‹ Romans et nouvelles (volume 2)Chapitre 84 sur 146 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

sîes, suaves parfums qu'il ne confiait qu'aux brises marines. Il jouait du violoncelle avec âme, et peignait avec goût les fleurs qu'il cultivait lui-même. L'amour divin suffisait aux besoins de son cœur; c'était au ciel que remontaient les trésors de tendresse qu'il en avait reçus. Jamais aucun désir n'avait altéré la sérénité de ses pensées; jamais aucune image décevante n'avait troublé la limpidité de son regard ; tous ses rêves s'envolaient vers Dieu. Il ne manquait jamais d'aller, le dimanche, entendre la messe et les vêpres à Bignic. On l'adorait au village et aux alentours, au rebours de ses frères qu'on n'aimait pas, à cause de leur fortune qu'on enviait, et dont l'origine, au dire de quelques-uns, faisait plus d'honneur à leur courage qu'à leur probité. Joseph lui-môme n'était pas là-dessus sans quelques remords. Il avait poussé les scrupules jusqu'à consulter le curé de Bignic pour savoir s'il pouvait, sans démériter de Dieu, accepter la part de butin qui lui revenait dans la succession de son père, ajoutant qu'il y renoncerait et vivrait de son travail avec joie plutôt que de s'exposera offenser son divin Maître : ce qu'il aurait fait à coup sûr, si le vieux pasteur ne l'en eût détourné, l'exhortant toutefois à sanctifier son héritage par de bonnes œuvres, et à rendre aux pauvres ce que son père avait pris aux riches. Pour en agir ainsi, Joseph n'avait pas attendu l'exhortation du bon pasteur ; les malheureux le bénissaient. Sur l'emplacement de la cabane où il était né, il avait fait élever une chapelle et y avait fondé à perpétuité douze messes par an pour le repos de l'âme de son père. Il avait aussi fondé à Bignic une école primaire et un

i hospice de dix lits pour les marins infirmes et les pauvres pêcheurs.

On pense bien qu'une si pieuse vie lui attirait au logis des sarcasmes sans fin, surtout de la part de Jean, qui, en sa qualité d'ex-caporal de la grande armée, faisait profession de rke croire ni à Dieu ni au diable. A la longue, ces tendances irréligieuses ayant gagné Christophe et Jérôme, Joseph se vit en butte à toutes les plaisanteries de bord et de corps de garde que les trois frères purent imaginer.

Par exemple, ils n'avaient pas de plus grand bonheur que de lui faire manquer l'heure de la messe, ou bien de chanter devant lui des chansons qui n'étaient pas précisément des cantiques, ou bien encore de l'amener, par quelque ruse plus ou moins ingénieuse, à manger de la viande un vendredi. Ils se vengeaient ainsi de sa supériorité, qu'ils subissaient sans se l'avouer, tout en refusant de la reconnaître. Ils l'aimaientau fond, et n'auraient pas souflcrl qu'on touchât à un cheveu de sa tête ; seulement ils lui en voulaient, à leur insu, de ne pas s'ennuyer comme eux.

Rien ne les irritait surtout comme de le surprendre un livre à la main. Jean le traitait alors de cafard, les deux autres de pédant et de cuislre. Un jour, ils avaient profité de son absence pour s'introduire dans sa chambre, avec l'intention de jeter au feu tous ses livres ; mais, en reconnaissant, suspendus comme des reliques au-dessus du chevet de Joseph, la câline de flanelle et le mantclet d'indienne que portait autrefois leur mère, ces barbares, saisis d'un religieux respect, s'étaient retirés confus, sans avoir

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osé mettre leur projet à exécution. Joseph supportait avec une patience angélique toutes les avanies qu'il plaisait à ses frères de lui infliger. Son plus grand chagrin était de ne plus pouvoir attirer au château le vieux curé deBignic, qu'ilaimait et qu'il vénérait. Il avait dû renoncer au bonheur de le recevoir, sous peine de l'exposer aux spirituelles railleries que le terrible caporal ne lui aurait pas épargnées.

Cependant le désordre allaitcroissant. Jean, Christophe et Jérôme en étaient arrivés à perdre toute réserve et toute retenue. Le Goat-d'Or ressemblait exactement à un cabaret un jour de foire ; il n'y manquait qu'un bouchon à la porte. On y tenait table ouverte et on s'y grisait du matin au soir, quelquefois même du soir au matin. La meilleure partie des revenus de la maison s'écoulait en vins et en liqueurs de toute sorte; en môme temps on y jouait gros jeu, si bien que ce saint lieu faisait le double office d'auberge et de tripot. Les domestiques imitaient leurs maîtres, la cuisine avait ses saturnales aussi bien et mieux que l'antique Rome. Bref, au bout de quelques mois, la place n'était plus tenable ; Joseph, après avoir essayé vainement de ramener ses frères dans une meilleure voie, songeait sérieusement à se retirer de cet enfer pour aller vivre seul au village voisin.

Toutefois, avant de se décider à prendre un parti qui eût achevé de déconsidérer ses frères, il voulut tenter un dernier effort, et tâcher encore une fois de rendre ces malheureux à de plus louables sentiments.

Il alla trouver le curé de Bignic ; et, après s'être

consulté avec lui sur les plaies de son intérieur, il revint avec un remède qu'il ne s'agissait plus que de proposer et de faire agréer à ces âmes malades.

Longtemps il hésita ; il savait d'avance que de répulsions il allait rencontrer, que d'antipathies il aurait à combattre. Cependant c'était le seul remède à tant de maux, la seule chance de salut qui restât à ces égarés. Mais comment les gagner à son avis ? Par quel charme soumettre et amollir ces esprits rebelles et ces cœurs endurcis ? Un soir, il pensa que l'heure propice était venue. C'était un soir d'automne. Tous quatre se tenaient assis devant une flamme claireetjoyeuse: Joseph silencieux et songeur comme de coutume ; les trois autres pâles, souflrants et un peu honteux d'une abominable orgie qu'ils avaient consommée la veille. On lesavait relevés ivres-morts pour les porter chacun dans son lit ; bien qu'ils eussent un estomac à digérer l'acier et un front habitué depuis longtemps à ne s'empourprer que des feux de l'ivresse, ils se sentaient doublement mal à l'aise ; quand Joseph tournait vers eux son doux et limpide regard, la rougeur leur montait au visage.

Joseph, qui les observait, pensa que c'était le cas ou jamais de risquer sa proposition. Après avoir prié Dieu de l'inspirer et de le soutenir, au moment où Christophe, Jérôme et Jean secouaient la cendre de leurs pipes et se préparaient à s'aller coucher, le 15 octobre de l'année 1818, à la neuvième heure du soir, Joseph prit la parole, et d'une voix qu'il s'efforçait de rendre ferme :

«Mes frères, — dit-il, — nous menons une triste vie, triste devant Dieu, triste devant les hommes.

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Que dirait notre sainte mère si elle était encore au milieu de nous ? Quelle doit être sa douleur, toutes les fois que du haut du ciel elle abaisse les yeux sur ses fils ! n

A ce début, ils restèrent silencieux et confus; car, au milieu de leurs égarements, ils avaient gardé pour le souvenir de leur mère un profond sentiment d'amour et de vénération. Jean fut bien tenté de répondre par quelque impiété; mais Christophe le prévint et lui dit d'un ton brusque :

(( Jean, respecte ta mère ; elle valait mieux que nous.

— Mes frères, — reprit Joseph av^c plus d'assurance, — c'est surtout par nos actions qu'il conviendrait d'honorer sa mémoire. Hélas ! si Dieu nous la rendait, pourrait-elle reconnaître en nous ses enfants qu'elle avait élevés dans l'accomplissement rigoureux de tous les devoirs delà pauvreté? Jérôme, est-ce toi ? dirait-elle de cette douce voix dont l'harmonie vibre encore dans nos cœurs ; est-ce toi, mon bienaimé Christophe ? est-ce toi, Jean, mon premier-né, l'enfant de ma prédilection, le premier fruit qui fit tressaillir mes entrailles? Est-ce mes quatre fils que je retrouve ainsi, eux qui promettaient de grandir pour être un jour l'orgueil et la consolation de ma vieillesse ? »

Jean mordit sa moustache rousse, Jérôme et Christophe se détournèrent pour essuyer leurs yeux du revers de leur main. Ils avaient du bon; il faut dire aussi que leur estomac, qui se ressentait encore des excès de la veille, les disposait merveilleusement bien à l'attendrissement et au repentir. Ce sont les

lendemains d*orgie qui ont fait les anachorètes, « C'est vrai, — dit Christophe, -y- nous vivons comme des sacripants. C'est ce gueux de Jean qui nous a infestés des habitudes de sa vie des camps.

— Halte-là! — s'écria Jean; — à l'armée nous étions cités, l'empereur et moi, pour notre tempérance. C'est Jérôme, c'est Christophe, qui m'ont inoculé les mœurs infâmes de leur vie de bord.

— Voilà donc, mes frères, — s'écria Joseph les interrompant, — voilà à quel point nous en sommes venus ! à nous accuser les uns les autres de nos vices et de nos désordres. Il fut un temps où nous vivions unis, sans querelles ni discordes, simples et contents comme de braves enfants du bon Dieu. Nous étions pauvres alors; mais le travail remplissait nos jours , et chaque soir nous nous endormions dans la joie de nos âmes, dans la paix de notre conscience ! »

Encouragé par le silence de rassemblée, Joseph fit une peinture énergique et fidèle de ce qu'était l'intérieur du Coat-d'Or depuis la mort du chef de la famille; il mesura l'abîme dans lequel s'étaient plongés ses frères; il dévoila l'avenir qui les attendait s'ils persistaient dans leurs égarements ; il prédit la honte et la ruine de leur maison. Il s'exprimait avec une conviction douloureuse. Christophe et Jérôme l'écoutaient d'un air humble; Jean luimême ne cherchait plus à cacher son émotion ; tous trois entrevoyaient avec épouvante à quel degré d'abaissement ils étaient descendus.

Lorsqu'il se vit maître de son auditoire, dès qu'il comprit qu'il tenait ces trois hommes comme trois

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