‹ Romans et nouvelles (volume 2)Chapitre 79 sur 146 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

savait lire, écrire, calculer, mais encore il savait un peu de latin, cultivait les lettres et s'occupait de théologie. Il chantait au lutrin, et le bruit courait à Bignic qu'il n'était pas étranger aux belles choses que M. le curé débitait le dimanche au prône Le secret désir de sa mère était qu'il entrât dans les ordres : elle en toucha môme quelques mots à son mari ; mais le père Legoff, qui, quoique Breton, avait eu de tout temps quelques tendances voltairiennes, ayant nettement déclaré qu'il ne voulait pas de calotin dans sa famille, la bonne femme dut renoncer à la plus chère de ses ambitions.

Cependant le corsaire rentrait souvent au port, et n'y rentrait jamais que chargé de dépouilles opimes. Il arriva qu'en iSl^i le père Legoff eut une étrange distraction.

Pour fêter une des captures les plus importantes qu'il eût faites jusqu'à ce jour, maître forban avait réuni à sa table les meilleurs marins de son bord. Ce fut un festin formidable. L'amphitryon y donna luimême l'exemple de la sobriété ; il but comme une éponge, et s'enivra si bien, que neuf mois plus tard la bonne dame Legoff, un peu confuse, accoucha d'un cinquième fils, qui fut baptisé sous le nom d'Hubert. La pauvre femme ne se releva pas de ce demie effort. Après avoir traîné quelque temps une vi lang lissante, elle rendit l'âme entre les bras de Jo seph, qui se trouvait seul au logis pour l'assister à sa dernière heure. En l'absence de son père et de ses frères, Joseph garda la maison et surveilla l'enfance du nouveau venu avec toute sorte de soins et de tendresse.

Enfin, en 1815, le père Legoff et ses deux fils, Christophe et Jérôme, se décidèrent à jouir paisiblement du fruit de leurs conquêtes. Ils réalisèrent leur fortune, achetèrent le Coat-d'Or, vieux château perché sur la côte, à un quart de lieue de Bignic, et s'y retirèrent avec Joseph, le petit Hubert et cinquante mille livres de rente. Depuis la déroute de Russie, on n'avait pas eu de nouvelles de Jean, l'aîné de la famille; on avait tout lieu de croire qu'il avait succombé dans ce grand désastre. Les Legoff se consolaient envoyant le dernier-né pousser à vue d'oeil ; mais il y avait à peine deux ans que ces braves gens étaientinstallésdans leur bonheur lorsqu'un coup terrible les frappa. Le vieux pirate se plaisait à faire de petites excursions en mer avec son plus jeune fils. Un jour que leur chaloupe avait gagné le large, un ouragan furieux s'éleva, et dès lors on n'entendit parler ni du père ni de l'enfant : tous deux furent engloutis par les flots.

On peut juger du désespoir des trois frères ; rien ne saurait peindre la désolation de Joseph, qui, ayant élevé lui-môme son jeune frère, le regardait comme son enfant.

Le ciel leur réservait une indemnité.

A quelque temps de là, un soir qu'assis tous trois devant la porte de leur habitation ils s'entretenaient tristement de la perte récente, un pauvre diable s'approcha d'eux, mal vêtu, presque nu-pieds, appuyé sur un bâton d'épine. Une barbe épaisse cachait à moitié son visage ; quoique jeune encore, il semblait courbé sous le fardeau des ans. Les trois frères le prirent d'abord pour un mendiant, et Joseph

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