‹ Romans et nouvelles (volume 2)Chapitre 40 sur 146 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

son implacable tendresse. Mais à tout ce qu'elle put dire je restai taciturne et sombre. Sa colère grondait sourdement; je me sentais moi-môme au bout de ma patience. Voyant qu'elle ne réussissait pas même à me distraire, Arabelle, poussée par l'envie, arriva, par je ne sais quels perfides détours, à se railler du jeune couple qu'elle n'avait fait qu'entrevoir. Je m'indignai de l'entendre outrager l'image des félicités que j'avais répudiées pour elle : il me sembla qu'elle insultait mademoiselle de Mondeberre. Mon sang bouillonnait dans mes veines; pourtant je retenais encore la tempête déchaînée dans mon sein. Que le dirai-je ? la tempête éclata, et ce fut entre ces deux amants une scène d'emportements et de violence, telle qu'on eût dit deux ennemis près de se déchirer l'un l'autre.

Et tandis que nous échangions à voix étouffée tout ce que la haine peut aiguiser et empoisonner de paroles; tandis qu'Arabelle se meurtrissait le front; tandis que moi, sombre et rugissant, je labourais et j'ensanglantais ma poitrine : sereine et recueillie, la nature se reposait des fatigues du jour; on n'entendait que le bruit lointain des cascades; la lune radieuse planait sur la cime des monts, et je voyais, à la clarté de ses rayons d'argent, Gustave et sa femme qui marchaient à pas lents, amoureusement inclinés l'un vers l'autre : la jeune épouse était suspendue au bras du jeune époux comme la vigne en fleur aux branches de l'ormeau; tous deux se regardaient en silence, et semblaient écouter le langage muet de leurs âmes.

8 0 FEUISAND.

Nous étions assis l'un près de l'autre surun tertre, au bord d'un abîme. Le jour tombait; le site était sauvage. De noirs sapins, entremêlés de hêtres prodifi;ieux, se dressaient au-dessus de nos têtes. Des quartiers de roc, qu'on eût dit entassés par la main des géants, étalaient çà et là leurs masses sans verdur(\ Autour de nous pas un être vivant, rien qui révélât la trace d'un pas humain : vraie Thébaïde qu'eût aimée Salvator. Nous y étions arrivés à travers mille dangers, de bois en bois et de roche en roche, poussés moins par la curiosité que par l'instinct des cœurs malheureux qui se plaisent aux tableaux de la i:ature désolée. Au-dessous de nos pieds, un torrent mugissait dans le gouffre. Nous nous taisions. Je pensais à ma vie brisée, au bonheur perdu, à l'obstacli' éternel ; et, tout en songeant, je plongeais un avide regard dans l'abîme qui me fascinait. Arabelle en était si près, qu'il eût suffi d'un coup de vent pour l'y précipiter. Dieu seul nous regardait; le gouffre était sans fond. J'eus peur; je me jetai sur elle, je la pris dans mes bras, je l'emportai comme une bête fauve; quand je l'eus déposée sur ie gazon, j'allai tomber à quelques pas, glacé d'horreur et d'épouvante.

Touchée de tant d'amour et de sollicitude. Arabelle baisâmes mains avec transport: je priai Dieu, qui lit dans les âmes, de m'absoudre et de me pardonner.

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