CHAPITRE IV
fusément la cause du mal qui tourmentait leur nièce. Joseph n'en avait saisi que le côté poétique et charmant ; natures moins élevées et médiocrement idéales, Christophe et Jean en saisirent le côté physique etréel. Ces avares comprirent enfin que le trésor qu'ils avaient enfoui dans leur demeure pouvait leur échapper d'un jour à l'autre ; ils comprirent que l'oiseau qu'ils avaient mis en cage avait grandi, qu'il avait des ailes, et qu'au premier cri de quelque oiseau voyageur qui l'appellerait dans les plaines de l'air, il s'envolerait à travers les barreaux de sa prison dorée. En un mot, pour nous servir d'un langage moins figuré et plus en rapport avec les idées des deux oncles, ils découvrirent que Jeanne avait seize ans et qu'un jour viendrait inévitablement où il faudrait songer à la marier.
Or, ils ne se dissimulaient pas que Jeanne mariée était perdue pour eux. Ils se rendaient justice mutuellement. Jean se disait qu'un homme que Jeanne aurait choisi ne se déciderait jamais à vivre près d'un être aussi grossier que le forban ; Christophe pensait, de son côté, qu'un époux du choix de leur nièce ne consentirait pour rien au monde à mêler son existence à celle d'un personnage aussi mal élevé que son frère le caporal. Ils convenaient ensemble que le Coat-d'Or n'était rien moins qu'un lieu de délices, et que deux tourtereaux s'ennuieraient bientôt de roucouler dans un pareil nid. Enfin, en admettant que le jeune ménage se résignât àvivreauprès d'eux, l'égoïsme de leurfolle tendresse se révoltait àla pensée que Jeanne, cette fille adorée, leur amour, leur joie, leur orgueil, pouvait cesser de
9 1 i VAILLANCE.
Jeur appartenir et passer dans les bras d*un homme QUI oserait l'appeler sa femme au nez de Jean et à la barbe de Christophe.
Les choses en étaient là, quand, par un soir d'orage, un coup de canon retentit sur les flots delà mer en courroux.
Les trois frères, suivis de tous leurs serviteurs, coururent aussitôt sur la dune. Ils y trouvèrent les pêcheurs de Bignic, accourus comme eux aux signes de détresse. Christophe fît allumer de grands feux de distance en distance. A partir du moment où le navire en perdition eut remarqué qu'on répondait à ses signaux et qu'on était à portée de le secourir, il ne cessa pointde tirer du canon de trois minutes en trois minutes. Il était si près de la côte, qu'on entendait du rivage, malgré le bruit de la tempête, les cris des matelots et le sifflet du maître qui commandait la manœuvre ; mais la mer était trop mauvaise pour qu'on pût mettre aucun bateau dehors, et la nuit si sombre, si épaisse, qu'on ne distinguait sur les flots que la lueur qui précédait chaque détonation. On présumait que c'était un bâtiment près de sombrer sous voiles, ou bien échoué sur un des bancs de sable assez communs dans ces parages.
En eCTet, au lever du jour, on aperçut, à quelques encablures de la plage, les vergues d'une frégate engravée dans le sable, et qu'on reconnut, au pavillon, pour appartenir à la marine anglaise. Il y avait des instants où la mer, en se retirant, laissait à décou-