, les hypocrites et les cafards ; mais lorsqu'on s'est attardé trop longtemps dans ces liaisons que réprouve le monde, je sais à quel prix on en sort, heureux lorsqu'on peut en sortir ! On s'y abandonne aisément; il semble qu'on sera toujours maître de reprendre sa place au soleil dans cette société dont on a fait si bon marché d'abord, et à laquelle il faut tôt ou tard revenir. En effet, voilà qu'un beau jour on sent s'éveiller en soi le sentiment de l'ordre et du devoir, l'instinct de la famille, le besoin des affections permises; mais lorsque, tendant la main vers ces trésors follement dédaignés, nous voulons franchir la distance qui nous en sépare, bien souvent il arrive qu'épuisés par de vains efforts nous retombons dans le gouffre que nous avons creusé nous-mêmes, et qui finit par nous engloutir. Combien d'existences ainsi perdues, qui promettaient au début d'être honorables et fécondes ! Que d'infortunés, retenus au passé par un clou de fer, qui voient se fer-

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