DEUXIÈME PARTIE
alarmer, lorsqu'un matin, comme nous étions enfoncés chacun dans un coin de la voiture, abîmés dansnosréflexions, je sentis une main sèche et brûlante s'appuyer brusquement sur la mienne. Je me réveillai en sursaut et me trouvai face à face avec Arabelle, qui me contemplait d'un air étrange. aFernand, me dit-elle d'une voix calme et pourtant terrible, encore un peu de patience ! nous n'avons plus longtemps à souffrir. — Que voulez-vous dire ? m'écriai-je. — Si vous me regardiez, vous me comprendriez, » ajouta-t-elle en repoussant ma main avec une énergie farouche. Je la regardai : ses yeux étaient caves, ses paupières mâchées et sanglantes; la pâleur de sa figure reluisait sous le feu de la fièvre qui l'embrasait sans la colorer. «Vous souffrez ? » m'écriaije. Ellene répondit que par un geste de dédain, croisa ses bras sur sa poitrine, et se tint muette dans son coin. Je ne pus, le reste du jour, lui arracher une parole ni même un regard. D'ailleurs, pas une larme, pas un sanglot, pas un soupir : inflexible comme le bronze! Cependant je sentais, j'entendais, pour ainsi dire, le travail de son âme qui minait sourdement son corps. J'observaisavecterreurles rapides progrès du mal. Un sinistre pressentiment me mordit au cœur. lime sembla que le ciel, pour me punir, allait exaucer les souhaits abominables que je lui avais parfois adressés. Je la pris dans mes bras. Elle n'essaya pas de se dégager, mais elle demeura insensible sous mes étreintes. « Arabelle, m'écriai-je encore, quelle fatale pensée vous absorbe ? Je vous aime et ne vis que pour vous. Mon amie, vous avez beaucoup souffert; mais ayez foi en des jours meilleurs.
Vous m'avez VU souvent injuste et cruel : je veux réparer à force de soins tous les maux que je vous ai causés. Cette tâche me sera douce : je ne vous demande que de me sourire et de ne point décourager ma tendresse. Laissez-moi croire que tout n'est pas désespéré et que je puis guérir les blessures que j'ai faites; ne m'interdisez pas la conquête de votre bonheur.» Jelui parlai longtemps sur le mêmeton, d'une voix émue et d'un cœur sincère. Il me fut impossible de vaincre l'obstination de son silence ; seulement, tandis que je parlais, ses lèvres étaient agitées par un mouvement convulsif, ses yeux brillaient d'un funeste éclat. Ne sachant qu'imaginer, je finis par attribuer cet état à l'exaltation de la fièvre, ce redoublement de fièvre à la fatigue du voyage. La nuit tombait. J'avais hâte d'arriver à Florence ; nous n'en étions plus qu'à quelques milles, lorsqu'en passant devant une locanda d'assez pauvre apparence, isolée sur le bord du chemin, Arabelle fît arrêter les chevaux et déclara qu'elle n'irait pas plus loin. Je lui objectai doucement qu'elle ne trouverait là qu'un mauvais gîte, qu'elle y reposerait mal, que sa santé réclamait des ménagements, qu'il était plus prudent et plus sage de pousser jusqu'à la ville; elle insista d'une voix impérieuse : je cédai. A peine entrée, elle refusa de rien prendre et se fit conduire dans une chambre où je la suivis. C'était une grande pièce meublée de plusieurs lits, qui, rangés à la file, lui donnaient l'air d'une salle d'hospice ; les murs, blanchis à la chaux, n'avaient d'autre ornement que des images de saints grossièrement enluminées; les araignées filaient leurs toiles entre les poutres noircies qui