‹ Romans et nouvelles (volume 2)Chapitre 37 sur 146 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

FERNAND DE PEVENEY A KARL STEIN

Que faire ? que devenir? Plus j'envisage ma posi^ lion, moins j'y vois d'issue. Qu'est-ce donc que le cœur de l'homme? Quel est ce sentiment égoïste et cruel qui m'arrache à ce que j'aime, me lie à ce que je hais et me perd pour se sauver lui-même ? Insensé et farouche honneur ! j'obéis à ta loi sans mérite : je te maudis en te servant et je t'abhorre en faisant tout pour toi.

Je t'écris hors de France. Quel voyage ! Deux misérables attachés à la même chaîne, condamnés à perpétuité l'un à l'autre ! On me dit que je suis en Suisse. Je ne sais; que m'importe ? J'ai quitté pour jamais la patrie du bonheur. Encore, si je pouvais exhaler librement ma fureur et mon désespoir ! La bête fauve mord en rugissant les barreaux de sa cage; mais moi, avec la mort dans l'àme, avec la rage dans le sang, je dois n'offrir aux regards inquiets qui m'observent qu'un visage heureux et souriant. Il faut que je respecte des susceptibilités toujours prêtes à s'effaroucher, et que je ménage un orgueil inflexible

qui ne veut rien devoir à ma pitié. Est-ce un rftve ? n'est-ce pas la folie ? C'est l'enfer et la damnation éternelle.

Oui, l'enfer, avec le souvenir du ciel ! Comme si ce n'était pas assez des tourments que j'endure, le sentiment des félicités perdues en redouble encore l'horreur et l'amertume. J'entends la voix connue des anges qui m'appellent ; de quelque côté que je me tourne, je vois au lointain horizon les ombrages de Mondeberre et deux blondes têtes qui, du haut des tourelles, semblent épier l'heure de mon retour. Je suis maudit. II ya des instants où je m'écrie que c'est impossible, que cet état ne saurait durer, qu'il est insensé de sacrifier ainsi sa vie tout entière : mais je retombe bientôt découragé, comme le malheureux qui, en faisant le tour de son cachot, s'est assuré qu'il doit renoncer à tout espoir d'évasion.

Peux-tu bien te faire une idée du perpétuel tête-àtête dans lequel nous traînons, Arabelle et moi, des jours qui sont autant de siècles? Comprends-tu à quel point s'est vengé cet homme ? J'ai la conviction qu'avant de partir il avait surpris ma lettre de rupture : déjà les bruits du monde avaient éveillé ses soupçons ; cette lettre n'a pas été brûlée ainsi que le pense Arabelle. Quoi qu'il en soit, M. de Rouèvres doit être content de son œuvre. Il nous aurait enchaînés l'un à l'autre dans l'ardeur partagée d'une passion mutuelle, que la vengeance n'en eût été ni moins sûre ni moins horrible. L'amour est libre et vit d'illusions : lui ôterle prisme de la liberté, c'est en faire la plus morne des réalités, le plus odieux des esclavages. C'est ce qu'a fait cet homme. Il nous a

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