‹ Romans et nouvelles (volume 2)Chapitre 86 sur 146 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Rêve charmant! bientôt de blonds enfants se pressaient autour de l'âtre ; et notre mère, ange du ciel, bénissait l'ange de la terre qui nous faisait ces félicités. »

Joseph partit de là pour montrer sous leur jour poétique et réel les salutaires influences qu'exercerait la présence d'une épouse au Coat-d'Or ; il employa tous les dons de persuasion qu'il avait reçus du ciel pour prouver à ses frères combien il était urgent que l'un d'eux se mariât, Jean, Christophe ou Jérôme^ car Joseph se mettait tacitement en dehors de la question. Plus chaste que son chaste homonyme des temps bibliques, il n'avait jamais envisagé une autre femme que sa mère ; ses goûts, sa piété, son extrême jeunesse, sa frêle santé, son caractère timide et craintif, le dispensaient si naturellement de descendre dans la lice qu'il ouvrait à ses frères, qu'il ne lui vint pas même à l'esprit de s'en défendre ou de s*en expliquer.

Les paroles de Joseph déroulèrent devant les trois frères toute une série d'idées qu'ils n'avaient pas soupçonnées jusqu'alors. Ils étaient par nature si peu portés vers le mariage, qu'ils ne s'étaient jamais avisés d'y songer. A voir leur surprise, il eût été permis de croire qu'ils avaient jusqu'à ce jour ignoré l'existence du dieu Hymen, et que ce dieu venait de se révéler à eux pour la première fois. De l'étonnement ils passèrent à la réflexion. Les poétiques arguments que Joseph avait développés à l'appui de sa proposition n'avaient guère touché ces trois hommes; la perspective des avantages réels et positifs les avait saisis tout d'abord. A parler fran-

chement, ils étaient las et même un peu honteux de la vie qu'ils menaient ; ils s'en accusaient réciproquement, et ne demandaient pas mieux que d'en sortir. Aussi la harangue de leur jeune frère éveillat-elle en eux plus de sympathie qu'on n'aurait dû raisonnablement s'y attendre. Christophe et Jérôme pensèrent que la présence d'une femme au logis imposerait à Jean ; de son côté, Jean pensa que la présence d'une épouse au Coat-d'Or apporterait nécessairement un frein aux dérèglements de Jérôme et de Christophe. Joseph, qui avait compté sur une vive opposition, dut être surpris à son tour de voir avec quelle faveur on accueillait sa proposition.

Ce fut le caporal qui rompit le premier le silence.

« Joseph a raison, — dit-il ; — il est certain que, si l'un de nous prenait une maîtresse femme qui s'entendît aux soins du ménage, les choses ici n'en iraient pas plus mal ; nos domestiques ont changé le Coat-d'Or en un coupe-gorge ; nous sommes volés comme au coin d'un bois.

— Sans compter, — ajouta Jérôme, — que, lorsque nous serons vieux et malades, nous ne serons pas fâchés de trouver à notre chevet une petite mère qui nous soigne et nous fasse de la tisane.

— Et puis, — s'écria Christophe, — ce sera gentil de voir une femme trotter, comme une souris, dans la maison. Ensuite viendront les bambins ; ça crie, ça rit, ça pleure, et, comme dit Joseph, ça vous distrait toujours un peu.

— Ajoutez, — dit Jean, — que, s'il ne nous pousse pas un héritier, à la mort du dernier survivant notre fortune retourne à l'État.

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