CHAPITRE II
compagnons, tous trois ; ayant les mêmes goûts, les mêmes sympathies, les mêmes opinions politiques. Cependant, élevés dans le travail, taillés pour la lutte, habitués de bonne heure aux périls d'une existence aventureuse, jeunes tous trois et pleins de vigueur, ils durent en arriver bientôt à se ressentir du malaise qu'engendrent nécessairement chez les organisations de cette trempe le repos et l'oisiveté. C'étaient de braves et honnêtes natures, mais rudes et grossières, incapables de suppléer l'activité du corps parcelle de l'intelligence. Les jours étaient longs, et longues les soirées. Leur curiosité une fois satisfaite, ils ne surent trop que devenir ni qu'imaginer pour abréger la durée des heures.
Bignic est un misérable village, qui ne leur offrait aucune ressource ; Saint-Brieuc ne les attirait pas. N'étant gens ni d'imagination ni de fantaisie, ils se trouvaient tout aussi embarrassés de l'emploi de leurs richesses qu'ils l'étaient de l'emploi de leur temps. Ils avaient gardé la modestie de leurs goûts, la simplicité de leur ancienne condition. Leurs repasn'étaient guère plus somptueux que par le passé ; le linge et l'argenterie étaient complètement inconnus sur leur table. L'élégance de leurs vêtements répondait au luxe de leur service: ils usaient moins d'habits que de vestes, plus de sabots que de souliers.
Quant au château, c'était un abominable bouge. Abandonné durant plus de vingt ans, les murs en étaient humides, les plafonds effondrés, les lambris rongés par les rats. Toutes les cheminées fumaient; pas une croisée, pas une porte qui fermât. LesLegofl', en s'y venant installer, s'étaient bien gardés de rien
f76 VAILLANCE.
cbangerà un si charmant intérieur ; c'est à peine s'ils avaient osé remplacer par du papier huilé les carreaux qui manquaient à toutes les fenêtres. Quelques meubles de première nécessité grelottaient çà et là dans de vastes salles froides et sans parquet. Joseph, qui avait des instincts distingués, et à un haut degré e sentiment de l'ordre et de l'harmonie qui manquait essentiellement à ses frères, s'était efforcé de mettre la maison sur un pied plus convenable ; mais on l'avait prié brutalement de garder pour lui ses avis, ce qu'il avait fait sans murmurer, avec sa résignation habituelle. Ce n'était pas que ces braves gens fussent avares, bien loin de là; seulement, nés dans la pauvreté, ils manquaient complètement d'un «ens qu'on pourrait appeler le sens de la fortune.
Ce qu'il y avait de plus triste dans l'arrangement "de leur vie, c'est que, pour se venger du temps où ils n'avaient pas d'autres serviteurs que chacun ses deux bras, ils s'étaient avisés de prendre une demidouzaine de domestiques, qui n'avaient en réalité d'autre occupation que de voler leurs maîtres. C'était le seul tribut qu'ils payassent à cet orgueil de parvenus, à cette vanité de paraître qui atteint toujours sur quelque point les meilleurs esprits. C'était aussi le seul moyen qu'ils eussent de se convaincre «ux-mêmes du changement de leur condition; car, à vrai dire, ils n'en avaient pas d'autres révélations que le bruit que faisait cette valetaille et le pillage qu'elle exerçait dans la maison.
L'oisiveté les jeta dans l'ennui; l'ennui les poussa naturellement danslavoie des distractions vulgaires. Ils se mirent à boire, à fumer, à jouer aux cartes;