‹ Romans et nouvelles (volume 2)Chapitre 69 sur 146 · PIN DE FERNAND · texte numérisé non relu

PIN DE FERNAND

Sur la côte de Bretagne, entre la ville de Saint- Brieuc et le village de Bignic, s'élève une espèce de manoir qu'on a de tout temps, dans le pays, décoré du nom de château, sans doute à cause de la tour crénelée qui écrase de sa sombre masse le reste de l'édifice. Le fait est qu'avant la révolution de 89 le Coat-d'Or était la demeure des seigneurs de l'endroit. Devenu propriété nationale, les hiboux s'en emparèrent ety firent tranquillement leurs petits, jusqu'en 1815, époque à laquelle la famille Legoff l'acheta et s'y vint installer. L'aspect en est lugubre, les abords en sont désolés. D'un côté l'Océan, de l'autre, à perte de vue, des champs d'ajoncs et de bruyères. Entre ces deux mers, qu'il domine comme un promontoire, le château s'élève triste et solitaire avec sa tour pareille à un phare.

Par un soir d'hiver de l'année 1836, les trois frères Legoff étaient réunis dans la chambre du rez-dechaussée qui leur servait habituellement de salon. C'était une vaste salle qui présentait un bizarre assemblage de luxe, d'élégance et de simplicité rustique. Ainsi, tandis qu'un riche tapis étalait sur le caris.

reau ses rosaces aux vives couleurs, le plafond étendait au-dessus ses poutres noircies par le temps et par la fumée. Les murs étaient blanchis à la chaux, mais chaque fenêtre avait de doubles rideaux de soie blanche et de damas rouge. Quelques chaises de paille grossière escortaient humblement un magnifique fauteuil velours et palissandre, tout surpris de se voir en si mauvaise compagnie. Une carabine, des sabres, des poignards, des haches d'abordage, des fusils de chasse emprisonnés dans leurs étuis de cuir, tapissaient le manteau de la cheminée; un piano d'ébène, incrusté de filets de cuivre, occupait le fond de cette chambre, dont les trois frères Legoif n'étaient pas le moindre ornement.

Le plus beau des trois était encore fort laid, en admettant toutefois que la figure douce, intelligente et résignée du frère Joseph pût passer pour laide. On se laissait prendre bien vite à son air souffrant et rêveur, on finis&ait par le trouver charmant. Dans sa longue redingote brune, boutonnée jusqu'au menton, avec ses cheveux blonds et plats séparés sur le milieu du front et tombant négligemment sur le col et sur les épaules, on eût dit un de ces cloarecs qui mêlaient parfois à leurs pieuses méditations les chastes inspirations de la muse.

Les deux autres, pour parler net, avaient tout l'air d'ours mal léchés.

Le frère Christophe portait, sous une houppelande de peau de chèvre, un costume de marin du temps de l'empire ; il avait les jambes courtes, le ventre gros, la barbe inculte, les sourcils épais, les cheveux noirs, la tête énorme. Il aurait pu tuer Joseph

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