‹ Romans et nouvelles (volume 2)Chapitre 74 sur 146 · CHAPITRE I. ICI · texte numérisé non relu

CHAPITRE I. ICI

m'aimez tant, qu'il ne m'est jamais arrivé, je le dis à ma honte, de pleurer ma mère, que je n'ai pas connue. Eh bien, je m'ennuie, Joseph : je suis ingrate, je le sais, je le sens; mais je m'ennuie, c'est plus fort que moi.

— Jeanne, Jeanne, que vous voilà changée ! — s'écria Joseph en soupirant. — Qu'est devenu le temps où l'étude remplissait tes jours? Qu'as-tu fait de ces jours heureux où la lecture d'un livre aimé suffisait aux besoins de ton cœur et de ton esprit?

— Maudits soient-ils, les livres aimés ! — s'écria la jeune fille avec un mouvement de colère ; — pourquoi les as-tu laissés pénétrer sous ce toit? Ce sont eux qui m'ont appris que le monde ne finit pas à notre horizon, que le soleil n'a pas été créé seulement pour illuminer Bignic, et qu'enfin il est encore quelque chose par delà cette mer et par delà ces champs qui nous cerclent de toute part.

— Enfant, tais-toi! — dit Joseph ; — garde -toi d'alarmer la tendresse de Christophe et de Jean; ménage ces deux excellents cœurs : qu'il te suffise d'avoir troublé le mien.

— Christophe et Jean ne me comprendraient pas, je ne me comprends pas moi-même. Si je trouble ton cœur, c'est que ton cœur est le seul que je puisse interroger. Dans le tumulte d'idées et de sentiments qui m'assiègent, à qui ra'adresserai-je, si ce n'est à toi, mon guide, mon conseil, mon maître en toutes choses, qui m'as faite ce que je suis ! J'ai pensé que toi, qui sais tout, tu pourrais m'expliquer l'état de mon âme. Pourquoi suis-je ainsi, Joseph? Tiens, par exemple, je me lève chaciiii; maim remplie d'ar-

deur et d*espérance : ce que j'espère, je l'ignore ; mais je sens la vie qui m'inonde ; il me semble que le jour qui commence doit me révéler je ne sais quoi d'inconnu que j'attends. Les heures passent dans cette attente ; et j'arrive au soir, triste, découragée^ irritée de voir que le jour qui vient de s'écouler ne m'a rien apporté de nouveau, et qu'il s'est écoulé tout pareil au jour de la veille. Je ne manque de rien ; vous ne me laissez pas même le temps de désirer. Ma volonté fait votre loi. Fut-il jamais enfant plus gâté que moi sous le ciel? Je me demande parfois si vous n'avez pas entre les mains la baguette enchantée de cette fée dont tu me contais l'histoire quand j'étais au berceau. D'où viennent donc, Joseph, dis-moi, d'où peuvent venir cette vague attente d'un bien que je ne connais pas, cette aspiration sans but, ce mystérieux espoir, toujours déçu et toujours renaissant ? »

A ces mots, la jeune fille attacha sur Joseph un regard inquiet et curieux ; Joseph ne répondit pas. Il demeura silencieux, les pieds sur les chenets et les yeux fixés sur la braise.

Christophe et Jean rentrèrent bientôt dans la salle.

Jean portait gravement un plateau chargé d'uQ verre de cristal et d'un flacon de vin d'Espagne. Christophe tenait au bout de ses doigts deux pantou« fles de velours noir doublées de duvet de cygne.

Joseph prit le plateau des mains de son frère , et, tandis que Jeanne buvait lentement et à petits coupsla liqueur parfumée, Christophe et Jean, à genoux devant elle, délaçaient ses brodequins et l'aidaie it à glisser ses pieds fins et cambrés dans le duvet blanc

Page 1