‹ Romans et nouvelles (volume 5)Chapitre 1 sur 3 · Romans et nouvelles · texte numérisé non relu

Romans et nouvelles

Saint-Léonard est une pauvre ville en pays marchois. Si vous faites jamais un voyage aux rives de la Creuse, prenez à l'entrée du faubourg le sentier qui se sépare de la grande route: vous aurez d'un côté la montagne couverte de genêts dorés, et de l'autre la Creuse, qui vous semblera de loin un large rubaa jeté sur la plaine. Ce pays vous plaira : il est pauvre, mais pittoresque ; vous aimerez le bruit de ses torrents et le calme de ses petits lacs perdus au milieu des bruyères. Après deux heures de marche, vous arriverez à Anzème : c'est un misérable hameau tapi sous une masse de chênes et de châtaigniers comme un nid d'oiseau dans un buisson. Ses rustiques habitations communiquent entre elles par des traînes bordées d'aubépine et de sureau. Ces rues de feuillages et de fleurs enferment comme les quartiers d'une ville les enclos cultivés où le vieux buis croît à côté de la ruche d'abeilles. Les carrés de légumes, symétriquement encadrés dans des bordures de thym, laissent encore place à des roses de Provins, qui s'enfoncent dans la haie comme pour regarder en dehors et brillent parmi la verdure. Le

chaume des maisons est lui-même devenu parterre et nourrit des familles de giroflées jaunes, des guirlandes de houblon, des tapis de lierre ; jusque sur les marges du chemin serpentent des liserons de neige, qui se mirent dans l'eau courante échappée aux mille veines de la colline. Si vous suivez le 'cours de la Creuse, au sortir du village, vous aurez, en face du moulin qui s'élève élégant et fier sur la rive opposée avec sa façade neuve, ses nombreux étages et son toit d'ardoise, la garenne au fond de laquelle, humble et mélancolique, se cache le château seigneurial.

Par une soirée d'automne, deux jeunes gens étaient assis sur la terrasse du château d'Anzème. La soirée était belle : les étoiles brillaient au ciel, la lune montrait son pâle visage à travers le rideau de peupliers qui borde la Creuse. Tout dormait au village; le silence de la nuit n'était troublé que par le bruit de l'eau, qui se fâchait avec les cailloux de son lit, et par les aboiements des chiens qui hurlaient à longs intervalles. Ces deux jeunes gens étaient tristes et recueillis.

«C'est une étrange destinée, dit enfin le plus âgé se levant et prenant le bras de son jeune ami, que celle qui nous réunit dans ces lieux que tant de fois, sous les arbres de notre collège, nous nous étions promis de visiter ensemble. Cette destinée, je voudrais la dire heureuse, mais trop de jours ont passé sur les rêves de notre jeune âge : la vie est mauvaise pour tous. Pourquoi donc m'avoir demandé le récit de la mienne? Vous autres, pour qui l'existence fut longtemps revêtue de riants et beaux aspects, vo«s

donnez à vos premières douleurs je ne sais quelle importance qui vous rend à vos yeux le centre de toutes choses : vous prétendez alors être seuls à souffrir ce que tous ont souffert avant vous, et, à voir la vanité du malheur qui vous enivre, on dirait que votre âme, en se brisant, a dérangé l'harmonie du monde. Pour moi, j'ai compris de bonne heure la valeur réelle d'une âme solitaire et froissée dans l'immensité des êtres, et je sais pratiquer mieux que vous l'humilité de la douleur. Aussi, en face de cette nuit, dont le recueillement semble promettre à mon récit une solennité épique qui sied mal à sa vulgarité, peut-être hésiterais-je à vous confier le secret enfermé dans mon cœur, si vous ne deviez y puiser de grands enseignements de force et de résignation... Venez, ajouta-t-il en entraînant son ami vers le perron du château... Cette demeure est inhabitée, ceux qui lapeuplaientde gracieuses images ne sont plus : le monde les posséda sans les connaître, et moi, qui les ai connus, je reste ici-bas à les pleurer. »

Tous deux allèrent s'asseoir sur l'une des marches du perron. Le jeune homme resta longtemps plongé dans l'amertume de ses souvenirs ; il parcourut longtemps de son triste regard la solitude des lieux qui l'entouraient ; puis il commença d'une voix émue le récit suivant.

J'avais vingt-cinq ans lorsque la mort de mon père me laissa possesseur d'une fortune médiocre et d'un

trésor inappréciable. Ce trésor était ma sœur, qui comptait quinze ans à peine ; notre mère était morte en lui donnant le jour. Près d'expirer, mon père appela ses deux enfants à son chevet : il prit nos mainsdans les siennes, et, après m'avoir confié solennellement le bonheur de sa fille, il nous fit jurer de nous aimer et de vivre unis. Ma sœur et moi nous nous jetâmes dans les bras l'un de l'autre; notre père nous bénit et mourut. C'est de cet instant qu'a commencé ma vie : auparavant, je n'étais guère qu'un enfant ; en me créant un devoir la mort de mon père me fit homme. Ce devoir, je l'acceptai avec amour, avec orgueil; je délaissai les projets ambitieux qui m'avaient longtemps souri ; je ne voulus point soumettre aux chances de leur succès l'avenir d'une tête si chère, et je lui sacrifiai avec transport les rêves de ma jeunesse.

Peut-être ne savez-vous pas tout ce que le ciel a mis de tendresse et d'amour dans le cœur de deux pauvres enfants qui n'ont, après Dieu, d'autre appui ni d'autre famille qu'eux-mêmes ; peut-être ignorezvous tout ce qu'il y a de bonheur dans cette union sainte et fraternelle. Je ne crois pas que deux amants puissent, loin du monde, dans un élysée de leur choix, vivre des jours plus enchantés que ceux que j'ai vécus avec ma jeune sœur. Nous étions deux amants, moins l'amour. Il y avait dans son affection pour moi toute la naïve expansion de son âge, et dans ma tendresse pour elle un sentiment de protection qui donnait à mon existence une grande solennité. Je compris dès lors que la poésie de la vie est dans l'accomplissement d'un devoir.

On nous voyait rarement à Saint-Léonard: Nancy préférait le séjour de notre petite propriété, que je faisais valoir et dont le revenu suffisait à nos besoins. Nous y vivions seuls et retirés avec la nourrice de ma sœur. L'hiver, qui est fort rigoureux en ces contrées, ne nous a jamais exilés à la ville. A moins que je n'y fusse appelé par les intérêts de notre modeste fortune, je ne m'y rendais guère que le dimanche pour accompagner Nancy à la messe ; encore préférions-nous aller l'entendre à l'église d'Anzème, lorsque le temps était beau et que les sentiers nous permettaient d'atteler la carriole.

Nous partions le matin aussitôt que le vent nous apportait le premier son des cloches, et le soir nous ramenait toujours à La Baraque. C'est ainsi que ma sœur appelait notre maisonnette: vous pourriez en voir d'ici la façade blanche et les volets verts, si la lune ne projetait sur elle les grandes ombres des chênes qui la dominent. La Creuse coule à ses pieds sous un berceau d'aulnes et de trembles; les bois du coteau la protègent contre les bises de décembre et contre les ardeurs de l'été.

C'est là que nous avons connu des jours d'une vie bien heureuse. Le monde n'excitait pas nos regrets: nous nous étions l'un à l'autre un monde toujours aimable. Notre existence coulait paisible comme les eaux de notre rivière; jamais aucun nuage n'en altérait la limpidité. Pauvres à la ville, nous étions riches aux champs et nous faisions du bien aux pauvres de notre village. Ils nous le rendaient en bénédictions, et Dieu les exauçait toutes, car chaque jour donnait à ma sœur une grâce nouvelle,

mie vertu de plus. C'était bien un ange du Seigneur; les femmes du pays l'appelaient leur fille et lui baisaient les mains ; lorsqu'elle traversait le hameau, un murmure d'admiration naïve s'élevait sur ses pas. Sa présence consolait les douleurs et doublait la joie de tous : les mourants croyaient à la vie lorsqu'elle allait s'asseoir à leur chevet ; il n'était pas d'heureuse fête si je n'ouvrais le bal avec elle dans la grange ou sous les ormeaux. Notre bonheur nous rappelait ces deux enfants de l'Ile-de-France dont nous avions lu les chastes amours et la touchante destinée; mais, plus heureux que nous, chacun d'eux avait une mère, et nous pleurions souvent la nôtre.

Je crois fermement qu'entre les choses qui exercent le plus d'influence sur notre vie tout entière, l'une est le premier livre que le hasard nous offre, l'autre la première femme que le ciel ou l'enfer nous envoie. Toujours est-il que la lecture de Paul et Virginie décida de nos goûts ; la direction de nos idées fut soumise à l'impression que notre âme en reçut. Nous nous étions fait un ami de ce livre, nous nous plaisions à établir de tendres et mystérieux rapports entre ses héros et nous; l'histoire de leur enfance était celle de notre jeunesse; seulement, lorsque, assis sous la châtaigneraie avec ce livre bien-aimé, nous arrivions au moment où Virginie va: quitter son jeune ami pour aller chercher la fortune en France, nous nous promettions de ne nous quitter , jamais.

Nous ne connaissions pas l'ennui, ni les vagues aspirations qui fatiguent l'âme, ni les rêveries oisi-

ves qui l'énervent et la frappent de stérilité, ni les faux besoins qu'elle ne trouve jamais à satisfaire : chaque jour amenait ses travaux et chaque saison ses plaisirs. Notre vie était pure et religieuse. Je dis religieuse, car elle était pleine de la pensée de Dieu : c'est vers lui que notre âme s'élevait sans cesse, c'est lui qu'elle bénissait et qu'elle glorifiait à chaque instant dans la contemplation de nos félicités. C'était aussi une vie pure. Dans le monde, il est bien rare ou bien difficile d'atteindre au terme de la journée sans avoir à déplorer quelque accroc fait à sa conscience : on se salit malgré soi au contact des hommes ; dans la vie dont je vous parle nous étions seuls avec Dieu et avec nous-mêmes; dans cette vie, les idées s'agrandissent, le ccwir se sanctifie; le jour passe, et le soir on s'endort dans la paix et dans l'innocence de son âme.

Je dois vous dire aussi que notre solitude n'était pas sans quelque élégance: jeune, j'avais cultivé les lettres et les arts ; lorsque la mort de mon père m'appela à des occupations plus graves, je n'abandonnai pas entièrement les premières, et j'élevai ma sœur dans l'amour des saintes études. C'était un grand charme pour moi, durant les longues soirées d'hiver, de l'initier à mes admirations, de la trouver accessible à toutes les nobles et grandes idées. Nous aimions les vieux livres ; nous aimions les romans honnêtes : les peintures du monde que nous offraient leurs pages nous rendaient notre solitude plus chère, les orageuses amours de leurs héros nous faisaient apprécier le calme de notre union. « Le bonheur est sous nos chênes, disions-nous, il

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est dans nos vallées, sur le flanc de nos coteaux, le long des rives de la Creuse. » Et nous nous plaisions à répéter les vers du poëte qui a dit la virginité d( ses eaux en vers aussi limpides qu'elles. Nous aimions la poésie ; son langage sied aux âmes heureuses, comme le parfum des fleurs et le bruit du vent dans les bois.

Je vous ai dit qu'on nous chérissait au village: c'est que nous ne faisions pas comme le riche qui vient aux champs respirer la verdure, et qui les déserte pour la ville aux premières bises de l'hiver. L'homme des champs les aime peu, ceux-là, mais, dans la simplicité de son cœur, il sait gré à ceux qui partagent ses mauvais jours et ne se dérobent point aux glaces ni aux frimas. Au reste, rien n'est beau, rien n'est grand et mélancolique comme un hiver passé à la campagne : la nature a mille secrets de végétation dont elle se pare alors avec coquetterie ; lorsque les monts, couverts de neige, étincellent au soleil, on les dirait plaqués d'argent; les 'bois ont un aspect magique, soit que le brouillard les enveloppe, soit que le givre pende en grappes brillantes à leurs branches ; la fumée bleuâtre des toits s'élève à travers les chênes blancs; tout est grave et silencieux; les corbeaux volent lourdement dans la plaine, le rouge-gorge vient, comme un hôte, frapper du bec et des ailes aux vitres ; la nuit, le vent gémit aux portes, les arbres craquent, les loups hurlent au loin, la neige crie dans le sentier sous les pas du paysan attardé. Mais, hélas ! mes beaux jours ont passé : la nature a perdu les charmes qui l'embellissaient, et, soit que l'hiver étende sur nos cam-

pagnes son manteau de neige, soit que nos arbres déplissent leurs feuilles au souffle du printemps, soit que l'automne nuance à l'infini les teintes de nos bois et de nos monts, ces lieux sont désormais mornes et désolés pour moi.

Il y avait dix-buit mois que nous vivions ainsi, lorsque Nancy devint triste. Je la voyais dans le même jour, souvent dans la môme heure, absorbée par une sombre mélancolie et emportée par une gaieté bruyante, passant brusquement de la tristesse à la joie, tour à tour impérieuse et soumise, se dérobant à mes caresses et venant pleurer dans mon sein. Ce fut à cette époque que le hasard me lia avec le jeune Albert.

Peut-être, en venant de Saint-Léonard à Anzème, avez-vous remarqué, entre la ville et le village, une maison solitaire donnant sur le sentier et adossée à la montagne : c'est là que demeurait Albert, jeune homme sans famille et sans nom, élevé par les soins d'un homme austère et grave qui n'était pas son père. Cet homme se nommait Saint-Estève. M. Saint-Estève, médecin à Saint-Léonard, s'était retiré, jeune encore, dans la maison du sentier, avec un enfant nouveau-né qu'il éleva loin de la ville : cet enfant était Albert. Qui était-il et d'où venait-il? On en parla longtemps dans le pays, puis on n'en parla plus. M. Saint-Estève fut impénétrable pour tous, et pour Albert lui-même : lorsqu'il mourut, laissant à son fils adoptif la maison du sentier et douze cents francs de rente, tout son avoir sous le ciel, le jeune homme ne put obtenir de lui le moindre éclaircissement sur sa naissance : le vieillard

emporta son secret au tombeau. Albert se rappelait seulement que, par une nuit obscure, il avait été conduit, tout enfant, vers une femme jeune et belle qui l'avait couvert de baisers et de larmes ; c'étaient là tous ses souvenirs de famille. On pensait généralement, on pense encore à la ville, qu'il était fils naturel de la sœur de M. Saint-Estève, qui disparut de Saint-Léonard aussitôt après la naissance d'Albert, et que le pays ne revit plus jamais.

Albert avait dix-sept ans lorsque je le connus; M. Saint-Estève vivait encore. Je connus Albert et je l'aimai. Ce n'est pas que le ciel eût mis de grandes sympathies entre sa nature et la mienne; j'aimais en lui les grâces de la jeunesse, qui n'étaient plus en moi. Je ne crois pas qu'aucun jeune homme ait jamais réuni avec plus de bonheur toutes les séductions de son âge : esprit vif et cœur ardent que dévorait incessamment l'amour du bien et du beau, gaieté naïve et mélancolie douce, nature à la fois active et rêveuse, enthousiaste et craintive, joyeuse confiance dans l'avenir, chaleureuses expansions de l'âme, illusions enchantées, il y avait en lui tous les trésors de la jeunesse. A l'extérieur, c'était un enfant délicat et frêle, brusque et timide, remarquable par l'éclat de ses yeux, la blancheur de son teint, et la mobilité de sa physionomie, qui rendait admirablement toutes les sensations de son âme. Les femmes de Saint-Léonard le trouvaient laid et le détestaient assez généralement. Il est vrai que c'était un garçon peu galant près de ces dames, et que leur aspect seul le faisait fuir comme un chat sauvage. Au pays, il passait pour original. Cette dénomination

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est encore une flétrissure qu'infligent sans pitié les habitants de nos petites villes à tout être que Dieu, dans sa miséricorde, n'a pas créé à leur image.

Notre intimité fut rapide. Albert, qui n'avait encore trouvé que M. Saint-Estève à aimer, m'aima bientôt d'une passion véritable. Il y avait même dans l'affection de ce jeune homme quelque chose de trop féminin qui m'embarrassait parfois. Je l'eusse désirée plus calme et plus austère ; je craignais aussi qu'il ne s'abusât sur la nature de mon amitié pour lui, et que, la trouvant plus recueillie que la sienne, il ne la crût moins sûre et moins réelle. A dix-sept ans, à l'âge qu'avait Albert alors, l'amitié et l'amour ne sont que de tendres épanchements de l'âme : l'expérience des faits n'est comptée pour rien, et qui dit le plus ou le mieux semble toujours le plus aimant.

La veille du jour où je connus Albert, j'avais conduit Nancy à la ville, chez une amie de notre mère ; j'espérais qu'elle y trouverait des distractions aux vagues inquiétudes que lui jetaient la solitude, le printemps et la jeunesse. Elle passa le mois d'avril à Saint-Léonard ; ce fut durant son absence que je me liai avec mon jeune ami. Tous les malins, il venait en chassant à La Baraque ; le soir, pour aller voir Nancy, je prenais par Anzème, et ne laissais Albert qu'à la maison du sentier. Malgré le vif désir qu'il prétendait avoir de connaître ma sœur, j'essayai vainement de l'entraîner avec moi à la ville, je ne pus jamais l'attirer au delà des premiers peupliers de l'avenue qui conduit au faubourg.

«Vous êtes heureux, me dit-il un soir qu'il m'avait

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accompagné jusqu'à ces dernières limites, vous êtes heureux, Maxime : vous avez une sœur, vous l'aimez. Allez, ami, la serrer dans vos bras. Je ne suis pas jaloux de vos félicités, croyez que mon cœur les paytage bien vivement; mais l'aspect de votre bonheur me ferait cruellement sentir l'isolement où j'ai toujours vécu: généreux que vous êtes, vous le sentiriez aussi, et ma présence gênerait les transports de votre tendresse. »

A ces mots, il s'éloigna après m'avoir pressé la main, et depuis je n'osai plus lui parler de ma sœur.

M. Saint-Estève étant tombé malade, je restai plusieurs jours sans voir Albert. Un matin, il profita du repos de son père adoptif pour accourir à La Baraque. C'était le premier jour de mai : notre village était embaumé d'aubépine; les paysans avaient planté devant notre porte un arbre couronné de fleurs, les oiseaux chantaient dans les branches. Précédé de ses deux chiens, le fusil sur l'épaule, Albert entra brusquement dans notre maisonnette, et se précipita dans le salon, espérant m'y trouver et me sauter au cou. Il ne m'y trouva pas, mais au fond du salon, en face de la porte, une jeune fille éta;t assise, vêtue d'une robe blanche, et lisait : son front était penché, ses longs cheveux blonds tombaient en désordre sur son cou et sur ses yeux ; des fleurs moins fraîches qu'elle l'enveloppaient de leurs parfums; un grand lévrier blanc reposait à ses pieds. A la vue d'Albert, Nancy se leva en rougissant, et lui, plus rouge que les roses de Provins qui montraient leur visage écarlate dans la haie de notre verger, il s'arrêta devant elle, muet immobile et comme frappé par la baguette

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des fées. Cependant les deux chiens d'Albert faisaient un vacarme horrible ; le lévrier, qui s'était levé en même temps que sa jeune maîtresse, se tenait entre elle et le jeune homme, le poil hérissé, les jarrets tendus, les yeux étincelants, et montrant à ses deux adversaires ses dents blanches et acérées. J'arrivai heureusement pour mettre fin à cette scène étrange : je jouai le rôle de la Fatalité des anciens, qui ne manquait jamais d'intervenir au moment le plus inextricable de la péripétie.

Albert oublia qu'il n'était venu que pour une heure à peine, la journée se passa dans une douce intimité. Nous prîmes nos repas sur le bord de la rivière ; nous dansâmes, avec nos paysans, la bourrée sous les ormeaux. Sur le tard, Nancy voulut montrer à Albert les curiosités du village ; nous visitâmes ensemble l'église gothique avec son auvent de tuiles moussues, la croix de bois jetée sur le bord du sentier, la fontaine dont l'eau guérissait les malades et préservait de la fièvre. II y avait une chronique sur cette source merveilleuse, que protégeait une madone de pierre blanche, parée de plaques de verre, de rubans fanés et de fleurs desséchées : Nancy conta la chronique avec foi , elle se signa devant la madone. Puis, lorsque le soleil se fut caché derrière les montagnes de la Creuse, nous prîmes le chemin d'Anzème. Le ciel était pur, les sentiers parfumés ; le rossignol chantait dans les haies, les insectes ailés bourdonnaient dans l'air de la nuit. Nos chiens jouaient autour de nous, et nous allions lentement, parlant de choses et d'autres : une conversation rieuse, amicale, mélancolique, brisée ; on s'aimait, on

se connaissait depuis dix ans, on devait se revoir tous les jours. Nous arrivâmes ainsi jusqu'à Anzème, et Albert nous entraîna sur cette terrasse qui s'étend devant nous ; le château, comme aujourd'hui, était alors inhabité.

« Contemplez, nous dit Albert, ces tourelles noircies et délabrées qui laissent pendre des touffes de violiers et de pariétaires, cette façade lézardée qui porte encore au front l'écusson féodal, cette girouette fleurdelisée qui crie sur la chapelle dégénérée en colombier ; voyez ces volets brisés que bat le vent, ces fossés où poussent les ronces, les pierres disjointes de ce perron, entre lesquelles croissent de longues herbes. C'est de la poésie qui s'en va, comme toute poésie en France ; il faut se hâter d'en jouir avant que le temps et l'industrie en aient enlevé jusqu'auxderniers vestiges. J'aime ce vieux château, ajouta-t-il ; celte habitation délaissée de ses maîtres me plaît ; c'est là peut-être ce qui m'a toujours attiré vers elle. Je trouve dans son abandon et dans celui où j'ai grandi je ne sais quels rapports qui semblent établir entre nous de mystérieuses sympathies. Avant de vous connaître, ami, c'était le but accoutumé de mes promenades solitaires, souvent encore je viens y rêver le soir. Vous, Mademoiselle, qui contez les chroniques avec tant de grâce, demanda-t-il à ma sœur en souriant, n'auriez-vous pas quelque touchant récit à nous faire sur cette mélancolique demeure?

— L'histoire de ces lieux est récente, lui dis-je, et vous la connaissez sans doute. Aurélie de Sommerville disparut d'Anzème un an avant la mort de sa mère : les motifs de sa disparition restèrent tou-

jours un mystère dans le pays, et les commentaires auxquels se livrèrent les habitants sur son départ ouj sur sa fuite, furent si absurdes, si divers, qu'il estS inutile d'en rapporter un seul. Mademoiselle de Sommerville pouvait avoir seize ans alors. La mère mourut chargée de la haine de tous...

— Mais assez malheureuse, s'empressa d'ajouter Nancy, pour qu'après sa mort il lui fût pardonné icibas et là-haut.

— Depuis, bien des années se sont écoulées, repris-je, et ce château n'a pas revu la fille de ses anciens maîtres.

— Dieu veille sur elle ! s'écria Nancy : on dit qu'elle était bonne pour les pauvres.

— Les pauvres l'ont retrouvée, » dit Albert en contemplant la jeune fille avec amour.

Nancy baissa les yeux.

Je pressai la main d'Albert, et nous nous séparâmes. La nuit était froide, le vent fraîchissait, et je sentais le bras de ma sœur qui tremblait sur le mien.

Ce qui devait arriver arriva : ces deux jeunes gens sévirent, et s'aimèrent. Moi, simple que j'étais, je n'avais rien prévu ! Imprudent, je n'avais pas compris que ces deux âmes offertes l'une à l'autre s'abîmeraient dans le môme amour, comme ces flammes inquiètes qui s'attirent et se confondent ! Je voyais Nancy tressaillir et pâlir à l'arrivée d'Albert, je la voyais triste et pensive lorsqu'il s'éloignait le soir ; Albert était près d'eUe craintif et sans esprit, près

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de moi distrait et rêveur ; son amitié n'était plus caressante, celle de ma sœur était moins tendre aussi je voyais tout, je ne comprenais rien. Je souffrais de la nature nouvelle de leur affection, et je ne l'explU quais pas, je ne devinais pas que leurs cœurs échangeaient les richesses et l'activité qui ne trouvaient auparavant qu'à se répandre sur moi seul ! Enfant l G enfant que j'étais !

M. Saint-Estève était mort : j'avais accepté avec joie la tutelle de son fils adoptif. Un soir, Albert m'entraîna dans le sentier et me dit :

«Je n'ai plus que vous au monde, je suis libre, et j'aime votre sœur. Je n'ai pas de nom à lui offrir, ma fortune est moindre que la vôtre, mais je l'aime, nous nous aimons: d'amis que nous sommes, voulezvous que nous devenions frères ?»

Cette déclaration imprévue m'atterra.

— Vous vous aimez, dis-je sévèrement, et moi je l'ignorais !... Albert, vous avez mal agi.

— Oh ! mon ami, s'écria le jeune homme, nous l'ignorions aussi, et le jour où nous nous sommes dit que nous nous aimions, nous ne nous l'étions pas encore dit à nous-mêmes. Notre cœur le sentait et n'en convenait pas; ce ne fut qu'hier que nous l'apprîmes tous les deux. Je ne sais comment cela se fît : j'étais assis près de votre sœur : je rencontrai sa main, que j'osai presser à peine, et notre amour se révéla sans qu'il nous fût venu à l'esprit de nous y livrer ou de nous en préserver. Maxime, pardonnez-moi. »

Ces paroles me rassurèrent : il était temps encore de porter remède au mal que je n'avais pas su prévoir.

«Vous vous aimez! lui demandai-je ; et qu'espérez-vous à celte heure ?

— Nous donner du bonheur, mettre en commun nos bons et nos mauvais jours.

— En prose, vous voulez vous marier, lui dis-je en souriant.

— Nous le voulons, » répondit d'un ton résolu cet homme de dix-sept ans.

L'arrivée de Nancy interrompit notre entretien. J'engageai Albert à retourner à Anzème, et promis d'aller le lendemain lui porter ma réponse.

Je le laissai partir, et j'éloignai ma sœur ; j'avais besoin de solitude. J'allai sur les rives de la Creuse réfléchir aux paroles d'Albert. Dussiez-vous m'accuser d'égoïsme, mes réflexions furent amères. Vieux jeune homme, depuis longtemps guéri de cet état nerveux et maladif que vous nommez l'amour, j'avais trouvé le bonheur dans une affection plus paisible et plus sûre : je n'avais jamais songé que ce bonheur dût m'échapper un jour. La révélation d'Albert me présenta la vie sous un nouvel aspect ; elle me poussa rudement vers la réalité, et le voile de mes illusions dernières se déchira. Je compris que je n'étais pour ma sœur qu'un appui transitoire, que la vie lui réservait des affections plus vives, des félicités plus douces que celles d'une union fraternelle ; je le compris, et je fus jaloux : j'accusai la vie et ma sœur. Chère ombre, pardonnez-moi ! je savais aussi les tourments du nouvel avenir qui s'ouvrait devant vous, et, pressentant l'orage qui devait vous briser, j'entrevoyais avec effroi le jour où votre destinée se détacherait de la mienne.

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Lorsque j'eus étouffé l'impression douloureuse que j'avais reçue des paroles d'Albert, j'étudiai la conduite que j'avais à tenir dans les circonstances présentes, je passai la nuit à me tracer la ligne de mes devoirs.

Je résolus d'abord de respecter le secret de Nancy et de ne point aller au-devant de ses confidences. Il y a dans le cœur d'une jeune fille, lorsqu'il s'ouvre à l'amour, tant de délicatesses exquises, que la main ^ seule d'une mère peut y toucher sans le flétrir. Au jour levant, je partis pour Anzème et j'allai trouver Albert. La matinée fut employée à discuter divers intérêts relatifs à la succession du défunt.

« Il est des intérêts plus chers, » dit enfin l'impétueux jeune homme en froissant avec impatience les titres et les parchemins.

Puis il se tut brusquement et me regarda avec anxiété.

« Je vous comprends, lui dis-je. Écoutez-moi. Vous aimez ma sœur, mais en êtes-vous sûr? avez-vous réfléchi sur la nature de vos sentiments pour elle, et, jeune que vous êtes, n'êtes-vous pas emporté seulement par la fougue de vos désirs ? Ma sœurvous aime, ' mais son amour est-il autre chose que ce vague besoin d'aimer que nous répandons, au matin de l'existence, sur tout ce qui nous entoure? n'est-ce pas l'instinct d'un cœur qui s'éveille, plutôt que la tendresse d'une âme réfléchie? Enfants tous les deux, vous ne savez rien de la vie : à votre âge, le cœur prend souvent pour l'amour l'inquiétude brûlante qui le cherche et l'appelle ; il se livre follement ; mais l'erreur est rapide, le désenchantement suit et la dou-

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leur est éternelle. Je crois cependant, oui, je le crois, Albert, que le bonheur de ma sœur est en vous, que votre bonheur est en elle ; je crois vos âmes dignes de s'unir, et je n'hésiterai point àvousconfîer un jour le trésor que j'ai reçu de mon père mourant, si vous en êtes digne encore; mais ce trésor, il vous faudra le conquérir. Votre nature est belle et généreuse, vous êtes pur et ardent au bien, mais vous n'avez encore ni lutté ni souffert. Ces éléments de grandeur que Dieu a mis en vous résisteront-ils aux assauts du monde? Les fleurs de votre printemps amènerontelles leurs fruits ? Aux prises avec la vie, sortirezvous noble et sans tache de la lutte ? Voyez, Albert, consultez vos forces : le combat vous est offert, ma sœur en sera le prix.

— Parlez ! s'écria-t-il : je suis prêt à subir toutes les épreuves.

— Les épreuves seront longues et rudes, mais la victoire sera belle et glorieuse.

— Parlez donc ! s'écria de nouveau Albert; il n'y a que les médiocres courages qui marchandent le bonheur.

— 0 mon ami ! lui dis-je, j'ai vu bien de jeunes courages entrer ainsi dans la carrière le front levé et l'humeur altière, puis s'en retirer au bout de quelques pas, humbles et la tête baissée ! J'ai vu s'appauvrir de bien riches espérances, se flétrir bien de jeunes arbustes chargés comme vous de bourgeons et de» fleurs 1 Vous vous êtes abusé si vous avez cru la vertu \ facile : les sentiers en sont escarpés et glissants, le pied le plus ferme y trébuche.

— L'amour de votre sœur me sou tiendra, dit Albert.

— Allez donc vous soumettre au creuset de la vie. Que feriez-vous dans ces campagnes? Vous n'avez point pensé que je livrerais à l'inexpérience de votre âge la chère destinée de Nancy. Partez, allez apprendre à Paris les hommes et les choses ; embrassez une carrière, assurez votre avenir : celui de ma sœur en dépend. Le hasard peut vous ravir la fortune qu'il vous a donnée : cherchez dans le travail et l'étude une existence moins précaire. Chaque automne vous ramènera près de nous ; puis, lorsque vous serez homme, si l'absence, le temps et la réflexion n'ont pas éteint votre amour ni celui de ma sœur, si vos cœurs, mûris par les années, s'entendent encore et se répondent, alors je les verrai sans effroi s'engager par des liens éternels. »

Et, comme Albert ne répondait pas :

« Votre courage faiblirait-il déjà, ou le prix de la lutte vous semble-t-il mériter moins d'efforts?

— Je partirai ! s'écria-t-il enfin d'une voix étouffée.

— L'automne s'achève, ajoutai-je aussitôt, nous touchons à novembre, les cours à Paris vont s'ouvrir: médecin ou légiste, sous huit jours il vous faudra partir.

— Je partirai sous huit jours, dit-il encore en essuyant les pleurs qui roulaient dans ses yeux.

— Viens donc dans mes bras, m'écriai-je en l'attirant vers moi. Que l'amour de Nancy te protège, qu'il soit ton ange gardien et qu'il te couvre de ses ailes l Situ tiens tes promesses, je tiendrai mes serments. Sèche donc tes pleurs, ô mon frère !

— Durant ces longues années, dit Albert, votre cœur me restera-t-ilami? Tandis que je lutterai contre

MADAME DE S0MMERV1LLE. il

le monde, ne lui obéirez-vous point, et, vous rappeiantqueje suis sans famille, ne chercherez-vous pas une alliance plus glorieuse?

— Taisez-vous, lui dis-je, et croyez en moi. Dans l'accomplissement de mes desseins le monde sera compté pour rien, et pour tout le bonheur de ma sœur et le vôtre. Si jamais je vous demandais compte de votre naissance, répondez-moi par vos vertus. »

Il fut décidé qu'Albert partirait le premier novembre pour aller suivre un cours de droit à Paris. Je profitai du reste de son séjour à Anzème pour prendre connaissance de ses affaires que je devais régir, et pour lui donner quelques règles de conduite que m'avait enseignées l'expérience. Il avait été convenu queNancyne seraitinstruitedenos projets que le jour même du départ. Ce jour arriva vite. La diligence devait prendre Albert à neuf heures du soir sur la route de Paris : à six heures, nous étions réunis tous trois dans le salon de La Baraque. Nous nous taisions ; on n'entendait que le pétillement de l'ormeau qui flambait dans l'âtre, et le sifflement de la bise qui faisait claquer les tuiles du toit. Nancy ne savait rien encore; mais une vague appréhension pesait sur son âme, et son regard interrogeait avec inquiétude la tristesse de notre visage. Le timbre de la pendule, qui frappa sept coups, nous tira brusquement, Albert et moi, de la rêverie où nous étions plongés : nous nous levâmes tous deux en silence. Nancy se leva en même temps, pâle, tremblante, et nous dit : « Qu'avez-vous ? »

Je me retirai dans l'embrasure d'une croisée, et j'entendis Albert qui lui disait: «Je pars, je vais à

Paris travailler à mon avenir et au vôtre ; si vous ma gardez votre foi, votre frère nous unira lorsque jt vous aurai méritée. »

A ces mots, Albert se couvrit la figure de ses mains et fondit en larmes. Nancy, tout éplorée, s'échappa du salon et se réfugia dans sa chambre. Je chargeai sa nourrice de veiller sur elle et j'entraînai mon malheureux ami.

«Soyez fort, lui disais-je, acceptez la douleur avec reconnaissance. L'homme qui n'a pas souffert est un homme incomplet; le bonheur l'énervé; trempé dans la douleur, il en sort brillant comme l'acier. Vous êtes bien jeune pour souffrir ; mais ce sont de nobles souffrances : fertiles en mérites, elles élèvent notre âme et la purifient; ce sont des hôtes que Dieu n'envoie qu'aux fils de son amour, et qui laissent toujours le germe de quelquevertu dans l'asile qu'ils ont habité. »

Une fois hors du sentierjelefis asseoir près de moi sur un des tas de pierres qui jalonnaient la marge du chemin, et là, enveloppés de nos manteaux, nous attendîmes la voiture. Albert était épuisé d'émotions et se soutenait à peine.

« Je laisse mon cœur en ces lieux, dit-il en promenant son regard sur les coteaux brumeux que tant de fois nous avions parcourus ensemble.

— Et le nôtre vous suivra partout, » dis-je en le pressant dans mes bras.

La voiture venait de s'arrêter devant nous ; le conducteur, appuyé sur la portière ouverte, attendait le jeune voyageur. Albert m'embrassa, se jetant dans la rotonde, abaissa le store, et me tendit la main. Je

la pris dans la mienne, et, malgré la glaise qui s'attachait à mes pieds, j'allai ainsi près de la voiture, jusqu'au sommet de la colline. Là, les chevaux partirent au galop, et le vent m'apporta le dernier adieu d'Albert.

Je m'en retournai triste, mais bien avec moimême: j'avais préparé l'avenir de ma sœur, je venais d'éloigner les dangers qui menaçaient sa jeunesse et son inexpérience. Rentré à La Baraque, Nancy refusa de me recevoir. Le lendemain je la trouvai grave et silencieuse ; durant plusieurs jours il ne fut pas question d'Albert entre nous.

ni

Notre vie, longtemps ébranlée par ce choc imprévu, reprit enfin un calme apparent. J'amenai doucement ma sœur à me parler de son amour, je lui soumis les dispositions que j'avais prises pour assurer son repos dans le présent et son bonheur dans l'avenir : elle approuva tout et me remercia avec effusion. Son humeur redevint égale ; son cœur trouva, dans les lettres que m'écrivait Albert, une distraction aux regrets de l'absence. Nous parlions souvent de notre jeune ami : sans encourager la passion de Nancy, je l'écoutais avec indulgence : je rassurais son âme inquiète ou j'en modérais l'essor, adoucissant tour à tour et renforçant les teintes de la vie, selon que son imagination attristée la revêtait de sombres couleurs, ou qu'égarée par l'espérance, elle la parait d'un éclat trop brillant. Je cherchais ainsi à la préserver de ces exagérations de senti-

ment qui nous poussent sans cesse hors de la réalité. C'est dans cette pensée que je n'avais pas permis à ces deux jeunes gens de s'écrire durant la première année de leur séparation. A cet âge, l'amour, dans l'expression, est toujours au delà du vrai : à ses brûlantes promesses l'esprit s'exalte, la tête s'enflamme, et, lorsque arrive le jour de leur réalisation, l'imagination reste froide, et pleure ses rêves enchantés. Pour moi, j'aimais les lettres d'Albert ; j'y suivais les développements de sa raison, je retrouvais à chaque ligne la candeur de son âme, la vivacité de son esprit, et cette présomption naïve qui va si bien à la jeunesse.

Notre hiver se passa de la sorte. Au printemps, la monotonie de cette contrée fut troublée par un événement qui arracha à l'étonnement du pays plus d'exclamations et d'épithètes qu'à madame de Sévigné le mariage d'une petite-fille de Henri IV avec un cadet de Gascogne. Il y eut explosion de surprise : la nouvelle occupa la veillée des laboureurs; les salons de Saint-Léonard se ruèrent avidement sur cette curée offerte à leur méchanceté, et l'activité de leur sottise, exclusivementabsorbée, laissa reposer durant plusieurs mois ce qu'il y avait dans la ville d'âmes droites et généreuses. '

Cet événement fut le retour d'Aurélie de Sommer-' ville au château d'Anzème. Elle l'avait quitté à seize ans, et dix-huit ans s'étaient écoulés sans qu'on eût entendu parler d'elle. Après dix-huit ans d'une existence errante et agitée, elle revint, lasse de toutes choses, pour se reposer et s'éteindre dans le domaine de ses ancêtres. On ne savait rien de sa desti-

MADAME DE SOMMEKVILLE. 2 5

née, on l'appelait Madame de Sommerville. Son coeur dut se serrer lorsque, après tant de mauvais .jours, elle revit les lieuxoù elle avait promené son enfance folâtre, sa jeunesse rêveuse, et que, brisée par les orages, elle retrouva élancés et robustes les peupliers qu'elle avait laissés frêles et délicats comme elle. Étrangère dans ce pays, où la mort et l'oubli lui avaient enlevé les affections de son jeune âge, madame de Sommerville évita soigneusement toute relation avec Saint-Léonard. Résolue à vivre seule, elle se voua tout entière au bien-être de son village : elle pensait que les châteaux sont la providence des campagnes. A la ville on l'accusait d'orgueil, mais elle laissait dire : on la bénissait clans les champs.

Un mois à peine avait passé depuis son retour, quand je fus conduit vers elle par les intérêts d'Albert. L'intendant de madame de Sommerville, vieillard entêté, élevait depuis longtemps des prétentions sur une longue étendue de bruyères dont je réclamais la propriété pour mon pupille. Pour éviter unprocèsonéreuxje me décidaià recourirâ madame de Sommerville elle-même, persuadé que son esprit éclairé me donnerait aisément raison. Je ne m'y résignai, je l'avoue, qu'après de longues hésitations : je craignais que, se méprenant sur le motif de ma visite, elle ne l'attribuât à la curiosité indiscrète dont la poursuivait le pays. Je partis donc par une matinée de mai; j'arrivai bientôt à Anzème. Je traversai la garenne, et je trouvai madame de Sommerville qui se promenait seule sur la terrasse du château. Je ne l'avais jamais vue que de loin, à travers les

feuilles nouvelles :je m'étonnai de la trouver si belle et si jeune. Je m'avançai vers elle, et, après avoir décliné mon nom, j'exposai succinctement l'affaire qui m'amenait. Madame deSommerville ne me laissa pas achever.

« Monsieur, me dit-elle avec bonté, je suis heureuse de vous voir: votre nom ne m'est pas étranger, j'ai gardé souvenir de votre famille. Je me rappelle que, tout enfant, vous accompagniez votre père au château. Votre père avait la taille élevée, le front chauve, le regard sévère ; c'était un homme d'une haute probité ; vous, Monsieur, vous étiez brun comme aujourd'hui, et vous aimiez à jouer avec moi sur l'herbe de la garenne. Vous l'avez oublié? C'est qu'il y a si longtemps! vous n'étiez qu'un enfant alors. A votre nom, mon cœur a tressailli, il m'a semblé voir se dresser devant moi l'ombre de mes jeunes années... Eh bien! Monsieur, ajouta-t-elle presque aussitôt, plus heureux que moi, avez-vous conservé quelques-uns des vôtres ? le temps a-t-il épargné vos parents, vos amis ? Sans doute, car vous voilà si jeune encore I Le temps, hélas! n'a marché que pour moi.

— Madame, lui dis-je, il marche pour nous tous, et personne ne lui échappe ; il ne me reste qu'une sœur.

— Vouf avez une sœur, demanda-t-elle vivement.,, jeune?

— Oui, Madame.

— Belle aussi?

— Oui, Madame.

— Etvousvousaimez?Vousvivezaux champs, seuls, unis, heureux?

— Oui, Madame. »

Elle demeura quelques instants pensive.

« Je ne croyais pas, dit-elle en passant son bras *ur le mien et m'entraînant vers le perron, que cette misérable contrée recelât un couple si gracieux, un bonheur si suave. Je veux connaître votre sœur, je

l'aimerai, je serai samère Frank, dit-elle à l'un

de ses serviteurs, vous mettrez un couvert pour monsieur... Vous déjeunez au château, ajouta-t-elle en s'adressant à moi... Quelle affaire avez-vous à me conter? Je vous donne raison d'avance. »

Je lui fis part de mes réclamations en faveur d'Albert.

\lbert ! s'écria-t-eîle aussitôt sans entendre la question de droit que je lui expliquais de mon mieux... qu'est-ce que cela, Albert?»

Je lui contai la vie de ce jeune homme, mais sans parler de son amour pour Nancy. Madame de Sommerville m'écouta avec intérêt, et m'adressa plusieurs questions relatives à mon pupille.

a 11 faut que ce vieil intendant ait achevé de perdre le sens ! dit-elle avechumeur. .. Frank, priezM. Hubert de passer au salon. »

Nous étions à table, lorsque M. Hubert entra.

« Vous voilà, Monsieur ! s'écria madame de Som» merville laissant tomber sur lui un regard irrité. Avez-vous résolu ma ruine ? voulez-vous me dépouiller de toutmon avoir, gaspiller ma fortune, amener la misère à ma porte ? En vérité, vous avez une singulière faconde régir mes biens et de prendre mes intérêts!

Vous savez combien le défrichement de ces bruyères estcoûteux, vous savez que lesproduits en sont nuls, et vous disputez au tuteur de M. Albert dix arpents de ces terrains ingrats ! Eussiez-vous le droit pour vous, vous auriez tort cent fois de chercher à le faire valoir, car c'est un droit onéreux, et dès aujourd'hui j'y renonce. Que M. Albert garde ses bruyères, et vous, tâchez à l'avenir de veiller avec plus de tact et de circonspection aux intérêts que je vous ai confiés. »

Le malheureux Hubert se tenait au milieu du salon, pâle, les bras pendants et la bouche béante; je crois qu'il y serait encore, si madame de Sommerville ne lui eût tendu sa main avec une grâce parfaite. « Allons ! dit-elle en souriant, je vous pardonne. Placez-vous près de moi, et partagez notre déjeuner. Il est bien frugal ; mais, mon pauvre ami, si je vous laissais faire, je ne sais pas vraiment jusqu'où vous réduiriez, avant quelques années, la simplicité de mes repas. »

Et se tournant vers moi :

« Je vous sais gré, Monsieur, de vouloir bien prendre à votre charge ces dix arpents de terre...

— Mais, Madame, s'écria l'intendant, qui n'était pas encore revenu de sa stupéfaction, il y a quinze arpents...

— Je ne vous croyais coupable que de dix, répondit madame de Sommerville, je vous pardonne les cinq autres en faveur de votre franchise. »

Durant le reste de la journée j'observai madame de Sommerville. Sa beauté survivait aux ravages de la douleur: sa taille était droite etjeune, sa toilette,

bien que sans recherche, élégante et presque coquette; la grâce de son sourire faisait oublier la sévérité de ses traits, l'éclat de ses yeux animait la pâleur de son visage ; ses cheveux, relevés sur son beau front, tombaient autour de son cou en boucles brunes et épaisses. Affable sans prétention, elle captivait d'un geste, d'un regard ; sa voix, douce et voilée, était à elle seule une fascination ; l'aristocratie de ses manières, qui se ployait merveilleusement à toutes les exigences, eût apprivoisé les préventions les plus hostiles. Cœur sceptique d'ailleurs, âme ennuyée, se passionnant pour tout et se lassant de tout, avide de distractions et ne cherchant que l'oubli d'ellemême : telle me parut au premier aspect madame de Sommerville.

Nous parlâmes à plusieurs reprises de ma sœur et d'Albert ; madame de Sommerville s'arrêtait avec complaisance sur les détails de l'amitié qui nous unissait tous les trois.

« Aimez-vous, me disait-elle, et longtemps et toujours ; il n'y a que cela de bon sur la terre, le reste ne vaut pas un regret. Moi, comme vous, j'ai bien aimé aussi, et j'inspirai dans mes belles années plus d'une affection fervente; l'ingratitude m'a tout enlevé, et la mort seule m'a laissé des amis... Puissiez-vous ne jamais comprendre le sens de ces tristes paroles ! mais, si vous suivez la route commune, vous verrez qu'il est doux à celui qui vieillit d'avoir perdu des êtres aimés au matin de l'existence : ceuxlà du moins ne trompent pas ; leur image se conserve pure et gracieuse, nous pouvons les aimer toujours. Cruelle vie, Monsieur! nous pleurons les

vivants, et les morts nous restent seuls. Heureuses donc les amitiés, heureux trois fois les amours qui n'ont pas attendu pour s'éteindre l'ingratitude ou l'inconstance, et que la mort a tranchés dans la fleur de leurs beaux jours ! Cela s'appelle mourir à propos. »

Nous étions arrivés à la porte de la garenne.

« Adieu, Monsieur, dit-elle en me donnant sa main que je baisai. Revenez souvent près de la pauvre délaissée. Il vous faudra de la résignation, je le sens : ma vie est triste, mon cœur aussi : mais il est encore assez riche pour couvrir vos frais de courage. »

Je m'éloignai, l'âme frappée de pressentiments si* nistres. Pourquoi? J'avais trouvé madame de Sommerville grande, noble, généreuse avec art ; sa bienveillance m'avait captivé, son esprit m'avait séduit : eh bien ! je la quittai sous le coup d'une impression pénible ; il me semblait que la fatalité avait dû s'attachera tout ce qu'avait aimé cette femme, et, parmi les sentiments qu'elle m'inspirait, le plus énergique, le plus irrésistible, celui qui les dominait tous, vous le dirai-je? c'était l'effroi.

Deux jours après, nous la vîmes arriver à La Baraque ; elle était à cheval, Frank l'accompagnait. Affectueuse pour moi, elle se montra pour ma sœur adorablement bonne, et Nancy fut bientôt sous le charme d'une séduction réelle. La châtelaine voulut visiter tout notre petit domaine ; elle se fit répéter par ma sœur tous les détails de notre intimité. Vers le soir, elle proposa un pèlerinage à la demeure de mon pupille: nous l'acceptâmes avec joie. Frank partit avec les chevaux, et nous nous dirigeâmes

MADAME DE SOMMERVILLE. Si

tous trois vers la maison du sentier, qui n'était habitée que par la nourrice d'Albert. Lorsque nous arrivâmes, la bonne femme filait sa quenouille de chanvre sur le seuil de la porte, les deux chiens d'Albert étaient étendus à ses pieds. A notre approche, ils vinrent lécher les mains de Nancy, et la nourrice nous introduisit dans la maison de son jeune maître.

Madame de Sommerville examina tout avec sollicitude. L'aspect de la chambre d'Albert la frappa : le fusil, le carnier et la poire à poudre pendaient à la muraille au-dessus du lit ; tout se ressentait encore du désordre de son départ : près de la lampe qui avait éclairé ses veilles un volume de Y Emile ouvert ; des instruments de jardinage dans un coin ; dans un autre des plantes desséchées et des cadres d'insectes ; des papiers épars sur la table ; une collection de minéraux sur des rayons poudreux. Madame de Sommerville contemplait tout celaavec mélancolie.

« Ce pauvre enfant ! disait-elle... Vous me l'amènerez, Maxime : je veux le connaître et l'aimer, ce jeune homme quevous aimez et qui vous aime. Diteslui bien qu'en son absence je suis venue à son ermitage..,. Tenez, je lui laisse ma carte, ajouta-t-elle en détachant de sa ceinture un bouquet de violettes qu'elle déposa sur l'un des feuillets de Y Emile. Je veux qu'à son retour il me rapporte ces fleurs.

«Ainsi, disait-elle en allant d'un objet à l'autre, c'est ici qu'il a grandi. Que de fraîches pensées sont écloses entre ces vieux lambris ! que de beaux rêves aux ailes d'or ont flotté sous ces rideaux de serge verte !... Age d'illusions, d'amour, de poésie, âge heureux.'o dirait-elle encore

Et, lorsque nous reprîmes la route d'Anzeme, elle voulut entendre de nouveau le récit de la vie d'Albert.

Depuis, il ne se passa guère de jour sans que le soir nous réunît tous trois au château ou a La Baraque. L'affection de Nancy pour madame de Sommerville prit bientôt le caractère d'une passion réelle, je cédai moi-même à son entraînement. Nous finîmes par initier Aurélie à tous nos projets de bonheur : elle les encouragea avec transport, elle fit ses espérances des nôtres. Elle se disait vieille et fatiguée, et je la trouvais plus jeune, plus prompte à s'enflammer que nous; sceptique en théorie, elle ne croyait à rien, et je la voyais prête à se livrer à tout. Il en était de son cœur comme de sa beauté : l'un et l'autre avaient échappé au temps.

Vous ne sauriez imaginer une amitié plus tendre, plus désintéressée, plus active que la sienne, ni tout ce que cette femme répandait autour d'elle de charme et d'enchantements. Nul ne l'a connue sans l'aimer; tous ceux qui l'ont aimée se sont aimés entre eux. Il est des existences qu'elle a sillonnées comme la foudre, et qui n'ont pas su si Dieu la leur avait envoyée dans un jour de colère ou de bénédiction; mais celles où elle n'a fait que séjourner comme un hôte d'un jour, sont restées imprégnées de suaves souvenirs.

Elle réunissait toutes les supériorités, mais elle les oubliait avec tant de grâce qu'on eût dit qu'elle les ignorait; peut-être les eût-elle ignorées en effet, sans l'envie qui s'empressa de les lui dénoncer. Elle fut pour Saint-Léonard une humiliation vivante ; les

beaux esprits de la ville ne lui pardonnèrent jamais leur sottise. Les femmes surtout la délestaient cordialement. Pas une d'elles n'était digne de dénouer les rubans du chapeau d'Aurélie, mais toutes affectaient de ne point oser prononcer devant leurs filles le nom de la réprouvée ; il n'est pas de fable ridicule que leur imagination n'ait inventée pour silir la plus chaste des créatures. Tel est le sort des êtres supérieurs : la foule stupide se venge de leur génie en bavant sur leur moralité.

La haine de ces petites gens rejaillit sur nous, et acheva de nous isoler de Saint-Léonard. Ce fut le premier bienfait que nous dûmes à l'amitié d'Aurélie.

« Je vous entraîne dans ma proscription, nous disait-elle un soir qu'elle était assise, entre ma sœur et moi, sous la haie du sentier.

— Que diies-vous donc? s'écria Nancy : les proscrits sont à la ville.

— Et le bonheur entre nous, ajoutai-je.

— Oui, dit Aurélie en nous prenant la main à tous deux, le bonheur, c'est d'être trois, de s'aimer sous un buisson, et de tourner le dos au clocher de Saint- Léonard. Mais ne trouvez-vous pas, mignonne, demanda-t-elle en souriant à Nancy, que nous sommes assis bien à l'aise, et qu'un proscrit de plus pourrait s'abriter aisément sous le même toit de feuillage?»

Nancy sauta au cou d'Aurélie et cacha sa rougeur dans son sein.

Cependant les lettres d'Albert devenaient rares et prenaient un caractère alarmant : mornes et sombres, elles révélaient dans mon pupille un décou-

ragement profond; il ne me parlait plus de Nancy qu'avec réserve, de la vie qu'avec amertume. J'essayai vainement de relever son courage : l'enthousiasme était mort, lajeunesse semblait éteinte en lui. Vague dans la pensée, vague dans l'expression, son style se ressentait de la fatigue de son âme : c'étaient parfois des déclamations que je comprenaisà peine, plus souvent des rêveries que je ne comprenais pas, et toujours une lassitude de toutes choses qui me navrait mortellement. Ainsi moins d'une année avait suffi pour abattre ce superbe courage ! Je cachai ma douleur à Nancy et à notre amie : avant de détruire l'édiûce de bonheur que depuis dix mois nous élevions dans l'avenir, je voulus attendre le retour d'Albert, étudier son mal etm'efforcer de le guérir. Je ne pouvais me résigner à perdre déjà tout espoir, j'avais confiance encore en ce jeune homme.

Vers les premiers jours de l'automne, Albert re-, vint; mais, hélas ! ce n'était plus lui.

La jeunesse de notre époque a été misérablement perdue par ses flatteurs et par ses poètes. Ses flatteurs lui ont offert le sceptre du monde : à leurs enivrantes promesses, elle est partie, comme le peuple du désert, altérée, présomptueuse, avide ; puis, lorsque le jour de la déception est venu, et que le but qu'elle avait entrevu à travers les songes riants de l'espérance ne s'est plus montré que dans un avenir éloigné, âpre et rude à conquérir, ses poètes lui ont enseigné le découragement et la plainte ; et la

jeunesse, trouvant la plainte plus facile que le travail, s'est croisé les bras et s'est mise à accuser la vie qu'elle ignorait, à pleurer sur les maux qu'elle n'avait pas soufferts. Ces douleurs, fictives d'abord, prirent bientôt de la réalité : l'oisiveté engendra l'ennui, et la vanité fit le reste. De longues lamentations s'élevèrent de toutes parts, et tous essayèrent de se soustraire au positif de la vie pour se livrera des rêveries inutiles. Ces dispositions, encouragées par le malaise social, le furent plus encore par des esprits maladifs qui s'en firent les éloquents interprètes. Le mal gagna vite ; les âmes faibles, bien que généreuses, y succombèrent ; frappées d'inaction, leur énergie ne s'exbala plus qu'en soupirs stériles; chez les natures moins nobles, l'égoïsme, la paresse et l'oubli des devoirs se cachèrent sous l'expression de ces poétiques souffrances.

Albert revint profondément atteint de ce mal. Je l'interrogeai :je compris à ses réponses, qu'égaré par de folles ambitions et de malheureuses influences, il avait négligé ses études pour chercher dans une sphère plus élevée les émotions du triomphe, les enivrements de la gloire. L'indifférence avait accueilli ses premiers essais. En môme temps, ce malaise social auquel toute âme bien faite ne saurait échapper s'était emparé de la sienne, et seul, pauvre, dans sa mansarde, au milieu des terribles séductions que de fréquents exemples de suicide venaient sans cesse lui offrir, il avait éprouvé un grand dégoût de la vie. Telle était l'histoire de ses mécomptes. Toujours donc cette vieille histoire que rajeunissent les lamentations de chaque génération

16 MADAME DE SOMMEUVILLE.

nouvelle ! toujours la lassitude avant la marche, le découragement et la plainte avant le combat et la défaite, toujours le grand homme comprimé, le génie méconnu, toujours cet éternel René que nous refaisons tous à vingt ans !

La littérature moderne avait ajouté un travers de plus aux égarements de ce jeune homme. A la représentation d'un drame, il avait vu sur la scène un homme passionné comme Othello, sombre comme Lara, raisonneur comme Hamlet. Destinée maudite avant de naître, existence flétrie au berceau, cet homme avait lutté vainement contre la fatalité ; ardente, opiniâtre, inflexible, elle s'était attachée à lui, et ni l'amour, ni la science, ni la fortune n'avaient pu la fléchir ni effacer la tache que cet homme avait apportée au front. Antony, comme Albert, était sans famille et sans nom. Albert se jeta avidement sur ces douleurs, dont il n'avait soupçonné jusqu'alors ni l'étendue ni la portée ; il s'en empara, il les fit siennes, à son tour il se reconnut maudit etdélaissé, et il s'emporta amèrement contre l'isolement dans lequel sa naissance le reléguait.

L'ingrat ! il oubliait ma sœur, qui ne vivait qu'en lui ; il m'oubliait, moi qui l'avais appelé mon frère ! J'ai remarqué que, parmi ces jeunes indolents qui fatiguent le ciel de leur désespoir, gémissent sur la solitude de leur cœur et déplorent l'abandon où le sort les a jetés, il en est bien peu qui n'aient pas des parents qui ont tout sacrifié pour eux dans l'espoir qu'ils taraient un jour l'orgueil et l'appui de leur vieillesse, bien peu dont l'avenir n'ait absorbé celui de quelque jeune sœur qui restera pauvre et sans

soutien s'ils ne la protègent eux-mêmes, bien peu enfin qui n'aient de saintes obligations à remplir. Il faut être sans pitié pour cette partie de la jeunesse qui, parce qu'elle a entrevu le mieux, n'a pu se résigner au moins : engeance inutile et vaniteuse qui ne se croit jamais classée suivant ses mérites, el dont le rôle se réduit au prêche de ses misères ! Assez de voix éloquentes se sont élevées pour signalernos maux, nous avons assez pleuré, le temps est venu de se mettre à l'œuvre, et chacun de nous peut, dans la sphère où le devoir le retient ou l'appelle, apporter son grain de sable à la pyramide qui s'élève.

Je me montrai sans indulgence pour Albert: je lui reprochai sévèrement d'avoir négligé ses études pour obéira des fantaisies insensées; je traitai son découragement de lâcheté, ses rêveries d'enfantillage, je lui rappelai les promesses qu'il m'avait faites au départ.

« Les avez-vous tenues ? lui dis-je. Je vous avais tracé d'une main sûre et ferme la ligne que vous aviez à suivre : l'avez-vous suivie? Qu'avez-vous fait de ce courage qui ne doutait de rien? qu'est devenu cet amour qui devait ne pas trouver d'obstacles ? Vous avez marché quelques pas à peine, et voilà que vous vous sentez défaillir. Attendez, pour accusez la destinée, qu'elle vous ait effleuré de son aile. Qu'aviezvous espéré d'ailleurs en entrant dans la vie? que les sentiers en étaient sablés, et que les fruits et les ombrages se courberaient sur votre front? Les ombrages sont rares, les fruitsnous échappent sanscesse : qu'avez-vous fait pour les saisir ? Vous] vous dites malheureux, moi je vous dis coupable. Malheureux,

dites-vous; je demande pourquoi. Sans doute parce que vous n'avez point en dix mois réalisé la conquête du monde. Mais vous êtes bien jeune encore! Ou plutôt votre siècle vous aurait-il déjà méconnu? Mais vous avez dix-huit ans à peine et quatre inscriptions au plus. Le siècle, gardez-vous d'en douter, finira par réparer son erreur; seulement, laissez-lui le temps de vous connaître et de vous apprécier. Vous êtes là-bas tant de grands hommes que vous devez l'embarrasser parfois. Vous vous plaignez de la réprobation dont vous frappe votre naissance: c'est un préjugé dont le bon sens a fait justice, le héros que vous prenez pour modèle est un anachronisme dans notre société; vous jouez tous les deux au proscrit. Quant à votre abandon, c'est plus grave; mais vous êtes ingrat envers ceux qui ont voulu vous donner des affections et vous créer une famille. Vous voyez bien que vous n'êtes malheureux que parce que vous êtes coupable. »

Tels étaient à peu près les discours que j'opposais aux déclamations d'Albert. Pour Nancy, qui n'avait d'autre esprit qu'un sens droit et une âme simple, elle ne comprenait pas les tristesses de son ami.

« Qu'avez-vous, lui disait-elle, et pourquoi nouf revenir ainsi? Je voudrais connaître votre mal pour essayer de le guérir. Nous n'avons pas cessé de vous aimer, nous n'avons jamais séparé notre destinée de la vôtre : pourquoi donc si triste et si rêveur? N'êtesvous plus heureux de notre tendresse? nos projets de félicité rustique ont-ils cessé de vous sourire? Enfin ne nous aimez-vous plus? Dites: si vous avez trouvé des déceptions, vous aviez donc des espéran-

ces que vous cachiez à vos amis? si vous avez de? douleurs qu'ils ne puissent partager ni comprendre, vous aviez donc des joies qui leur étaient étrangères ? Vous vous plaignez des hommes et des choses ; le monde est moins pur que vous ne l'aviez rêvé : qu'importent les hommes et le monde, si nous autres nous n'avons point changé? Voyez : nos bois sont-ils moins beaux, notre ciel moins serein, notre rivière moins limpide, nos cœurs vous chérissent-ils moins ? Moi aussi, je me suis vue comme vous, inquiète, tourmentée, rêveuse ; mais, depuis que Maxime a béni notre amour, j'ai recouvré la confiance, et vous, ingrat,vous l'avez perdue ; moi j'ai cru au bonheur, et vous, cruel, vous le cherchez encore. Que vous manque-t-il ? Maxime n'est-il pas votre frère ? n'êtes-vous pas le mien? ne suis-je pas pour vous quelque chose de plus qu'une sœur? »

Tant d'affection relevait en apparence le courage d'Albert, mais son amour ne retrouvait plus la grâce et la jeunesse qu'il exhalait autrefois. C'en était t'ait déjà de notre bonheur ; l'indifférence d'Albert et la douleur de Nancy, comprimées encore, l'une par le remords, l'autre par l'espérance, n'attendaient pour éclater qu'une occasion, qui ne tarda pas à se présenter.

Pendant son séjour à Paris, mes lettres l'avaient entretenu plusieurs fois de madame de Sommerville et du vif désir qu'elle éprouvait de le connaître ; je lui avais conté notre visite à la maison du sentiec l'attachement que nous inspirait cette femme, l'amitié qui nous unissait tous trois. Lorsqu'il revint, madame de Sommerville était souffrante, et n'avait

point paru depuis longtemps à La Baraque. Quelques jours après l'arrivée d'Albert, je proposai à ce jeune homme de nous accompagner, ma soeur et moi, au château d'Anzème ; mais, comme je venais de le gronder assez rudement sur l'emploi de son temps à Paris et sur le résultat de sa première année d'études, l'enfant capricieux et boudeur, mécontent de luimême, partant mécontent des autres, refusa sèchement.

« Qu'est-ce donc, demanda-t-il avec humeur, que cette madame de Sommerville? Pourquoi avoir laissé cette étrangère s'introduire dans notre intimité? N'étions-nous pas heureux tous trois? pourquoi cette amitié nouvelle ?Ne m'avez-vous pas dit un soir, sur la terrasse d'Anzème, que cette femme avait quitté sa mère ? Je trouve votre affection bien prompte à s'enflammer, votre estime bien complaisante, vos souvenirs bien indulgents.

— Ne dites pas de mal de cette femme ! s'écria

Nancy indignée Pourquoi dites-vous du mal de

cette femme, ajouta-t-elle avec douceur, lorsque vous savez que je l'aime ?

— Vous outragez, lui dis-je froidement, ce qu'il y a de bon sur la terre.

— A la bonne heure ! répondit Albert, que la conscience de sa faute rendait plus opinmtre encore ; seulement, je trouve étrange que vous cherchiez à m'imposer vos sympathies et vos enthousiasmes.

— Vous êtes injuste et méchant, dit Nancy, et si vous connaissiez madame de Sommerville

— Je ne veux pas la connaître, interrompit Albert....

— Venez, ajouta ma sœur d'une voix suppliante, Tenez. Albert, c'est moi qui vous en prie. Si vous saviez combien de fois madame de Sommerville a parlé de vous avec sollicitude, si vous pouviez comprendre l'intérêt que vous lui inspirez, vous ne voudriez pas être ingrat envers elle.

— Et c'est précisément, s'écria-t-il, cette affectation de tendresse qui m'éloigne de cette femme: je ne vois dans sa sollicitude qu'une curiosité maladroite qui m'offense et à laquelle je saurai me dérober, dans son intérêt qu'un impérieux ennui qui cherche des distractions et que je ne saurais distraire.

— Gomme vous voilà prompt à imaginer le mal ! dit tristement ma sœur; il y a un an à peine, vous ne vouliez croire qu'au bien... Vous ne viendrez donc pas ? ajouta-t-elle en pleurant. Que pensera madame de Sommerville de vos refus et de votre obstination, elle qui a tout fait pour vous attirer à Anzème, qui vous aime parce que nous vous aimons, et qui a visité votre maison durant votre absence?

— Oubliez-vous que, madame de Sommerville absente, j'ai plus de fois visité son domaine que le bouquet laissé dans VÉmile ne contient de violettes et Y Emile des pages? Vous voyez bien que la présence de la châtelaine dans la maison de son vassal n'était qu'une politesse que le château devait à la chaumière. »

A ces mots, Albert siffla ses chiens et prit par

Saint-Léonard pour retourner à sa demeure ; Nancy et moi nous partîmes à pied pour Anzème.

Pardonnez-moi, dit Maxime s'adressant à son ami, de vous entretenir de ces misérables détails de la vie commune ; c'est là seulement que nous pouvons juger les hommes. Sur le théâlre du mondr ce ne sont que des acteurs qui jouent un rôle avecplus ou moins d'habileté, parés avec plus ou moins d'élégance ; pour étudier et saisir les fils secrets qui les font mouvoir, il faut descendre dans la vie bourgeoise. Que de convictions qui bouleversent à cette heure le monde politique, et qui n'ont eu pour principe qu'un mouvement d'humeur ! que d'opinions ferventes qui n'ont eu pour mobile que l'orgueilleuse conscience de leurs erreurs !

Nous marchâmes, ma sœur et moi, silencieux durant toute la route, préoccupés l'un et l'autre de tristes pensées que nous n'osions nous communiquer. Près d'Anzème, nous rencontrâmes Frank, le domestique du château, qui se rendait à Saint- Léonard sur le cheval de madame de Somrnerville. Il arrêta, en nous voyant, le trot vigoureux de sa bête.

« Je vais, dit-il, chercher les lettres de madame à la ville ; madame est mieux, elle vous attend. »

L'animal, qui piaffait et se cabrait avec impatience, força Frank à partir au galop. C'était un cheval de race espagnole, caressant et docile lorsqu'il sentait sur ses flancs le poids de sa noble maîtresse : mais il n'avait pas été monté depuis l'indisposition d'Aurélie, et, plein d'ardeur et de feu, il bondissait sous Frank comme une cavale sauvage.

Lorsque nous arrivâmes au château, madame de Sommerville était assise sur l'une des marches du perron et lisait.

« C'est vous, mes amis ! s'écria-t-elle en se levant dès qu'elle nous aperçut. Je ne lisais que des yeux, je pensais à vous. Chère belle , dit-elle à Nancy en l'embrassant au front, comme vous voilà pâle et que vos yeux sont rouges! Mignonne, souffrezvous ? avez-vous pleuré? Qu'a donc cette enfant, Maxime ? Mes amis, je suis joyeuse de vous voir : je n'ai plus rien erc moi de bon et de jeune que vous. Dieu vous bénira de vous être attachés à ma triste existence. Lorsque je suis près de vous, que Maxime réchauffe mes mains dans les siennes, et que toi, chère enfant, tu m'enlaces de tes bras, vous me rappelez ces fleurs que le vent sème sur les ruines et que le soleil y fait éclore... Mais qu'avez-vous fait d'Albert? On m'a dit au village qu'il était de retour, et je l'attendais aujourd'hui. Pourquoi n'est-il pas avec vous ?

La question de madame de Sommerville nous embarrassa tous deux. Nancy rougit, baissa les yeux «t ne répondit pas ; je balbutiai quelques paroles, et restai court au milieu de ma première phrase. Madame de Sommerville, étonnée, nous regardait avec inquiétude et j'allais me résigner à lui avouer la vérité, quand tout à coup le galop précipité d'un cheval se fit entendre dans la garenne.

« Qu'est-ce que cela? dit madame de Sommerville... Frank reviendrait-il déjà de Saint-Léonard?

— C'est impossible, répondit Nancy: il n'y a pas

vingt minutes que nous l'avons rencontré dans le sentier, se rendant à la ville.

— Je reconnais pourtant le galop de Cortès, » ajouta madame de Sommerville.

Elle avait à peine achevé ces mots que Cortès iiaversait la terrasse comme un coup de vent, et s'arrêtait brusquement devant la grille du château. Le cavalier mit pied à terre : il était pâle, défait, couvert d'écume; il s'appuya tout tremblant contre les flancs fumants du coursier.

a Ce n'est pas Frank ! dit madame de Sommerville avec étonnement.

— C'est Albert ! » s'écria Nancy avec joie. Et nous allâmes tous trois à sa rencontre.

Nul de nous n'échappe à sa destinée. Nous luttons vainement pour la tromper: son regard est rivé sur nous; il nous fascine et nous attire ; lorsque nous croyons la fuir, la fatalité nous pousse vers elle.

Je vous ai déjà dit que la maison d'Albert donnait sur le sentier qui mène d'Anzème à Saint- Léonard. Albert était sur le seuil de sa porte, lorsque Frank vint à passer : celui-ci s'arrêta pour parler au jeune homme qu'il n'avait pas vu depuis son retour. Frank était sur Cortès, Albert se tenait appuyé sur un fusil à deux coups qu'il avait apporté de Paris. Albert avait la passion des beaux chevaux, Frank celle des beaux fusils.

« Tu montes là un noble animal ! dit Albert.

— C'est Cortès, » répondit Frank en frappant de la main la large encolure de la bête.

Au nom seul de Cortès, le cheval dressa les oreilles en hennissant, et frappa la terre de ses deux balzanes de devant.

«Fier et superbe comme un Castillan ! dit Albert. La plus vive de mes fantaisies a toujours été de presser les flancs d'un coursier généreux, de les sentir s'allonger sous moi en bonds élastiques, et de courir ainsi contre le vent.

— Vous avez là une belle arme ! répondit Frank, que les poétiques fantaisies d'Albert touchaient médiocrement et qui couvait des yeux le fusil, dont le double canon rubané reluisait au soleil.

— Arme inutile, Frank ! je ne sais en vérité ce que deviennent les lièvres du pays : ce matin j'ai battu la lande pendant trois heures sans pouvoir en dépister un seul.

— C'est qu'ils ne vous connaissent plus et qu'ils ont peur, » répondit Frank d'un air goguenard en prenant le fusil des mains d'Albert.

Après avoir fait jouer la batterie, essayé la crosse à son épaule et le point de mire à son œil :

« Monsieur Albert, dit-il en lui rendant son arme, je ne voudrais pas aller à travers champs jusqu'à Saint-Léonard avec ce fusil et vos deux chiens, sans venir pendre, à mon retour, deux lièvres à votre porte.

— A ton aise! s'écria le jeune homme, prends mon fusil et mes deux chiens, et va à la ville en chassant; je reconduirai Cortès à Anzème, et tu le re-

trouveras, au retour, attaché à la barrière de la garenne. Cela te va-t-il ?»

Il n'avait pas achevé les derniers mots de sa proposition que Frank était à terre et endossait le costume de chasseur da jeune homme. Albert s'empara de la bride du cheval, posa le pied gauche dans l'étrier, et, s'élançant en selle, il partit au galop, tandis que Frank et les deux chiens s'enfonçaient dans la bruyère.

Cortès, ne reconnaissant plus le poids accoutumé et se sentant conduit par une main inhabile, allait comme la tempête. La taille frêle et mince d'Albert était ployée par la rapidité de la course ; mais il se tenait ferme, inébranlable, plein d'audace et de feu, aspirant l'air avec joie, pressant le coursier de la voix et du geste ; il lui semblait que l'espace était à lui comme à la foudre. Cependant, lorsqu'il aperçut le clocher rustique d'Anzème et les tourelles du château qui se dessinaient sur un fond jauni de feuillage, il voulut, près du but, ralentir le galop de Cortès; il l'essaya vainement : au lieu de scier du bridon, il tira la bride à lui de toutes les forces musculaires qu'il puisait moins dans la prévision du danger, que dans celle qu'il était emporté malgré lui vers madame de Sommerville ; de sorte que le fougueux animal, trouvant un appui douloureux sur le mors qui lui serrait la bouche, et se sentant pressé par les jambes du cavalier qui se cramponnaient maladroitement à ses flancs, prenait à chaque élan une vigueur nouvelle. Il franchit en quelques secondes la distance qui le séparait d'Anzème, traversa le village en deux bonds, se précipita dans la garenne, dont la

barrière était ouverte, et ne s'arrêta que sur la terrasse, devant la grille du château.

Albert, se trouvant comme par enchantement en face de madame deSommerville, comprit sa position en homme d'esprit et s'en tira comme un sot : en homme d'esprit il s'en attribua tout l'honneur, au grand préjudice de Cortès; mais lorsque madame de Sommerville, assez étonnée d'ailleurs de l'entrée cavalière de notre jeune ami, le remercia de son empressement à se rendre au désir qu'elle avait de le voir, il répondit effrontément qu'il n'avait cédé qu'à son désir à lui, et, comme un sot, il partit de là pour se perdre en longs et fades compliments qui nous émerveillèrent tous. Ses paroles contrastaient si singulièrement avec son ton rude, il y avait dans toutes ses manières, à la fois brusques et craintives, un mélange si bizarre de hardiesse et de timidité, que madame de Sommerville elle-même ne put s'empêcher de sourire.

« Puisque tel était votre désir, demanda naïvement Nancy, pourquoi donc avez-vous obstinément refusé de nous accompagner? C'est que je vous en priais, sans doute. »

Et comme, à ces paroles imprudentes, Albert se troublait et ne répondait pas :

«Je vois bien, ajouta-t-elle d'un air boudeur, que personne ici ne vous inspire d'éloignement que vos îleux amis : ce n'était pas madame de Sommerville, c'était nous que monsieur fuyait; entre mon frère et moi il eût trouvé la route trop longue ; mon bras, appuyé sur le sien, lui eût fait la marche trop lourde. Et bien ! tant mieux, Albert ! J'aime mieux

que vous soyez coupable envers nous : nous, du moins, nous sommes toujours prêts à vous pardonner. Mais pourquoi nous fuir, et que vous avons-nous fait ?»

Albert ému s'approcha de Nancy pour la consoler ; elle le repoussa et se retira, boudeuse à son tour, prèi de madame de Sommerville.

«Voyons, mes enfants, de quoi s'agit-il ? demanda madame de Sommerville, qui ne comprenait rien à tout ceci ; qui de vous me donnera le mot de cette énigme ?

— Madame, dit Albert d'un air touchant et vrai en s'avançant vers elle, dussé-je perdre votre intérêt et m'aliéner à jamais votre cœur, je vais tout vous avouer. »

Et, avec la noblesse d'un homme qui s'accuse, il raconta la scène de La Baraque et l'espèce de fatalité qui l'avait amené malgré lui à Anzème.

« Ainsi, Monsieur, dit madame de Sommerville avec mélancolie, c'est moi que vous fuyiez ! Quoi de plus naturel ? Il ne pouvait guère en être autrement : quelle sympathie saurait exister entre votre jeune cœur et le mien ? Je ne vous en veux pas, Monsieur.

— Oui, Madame, dit Albert en baissant les yeux, c'est vous que je fuyais. Je suis un misérable ! Vous m'avez aimé sans me connaître, et moi je ne vous aimais pas ! Je sens bien à cette heure que nous avions tort tous les deux.

— N'espérez pas, dit madame de Sommerville en souriant, que l'aveu de vos fautes entraîne celui des miennes : à mon âge, Monsieur, plus qu'au vôtre on tient à ses erreurs et on y renonce difficilement. »

Aees mots, elle prit Albert par la main et l'attira vers ma sœur. Albert déposa un froid baiser sur le front de Nancy, et porta timidement à ses lèvres tremblantes la main qu'il tenait dans la sienne.

« Oh ! Maxime, s'écria-t-il avec enthousiasme pendant que madame de Sommerville essuyait les larmes de ma sœur, oh ! que cette femme est belle ! que son regard est doux et triste, son visage noble et souffrant ! Et qu'elle est gracieuse, Maxime ! Vous ne m'aviez pas dit tout cela. Elle est jeune aussi, jeune et belle, belle surtout delà beauté qu'elle a perdue. Voyez que de résignation sur cette grande et pâle figure ! On dirait l'ange de la douleur. Et cette femme vous aime, Maxime, et vous osez l'aimer ! Vous êtes bien heureux! Lorsque j'ai senti ses doigts à mes lèvres, il m'a semblé que j'allais mourir. »

Ces paroles me faisaient mal :il ne voyait que madame de Sommerville, et moi je pensais à Nancy. Mortellement blessée de la froideur d'Albert, elle pleuraitdans le sein d'Aurélie, et celle-ci, l'entourant de ses bras et couvrant de baisers la blonde tête de la pauvre affligée, m 'apparaissait, à moi aussi, comme l'ange de la douleurenveloppantmasœur de sesailes.

Nancy fut triste le reste du jour, mais son ami ne le remarqua pas. Madame de Sommerville, qui désirait convaincre Albert de ses torts et se faire pardonner la position forcée qu'il avait auprès d'elle, déploya tout ce qu'elle avait de charmes et de séductions : Albert y succomba, et le soleil s'éteignit moins vite derrière nos coteaux que l'image de Nancy dans son cœur.

C'est qu'elle était déjà bien pâle et bien mourante,

cette image en un jour effacée; c'est qu'à ce cœur, défloré par les excès d'une littérature qui nous fait vieux et blasés à vingt ans, les paisibles émotions d'un amour virginal ne suffisaient déjà plus; c'est que, pour cette imagination fouettée depuis dix mois par les sensations fiévreuses que lui jetaient les romans et la scène, l'humble fille de nos montagnesn'était plus qu'une héroïne bien vulgaire. Belle encore, mystérieuse, romanesque, enthousiaste, madame de Sommerville s'offrait à lui comme une réalisation bien plus enchantée des idées vagues et brûlantes qui s'agitaient dans sa jeune tête : la présence seule de cette femme dut lui révéler le secret et le but de ses aspirations nouvelles.

Et puis, il faut bien vous le dire, ce jour me montra dans toute son étendue la distance qui séparait Nancy de madame de Sommerville, et combien la grâce native, sans culture, s'efface humblement devant l'élégante assurance que donne et qu'enseigne le monde. J'avais fait de Nancy toute ma joie et tout mon orgueil ici-bas: l'être le plus aimé était pour moi le plus aimable, je n'avais pas imaginé jusqu'alors qu'aucune femme pût dérober au ciel plus de beautés et de perfections que n'en avait ma sœur. Nancy, de son côté, heureuse et fière de l'amour d'Albert, croyait naïvement aux charmes qu'il admirait en elle, jamais elle n'avait pensé qu'une femme aimée de ce jeune homme pût ne pas être belle et aimable entre toutes. Notre crédule confiance s'évanouit en ce jour : négligée par son ami, que madame de Sommerville captivait tout entier, Nancy comprit avec moi qu'elle n'était qu'une enfant simple

et timide, sans esprit et sans art; tandis qu'Aurélie se perdait avec Albert dans un monde d'idées où ma sœur ne pouvait les suivre, nous allions tous deux en silence, mornes et dévorant nos pleurs.

Rentrés au château, madame de Sommerville se mit au piano. Elle chantait avec âme, Albert l'écouta avec ravissement. Tendre, plaintive, passionnée, elle lui rendit tour h tour les anges de ses rêves et les fées de ses illusions : Anna, Juliette, Desdemona, Elvire. Hélas ! qu'elle était belle et touchante ! qu'il y avait de mélodieuses tristesses dans sa voix, d'inspiration et de poésie sur son front et dans son regard, et jusque dans ses cheveux qui semblaient frissonner d'harmonie autour de son pâle visage ! Hélas ! qui ne l'eût pas aimée ? qui n'eût oublié ma sœur auprès d'elle? Albert eût oublié le monde. Debout à ses côtés, il s'enivrait d'amour, et Nancy, encouragée par les pleurs que les chants d'Aurélie suspendaient à nos yeux, versait à son aise les larmes de sa douleur.

Aurélie venait d'achever la romance du Saule. Ses mains reposaient encore sur les touches d'ivoire, ses yeux étaient au ciel, et par les vitraux ouverts les derniers rayons du soleil se glissaient sur son front rêveur. Elle me rappelait la Corinne du peintre au promontoire de Misène. Aurélie se leva lentement, s'approcha de Nancy, et passa ses doigts dans les cheveux de la blonde fille.

«Les poètes n'ont rien imaginé de plus jeune et de plus beau que vous, jeune et belle enfant, » lui •dit-elle.

Et, s'adressant à Albert:

«Monsieur, j'ai dû me trouver en môme temps que vous à Paris : c'était au dernier hiver; je revenais d'un long voyage, et je me préparais à un exil éternel. Nous avons plus d'une fois sans doute, sous la môme voûte, à l'éclat des mômes lumières, frémi des mêmes émotions et pleuré des mêmes larmes. Peut-être aussi, dans les galeries du Louvre, nous sommes-nous arrêtés ensemble devant les mêmes chefs-d'œuvre ; peut-être, dans la même soirée, sur un des ponts jetés sur la Seine, avonsnous contemplé tous deux la vieille cité qu'enveloppait déjà la brume du soir. J'aimais Paris ; parfois encore, sous le ciel large et embaumé des prairies, je me surprends à regretter son ciel capricieux et changeant. Parlez-moi donc de Paris, Monsieur. Le vie y est si pressée, si rapide, la popularité si mobile, la gloire si périssable; chaque jour, chaque heure y voit naître et mourir tant d'événemenls et de choses, que six mois d'absence en ont fait pour moi un monde étranger, une contrée nouvelle. Voyons, jeune vojrageur revenu des plages lointaines pour visiter les huttes de vos frères, parlez un peu de la grande ville aux sauvages des rives de la Creuse. »

Albert parla de tout avec tact et finesse. Rempli d'amour pour les doctrines nouvelles, plein de foi dans leur avenir, en moins d'une heure il défit et refit le monde politique etsocial. Artiste, en ce sens qu'il était doué d'un instinct énergique et rapide du vrai et du beau dans les arts, il se montra tour à tour peintre, musicien et poëte ; enthousiaste exclusif, jeune homme aux convictions ardentes, il exposa

MADAME DE S( iMMF.il VILLE. 53

chacune de ses idées comme un culte, chaque objet de ses admirations fut présenté comme une idole. Madame de Sommerville, qui observait avec intérêt cette faculté qu'a la jeunesse de se passionner pour toutes choses, se plut à contrarier les sympathies d'Albert: Albert les défendit avec chaleur. La discussion fut vive : Aurélie s'y montra spirituelle, calme et railleuse, Albert éloquent et fougueux.

« Ah ! vous êtes heureux, s'écria madame de Sommerville en jetant sa brusque parole au travers des déclamations d'Albert, qui s'interrompit aussitôt: vous êtes heureux, Monsieur ! Si vous saviez combien ma froide raison regrette vos brûlantes erreurs! Puissiez-vous les garder toujours ! le cœur qui ne sait plus s'abuser est maudit. »

Il est facile d'imaginer la contenance de Nancy durant toutes ces discussions morales et littéraires. Restée comme moi en dehors du mouvement intellectuel de l'époque, elle avait le maintien embarrassé d'un voyageur au milieu d'un cercle dont la langue lui est étrangère. Elle observait, avec une inquiétude mêlée d'étonnement, la désinvolture élégante et facile d'Albert dans ce champ d'idées nouvelles où. notre gaucherie n'osait s'aventurer. Nous avions bien, dans nos soirées d'hiver, étudié les lettres et les arts ; mais, au fond de cette contrée où nous arrivait à peine un faible écho des retentissements du siècle, nous n'avions pas suivi la marche du progrès ; nous en étions restés au culte des vieilles idoles, on nous initiait pour la première fois à l'adoration de dieux nouveaux dont notre foi surannée ne soupçonnait pas même l'existence.

Dieu seul a pu savoir ce que j'ai souffert en ce jour : souffrances misérables qui ont humilié mon cœur plus encore qu'elles ne l'ont déchiré ! Je me reprochais l'esprit d'Albert ; je m'accusais de l'avoir envoyé à Paris pour y puiser le talent et la science ; j'étais jaloux des grâces d'Aurélie ; j'étais blessé dans l'amour de Nancy, je souffrais à son cœur ; j'aurais voulu réduire Albert à son ignorance primitive, ou dépouiller madame de Sommerville de toutes ses perfections pour en parer ma sœur.

Au reste, il fallait toute mon inexpérience pour n'avoir pas plus tôt prévu que l'amour d'Albert, placé entre ces deux femmes, se retirerait de Nancy pour se porter sur madame de Sommerville. L'amour, à l'âge qu'Albert avait alors, est impatient de vivre, avide de connaître : il aime à s'égarer dans les régions de l'inconnu ; il veut à chaque pas une découverte nouvelle. Aussi est-il rare de voir deus jeunes âmes échanger leur virginité : c'est qu'elles n'ont rien à s'apprendre. Un cœur neuf cherche toujours celui qu'a vieilli l'expérience, pressé qu'il est de côtoyer les rives de la vie qu'il ignore et que l'autre a déjà parcourues. De son côté, le cœur qui a descendu le fleuve et en a sondé les écueils, appelle les jeunes amours, dans l'espoir de remonter le courant qui l'entraîne.

Qu'y avait-il de mystérieux et d'imprévu dans l'avenir que l'amour de ma sœur ouvrait à Albert ? quelle autre perle que cet amour lui-même recelait le cœur de Nancy ? Quels trésors, au contraire, ne

devaient pas dormir dans celui d'Aurélie ! L'amour de ma sœur s'offrait comme une pente

MADAME DE SOMMEUVILLE. 5 5

facile qu'un seul regard mesurait tout entière et. dont 3e mariage était le couronnement prosaïque ; celui d'Aurélie au contraire, comme un paysage semé de contrastes, et dont l'œil ne pouvait calculer tous les accidents ni percer toutes les profondeurs.

Cependant la conversation d'Albert et d'Aurélie allait effleurant tous les sujets, abordant toutes les idées, discutant toutes les questions. Madame de Sommerville, en causant, laissasses doigts courir au hasard sur le clavier ; lui, assis auprès d'elle, feuilletait des albums négligemment épars sur une table ^:i marqueterie.

« Ne cherchez pas dans ces feuillets, lui dit-elle, des noms illustres, des esquisses ravies par l'importunité à des crayons habiles, à des pinceaux célèbres : ces pages ne renferment que des souvenirs vulgaires qui n'ont de charme que pour moi.

— Ces souvenirs sont les plus doux, Madame, répondit Albert. Je tremblais, en ouvrant ces recueils, que vous n'eussiez sacrifié à la mode du jour. Avezvous jamais parcouru un album sans un sentiment .le compassion pour les artistes qui ont signé sur ses pages la persécution exercée contre eux ?

— Non, sans doute ; mais ceux-ci ne me rappellent que des êtres et des sites aimés. Il n'est pas un de leurs feuillets, couvert d'ébauches imparfaites ou signé de noms inconnus, qui n'ait plus de prix à mes yeux que les dessins les plus achevés et les noms les plus glorieux.

— Vous avez voyagé, Madame ? dit Albert en regardant avec intérêt plusieurs vues dérobées à des contrées étrangères.

— Oui, répondit madame de Sommerville d'un air triste : s'il est vrai que la patrie soit aux lieux où nous avons souffert, la mienne est bien grande, Monsieur !

— Vous avez visité l'Italie et l'Espagne ! poursuivit Albert avec enthousiasme en feuilletant les croquis qu'Aurélie avait rapportés de ses courses ; vous avez vu l'Alhambra, vous êtes allée rêver dans la patrie des Maures !... Saint-Marc ! vous avez vu Venise ?Ses gondoliers chantent-ils encore les chants de l'Arioste et du Tasse ?... Naples ! voici Naples, vous avez vu Naples, Madame ! vous avez vécu sous son beau ciel, la mer vous a bercée dans ce golfe, vous avez gravi la lave du Vésuve? Vous êtes bien heureuse !... Cette rose flétrie et desséchée, est-ce une rose de Pœstum ?

— Non, Monsieur. Dans ce livret, comme dans ma vie, les souvenirs sont jetés sans ordre et sans méthode : cette rose a pour moi des parfums de rives plus lointaines.

— Cette fleur est peut-être tout un poëme? Chose étrange qu'il y ait souventpour nous, dans l'aspect de* moindres objets, toute une vie de joies et douleurs !

— Cette rose a traversé les mers. Après un voyage de long cours, contrarié par le vent, le brick la Fanny mouilla devant le cap de Bonne-Espérance. J'étais parmi les passagers. La chaloupe fut mise à flots, et chacun de nous, fatigué de la nourriture du bord, voulut qu'on lui rapportât du Cap le mets que préférait son goût. Deux jeunes femmes demandèrent, l'une un camélia, l'autre une rose. II y avait si longtemps que nous n'avions vu de fleurs I

— Vous avez foulé les rives de l'Arno ?

— Je les ai mouillées de mes pleurs.

— Et Home, Madame ! n'avez-vous pas vu Rome?

— Elle est sous vos doigts.... Prenez garde delà réduire en poudre.

— Cette feuille de lierre ?

— Je l'ai cueillie sur les ruines du Colysée.

— Oh ! voyager, Madame, c'est le rêve de majeunesse ! Que de fois n'ai-je pas demandé aux oiseaux émigrants de m 'enlever sur leurs ailes, aux nuages qui glissaient dans l'air de m'emporter avec eux 1 Puissé-jeun jour aller dans ces belles contrées chercher la trace de vos pas !

— On se lasse bien vite de cette vie errante et sans affections durables ; on éprouve bientôt une vive fantaisie de dresser sa tente sur un rivage aimé qu'on ne doit plus quitter.

— En quels lieux enchantés eussiez- vous désiré faire votre Elysée?

— Notre Elysée est le coin de terre où nos yeux ont versé leurs premières larmes, où nos lèvres ont souri pour la première fois. Il n'est pas de cieux si purs, de bords si fleuris, de champs si parfumés qui nous fassent oublier les lieux où nous avons grandi. La patrie, Monsieur, n'est pas un vain mot : elle est où nous aimons, où nous avons aimé. Il m'est arrivé mille fois de traverser de petites villes en me demandant comment des créatures faites à l'image de Dieu pouvaient se résigner à vivre dans de semblables repaires : j'oubliais qu'il n'est pas de laide patrie.

— Est-il vrai du moins que la vie d<* voyages soit

salutaire à la douleur, que nous puissions trouver sous d'autres cieux le calme et le silence que nous avons perdus sur la terre natale ?

— Le calme et le silence n'oni qu'une patrie, c'est notre âme. Lorsqu'ils la délaissent, nous nous fatiguons en vain à les poursuivre ; nous avons beau rompre notre chaîne et fuir les lieux où elle était rivée, nous ne nous fuyons pas nous-mêmes, nous traînons partout à notre cœur meurtri un bout de cette chaîne que nous avons brisée. »

Ils parlèrent longtemps ainsi, et Albert écoutait Aurélie avec une admiration naïve. Il se demandait quelle était cette femme qui, si jeune et si belle encore, semblait avoir tout vu, tout connu, tout souffert. De son côté, madame de Sommerville se laissait aller au charme de livrer ses impressions et ses souvenirs à une âme intelligente, qui s'offrait à elle comme une jeune sœur de la sienne. Nancy et moi nous écoutions en silence, mêlant à longs intervalles quelques questions banales à la conversation de nos amis.

Je ne sais rien de plus mobile, de plus imprévu, déplus vagabond, pour ainsi dire, que la conversation de deux êtres qui se voient pour la première fois et dont les sympathies se sont révélées au premier abord. Ils ne s'observent pas, ils s'aiment, ils veulent s'aimer plus encore. Voyez aussi comme ils s'empressent de découvrir l'un dans l'autre des sympathies nouvelles, comme ils ont hâte de mettre à nu toutes les richesses de leur âme !

Je ne sais par quelle transition Albert et Aurélie vinrent à s'entretenir delà politique du jour. Héri-

lière d'un nom illustre dans sa province, madame de Sommerville avait passé sa vie à chiffonner ses par chemins et à fouler aux pieds les préjugés de s? caste. La révolution de Juillet la surprit dans les rangs des vainqueurs: mais, comme la noble femme pensait que le malheur est un drapeau sacré, la femme noble entra le lendemain de la victoire dans les rangs de la défaite. En face d'Albert, madame de Sommerville représentait donc le passé. Il y eut d'abord un lien commun entre eux : ce fut le présent à détruire ; le combat ne s'engagea que lorsqu'il fallut en relever les ruines. Ennemi des privilèges par conviction et par naissance, Albert, égaré par la discussion, traita le passé sans pitié et la noblesse sans réserve (vous savez que la haine de la noblesse est encore le début politique de tout jeune homme élevé dans les doctrines libérales et philosophiques) : Albert railla ses travers avec amertume, et plus d'une fois, s'arrôtant sur les portraits de famille qui tapissaient le salon de leurs cadres gothiques, les uns bardés de fer, les autres chamarrés d'hermine, tous plaqués de croix, bariolés de cordons, ses yeux foudroyèrent d'un regard sarcastique cette série de gloires peintes et d'immortalités sur toile.

Madame de Sommerville releva le gant que lui jetait Albert ; mais, entraînée par la poésie de sa cause, oubliant à son tour la position de son adversaire, elle toucha maladroitement à des susceptibilités irritables qui ne dormaient jamais qu'à demi dans le cœur de mon pupille.

« En vérité, Monsieur, s'écria-t-elle, vous ne le connaissez guère, ce monde que vous raillez sur la

foi des traditions banales. Je puis en parlera mon aise, moi qui n'en suis que depuis qu'il n'est plus. Eh bien ! Monsieur, c'était un monde plein de charme, de loyauté chevaleresque et de douce urbanité ; bienveillant avec tous parce qu'il ne craignait de déroger avec personne, c'était le plus aimable et le plus élégant des mondes. Poétique à cette heure comme toutes les religions qui se meurent, il s'élève au milieu de notre société, mélancolique et solitaire comme le château de Ravenswood dans les plaines de Lammermoor. Vous riez de ses travers : ceux de l'aristocratie nouvelle me les ont fait aimer: les nôtres du moins étaient pleins de grâce et de naïveté charmantes ; il y avait de la piété dans notre

orgueil, quelque chosede grand dans notre vanité

Nos portraits de famille, par exemple, c'est un ridicule dont on a beaucoup ri, et dont vous m'accusez peut-être : eh bien, oui, j'aime les vieux portraits, ceux-là surtout qui ne rappellent que des vertus obscures. Je voudrais que chaque famille eût sa galerie de vieilles gloires, ses gloires de coin du feu. Il est doux d'enlever à l'oubli ce qu'on aime : il est doux aussi de penser que nous ne descendrons pas tout entiers dans la tombe, qu'entre nos pères qui ne sont plus nous tiendrons un journotre place près du foyer de nos enfants. Et puis, si ces portraits rappellent des vertus, ne trouvez-vous pas que ce sont des consciences qui nous regardent? Les anciens renfermaient dans une urne les cendres qui leur étaient chères, et nous faisons revivre sur la toile les traits de ceux que nous avons aimés : c'est la religion des morts. »

Ces paroles imprudentes rappelèrent cruellement à Albert qu'il ne pouvait pas môme suspendre à son chevet le portrait de sa mère. Il ne répondit pas, son front se couvrit de rougeur, ses yeux se remplirent de larmes. Nancy, qui avait l'intelligence du cœur vive et facile, s'approcha de son ami et voulut lui prendre la main : il la repoussa froidement. Madame de Sommerville comprit à son tour qu'elle venait de faire ce qu'on appelle communément compter son or devant un pauvre: elle n'ajouta pas une parole; mais, lorsque nous sortîmes du salon, elle s'empara dans l'ombre du bras d'Albert, et le pressa avec effusion.

« Vous ne craignez pas de déroger? lui dit le jeune homme avec amertume.

— Oh ! Monsieur !... » s'écria-t-elle enjoignant ses mains.

Nous arrivions près d'eux : ils se turent. En passant sur la terrasse, nous rencontrâmes Frank qui ramenait les chevaux de l'abreuvoir. Madame de Sommerville s'avança vers Gortès, et caressa son poitrail noir et luisant comme la plume du corbeau.

« Ne lui en voulez-vous pas, à ce pauvre animal?» demanda-t-elle en se tournant vers Albert. AlbeïH sourit, et, avant de s'éloigner, il baisa l'étoile blanche qui brillait au front de Cortès. Madame de Sommerville nous accompagna jusqu'à Anzème. Arrivés au village, nous prîmes, ma sœur et moi, le chemin de La Baraque, Albert celui du sentier; madame de Sommerville retourna seule au château.

Nous marchâmes longtemps, ma sœur et moi, »ans échanger une parole : nos douleurs se com-

62 MADAME DE SOMMEKVILLE.

prenaient et se parlaient tout bas. Il y eut un instant où nos âmes se rencontrèrent, et, par un mouvement spontané, nous nous pressâmes dans les bras l'un de l'autre. Nancy était pendue à mon cou, j'embrassais son front et ses cheveux.

« Ah ! tu m'aimes, toi, tu m'aimes ! s'écria-t-elle en sanglotant. Sans grâce, sans esprit, sans beauté, toi, tu m'aimeras toujours !... Maxime, mon frère, pourquoi n'as-tu pas gardé mon cœur à toiseul?Ton amour était si doux, et l'autre fait tant de mal !... Ah ! laisse-moi pleurer : je souffre. Dis-moi que tu m'aimes. J'entends toujours une voix qui me crie : Je ne vous aime pas ! »

Puis elle ajoutait :

«Il faut lui pardonner. Qui suis-je, hélas! pour qu'il m'aime? rien qu'une fille des champs. Je n'ai que mon amour, et lui, qu'il a d'esprit, de génie, d'éloquence !... Ah! cruel, pourquoi l'avez-vous envoyé à Paris ? que ne l'avez-vous laissé dans nos campagnes? Quel besoin avait-il d'instruction et de science? Il m'aimait et j'étais heureuse; et lui aussi était heureux, mon Albert ! Rendez-moi sa joie, rendez-moi mon bonheur. C'est vous qui avez fait tout le mal, c'est vous qui nous avez perdus 1 »

Et revenant à moi :

« Grâce ! pardonne à ta pauvre sœur ! prends pitié de sa peine ! Je suis malheureuse, la douleur me rend folle. Cette journée a été si longue. J'ai cru que la nuit ne viendrait pas. Elle venait si vite autrefois, lorsque Albert était entre nous! Comme chaque jour qui nous réunissait était court et rapide ! El pourtant, tu t'en souviens, mon frère, nous restions des heures

entières sans rien nous dire, et ces heures étaient les plus douces; ou. s'il me parlait, c'était de nos travaux, de nos plaisirs, de notre amour heureux. Lorsque les oiseaux émigraient et que leurs bataillons filaient au-dessus de nos têtes, il me disait : Je voudrais aller avec eux dans les contrées lointaines : je vous en rapporterais des fruits et des fleurs. Ou bien, lorsqu'il était rêveur, il me disait: Je voudrais savoir où vont les nuages qui fuient dans le ciel, où va la laine que les troupeaux laissent aux haies épineuses et qu'emporte le vent, savoir aussi ce que dit le vent aux feuilles des arbres, la Creuse aux cailloux de son lit Et moi j'aimais tout ce qu'il me

disait. »

Ainsi ma sœur cherchait dans le monde de ses souvenirs Albert, qu'elle ne pouvait suivre dans la monde nouveau où je l'avais jeté. Lorsque nous rentrâmes, elle avait une fièvre brûlante, et je passai la nuit auprès d'elle. Cette nuit fut mauvaise aussi pour Albert.

Rentré dans sa chambre, il appuya sa tête sur la balcon de sa croisée. La nuit était sereine. La lune qui s'était levée rouge et mate à l'horizon, grimpait lentement sur les peupliers de la prairie ; les feuilles, humides de rosée, se détachaient sans bruit, rien ne troublait le recueillement des campagnes. Albert veillait seul au milieu du repos universel. Il alla respirer l'air froid du ciel sur les bords de la Creuse ; il mouilla ses pieds dans l'herbe des prés, son front aux branches du verger ; las de chercher le calme

et de ne pas le trouver, il eut peur des agitations de son âme. Depuis, il me l'a contée bien souvent, cette nuit si paisible dans les champs, si orageuse dans son cœur.

«Mon Dieu, se disait-il en traînant sous ses pas les feuilles mortes du vallon, qu'est-ce donc que ces sensations tumultueuses que vous avez éveillées en moi? Est-ce donc là l'amour, ce feu qui dévore, cette inquiétude qui consume, ce mal qui n'a pas de nom? est-ce donc là le ciel que vous nous avez donné sur la terre? Non, cette femme est votre mauvais ange: je sens encore ses doigts qui brûlent mes lèvres, sa main qui serre mon bras comme une main de fer. C'est Nancy que j'aime, c'est elle que je veux aimer. Vous savez bien qu'elle a reçu ma foi, et qu'un jour nous irons tous deux nous agenouiller à vos autels. Vous le savez, mon Dieu : pourquoi donc, dans les plaintes du vent, dans le bruit des feuilles, dans le murmure de l'eau, avez-vous mis le nom d'une autre femme, une autre image dans vos cieux, une autre pensée dans mon âme !.. Je lutterai ; si vous m'aidez je serai fort: je garderai l'amour que j'ai promis... Mais aidez-moi : je suis faible à cette heure ; envoyezmoi votre ange de paix, dites au vent de se taire, à la nuée qui passe de revêtir une autre forme, et avec vos étoiles tracez un autre nom à la voûte du ciel. »

Ainsi ce malheureux jeune homme se débattait entre le remords et l'amour. Comme il arrive toujours dans les âmes honnêtes, le remords l'emporta d'abord : Albert s'imposa comme un devoir le bonheur de Nair.cy, il jura solennellement de ne plus

MADAME DE SOMMBRVILLE. 65

revoir madame de Sommerville. Il ignorait, hélas ! que le bonheur ne se donne pas, qu'il s'échange, et que le plus impérieux des devoirs, celui qui les domine tous, c'est l'amour.

Cependant madame de Sommerville, qui croyait avoir passé le temps d'aimer, se berçait sans défiance de l'espoir de revoir Albert. Ce jeune homme exci* tait vivement sa curiosité ; la curiosité chez les femmes, c'est déjà de l'amour, ou plutôt n'est-ce pas tout l'amour? Et puis, madame de Sommerville était piquée au vif par l'espèce d'éloignement qu'Albert avait ressenti pour elle. L'amour, chez certaines femmes, De naît souvent que de la difficulté de l'entreprise; l'amour de ces femmes est comme la mort: il ne frappe que ceux qui le fuient, il n'évite que ceux qui le cherchent. L'intérêt qu'avait voué madame de Sommerville à Albert sur la foi de notre affection pour lui prit donc, dès le premier jour de leur entrevue, un caractère plus romanesque et plus tendre. D'ailleurs Albert s'était présenté à Anzème avec des séductions qu'Aurélie ne soupçonnait pas : elle comptait sur un étudiant robuste, un héros du quartier latin, exhalant à vingt pas une forte odeur de science et de tabac, ne rêvant que procès, servitude et murs mitoyens ; elle avait trouvé un jeune homme élégant et beau, franc jusqu'à la rudesse, timide jusqu'à la gaucherie, enthousiaste comme elle, admirant ce qu'elle admirait, aimant ce qu'elle aimait, comme elle passionné pour les arts, les sentant avec goût: jeune homme sans talent d'ailleurs; ayant effleuré en dix mois plusieurs spécialités et n'en possédant aucune ; paré de toutes les qualités

de son âge et n'ayant pas une vertu ; enfant de deux \ours qu'Aurélie eût laissé passer inaperçu dans un cercle, et qui lui apparut dans ces campagnes comme l'un des rêves les plus poétiques de sa jeunesse. A la campagne, lorsqu'il pleut ou que l'ennui pèse sur nous, nous souhaitons la bienvenue à tout ce que le hasard nous envoie; tout est bon, tout est beau ; il n'est pas de livre insipide ni de visiteur incommode. Enfin, que vous dirai-je? Madame de Sommerville avait fait saigner les blessures d'Albert par ses paroles hasardées : se sentant coupable envers lui, elle se crut obligée à l'aimer. Le cœur est si habile à concilier ses passions et ses devoirs !

Plusieurs jours s'écoulèrent sans qu'Albert reparût au château. Madame de Sommerville, qui allait souvent à Saint-Léonard pour prendre ses lettres au débotté du courrier, ne manqua jamais, durant tous ces jours, de venir de la ville à La Baraque, peutêtre avecl'espoir d'y rencontrer Albert. Elle nous aimait bien toujours, mais notre intimité ne lui offrait plus rien d'inattendu, il fallait à ce cœur frappé d'atonie des excitants, qu'il ne trouvait pas dans notre vie simple et bourgeoise. Quel que fût son espoir, elle ne rencontra pas Albert; il ne venait plus que le matin à La Baraque, pour avoir des nouvelles de Nancy, et il nous quittait presque aussitôt, toujours sous quelque prétexte d'études et de travaux. Madame de Sommerville l'attendait vainement le reste du jour, et le soir, pour se rendre à Anzème, elle repassait par la ville.

Il résulta de tout ceci qu'Albert devint pour Aurélie une préoccupation continuelle, et que la pas-

sion de ce jeune homme grandit en raison des efforts qu'il s'imposait pour la vaincre. Bientôt il ne lutta plus qu'à demi : sans renoncer d'abord au projet d'éviter madame de Sommerville, il ne chercha plus à la repousser de son cœur, il le laissa envahir tout entier par elle.

Lorsqu'il l'avait vue, le matin, passera cheval dans le sentier pour se rendre à la ville, il ne savait comment tromper la mortelle longueur du jour; les heures se traînaient, le soir n'arrivait pas. Enfin, lorsque l'ombre de ses peupliers s'allongeait sur l'herbe du pré, il allait se blottir derrière la haie et prêter l'oreille aux bruits delà route; et, lorsqu'à travers les voix confuses des troupeaux qui revenaient des pacages, les aboiements des chiens et les chants des bouviers, il entendait au loin le galop d'un cheval, alors il se disait que le jour avait été bien rapide, que la nuit était venue bien vite ; et, à mesure que le galop approchait, son cœur battait avec plus de violence; il le sentait bondir dans sa poitrine comme s'il eût voulu rompre son enveloppe, et il était là, derrière son buisson, craintif et tremblant sous le pas nerveux de ce cheval, comme un oiseau sous l'influence magnétique du chien qui le tient er arrêt. Gortès passait enfin, il s'éloignait. Alors Albert élevait la tête au-dessus de la haie, et il la voyait, elle, qui fuyait, belle et rapide, dans l'air bleu du soir. Il rentrait plein de son image, et dans ses rêves de la nuit il voyait encore le corsage blanc d'Aurélie, glissant à travers le feuillage comme un beau lis emporté par le vent.

D'autres images passaient dans ses rêves : c'c:aii

Nancy pâle et mourante, qui venait s'asseoir à son chevet: elle était vêtue d'un linceul, et elle lui disait : Vous vous êtes bien empressé de me donner ma robe de fiancée !... Elle avait sur la tête une couronne d'immortelles et de cyprès, et elle lui disait : C'est ma couronne de mariée que vous m'avez tressée vous-même... Ses joues étaient caves, son teint plombé, ses yeux brûlés de larmes, et elle lui disait : Voilà la parure de noces que vous m'avez apportée de Paris... Albert voulait l'enlacer de ses bras, mais il ne trouvait que mon ombre menaçante qui lui demandait ce qu'il avait fait de ma sœur. Une voix impitoyable harcelait son sommeil ; lorsqu'il se réveillait, son oreiller était mouillé de pleurs.

C'était alors que le remords ranimait son amour pour Nancy et le ramenait à La Baraque. Parfois alors cet amour expirant jetait de vives étincelles. Albert partait de sa demeure tout plein d'ardeur et de jeunesse : son esprit était absorbé par une seule pensée, gracieuse, douce, ravissante, mais vague, incertaine, mystérieuse: il voyait Nancy, il entendait sa voix; il s'enivrait de l'air du matin ; il franchissait comme un enfant les haies et les fossés pour arriver plus vite ; il lui semblait qu'une âme toute nouvelle habitait en lui, qu'il allait retrouver près de ma sœur ses fraîches émotions d'autrefois... Mais lorsqu'il arrivait, il sentait un monceau de glace qui tombait sur sa flamme, les paroles d'amour qu'il avait toutes prêtes se figeaient sur ses lèvres ; il se retirait confus, humilié, triste jusqu'à la mort.

Pour Nancy, elle était calme et résignée. Lors même qu'Albert était absent, elle ne laissait pas

échapper une plainte, la pâle maigreur de son visage révélait seule les douleurs qui la ravageaient. Elle ne s'avouait pas encore la passion d'Albert pourmadame de Sommerville, mais un instinct secret la lui murmurait tout bas. Elle se rappelait avec effroi les séductions de beauté, de cœur et d'esprit qu'avait déployées Aurélie devant ce jeune homme, et, bien qu'Albert eût déclaré le lendemain à La Baraque que cette femme lui déplaisait et qu'il était résolu à ne plus la revoir jamais, Nancy avait compris vaguement que son ami cherchait à la tromper ou à se tromper lui-même. Pour moi, je voyais tout et je ne pouvais rien; madame de Sommerville ignorait seule le drame lamentable qui se passait dans nos cœurs, elle interrogeait avec sollicitude le dépérissement de Nancy, ma tristesse et l'absence d'Albert.

« Que se passe-t-il entre vous ? me demanda-t-elle un soir que ma sœur était absente. Qu'est devenu ce bonheur dont vous m'aviez tant parlé, cette sainte affection qui vous liait tous trois , cette gracieuse union qui vous souriait dans l'avenir? Nancy dépérit de jour en jour ; l'éclat de la jeunesse a pâli sur ses joues, son front se plisse, l'azur de ses yeux se ternit ; Albert s'éloigne de vous, et vous, Maxime, vous êtes sombre comme le donjon du château d'Anzème. Soyez donc heureux, mes amis ! que je puisse mettre votre bonheurà la place de celui qui me manque ! Voyons, qu'y a-t-il entre vous ? J'ai pris ma part de vos joies, j'ai droit à partager vos douleurs. D'ailleurs, je suis votre mère, mes enfants ; vous le savez bien, vous, Maxime. »

Ces paroles me touchèrent : je lui confiai comment

Albert était revenu de Paris, abattu, découragé, flétri. Madame de Sommerville s'intéressa singulièrement à ces douleurs, que je lui présentais cependant sans fleur de poésie aucune : j'avais compté sur sa sévérité, je ne trouvai en elle qu'une douce pitié pour Albert, une indulgence plus que maternelle pour ses égarements.

« Vous comprenez aisément le reste, ajoutai-je : Albert est triste et nous évite ; sa tristesse navre ma sœur, sa froideur la tue ; et moi, témoin de tous ces maux, je suis sombre, parce que je me sens inbabile à les guérir. »

Aurélie ne m'écoutait plus : elle repassait dans son esprit tout ce qu'elle savait d'Albert, tout ce que je lui avais dit, tout ce qu'elle avait deviné.

« Oui, dit-elle enfin en se parlant à elle-même, c'est une de ces âmes venues trop tôt ou trop tard sur notre terre maudite. Pourquoi Dieu, en les exilant, leur a-t-il laissé un souvenir du ciel ? pourquoi a-t-il mis en elles cette soif brûlante du bien, si le désert où il les a jetées n'a pas de source pour les abreuver? pourquoi des besoins avides, s'il a soufflé la stérilité dans leurs champs? pourquoi ces rêves de l'infini dans un monde égoïste et borné?.. Vous demandez, Maxime, pourquoi ces âmes se plongent résolument dans la douleur: c'est que la douleur seule n'a pas de bornes ici-bas, c'est qu'elle seule est infinie, c'est que dans cet abîme sans fond nous faisons chaque jour des découvertes nouvelles. Le bonheur s'apprend si vite !... on s'en lasse de même. Les sentiers en sont si frayés, si battus, si limités ! Ceux de ln douleur s'allongent incessamment sous

nos pas, et nul voyageur n'en a trouvé la fin. Vous ne savez donc pas tout ce qu'il y a de séductions dans la souffrance, qu'il est doux de la caresser, de ïa sentir grandir sous nos caresses, de la couver comme un trésor? Elle seule ne nous manque jamais ; c'est notre amie fidèle, notre compagne de tous les instants : elle a toujours à nous confier quelque secret nouveau, quelque nouveau mystère. On sait le bonheur à vingt ans ; on apprend toujours à souffrir.

— Madame, lui dis-je, Albert vous comprendrait mieux que je ne saurais le faire : moi, je ne suis qu'un pauvre jeune homme ; je cultive mes coteaux de blé noir, mes champs de seigle et de colza ; je prie Dieu par mes actions, je soutiens ma sœur par mon travail. Lorsque ma soeur est heureuse je suis heureux, et je ne me lasserais pas d'une éternité de ce bonheur; pour la souffrance, Madame, je ne puis connaître ses joies : je n'ai de douleurs que celles de Nancy.

— Maxime, me dit madame de Sommerville, vous valez mieux que moi.

— C'est que je sais moins que vous, Madame.

— Heureux donc ceux qui ne savent pas ! »

VU

Il arriva qu'un soir Albert attendit vainement derrière la haie du sentier : madame de Sommerville ne revint pas. Le ciel était chargé de nuages, de vifs éclairs sillonnaient l'horizon. Albert entendait autour de lui la pluie qui tombait en larges

74 MADAME DE SOMMliKVlI.LE.

gouttes sur les feuilles. Il alla s'asseoir dans sa chambre devant un grand feu de bruyères. Sa lampe brûlait sur la table, ses deux chiens dormaient, à moitié couchés dans les cendres. Albert était seul : *a nourrice était allée la veille à Saint-Léonard pour toigner une de ses filles qui se mourait de la poitrine.

L'inquiétude et l'ennui le rongeaient : il prit un 'livre et l'ouvrit. C'était l'Emile, qui renfermait encore les fleurs desséchées d'Aurélie. Albert les porta à ses lèvres ; puis, au souvenir de Nancy, il les froissa avec colère. 11 voulut écrire, et il brisa sa plume : il se jeta sur son lit et pleura. Ses deux chiens vinrent lui lécher les mains, mais il les repoussa avec humeur, et les pauvres bêtes s'en retournèrent, tête baissée, s'étendre dans les cendres de l'âtre.

L'orage venait d'éclater : le tonnerre roulait dans la nue, la pluie fouettait les vitres d'Albert, le vent, déchaîné dans les campagnes, semblait devoir à chaque instant emporter la maison du sentier avec les bruyères déracinées de la montagne ; les tuiles du toit volaient en éclats; l'ouragan fracassait les grands arbres ; les torrents, grossis par l'eau du ciel, bondissaient sur le flanc des coteaux.

Albert écoutait avec joie ces cris do la tempête, qui semblaient répondre aux agitations de son âme. Il allait s'endormir, bercé par les sifflements de la bise, lorsqu'il se dressa tout à coup sur son lit, et ses deux chiens se levèrent en grondant.

« C'est le vent, dit Albert retombant sur sa couche... » Mais presque aussitôt plusieurs coups re-

MADAME DE SOMMERVILI E. 73

lentirent à sa porte, les chiens se mirent à aboyer avec force. Albert s'élança de son lit et courut ouvrir.

«Je viens vous demander l'hospitalité, dit une voix qui le fit tressaillir des pieds à la tête.

— Qui que vous soyez, répondit le jeune homme en s'appuyant contre le chambranle de la porte, vous êtes le bienvenu chez moi. »

Et lorsqu'il eut rallumé sa lampe, que le vent avait éteinte en s'engouffrant dans l'appartement, il reconnut madame de Sommerville qui se tenait auprès de lui.

« Vous ici, vous, Madame î

— Oui, dit-elle en se laissant tomber dans le fauteuil d'Albert: l'orage m'a surprise comme je sortais de Saint-Léonard. J'ai cru pouvoir gagner Anzème, mais Cortès se cabrait à chaque pas et refusait d'avancer. Tenez, le pauvre animal piaffe à votre porte : ne sauriez-vous l'abriter sous quelque hangar?»

Albert sortit pour obéir. Lorsqu'il rentra, madame de Sommerville avait quitté sa jupe d'amazone, et présentait au feu ses mains glacées. Il ranima les cendres presque éteintes, jeladans le foyer deux fagots de bois sec qui donnèrent bientôt une llamme joyeuse, puis il fit prendre à madame de Sommerville quelques gouttes d'une liqueur qu'il devait aux soins de sa vieille nourrice.

« C'est une hospitalité bien pauvre ! dit-il en la regardant avec amour.

— Il n'est pas de pauvre hospitalité, répondit Aurélie. »

Et, comme Albert la couvait du regard :

« Asseyez-vous près de moi, ajouta-t-elle. La pluie tombe encore par torrents ; Frank est allé avertir mes gens afin qu'ils n'aient point d'inquiétude : laissons le vent siffler et causons.

« Pourquoi ne vous ai-je pas revu? continua Aurélie en le faisant asseoir près d'elle. Ne m'avez-vous pas pardonné et m'en voulez-vous encore? Soyez donc indulgent, Monsieur ! Pourquoi délaisser vos amis? pourquoi si triste et si sauvage ? Triste, vous qui commencez la vie, vous qui n'en savez rien encore? Vous, jeune homme, triste déjà! Comment seront les vieillards?»

Albert s'enbardit et causa. Il conta son existence abandonnée, ses rêves de bonheur, ses désenchantements rapides ; il le fît avec charme. Il parla de la solitude de son cœur, des élans de son âme vers l'être mystérieux qui devait lui révéler la vie; il le fit avec feu. Puis il dit sa vie de Paris, ses luttes, ses misères, les froides réalités sous lesquelles il s'était débattu vainement; Aurélie fut émue. Ce n'étaient cependant que les éternelles lamentations dont nous fatiguons tous le ciel à vingt ans ; mais il y a tant d'attraits pour les femmes dans ces douleurs vulgaires que pas une d'elles peut-être n'a résisté à la fantaisie de consoler un grand homme méconnu, de venger un Bonaparte bourgeois des ''njustices de la destinée.

Je ne sais rien de pernicieux et de fatal au repos des ménages comme ces petits jeunes gens qui trafiquent de leurs douleurs, et s'en vont partout chan-

tant le second livre de leur Enéide à quelque Didon nouvelle, ou contant leurs campagnes comme Othello aux pieds de Desdémone. C'est un système de se" duction qui manque rarement son but: il y a tant de niaise pitié, tant de crédule générosité dans le cœur de la femme ! le malheur offre tant d'appâts à ces âmes faciles ! il est si doux pour elles de guérir et de consoler, de fermer une plaie avec une larme, de sécher des pleurs avec un sourire ! elles sont si fières de se poser en rivales de la fatalité, déjouer pour nous le rôle de la Providence !

Madame de Sommerville s'abandonnait follement au dangereux plaisir d'écouter Albert. Elle le voyait si jeune et si pressé de vivre, et elle se sentait si vieille et si fatiguée de la vie, son âme et sa beauté lui semblaient si flétries et si impuissantes, l'une à ressentir l'amour, l'autre à l'inspirer, qu'elle ne songeait pas à s'effrayer du charme qui la suspendait aux lèvres de ce jeune homme. Elle pleurait à ses tristesses, souriait à ses ambitions naïves, s'enivrait de ses moindres paroles, le ramenait avec art au récit des mêmes faits, ou l'arrêtait avec sollicitude sur les détails qu'il n'allait qu'effleurer.

Albert, de son côté, s'enivrait du nouvel intérêt qu'il éveillait dans le cœur de cette femme. J'avais effarouché ses rêveries par ma rudesse ; Nancy avait humilié sa douleur en ne la comprenant pas : il trouvait enfin une nature pleine de sympathies pour la sienne, qui accueillait ses plaintes, et choyait ses erreurs comme les travers d'un enfant gâté. Dès cet instant, son amour pour Aurélie ne connut plus de terreurs ni d'hésitations, et Nancy acheva de

mourir dans la pensée de son ami, sans y laisser un remords ni peut-être un regret.

«Ainsi, dit madame de Sommerville, vous avez grandi sans affections? une mère ne s'est jamais assise près de votre berceau? Cela est bien triste, pauvre enfant!

— Vous me rappelez, répondit Albert, le seul souvenir de bonbeur que le ciel ait nus, comme un rayon de soleil, dans mon enfance. Un soir (c'était comme à présent vers la fin de l'automne) je jouais dans le verger avec la fille de ma nourrice; j'étais bien jeune alors. Mon père adoplif était à la ville, ma nourrice tournait son rouet sur le pas de la porte. Un étranger m'aborda avec curiosité, s'informa de mon nom, de mon âge, et m'entraîna, sous je ne sais quel prétexte, dans le sentier. Lorsque nous fûmes à quelque distance,, je trouvai une carriole, au fond de laquelle on me fit monter malgré mes cris. La voiture roula durant trois heures par une nuit obscure. Lorsqu'elle s'arrêta, je me sentis soulevé par deux bras vigoureux, et, après avoir traversé de longs corridors noirs, je me trouvai tout à coup dans un salon, où je fus ébloui par l'éclat des lumières. J'allais m'esquiver par la porte entr'ouverte, mais elle se ferma sur moi, et une femme que je n'avais pas aperçue en entrant m'enlaça de ses bras, me couvrit de baisers en m'appelant son cber Albert. Elle était belle comme vous, Madame, sa voix douce comme la vôtre. Bien des jours ont passé deipuis, mais je ne l'ai point oubliée, cette voix aimée 'qui n'a parlé qu'une heure à mon oreille, et qui est restée comme une mélodie dans mon cœur.

— Cette femme était votre mère? demanda madame de Sommerville.

— Elle m'appelait son enfant. Lorsqu'on vint m'enlever à ses caresses, elle me pressa convulsivement sur son cœur. Mon seul bonheur! disait-elle en pleurant, te reverrai-je encore en cette vie? et, si Dieu ne pardonne pas, nous retrouverons-nous

dans l'autre? Je sentais ses larmes couler sur

mes joues, et les miennes coulaient aussi. On m'arracha de ses bras, et la même carriole me ramena, la même nuit, aux lieux où elle m'avait pris. Mon père adoptif, qui n'était pas étranger, je l'ai toujours pensé, aux événements de cette soirée romanesque, n'a jamais éclairci l'obscurité qui les enveloppait, et je n'ai plus revu cette femme que dans mes rêves.

— Et n'avez-vous jamais tenté de retrouver les sentiers qui vous avaient conduit vers elle ?

— Mille fois, mais toujours en vain ; je ne reconnaîtrais pas même la demeure où je fus mystérieusement introduit. Mais, si le hasard me ramenait dans ce salon où j'ai passé une heure à peine, je le reconnaîtrais infailliblement à la décoration, dont les moindres détails sont aussi présents à ma mémoire que si deux jours seulement s'étaient écoulés depuis cette nuit solennelle.

— Et ne l'avez -vous jamais maudite, cette femme qui vous a délaissé ?

— Jamais !

— Si Dieu vous la rendait, ne la çepousseriezvous pas ?

— Je lui demanderais à genoux de me pardonner les pleurs qu'elle aurait versés pour moi. Mais Dieu

ne me la rendra pas, Madame : c'est moi qu'il appellera vers elle.

— Morte?

— On me l'a dit ; et cependant l'espoir de la retrouver en ce monde ne s'est jamais éteint dans mon cœur. Oh ! Madame, qu'il doit être doux d'avoir une bonne mère !

— Oui, il est si crue/ d'en avoir une mauvaise lu répondit Aurélie d'un air sombre.

Ils restèrent longtemps abîmés dans la mélancolie de ces souvenirs.

« Mais, Monsieur, dit enfin madame de Sommerville, il y a bien après tout quelque ingratitude dans votre fait, et Maxime a raison peut-être : votre enfance a été cruellement abandonnée, mais votre jeunesse a trouvé des amis, vous les oubliez, ce me semble. Vous entrez dans la vie appuyé sur deux cœurs fidèles, et vous vous laissez défaillir ! vous avez l'amour d'un ange et l'amitié d'un homme, et votre âme n'est pas satisfaite ! Je crains, mon enfant, que vous ne soyez ingrat.

— L'amitié de Maxime est bien rude, répondit Albert, et l'amour de Nancy... »

Albert rougit et n'acheva pas ; il demeura tout craintif sous le regard d'Aurélie.

« Eh bien! oui, s'écria-t-il enfin en se levant, oui, je suis un ingrat, oui, je suis bien coupable, et Maxime a raison. Vous aussi, condamnez-moi, Madame : je ne suis pas digne de votre affection. Repoussez-moi donc, vous tous qui m'avez aimé I N'étais>-je pas maudit en naissant?... Oui, je souffre, oui, je suis malheureux.... Pourquoi? je

l'ignore moi-même ; je ne sais pas le mal qui me consume : je suis malheureux de n'être pas heureux. Est-ce ma faute si j'ai pris pour l'amour le besoin d'aimer qui tourmentait ma jeunesse? J'aimais Nancy, je le croyais du moins : pourquoi Maxime m'a-t-il exilé de ces campagnes ? J'étais bon et si pur alors ! C'est Maxime qui m'a perdu. »

Albert avait appuyé son front sur la pierre de la cheminée ; madame de Sommerville s'était approchée de lui pour le consoler.

« Vous qui m'accusez, ajouta-t-il amèrement, vous ne savez pas combien est terrible l'agonie d'un amour qui s'éteint ! vous ne savez pas qu'il nous brise de ses convulsions dernières, et que nous ne l'arrachons pas de notre sein sans qu'il emporte avec lui quelque lambeau de notre cœur saignant... Vous êtes sans pitié, Madame, et moi je suis bien malheureux !

— Oh ! du moins, s'écria madame de Sommerville émue en s'emparant de la maio du jeune homme, vous aurez désormais une âme inquiète qui veillera sur vous sans cesse, une âme amie de vos douleurs, une destinée fraternelle qui réfléchira vos beaux et vos mauvais jours. Albert, ne me repoussez pas, ne soyez pas sans pitié pour vous-même ! »

A ces mots Albert, éperdu, se retourna vers madame de Sommerville, prêt à tomber à ses pieds et à lui dire son amour; mais la contenance d'Aurélie était si noble et si sereine, il y avaittant de confiance et de chasteté dans la tendresse qu'exprimait son visage, tout son aspect était si calme et si maternel, qu'Albert s'arrêta tremblant devant elle; car telle

était cette femme : si pure et si chaste qu'elle manquait de pudeur; mais l'abandon de ses manières n'autorisait jamais aucune liberté, et la réserve la mieux étudiée l'eût entourée de moins de respect que ne le faisait le laisser-aller de sa personne.

« Vous reverrez vos amis, dit-elle d'une voix caressante. Soyez bon pour ceux qui vous aiment : ménagez le cœur de Nancy, rendez justice à celui de Maxime; et, lorsque vous aurez des douleurs que l'une accueillera sans les comprendre, que l'autre comprendra sans les accueillir, alors venez à moi : ce cœur vous sera toujours ouvert. D'autres plus heureux vous apprendront le bonheur : moi je vous dirai la vie, je vous aiderai à souffrir. »

Cependant le vent ne soufflait plus, la pluie avait cessé, la lune livide se montrait à travers les nuages, qu'elle bordait d'un pâle liseré d'argent.

« 11 faut nous séparer, dit madame de Sommerville en regardant le ciel.

— L'orage s'est apaisé bien vite ! s'écria le jeune homme.

— Oui, dit Aurélie d'un air distrait en revêtant son amazone : je n'oublierai jamais votre bonne hospitalité.

— C'est l'hospitalité dont parle la Fable, répondit Albert. Deux pauvres bûcherons ouvrirent un soir leur porte à un voyageur surpris par la tempête : ils avaient jusque-là vécu pauvres et misérables, et la Fable raconte qu'ils fureut heureux le reste de leurs jours.

— Ne soyez plus triste , murmura madame de Sommerville d'une voix presque suppliante en

MADAME DE SOMMERYILLE. 81

sortant de la chambre d'Albert. Vous ne serez plus triste, » ajouta-t-elle avec un ton d'autorité maternelle, en appuyant son petit pied sur la main du jeune homme ; et s'élançant sur Cortès, elle baissa Albert au front. Albert voulut la presser dans ses bras, mais elle avait disparu comme une ombre, il n'entendit pas môme les pas du cheval, qui s'enfonçaient sans bruit dans le sable humide du sentier.

« Pauvre enfant! se disait madame de Sommerville en galopant vers Anzème, pauvre enfant éprouvé si jeune! je serai ton amie, je te soutiendrai dans ce rude pèlerinage que tu commences à peine et qui va s'achever pour moi : je signalerai à ton inexpérience les abîmes où tu te perdrais, les rares ombrages sous lesquels tu pourras reposer ta tête; j'écarterai de tes pieds les ronces du chemin, et peut-être arriveras-tu au terme de la course moins fatigué et moins saignant que moi !

Pendant que madame de Sommerville couvrait ainsi de la poésie du dévouement et du désintéressement de l'amitié un sentiment plus vif et plus profond, Albert veillait, et son âme insatiable interrogeait l'avenir avec anxiété. II se rappelait avec effroi la paisible tendresse de madame de Sommerville : ce bienfait, qu'il eût envié la veille, ne faisait plus qu'irriter son impatience, et, las déjà de ces premières félicités, il s'élançait avidement vers des joies plus enivrantes.

vin

Le lendemain, et depuis, chaque jour nous réunit tous quatre à La Barque. Albert prenait, le matin.

madame de Sommerville à Anzème, et tous deux venaient passer la journée près de Nancy, qui, consumée par une fièvre lente, ne pouvait plus aller au delà du verger. Albert se montrait bon et affectueux pour elle, mais notre intimité se ressentait de la contrainte qui pesait sur nous tous.

Madame de Sommerville avait conservé seule la sérénité d'âme que nous avions perdue. Son cœur s'était usé sans retirer aucune leçon de la vie, son esprit avait gardé toute l'imprévoyance du jeune âge : simple et naïve comme un enfant ou comme un vieillard, elle ne soupçonnait pas plus l'amour d'Albert qu'elle ne songeait àse préserver de celui qu'elle éprouvait pour ce jeune homme. L'avenir, le lendemain, elle n'avait jamais su ce que c'était. Créature mobile et passionnée, elle déployait follement sa voile au souffle capricieux de ses impressions passagères, sans qu'il lui vînt jamais à la pensée d'y obéir ou de s'en défendre. Dévorée de la soif de l'inconnu, la curiosité résumait sa vie tout entière. Aussi que d'affections avaient dû naître et mourir dans ce cœur sans y laisser plus detraces que les nuages sur l'azur du ciel ! que d'amitiés toutes faites sacrifiées à des amitiés h faire! Créature bizarre d'ailleurs, elle avait trouvé le moyen de se retirer du monde sinon avec un grand fonds d'expérience, du moins avec une grande dose d'amertume, grâce à la merveilleuse facilité qu'elle avait de se croire trahie par les amis qu'elle abandonnait. C'était toutefois une belle et riche nature, chez qui le mal ne résultait que de rexallation du bien ; organisation complète si le cœur n'eût été fatalement appauvri par la tète ; mais

l'imagination de cette femme l'avait de bonne heure emportée si loin au delà du vrai, que les trésors de la réalité durent bientôt ne plus lui suffire, et que l'ennui dut développer, souvent jusqu'à l'extravagance, l'instinct des grandes choses que Dieu avait mis en elle ; organisation funeste dans une époque où les grands vices et les grandes vertus sont également impossibles.

Nancy, plus clairvoyante, s'apercevait bien de l'amour d'Albert pour madame de Sommerville ; mais elle ne se plaignait pas, elle ; jamais elle n'adressait de reproches à son ami, et, lorsque celui-ci l'interrogeait timidement sur ses souffrances, elle ne répondait que par un mélancolique sourire.

La présence d'Albert aggravait son état, mais Nancy n'y eût pas renoncé sans mourir : l'infortunée espérait encore. Vainement chaque jour ajoutait à son mal, chaque soir elle se disait : Demain il m'aimera peut-être... Elle était si prompte à s'abuser ! un sourire, un regard, un mot affectueux d'Albert assoupissaient tant de douleurs et réveillaient tant d'espérances ! Ah ! bien heureux les esprits rigides qui ont fait un crime aux amants délaissés de n'avoir pas compris et prévenu l'abandon qui les menaçait! Ils ne savent pas combien est opiniâtre, énergique et tenace l'amour dédaigné, cet amour odieux qui nous fait sans force, sans dignité, et ne nous laisse que la honte et le mépris de nous-mêmes ! Entêté et vivace, il s'attache comme le noyé à toutes les herbes du rivage ; comme le condamné, il refuse de croire à l'arrêt qui le tue, il ne veut pas mourir. Sa vie, c'est la tempête ; un coup de vent l'abat, un

rayon de soleil le relève ; un flot le porte au ciel, l'autre le précipite et l'abîme.

C'était celte vie de haut et de bas qui brisait ma sœur et l'inclinait vers le tombeau ; mais la mort ne l'effrayait pas. Chaque matin, assise devant la glace qui l'avait autrefois reflétée si fraîche et si belle, elle étudiait avec complaisance les ravages delà douleur sur sa pâle et maigre figure, elle éprouvait une secrète joie à ne plus retrouver que l'ombre d'ellemême, à voir son teint livide, ses yeux ternes, ses lèvres flétries : car tel est le dernier espoir des amants malheureux : ressaisir par la pitié le cœur qui leur échappe,, ou mourir pour se venger de l'infidèle.

Albert ne se dissimulait pas la cause du dépérissement de Nancy. Il en souffrait sans doute, mais sa passion nouvelle ne lui laissait guère le loisir de s'occuper de toutes ces misères. Envers tout ce qui n'est pas l'être aimé, c'est quelque chose de si égoïste et de si brutal que l'amour!

Pour moi, je sentais qu'avec la présence de ce jeune homme il n'était pas de guérison possible pour ma sœur, et j'attendais avec impatience l'ouverture des cours à Paris. Lors de son premier départ je n'avais intéressé que sa tendresse pour Nancy; cette fois je ne m'adressai qu'à son amour pour luimême : en lui rendant compte de la gestion de ses biens durant son absence, je lui montrai que les dettes de M. Saint-Estève avaient absorbé une partie de sa fortune, et que le chiffre de ses revenus était bien au-dessous de nos présomptions. La nécessité le pressait, le travail était pour lui une condition d'aveni

Il n'y avait donc dans notre petite colonie qu'une seule existence qui ne fût pas réellement troublée : c'était celle qui les troublait toutes. Gomme la pierre qui tombe dans un lac et en dépolit le cristal, madame de Sommerville avait pour jamais peut-être altéré la limpidité de notre bonbeur ; et cependant elle était le seul lien qui existât encore entre nous: c'était elle qui nous rassemblait chaque jour sous le même toit, elle qui ramenait Albert vers Nancy, elle qui faisait luire quelques éclairs de vie sur nos réunions silencieuses; sans elle la position n'eût pas été tenable entre ma sœur, Albert et moi. Il s'élait bien établi entre nous une convention tacite de ne jamais renier hautement les projets qui nous avaient souri, mais cette convention jetait sur nos relations une contrainte qui les aurait rendues odieuses, si madame de Sommerville ne nous l'eût fait oublier parfois. Sa présence soutenait notre intimité chancelante, et, grâce au charme de son esprit, à l'égalité de son caractère souple et conciliant, nous pouvions passer de longues heures ensemble sans toucher à des questions délicates qui nous auraient blessés tous trois.

Ce dernier lien se brisa»

Nous étions arrivés h. là fin d'octobre. Nancy ne se levait plus : la fièvre avait pris un caractère plus grave ; nous ne quittions plus le lit de la malade. Chaque matin voyait Albert et Aurélie arriver à La lîaraque, chaque soir les voyait se retirer ensemble, Chose triste à dire et qu'ils ne s'avouaient pas i eux-mêmes, la maladie de Nancy servait merveilleusement les intérêts de leur amour, et dans la solli- . 8

citude qui les conduisait près de ma sœur, se glissait imperceptiblement la joie de se voir à toute heure, de se retrouver tous les jours ! Chose triste, cet amour grandissait auprès de sa victime, et la victime en suivait elle-même les progrès et le développement !

11 est vrai que devant moi les sympathies d'Albert et d'Aurélie n'osaient se révéler qu'à demi ; mais lorsqu'ils s'éloignaient le soir, lorsque, seuls au milieu des campagnes, ils allaient sous le ciel étoile, entre les haies effeuillées du sentier, et que, libres de ma froide raison, ils ne craignaient plus de la voir tomber lourdement dans la poésie de leurs discours, oh ! alors, que de sublimes aberrations, que de plaintes ascétiques, que de mystiques souffrances ne devaient-ils pas échanger dans le silence de nos nuits d'automne ! que de vagues regrets, que de confuses espérances murmurées à l'ange de la rêverie ! comme ces deux âmes devaient s'étreindre et se confondre dans les mêmes joies et dans les mêmes douleurs, s'égarer d'îâîï Ls.ême vol dans les champs parfumés de leurs soùges ! Plus d'une fois les premiers feus: du jou? Ses trouvèrent errant encore sur nos cotoaux au milieu des brumes de la Creuse.

Eh bien 1 nous touchions à la fin de l'automne, et durant ces courses nocturnes, qui eussent scandalisé toutes les pudeurs du département, l'amour d'Albert n'avait point osé se révéler à madame de Sommerville, celui d'Aurélie ne s'était point encore révélé à lui-même. Ce n'était pas seulement sa timide gaucherie de jeune homme qui arrêtait l'a-

veu de la passion sur les lèvres d'Albert, c'était aussi un sentiment de réserve et de délicatesse qui lui venait du misérable état de Nancy. Et puis il y avait dans la tendresse de madame de Sommerville quelque chose de si viril, que sa tendresse, à lui, en était effrayée.

Honteux enfin de son rôle d'enfant (il me l'a confié depuis), ia» de lutter et de souffrir, impatient d'amour, redoutant surtout de passer pour un sot, il fit un jour à son amour-propre, près de ma sœur presque mourante, le serment de tout déclarer e soir même à madame de Sommerville en retournant à Anzème. Mais ce soir-là Albert retourna seul ; et cependant le lendemain madame de Sommerville n'avait plus rien à apprendre.

La journée avait été mauvaise pour Nancy : sa tête était embrasée, sa voix brève, son regard brillant; l'air entrait avec peine dans ses poumons brûlés ; son pouls battait avec une rapidité effrayante. Madame de Sommerville voulut passer la nuit auprès d'elle, Albert partit seul.

La soirée était humide et froide ; l'hiver, qui dans nos contrées précède toujours novembre, blanchissait déjà les campagnes.

Nous étions assis, madame de Sommerville et moi, devant le foyer, où brûlait un ormeau tout entier. Nous étions seuls près de Nancy : sa nourrice, qui la veillait depuis plusieurs nuits, reposait. Mes forces étaient épuisées par l'anxiété et la fatigue.

Madame de Sommerville était silencieuse. J'entendais le bruit monotone de la flamme, le cri du grillon dans les fentes de l'âtre, l'eau qui riait au

feu dans la bouilloire, la bise qui pleurait aux portes. Mes pensées se troublèrent ; un sommeil de plomb pesait sur mes yeux : ma tête s'appuya machinalement sur la pierre de la cheminée, mes bras tombèrent le long de mes flancs, des images confuses glissèrent devant moi : c'étaient mes belles années qui passaient en habits de fête, mes jours sombres en vêtements de deuil... Je me retrouvais tout jeune avec ma sœur plus jeune encore, jouant comme deux chevreaux sur la pelouse du verger... tous mes doux souvenirs s'arrêtaient pour me jeter des fleurs... Puis défilait le cortège plus long des souvenirs amers : mon père mort, ma sœur mourante, amour brisé, amitiés éteintes!... Je voyais aussi les ombres de mes amis moissonnés à seize ans... Armand, Alfred, mes amis, oh! mes frères, est-ce vous? leur disais-je. Habitants du ciel, que venez-vous faire ici-bas? Nous venons essuyer tes larmes, disaientils, parce qu'autrefois tu as pleuré avec nos mères... Et ils me prenaient par la main pour m'enlever avec eux.

Au milieu de ces hallucinations, je crus entendre la voix de Nancy; les fantômes évoqués par mon cerveau malade s'évanouirent. Mais ma tête, que j'avais péniblement soulevée, se pencha sur le dos du fauteuil où j'étais assis, mes yeux fatigués clignèrent douloureusement à l'éclat de la flamme, et je retombai dans cet état qui est à la fois la veille et le sommeil : mes facultés veillaient dans mon corps endormi.

Au cri plaintif poussé par ma sœur, madame de Sommerville était allée s'asseoir à son chevet.

« Où est Maxime ? demanda Nancy d'une voix faible, sans entr'ouvrir ses lourdes paupières ni soulever sa lôte appesantie.

— Il repose.

— Et Albert?

— Il est parti.

— Et Aurélie ? demanda-t-elle encore après un long silence.

— Elle est près de vous, mon enfant.»

Nancy se dressa brusquement, regarda madame de Sommerville avec des yeux hagards, murmura des paroles que je n'entendis pas. Il y eut encore un silence, durant lequel elle fut en proie à une agitation violente. Lorsqu'elle eut retrouvé un peu de calme, elle attira Aurélie vers elle, et, lui jetant au cou ses bras blancs et amaigris:

« Avant que je meure, pardonnez-moi, dit-elle, le visage baigné de larmes.

— Vous pardonner ! et quoi donc, pauvre ange? Dieu lui-même, pour vous accueillir, n'aurait pas besoin d'indulgence.

— Ne dites pas cela! dites que vous me pardonnez !

— Cbère fille, tu sais bien que mon cœur est pour toi tout amour et tout miséricorde.

— Ne dites pas que vous m'aimez!... Je me fais horreur à moi-même !

— Nancy, ma fille, ma chère bien-aimée !...

— Grâce, Aurélie, grâce pour moi !... J'ai tant souffert par vous !... c'est par vous que je meurs... Pardonnez donc si je vous ai maudite !

— Maudite, enfant?

— Maudite, et je vous hais! » ajouta la malheu-

reuse en cachant sa tête sous la couverture qui étouffa ses cris et ses sanglots.

Aurélie la découvrit, et, la ramenant vers elle : «Tu m'as maudite, moi qui t'ai bénie ! tu me hais, moi qui t'aime ! tu meurs par moi, par moi qui donnerais ma vie pour rendre à la tienne tous les trésors de la jeunesse !... C'est la fièvre qui t'égare ; et cependant tes paroles font mal.

— J'ai toute ma raison, dit Nancy d'un air sombre. Ne le sentez-vous pas à mes pleurs? ajouta-t-elle en portant à ses yeux la main tremblante d'Aurélie.

— Mon Dieu î qu'ai-je donc fait ? demanda Aurélie avec inquiétude.

— Vous avez mis dans mon sein un serpent qui me ronge le cœur!

— La fièvre vous rend folle.

— Non : c'est la jalousie qui me tue ! »

Ce fut pour Aurélie la foudre qui frappe et qui Sclaire.

«Jalouse ! s'écria-t-elle en joignant les mains... vous, jalouse !...

— De vous.

— De moi, vieille et flétrie !

— Je suis donc bien jeune et bien belle? demanda froidement Nancy en approchant son visage de la lampe qui brûlait auprès d'elle, et en écartant avec ses doigts décharnés les cheveux qui voilaient son front... Voyez, voilà votre rivale : c'est vous qui l'avez faite ainsi. »

Madame de Sommerville poussa un cri déchirant, et, sentant ses jambes se dérober sous elle, son cœur mourir dans sa poitrine, elle tomba, le front

sur le lit, les genoux dans la poussière, et elle resta longtemps accablée sous le regard étincelant de Nancy, qui, dans un instant d'exaltation fébrile, laissait couler de son sein tout ce que deux mois de résignation y avaient amassé d'amertume.

« J'ai pris le deuil de mon bonheur le jour où Albert vous a vue pour la première fois, dit-elle d'une voix grave et triste : dès ce jour Albert vous aima.

— Albert ne m'a jamais aimée.

— Il vous aima, poursuivit lentement Nancy ; cet amour que j'avais vu naître, je le vis grandir sous mes yeux, et j'en étudiai les progrès sur ceux du mal qui me mène au tombeau.

— Albert ne m'a jamais aimée, répéta Aurélie avec désespoir.

— J'ai bien souffert ! continua ma sœur avec une impitoyable insistance. N'être plus aimée de lui, ce n'était que la mort, mais ne plus vous aimer, mais sentir remuer en moi la jalousie, ce mal honteux qui ternit toutes nos pensées, ce fut la perte de mon âme. Oh ! si vous saviez combien je me suis haïe de vous haïr, que de fois j'ai senti tomber en pluie de feu sur mon cœur les malédictions que j'appelais sur votre tête !

— Votre haine n'était qu'une cruelle erreur... Ma fille, revenez à moi, qui vous suis amie et mère.

— Vous avez été sans pitié : chaque jour vous a vue, assise à mon chevet, enivrant Albert de vos charmes. Oublieux de mes maux, l'ingrat ne vivait que pour vrus, pour vous qui me faisiez mourir !...

Ah ! vous ne m'avez pas épargné vos triomphes, Madame !

— Ma fille, revenez à moi ! répétait Aurélie suppliante.

— Chaque matin nous trouvait toutes deux, vous plus belle et moi plus mourante; on eût dit que vous dérobiez ma jeunesse pour en parer vos grâces et votre esprit, ma jeunesse, mon seul trésor à moi !... Puisse l'amour d'Albert conserver la vôtre éternelle !

— Pauvre égarée ! disait madame de Sommerville en prenant dans ses mains les mains brûlantes de Nancy, Albert ne m'a jamais aimée.

— Il vous aime, vous dis-je ! s'écria ma sœur avec un mouvement d'impatience... et vous l'aimez peutêtre.

— Malheureuse ! qui vous l'a dit ? s'écria Aurélie en se levant épouvantée.

— Vous l'aimez donc ! » murmura Nancy d'une voix étouffée en tombant sur sa couche.

A la sombre lueur qu'avaient fait jaillir ces paroles rapides, chacune des deux infortunées venait d'entrevoir le complément de sa destinée.

Ce n'est pas cependant que madame de Sommerville eût ressenti jusqu'alors un amour bien vif et bien profond pour cet autre enfant que nous nommons Albert : non, elle ne l'aimait sans doute que d'une tendresse d'amie, exaltée parfois, et pareille à l'amour parce qu'il y avait de l'amour dans toutes les affections de cette femme.

D'où vient donc qu'une parole jetée au hasard par Nancy ait arraché à Aurélie un cri de passion

et d'épouvante? d'où vient qu'un sentiment, jusqu'ici essentiellement maternel, se soit transformé dès lors en un amour impérieux et réel ?

C'est que l'imagination, vivement frappée, enfante réellement les maux qu'elle redoute. Si madame de Sommerville n'eût pas prévu d'obstacles à sa passion nouvelle, si cet amour se fût présenté sous un aspect riant, avec des pentes faciles et des sentiers frayés, madame de Sommerville n'aurait point aimé Albert; mais en l'aimant elle enlevait l'amant à l'amante, elle ployait comme un roseau Nancy qu'elle avait appelée sa fille, elle semait dans nos existences le trouble et la désolation : elle eut peur de l'aimer, elle l'aima.

Nous sommes si fiers d'ailleurs d'attirer sur nous les malédictions d'en haut, notre vanité s'arrange si bien de nos douleurs, nous avons tous des prétentions si singulières au privilège du malheur, que madame de Sommerville éprouva peut-être un imperceptible sentiment de joie en voyant que la fatalité ne s'était pas encore lassée de la poursuivre.

Cependant la fièvre de Nancy redoublait, le délire s'était emparé d'elle; je l'entendais chanter, la tète cachée sous l'oreiller, un chant lent et lugubre. Debout à son chevet, Aurélie se tenait comme l'envoyée de la mort. Ses deux bras étaient croisés sur sa poitrine, et sa grande ombre, qui se projetait sur le mur blanc, tremblait à la clarté vacillante de la flamme. Ces chants d'une mourante et l'ombre tremblotante de ce corps immobile me glacèrent de terreur ; je crus un instant que le délire de ma sœur était passé dans mon cerveau. Je voulais courir

à elle, et je ne pouvais pas: une main de fer me clouait à ma place, il me semblait que cette ombre qui dansait sur le mur se riait de mes vains efforts.

J'entendais ou je croyais entendre (car je ne suis pas sûr que dans cette nuit mon imagination n'ait pas mêlé ses rêves à la réalité) des psalmodies qui se répondaient au milieu des plaintes du vent.

« Maudit soit le jour où une étrangère a francbi le seuil de notre porte ! disait une voix.

Maudite soit l'heure où je suis née ! » disait une autre voix.

Puis la première reprenait :

« Seigneur, je n'ai que seize ans : je ne voudrais pas mourir. »

Et l'autre voix répondait :

« Seigneur, je suis bien vieille ; appelez-moi à vous. »

Bientôt je n'entendis plus rien ; je vis madame de Sommerville quitter le lit de la malade et s'avancer lentement vers moi. Dans la crainte que ma présence ne lui imposât désormais quelque embarras et quelque confusion, je feignis un profond sommeil. Elle pencha sa tête vers la mienne, car je sentis glisser sur mon front sou haleine embrasée. Elle s'éloigna, et, soulevantà demi mes paupières, je pus suivre ses moindres mouvements.

Elle allas'asseoirprès de ma sœur et demeura longtemps à la contempler. Ensuite elle s'agenouilla et pria à voix basse. Lorsqu'elle se releva, elle avait pleuré, elle était plus calme. Elle s'appuya contre le lit, et, après une heure de méditation silencieuse, elle dit :

u Lorsque la vase est à la source, tout le cours du

fleuve esttroublé : ainsi lorsqu'une coupable erreur a souillé la pureté de nos jeunes années, la vie ne reprend plus jamais son calme et sa limpidité. Depuis que Dieu s'est retiré de moi, j'ai vainement cherché le bien : je n'ai fait et rencontré que le mal. Il ne s'est trouvé que de l'absinthe dans les coupes où j'ai versé du miel ; là où j'ai semé le bon grain, je n'ai vu croître que les ronces. . . Mon Dieu, je n'avais donc pas épuisé votre colère ! il restait donc au fond du vase quelques gouttes de fiel que je n'avais pas bues! Vous qui avez vu mes fautes, vous avez vu aussi mes douleurs. Voyezmoi : je suis lasse, mes pieds sont déchirés : que ne me laissiez-vous reposer et dormir?... Vous n'avez pas voulu de moi : ma destinée n'était point accomplie. Il a fallu que j'apportasse le trouble et le désordre sous le toit de ce pauvre ménage.... Mon Dieu î que vous ont fait ces enfants ? Ils vivaient si heureux, si purs et si unis ! pourquoi avez-vous permis que l'ange du mal se glissât parmi eux ? »

Longtemps encore elle demeura abîmée dans ses pensées. Plus d'une fois ses lèvres laissèrent échapper le nom d'Albert. Il y eut un instant où elle se leva avec colère ; par un brusque mouvement de tête, elle rejeta ses cheveux en arrière, et pressant son cœur de sa main convulsive :

« Tu me trompais, murmura-t-elle : je te croyais mort, tu n'étais qu'endormi. »

Au point du jour, madame de Sommerville manifesta le désir de retourner à Anzème. Nancy dor

mait d'un sommeil plus tranquille ; je la confiai aux soins de sa nourrice, et me disposai à accompagner Aurélie. J'avais attelé la carriole: elle refusa d'y monter.

« Nous irons à pied , dit-elle : la marche et le grand air me feront du bien. Hâtons-nous. »

Nous partîmes. Une seule fois, durant le trajet, elle m'adressa la parole.

« Quand part Albert ? me demanda-t-elle d'une voix brève en s'arrêtant au milieu du sentier.

— Madame, lui dis-je, il faut qu'Albert soit à Paris le 15 novembre.

— C'est bien. »

Arrivés au château :

« Maxime, dit-elle, \ous déjeûnez avec moi. Dans ane heure vous serez libre... Frank, tenez prôls deux chevaux à la grille : je pars dans une heure, vous m'accompagnez... Ne trouvez-vous pas, Maxime, qu'il fait une chaleur étouffante ?... Franck, vous ferez servir le thé sur la terrasse. »

Il faisait pour sûr un froid extrêmement piquant, mais il y avait dans la parole d'Aurélie quelque chose de si impérieux, que je n'osai pas ajouter un mot. Cependant je me hasardai à la questionner sur son départ précipité.

v: Vous allez sans doute à Glénis, et vous reviendrez ce soir?

— Je vais au delà.

— Votre absence sera longue?

— Peut-être. J'ai toujours eu une vive fantaisie de parcourir les rives de la Creuse : ce pays est plein d'intérêt. Connaissez-vous Crozant ? avez-vous visita

la vieille abbaye de Fongombeau, les amours du poète ? Il est vraiment honteux de vivre dans un pays dont on ignore les richesses.

— Mais, Madame, lui dis-je, c'est un périlleux voyage : l'hiver est partout ; les sentiers sont impraticables ; la Creuse aura débordé ses rives. Attendez le printemps.

— Non, dit-elle : Dieu, qui sait où je vais, aplanira les sentiers et retiendra la Creuse dans son lit. »

Le thé fut servi sur la terrasse. Après le repas, qui dura cinq minutes, elle s'échappa, et revint au bout d'une demi-heure, vêtue d'une amazone d'hiver. Elle tenait à la main, en guise de cravache, un sarment lisse et souple qu'elle avait, durant ses voyages, dérobé au vallon de Sorrente. Je ne l'avais jamais vue coiffée que d'un berret de velours écossais ou d'un chapeau de paille de Florence doublé de taffetas bleu, sans voile; car elle offrait sans crainte à notre soleil indulgent son visage qu'avait brûlé le soleil d'Italie et d'Espagne : cette fois, madame de Sommerville avait sur la tête un feutre gris à poil ras, tel que nous les portions alors. Lorsqu'elle revint ainsi faite, et que, s 'arrêtant sur le perron, elle contempla d'un air sauvage les coteaux désolés et les monts dont la cime blanchissait à l'horizon, elle était si grande et si flère, je trouvai en elle tant de noblesse et de majesté, quelque chose à la fois de si viril et de si impérial, que je faillis la saluer avec les naïves parolesdu Maure à la Vénitienne : « Salut ! ô ma belle guerrière ! » Cortès, qui l'aperçut à travers la grille, fit entendre un hennissement plein d'orgueil et de joie ; mais Aurélie ne répondit que par un re-

gard d'ineffable tristesse au tendre regard du noble animal.

Frank fut chargé d'aller avec les deux chevaux attendre madame de Sommerville à la porte de la garenne. Après avoir rassuré quelques-uns de ses vieux serviteurs, qui s'alarmaient comme si leur maîtresse eût été sur le point de s'embarquer pour une traversée de long cours, après avoir souri au vieil Hubert, qui était venu la haranguer au pied du perron sur l'inopportunité du voyage qu'elle allait entreprendre, Aurélie s'appuya sur mon bras, et nous allâmes rejoindre Frank.

« Vous porterez mes adieux à votre ami, me ditelle, mes regrets à votre sœur, que j'abandonne bien malade. Mais il fallait partir, et je pars... Que ma destinée s'achève ! »

Lorsque nous fûmes arrivés à la porte de la garenne, madame de Sommerville me dit :

« Si vous apprenez un jour que je vous ai fait du mal, que penserez-vous de moi ?

— Que plus que moi vous aurez dû en souffrir, et l'expier par vos larmes.

— Bien, Maxime... Donnez-moi votre main. » Elle pressa ma main avec onction, puis elle ajouta: « Pensez-vous, à cette heure, que je sois une

bonne âme?

— Une âme bien noble, Madame !

— Dites bien tourmentée... Embrassez -moi, Maxime. »

Je la pressai sur ma poitrine. Elle s'arracha de mes bras et s'élança sur Cortès. Un instant après Frank était en selle.

« A bientôt, n'est-ce pas ? criai-je à Aurélie. —Vous ne m'attendrez pas avant le 15 novembre, » s'écria-t-elle en partant au galop.

De retour à La Baraque, je trouvai Albert près de ma sœur. Nancy n'avait gardé qu'un vague souvenir de la nuit qui venait de s'écouler ; encore ce souvenir lui semblait plutôt un écho de ses rêves qu'une impression laissée par la réalité. Lorsqu'elle apprit, en même temps qu'Albert, le départ imprévu de madame de Sommerville, une teinte rosée, presque imperceptible, colora la pâleur de ses joues et son regard se fixa avec anxiété sur le visage du jeune homme. Sous ce regard inquiet et jaloux, Albert demeura indifférent et calme, son impassible figure ne révéla rien de son âme. 11 plaisanta longtemps, sans efforts et sans affectation, sur les fantaisies d' Aurélie, ne montra qu'une médiocre sollicitude pour les dangers de ce voyage improvisé au milieu des frimas, s'informa sans empressement de l'époque probable du retour ; lorsqu'il reçut de ma bouche les adieux que madame de Sommerville m'avait prié de lui transmettre, lorsqu'il apprit que son retour à Paris précéderait celui d'Aurélie à Anzème et qu'il ne devait plus la revoir, l'expression de ses regrets fut si froide et si polie, il y eut dans tout son aspect et dans toutes ses paroles tant de réserve et de convenance, qu'en face d'une résignation si facile, Nancy se sentit inondée d'une grande joie, et je doutai moi-même du nouvel amour d'Albert,

sachant combien ce jeune homme, impatient, fougueux el colère, était inhabile à maîtriser les mouvements de son âme.

Bien qu'il ne retrouvât plus Aurélie à La Baraque, il n'en futpas moins assidu à s'y rendre lui-même durantlepeu de jours qui devaientprécédcrson départ.

11 se montra pour ma sœur plein d'attentions affectueuses et de gracieuses prévenances. C'était moins quel'amour, c'était aussi quelque chose de plus tendre que l'amitié. Nancy, que ne tourmentait plus la présence de madame de Sommerville, reprenait à la vie, et tous deux nous espérions encore, car l'espoir est comme les plantes qui croissent et s'épanouissent dans le roc battu par la tourmente : il fleurit dans les cœurs les plus dévastés.

Ces derniers jours furent employés à discuter les intérêts de l'avenir d'Albert: je lui rappelai sans amertume les résultats de son premier séjour à Paris, et le suppliai de ne point user sa jeunesse en exaltations solitaires.

« Vous avez vu, lui disais-je, butiner dans les champs les abeilles de nos ruches : lorsque l'orage s'élève et que le vent courbe les épis jusqu'à terre, chacune des travailleuses place un petit gravier sous son aile, et rentre, ainsi lestée, dans la ruche commune. Eh, bien! la jeunesse est comme ces abeilles, légère, mobile, allant à tous les vents ; le moindre souffle l'emporte et l'égaré si elle n'a mis sous son aile un gravier pour assurer son vol. Ce gravier, ce lest qui lui manque, c'est dans un travail austère que la jeunesse doit le chercher. Sans les études graves et sérieuses, elle va, incessamment ballottée

par ses caprices et ses incertitudes, jusqu'à ce qu'elle tombe flasque et sans vie, de vigoureuse qu'elle était. Repoussez donc, ô mon ami ! les travaux frivoles, les faciles études, aliments des esprits débiles : abordez vaillamment la science du monde réel ; nourrissez-vous, comme Achille, de la moelle des lions et des ours. Jeune que vous êtes, vous le pouvez encore ; mais Mtez-vous : bientôt il ne sera plus temps. Vous êtes dans l'âge où la vie se ploie à toutes les formes, est docile à toutes les empreintes : plus tard cette cire, autrefois si molle et si tendre, vous la sentirez inflexible et rebelle, vous ne la pétrirez plus à votre gré ; et lorsqu'un jour enfin, fatigué des formes incertaines qu'elle aura jusqu'alors affectées, vous voudrez la façonner en un buste noble et sévère, la cire résistera à tous vos efforts et dans un moule sans grandeur vous aurez coulé votre vie en un métal informe que l'acier le mieux trempé ni le plus fin diamant ne sauraient corriger. Oh ! alors, que nos regrets sont amers, nos remords poignants, notre humiliation profonde ! comme nous nous débattons avec angoisse sous la carapace d'airain qui nous presse de toutes parts ! comme nous nous retournons douloureusement vers le passé ! comme nous nous écrions avec le poëte : Oh ! si le ciel nous rendait les im--* qui ne sont plus! Vains regrets, vœux inutiles ! ie ciel est sourd, et nous traînons misérablement jusqu'au bout la destinée que nous nous sommes faite. »

Albert m'écoutait docilement et me remerciait avec reconnaissance. Nancy mêlait de tendres prières à mes conseils, son ami semblait les accueillir

presque avec amour : on eût dit que la confiance et la joie étaient rentrées sous notre toit. Toutefois il n'y eut entre nous ni retour vers le passé ni espérances échangées dans l'avenir, pas un mot ne fut prononcé qui rappelât l'union que nous avions rêvée: le bonheur seul d'Albert fut mis en jeu, aucun de nous n'osa toucher aux liens qui de nos trois destinées ne faisaient autrefois qu'une seule. En apparence ces liens n'avaient pas cessé d'exister, mais au fond de notre cœur nous les sentions bien relâchés et près de se briser dans la main maladroite qui eût tenté de les resserrer.

Madame de Sommerville elle-même n'osa jamais essayer de le faire : en cela elle fit preuve d'un tact exquis et d'un grand savoir-vivre. Lorsqu'une liaison touche au dénoùment inévitable de tous les amours, il est bien rare que les amis qui ont assisté à ses développements ne cherchent pas à prolonger son existence : entraînés par de louables intentions, ils se posent en réconciliateurs entre les parties intéressées, et trouvent toujours le moyen d'envenimer les plaies qu'ils ont voulu guérir. Dans ces circonstances difficiles, les amis n'ont qu'un rôle à jouer : contempler silencieusement l'agonie douloureuse d'un bonheur qui s'éteint, suivre son convoi, et pleurer sur ses cendres.

Imprudents ceux qui s'entêtent à renouer un amour brisé ! Il en est de l'amour comme de ces tissus délicats qui, rompus une fois, ne sauraient, grâce au nœud le plus imperceptible, tromper la main qui les touche. Laissez entre vos doigts glisser ces tissus moelleux : vous sentirez malgré l'art le défaut de la

trame : ainsi, dans les amours renoués, le cœur, lorsqu'il se met à dévider le fil soyeux de ses souvenirs, sent bientôt l'aspérité du nœud qui le froisse et le blesse.

Nous parlions souvent de madame de Sommerville absente : Albert parlait d'elle avec calme, Nancy avec inquiétude. Tous deux cherchaient le motif de sa bizarre excursion, l'un sans intérêt apparent, l'autre avec une anxiété réelle. Moi, qui savais les tourments de cette âme agitée, je priais Dieu tout bas de faire aux pauvres voyageurs la bise moins cuisante, la neige moins glacée.

Le départ d'Albert était fixé au 10 novembre ; il devait être à Paris le 1 5 pour prendre son inscription. Une année seulement s'était écoulée depuis qu'il nous avait quittés pour la première fois : en moins de douze mois nos félicités avaient donc accompli leur cours ! Hélas ! qu'ils étaient loin déjà les jours où ma sœur et moi nous vivions seuls, séparés du monde ! Jours sereins, beaux jours de retraite, de paix et de silence, qu'étiez-vous devenus ?

Le bonheur se retira de notre chaumière le jour où un étranger vint s'asseoir à notre table; dès lors toutes les misères de la civilisation pénétrèrent sous notre toit : là où n'avaient jamais battu que des cœurs simples et bons, l'amour quintessencié, la jalousie, la défiance vinrent s'établir, et des passions tumultueuses s'élevèrent entre ces lambris encore tout imprégnés du chaste parfum de nos fraternelles tendresses.

Oh! le bonheur, mon ami, celui qui jaillit en flots limpides et frais de l'union de deux âmes, si vous le

trouvez jamais, cachez-le bien au fond des bois, dans quelque profonde solitude ; préservez-le des regards de la foule, laissez-le couler sans bruit et se perdre ignoré sous la mousse; n'invitez aucune âme étrangère à venir s'abreuver à ses eaux. Ces eaux sont amantes de l'ombre et du mystère, le cristal de leur source s'altère sous les lèvres les plus amies et les plus pures.

Albert allait partir enfin. Quelques jours encore, et sa présence ne soufflerait plus dans le cœur de Nancy la flamme qui le dévorait; cette flamme, sans aliment, pourrait s'éteindre d'elle-même. Ce jour que redoutait Nancy, que j'appelais de tous mes vœux, qu'Albert entrevoyaitavec indifférence, arriva. La veille de son départ mon pupille n'était pas venu à La Baraque. Son absence nous étonna peu : les soins et les ennuis qu'entraîne nécessairement tout voyage l'excusèrent auprès de Nancy.

Le lendemain, la matinée était avancée, Albert n'avait point paru. Nous commencions, ma sœur et moi, à concevoir de vagues inquiétudes, et je me disposais à partir pour la maison du sentier, lorsque nous entendîmes crier sous nos fenêtres le sable de l'allée; Nancy ne reconnut point le pas de son ami, et se leva tremblante sur son lit. Troublé moi-même par je ne sais quel pressentiment, je m'élançai et me trouvai face à face avec un paysan d'Anzème. a Où est Albert?» demandai-je effrayé.

Le rustre tira gravement une lettre de sa poche, me la remit et s'éloigna.

Je reconnus à la suscription l'écriture d'Albert. Je brisai le cachet, je déchirai l'enveloppe, et, près de

lire, je me recueillis un instant. Je sentais une sueur froide qui découlait de mon front et plaquait mes cheveux à mes tempes. Je la lus enfin, cette lettre : je puis vous la dire, car je ne l'ai pas oubliée. Elle était ainsi conçue :

« Maxime, je ne partirai pas. Cette résolution n'est pas récente; elle n'a été conçue ni par la passion ni par le caprice. Longtemps combattue, elle est depuis longtemps arrêtée, et les retards que j'ai mis à vous la faire connaître témoigneront assez de la longue lutte que j'ai dû soutenir avant d'arriver à vous dire, k vous dont je connais les idées absolues, à vous, ami, dontj'ai éprouvé la sensibilité, dont l'affection est mon bien le plus cher, à vous, Maxime, le frère de Nancy : Je ne partirai pas.

o Maintenant je ne balance plus, je ne me rétracterai point. Vous sentez que j'ai de la force, puisque j'en ai trouvé contre mon cœur quand il parlait pour vous. Aussi n'est-ce pas pour prévenir vos objections que je veux exposer les motifs qui m'ont décidé. Ce n'est pas non plus dans l'espoir de conquérir votre approbation au parti que j'ai pris; je désire uniquement vous convaincre de la bonne foi que j'ai mise à me convaincre moi-même, et vous voir bientôt persuadé que je n'ai passoumis ma destinée à des fantaisies d'enfant et de poëte. Placez-vous à mon point de vue, et mes répugnances pour la vie que vous voulez me faire vous paraîtront rationnelles; descendez en moi, vous les trouverez invincibles.

« Vous m'avez envoyé à Paris, quoique je pressentisse les dégoûts qui m'y attendaient ; comme un père dont la tendresse fait la force, vous n'avez écouté ni mes regrets ni les vôtres ; vous m'avez dit : Partez Je suis parti.

« Vous savez quelle fut ma douleur quand je dus vous quitter ; la vôtre, mon ami, mal comprimée par toate votre énergie, éclatait malgré vous et me pénétrait. Rappelez-vous combien tous trois nous avons souffert ; pensez au sacrifice que pour vous, pour Elle, je me suis imposé, et vous comprendrez que j'aurai le courage d'en accomplir un second si je me sentais la force d'en atteindre le but.

« Mes lettres vous ont exprimé le découragement et la tristesse où me plongea d'abord mon isolement à Paris. Vous-même, abandonné dans ce désert incommode et bruyant, vous avez senti comme moi ce serrement de cœur, ce poids étouffant qu'on n'allège que parla dissipation ou par le travail. J'ai méprisé le premier de ces deux remèdes, j'ai promptement reconnu l'insuffisance du second : dès lors je me suis fait à cet état de souffrance, je l'ai accepté comme normal, et, embrassant l'étude pourson but et pour elle-même, je me suis plongé avec résolution dans les recherches arides du droit. Mais en vain m'efforçais-je de m'en exalter l'importance, en vain me répétais-je cet adage vulgaire : Orphelins protégés, opprimés défendus, mon indifférence naturelle devint bientôt un dédain raisonné, et cette fois encore l'expérience sanctionna en moi un préjugé.

« Je me sentais d'ailleurs médiocrement attiré par cette profession de l'avocat qui, une année aupa-

ravant, me paraissait encore si noble et si glorieuse, La révolution de Juillet venait de porter un rude coup à son indépendance : je voyais tomber chaque jour au pouvoir des hommes dont la voix libre et fière avait jadis fait battre mon jeune cœur ; je les entendais renier sans honte les principes qu'ils avaient autrefois proclamés sans crainte ; la profession qui les avait élevés si haut pour les jeter si bas ne me sembla plus bientôt qu'un vaste champ ouvert aux ambitions déshonnêtes, une tribune offerte aux subtilités de la pensée et à l'abus de la parole. Souvent, depuis mon retour, nous avons discuté ensemble la valeur morale et sociale de toutes les carrières ouvertes au légiste : tout ce que j'en ai dit alors a dû vous préparer à la déclaration que je fais aujourd'hui de n'en pouvoir embrasser aucune. Je veux espérer, Maxime, que mes allégations vous auront convaincu, sinon de l'infaillibilité démon jugement, du moins de la droiture de mes principes.

« Résolu à abandonner l'étude des lois, je compris que j'avais eu tort de m'ôtre décidé sans avoir choisi, et, pour ne pas prolonger en essais infructueux le temps de mon épreuve, je voulus consacrer le reste de l'année à l'examen minutieux de toutes les parties de notre édifice social : pendant huit mois mes jours et mes nuits furent dépensés à ces tristes recherches. A chaque investigation nouvelle, j'espérais voir surgir une spécialité, une aptitude, une tendance : pas une ardeur ne s'alluma, pas une voix ne s'éleva en moi ; ou plutôt, mon ami, toutes les ardeurs me dévorèrent, et j'entendis à mes oreilles bourdonner un millier de voix. Toutes les gloires

m'appe.aient, me souriaient, me jetaient des fleurs î peintre au Musée, poète au théâtre, tribun à la chambre, guerrier au Carrousel lorsque les étendards passaient au bruit des cymbales militaires, j'étais tout... Hélas ! je n'étais rien.

« Ne me dites pas, mon ami, que huit mois sont insuffisants pour de si graves observations. Vous savez qu'à Anzème je n'étais pas resté tout à fait étranger au mouvement intellectuel de l'époque : religions nouvelles, réformes politiques et sociales m'avaient vivement préoccupé ; je connaissais les systèmes, les livres, les programmes ; il ne me resfaitplus qu'à juger les pontifes, les poètes et les législateurs, à compléter l'examen des choses par celui des hommes : cet examen ne fut fertile qu'en désenchantements de tout genre.

<< Je luttai cependant. Tantôt le but des travaux que je m'imposais m'aveuglait sur mon impuissance; tantôt, quand elle m'apparaissait, je me faisais un devoir de combattre avant de me déclarer faible. Ainsi, dans la solitude et dans la pauvreté, au milieu des agitations du cœur, des tentations de suicide, des aspirations ardentes vers les joies inconnues de la vie, j'ai tout tenté, tout essayé, et toujours je me suis senti glisser rapidement le long de la pente que je m'efforçais de gravir.

« Je n'accuse ni le siècle, ni la destinée, ni personne : je n'accuse que moi. Cependant si Dieu m'eût fait naître en ces temps de calme et dé recueillement où chaque destinée peut s'asseoir à la place qui lui fut réservée, où chaque existence a sa part de biens et de maux sur la terre, peut-être alors,

avec une conscience pure et des intentions ferventes, eussé-je pu produire les œuvres dont j'ai le sentiment, et m'élever par la patience, le travail et la volonté à un rang digne de mes vertueuses ambitions; mais que faire en ces âges d'incertitude où tout se confond, quand nous naissons pressés et agités comme un essaim éclos de la veille dans une ruche trop étroite pour le contenir ? que faire lorsqu'on se sent porté, poussé, ballotté par une foule avide et désordonnée, lorsque le sort nous prend par les cheveux, sans choix et sans réflexion, pour nous élever au pinacle ou nous précipiter dans l'abîme ? Quel homme assez robuste pour se frayer un chemin dans cette cohue ? quelles épaules assez fortes pour fendre la presse ? quelle tête assez élevée pour surpasser toutes ces têtes?

« Je n'avais pris à Paris aucune résolution : je voulais juger de loin tout ce que j'avais envisagé de près. J'accusais de mes antipathies et de mes répugnances l'état de mélancolie amère où m'avait jeté cette vie tumultueuse, et j'espérais du retour à mes douces habitudes, du bonheur de me retrouver près de vous, de l'influence attendrissante des lieux aimés, ma réconciliation avec les hommes, avec les choses, avec moi-même. Je revis donc nos bois et nos montagnes, je vins redemander aux champs où j'avais grandi la joyeuse confiance de mes belles années.

« Le premier effet de tout ce bonheur retrouvé fut de me faire haïr la vie nouvelle qui me l'avait <avi ; ensuite la réflexion me fit entrevoir une vérité que le rigorisme de mes idées m'avait empêché de

110 MADAME DE SOMMERVIIJE.

saisir : c'est que dans chacune de ces voies encombrées de nullités fastueuses et de talents prostitués ' un homme doué d'une organisation puissante peut marcher dans sa force et dans son indépendance, acquérir de la gloire et conserver sa propre estime ;mais je reconnus en même temps que, sans les qualités qui constituent l'homme supérieur, le succès à des conditions honorables est impossible dans nos temps. Dès lors je résolus d'examiner sans orgueil, sans humilité, si cet homme fort était en moi : après avoir sondé tous les replis de mon cœur, mis à l'épreuve toutes mes facultés, fait jouer tous les ressorts de mon être, ma chétive et boiteuse nature m'apparut dans toute sa faiblesse. Maxime, savez-vous qui je suis ?quelque chose d'incomplet, sans vouloir et sans énergie, sans vices ni vertus, sans forces pour le bien, un caractère inégal, un cœur avide de souffrances, une misérable créature prompte au découragement et rebelle au bonheur. C'est là, Maxime, ce que vous avez aimé, ce qu'il vous faut aimer encore ; mais en aurez-vous le courage, et n'abandonnerez-vous pas celui qui s'abandonne lui-même ? « Ne m'encouragez pas. Je ne suis plus en défiance de moi-même : mon impuissance m'est démontrée. Est-il une preuve à laquelle j'aie refusé de soumettre mon intelligence ? N'ai-je pas tenté de me faire par la poésie une place à moi dans le monde quand j'ai vu m'échapper tous les moyens réels de mériter votre sœur ? Gomme tout le reste, je l'ai vainement essayé : la délicatesse des impressions que je recevais de Nancy, la religion de mon enfance, dont le parfum est resté dans mon cœur, l'amour

mystérieux que j'ai voué à ma mère inconnue, toutes ces perceptions d'une âme douloureuse et tendre m'échappaient aussitôt que je voulais les saisir, j'appelais en vain pour les fixer l'inspiration, le talent, le génie du poëte.

a Maine ar à qui reçut trop pour l'obscurité, pas assez pour la gloire 1 L'homme incomplet traverse solitairement la vie : il ne peut rien pour lui ni pour les autres, son âme absorbe les rayons du ciel sans les refléter.

« Maxime, je ne partirai pas, je n'irai pas grossir à Paris la foule des médiocrités qui se disputent pied à pied le terrain où elles fourmillent, je vivrai et mourrai à Anzème. Je n'ai plus de désirs, je n'ai pas de besoins : j'aurai toujours assez pour vivre dans cette pauvre contrée. Qu'irais-je faire dans ce monde, d'où il faudrait me retirer plus tard la haine dans le cœur et l'invective sur les lèvres ? Croyez-moi, mieux vaut le quitter de la sorte, sans regrets, mais sans aversion, l'ayant trop vu pour l'aimer et pas assez pour le haïr, que d'aller y traîner encore quelques années de lutte et de misère, pour en revenir ?mjour l'esprit morose et l'âme ulcérée.

« Plaignez-moi donc, 6 mon ami ! Vous savez si je vous aime, vous savez si j'apprécie le trésor que •vous me réserviez : vous comprendrez que pour y renoncer il faut que je m'en croie indigne; vous sentirez tout ce que je souffre ; si vous méjugez coupable, vous songerez au bonheur qui m'était destiné, et vous me jugerez puni.

« Pour moi, je ne me plaindrai plus ; je subirai, sinon vaillamment, du moins avec résignation, la

llî MADAME DE SOMMER VILLE.

destinée que je me prépare : je gravirai solitairement mon calvaire, m'arrôtant parfois pour contempler à mes pieds la vallée où j'aurais pu vivre avec la jeune compagne de mon amour ; je verrai s'élever à travers les arbres la fumée du toit domestique; Nancy aura trouvé dans un amour plus digne les félicités que je n'ai pas su mériter : ses enfants joueront auprès d'elle ; une autre image plus noble et plus chère aura depuis longtemps effacé la mienne dans vos cœurs, et vous, Maxime, vous donnerez à un autre que moi le doux nom de frère, que j'abjure à cette heure; je verrai tout cela, et, consolé par le tableau de vos saintes joies, je poursuivrai sans murmurer mon rude pèlerinage. Dès aujourd'hui je n'ai plus le droit de me plaindre, et je ne me réserve dans l'avenir que celui de vous aimer toujours. »

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Telle était l'épître que m'adressait Albert. J'en ai peut-être altéré le texte, mais ma mémoire vous en a transmis fidèlement le sens. Dans une autre circonstance ces puérilités vaniteuses, résultat d'une éducation qui abrège l'adolescence au point de la supprimer, m'eussent fait sourire de pitié; elles m'accablèrent dans la circonstance présente : je prévis aussitôt qu'il serait d'autant plus difficile de combattre et de vaincre l'obstination d'Albert à rester à Anzème que le seul motif de celte résolution imprévue ne se trouverait jamais sur le terrain de la discussion. Ce motif délicat, le seul que la lettre de mon pupille n'ait pas cherché à faire valoir,

vous l'avez deviné sans doute : vous avez facilement aperçu à travers ces verbeuses subtilités le ±11 qui les mettait en jeu ; vous avez déjà prononcé le mot que n'enfermait aucune de ces phrases, et qui cependant les expliquait toutes ; vous avez comme moi saisi sous chaque ligne le nom qui s'y tenait caché; et si vous vous rappelez la froideur apparente avec laquelle Albert reçut auparavant la nouvelle du départ de madame de Sommerville, si vous vous êtes étonné avec moi de l'aisance insoucieuse que déploya alors notre impétueux ami, avec moi vous comprenez à cette heure que la résignation d'Albert n'eut rien de bien héroïque, résolu qu'il était déjà à ne plus quitter ces campagnes. Il savait que madame de Sommerville ne lui échappait que pour quelques jours, et que, de retour à Anzème, elle n'aurait à regretter aucun de ses amis.

J'ai su plus tard ce qui s'était passé durant ces derniers jours dans le cœur d'Albert. Depuis longtemps il caressait l'idée de ne plus retourner à Paris. Cette idée, qui ne lui était apparue d'abord que vague et indécise au milieu des dégoûts réels qu'il avait rencontrés au début de la vie, prit une forme plus solide et plus nette le jour où il aima madame de Sommerville, et se fixa dans son esprit le matin môme où je lui annonçai le départ d'Aurélie. Ce voyage, entrepris subitement sous le ciel neigeux de la Creuse, l'intrigua : il en chercha les motifs avec une secrète ardeur, et, parmi les mille pensées qui vinrent l'assaillir, celle qil'Aurélie avait enfin compris l'amour dont il brûlait pour elle, et que son départ n'était peut-être qu'une fuite, flotta dans

114 3IADAME Dr. SOMMKI'.VILLE.

son cerveau, timide, mystérieuse, presque imperceptible, fumée légère de l'espérance, aussi insaisissable que la vapeur qui s'élève le soir sur les eaux.

La lettre d'Albert achevée, je rentrai près de : Nancy, et j'inventai pour la rassurer je ne sais quel prétexte au séjour prolongé de mon pupille à > Anzème : une discussion d'intérêt l'obligeait à retarder son départ de quelques jours, sa présence était nécessaire à la légalité d'un acte. .je ne sais ce que j'imaginai. Nancy rassurée, je partis pour la maison du sentier : j'avais à remplir auprès d'Albert mes devoirs d'ami, de tuteur et de frère.

J'appris en arrivant qu'Albert était absent, et qu'une semaine au moins s'écoulerait avant son retour : il était allé la veille au château du jeune comte de ***, qu'il avait connu dans la contrée, et tous les deux devaient se rendre à une chasse au sanglier dans la forêt de Champ-Sanglard.

M. Auguste de ***, patricien ruiné, assez mal vu dans le pays depuis que sa fortune n'y faisait plus pardonner sa naissance, était un garçon d'esprit qui n'eût jamais songé à se rappeler ses titres si la tourbe insolente des nouveaux parvenus se fût résignée à les oublier. Comme madame de Sommerville, la révolution de Juillet l'avait pris parmi les vainqueurs pour le jeter dans les rangs des vaincus ; comme elle il avait sacrifié sa foi nouvelle à la poésie du dévouement et à la religion du malheur; le iour où il avait vu ses espérances s'accomplir et la carrière s'ouvrir devant lui large et belle, il s'était retiré de la lice pour aller subir son sort dans le castel croulant de ses ancêtres.

MADAME DK SOMMDRVILLE. 115

C'était un jeune homme sceptique et railleur, qui n'avait de sympathique avec la nature d'Albert qu'un fond de mélancolie amère. Aussi ne s'était-il établi entre lui et mon pupille qu'une de ces liaisons où on échange plus d'idées que de sentiments, où l'élégance des relations supplée aux épanchements du cœur, liaisons plus durables souvent que les amitiés elles-mêmes, parce qu'elles échappent à la vulgarité des rapports, fléau et mort de toutes les intimités. Auguste de *** et Albert se recherchèrent pour se plaindre, et ce fut quelque chose de bizarre que la plainte de ces deux jeunes gens accusant de concert la destinée, l'un parce qu'il n'avait pas de nom, l'autre parce qu'il en avait un grand.

Je revins presque joyeux de n'avoir pas trouvé Albert : notre position à tous était si délicate que je ne savais guère moi-même la contenance que j'avais à prendre et le rôle qui m'était réservé. Qu'eussé-je dit à Albert? que sa résolution était folle et que la lettre qu'il m'avait écrite n'avait pas le sens commun? Il savait cela tout aussi bien que moi sans doute. Que faire et que résoudre? qu'allaitil se passer au retour d'Aurélie? Possesseurs tous les quatre d'un secret que chacun de nous était censé posséder à lui seul, quelles combinaisons, quels faits allaient jaillir du conflit de nos destinées? Madame de Sommerville oserait-elle reparaître à La Baraque? accueillerait-elle Albert? Quelle serait la ligne de devoirs que j'aurais à suivre près de Nancy, de mon pupille et de madame de Sommerville elle-même? J'essayai longtemps de démêler les fils embrouillés de notre avenir; puis, découragé

ilC MADAME DE SOMMERVILLE.

de l'essayer vainement, j'abandonnai à Dieu le soin de nous tirer de cette situation difiicile.

Il m'est souvent arrivé, mon ami, durant le cours de ce récit, de vous raconter des faits que je n'avais pas vus, des sentiments que je n'avais pas sentis : ne croyez pas cependant que, comme le poëte, j'aie voulu me rendre maître du monde visible et invisible ; à Dieu ne plaise ! je n'ai pas le génie qui devine et qui crée. Les développements de cette histoire auxquels je n'ai pas assisté m'ont été confiés après leur péripétie, de même que plus tard nous nous sommes initiés les uns les autres aux sentiments et aux pensées secrètes que chacun de nous avait gardés mystérieusement dans son cœur. Ne vous étonnez donc pas si je vais vous conter encore des scènes dans lesquelles je n'ai pas même joué le rôle de comparse : oubliez un instant que j'ai été mêlé au drame lamentable que vous écoutez; considérez-moi comme une abstraction, imaginez que, seul sur ce perron, vous feuilletez les pages imparfaites d'un livre mal écrit; ce récit y gagnera peutêtre, sinon plus d'intérêt, du moins plus de réalité.

Ici Maxime s'interrompit. Les souvenirs douloureux et les émotions poignantes que cette histoire réveillait en lui le fatiguaient plus encore que la longueur de son récit : son air était souffrant, de soudaines pâleurs passaient sur son visage, et son front se couvrait parfois d'une sueur brûlante, que le vent glaçait presque aussitôt.

« Mon ami , dit le jeune homme qui l'avait écouté avec recueillement, le vent se lève et la brume du soir enveloppe déjà les peupliers de la Creuse : je

crains pour vous la fraîcheur de la nuit et l'humidité deces rives.

— Vous avez raison, dit Maxime en se levant : entrons dans le salon du château... notre présence n'y troublera personne. »

A ces mots, il poussa la porte, qui céda au premier effort, et il introduisit son ami dans la salle des portraits de famille. Les volets étaient ouverts ; les rayons de la lune, qui se glissaient çà et là dans l'appartement, détachaient en fleurs étincelantes les rosaces dorées des cadres gothiques, décrivaient sur la tapisserie mille caprices de lumière, reposaient mollement sur Endymion endormi, ou enveloppaient d'une robe d'argent Diane sortant du bain et changeant Actéon en cerf. Des amours qui se jouaient dans la rosace du plafond soutenaient la tringle d'un lustre dont les branches de cristal s'épanouissaient dans l'air en gerbes éblouissantes. Les albums qu'avaient feuilletés Albert couvraient la table du piano ; le rameau de vigne dont Aurélie se servait autrefois en guise de cravache était agrafé a la tapisserie ; un petit poignard au manche d'ébène, qui avait protégé sans doute madame de Sommerville dans ses voyages, pendait à l'encadrement de la glace. Le piano était encore ouvert, et, lorsque les deux amis s'arrêtèrent au milieu de la chambre, on eût dit, à voir leur terreur religieuse, que l'ivoire venait de faire entendre quelques notes plaintives, ou que leur présence avait fait envoler les blanches ombres de Nancy et de madame de Sommerville.

Maxime ouvrit une porte qui se trouvait cachée

par la tapisserie dans le fond du salon : cette porte donnait dans la chambre à coucher de madame de Sommerville. Tous deux pénétrèrent religieusement dans ce sanctuaire qui respirait encore le luxe du siècle de Louis XV, mais que madame de Sommerville avait sanctifié par ses larmes.

La corniche du plafond s'arrondissait aux angles, et, formant comme une corbeille de fleurs et de palmettes, s'étalait en arabesques, en festons et en entrelacs ; la rosace était décorée d'ornements historiés pareil à ceux de la corniche.

Les parois des murs, revêtues dans la partie inférieure d'un lambris d'appui en bois peint en ton de grisaille, étaient tendues de lampas chargé de pagodes, de kiosques, d'arbres, d'oiseaux, d'Indiens rouges sur un fond blanc.

La lune, qui donnait en plein sur les grands carreaux de vitre des fenêtres à la française, faisait étinceler les moulures dorées des portes et des lambris, et permettait de saisir toutes les parties de l'ameublement.

La cheminée était grande et de marbre blanc veiné, la traverse du chambranle à renflement et en arc d'amour ; les jambages, tourmentés en console, se terminaient dans le bas par une griffe de chimère ; la plaque de fonte, au contre-cœur de l'âtre, était aux armes de France ; au-dessus de la cheminée s'élevait une glace peu haute dans un cadre doré formé d'entrelacs, de roseaux et de palmes sculptés ; au-dessus de la glace un trumeau de peu* ture : c'était un coucher de soleil rouge et criard.

Tous les dessus de porte étaient peints, et

représentaient des fêtes galantes à la manière de Watteau, de Lancret et de François Boucher : là, des bergères-carmago en robe de satin et de moire, poudrées à blanc, avec paniers et tonnelets, talons rouges, corps de baleine lacé sur la poitrine, petit chapeau sur le coin du chignon et houlette en main ; ici, des bergers en casaque de veloursgorge de pigeon et à pèlerine, chapeau en lampion, perruque, cadogaus et culottes, houlettes et flûtes de Pan ; plus loin une bergère assise au milieu de ses moutons, et près d'elle un pastoureau lui offrant un nid de tourterelles. Il y avait aussi des animaux, des chasses, de la nature morte de Oudry, des enfants de trois ou quatre ans en habita la française, épée et perruque, jouant avec un petit lapin blanc, des singes costumés, à la manière de Claude Gillot.

En face de la cheminée était un meuble de Charles Boule, surchargé de cuivreries et d'incrus. tations ; sur la tablette de marbre , de brèche d'Alep, s'inclinait un grand miroir dont l«f cadre, entièrement doré, se terminait par un fouillis de branchages, de nids de tourterelles et de canaris sculptés.

Les fauteuils, bergères et sofas étaient de bois grisaille et doré, garni en tapisseries à l'aiguille ; le lit de bois grisaille et doré comme les fauteuils; les quatre montants d'angles s'élançaient en carquois pleins de flèches et en flambeaux d'hyménée; une couronne de bois sculpté, suspendue au plafond, formant dais, laissait tomber de grandes courtines de velours cramoisi.

Sur une pendule de cuivre qui décorait la cheminée, l'Amour piqué par une abeille se plaignait à Vénus sa mère. La pendule était assise sur un socle de marbre blanc, entre des groupes d'enfants nus et d'amours en biscuit de porcelaine.

Au milieu de la pièce une torchère de bois doré supportait une girandole de cuivre chargée de bougies ; des bougies chargeaient pareillement des bras de cuivre doré, qui s'avançaient au-dessus de la cheminée comme pour se mirer dans la glace.

Les tapis étaient de Beauvais, à personnages ; quelques portaits de Largillière pendaient çà et là aux tentures.

« Tout ce luxe, dit Maxime à son ami, ne convenait guère aux goûts simples de madame de Sommerville; cette pièce d'ailleurs lui parlait trop vivement de sa mère, et ce souvenir était cruel à son cœur. Aussi, bien des mois s'écoulèrent sans qu'elle osât y pénétrer; elle ne s'y retira que lorsque le froid l'eut forcée de quitter la chambrette qu'elle avait choisie, à son retour, dans l'aile la plus sombre et la plus désolée du château. Venez, ajouta Maxime, rentrons dans la salle voisine : l'aspect de celle-ci me fait mal. »

Ils allèrent s'asseoir tous deux sur un divan, et Maxime poursuivit en ces mots le cours de cette histoire :

xm

Le vingt novembre, par une soirée de neige et de glace , deux voyageurs à cheval traversaient

au galop le village d'Anzème et s'arrêtaient, à la grille du château. Ils semblaient épuisés de fatigue; des glaçons pendaient à la crinière de leurs chevaux. Au bruit du galop retentissant sur la terrasse, les gens de madame de Sommerville accoururent à la grille avec des flambeaux et reconnurent leur maîtresse. Tous l'entourèrent et se disputèrent ses mains engourdies par le froid. Elle se retira dans sa chambre, dépouilla ses vêtements humides, et, enveloppée dans une pelisse de satin noir, elle réchauffa ses membres glacés devant un grand feu qui n'avait pas cessé de brûler depuis le jour de son départ. Il y eut un instant où elle se regarda involontairement dans la glace qui surmontait la cheminée : elle eut peine à réprimer un mouvement de stupeur et d'effroi.

Elle était bien changée! En moins d'un mois son teint s'était plombé, son front avait perdu sa pureté, ses yeux leur éclat; ses joues étaient creuses, son regard terne, ses paupières mâchées; une teinte jaune et maladive ridait les contours de ses lèvres décolorées; sa taille elle-même s'était courbée sous la douleur et sous la fatigue. Vingt jours à peine avaient flétri ce qui restait en elle de fraîcheur et de beauté! Ainsi vous avez vu nos campagnes se parer parfois, au déclin de l'automne, de l'aspect du printemps : près de s'éteindre, le soleil jette encore de bienfaisantes ardeurs; les coteaux sont riants, les jeunes arbustes ont des pousses nouvelles, les fils de la Vierge se promènent dans l'air parfumé, la nature croit un instant à son éternelle jeunesse. Mais à la première gelée, à la première bise de novembre,

tout cet éclat pâlit et s'efface : en une nuit les coteaux et les bois se sont dépouillés de leurs feuilles, les flls blancs qui glissaient hier sur un ciel gris de perle pendent humides aux branches décharnées; vous êtes tout surpris, au réveil, de voir l'hiver dans ces campagnes où, la veille encore, semblait renaître le printemps.

Par la même soirée, quelques heures après lé> retour de madame de Sommerville, un voyageur entrait à pied dans le village. Un fusil à deux coups reposait sur son épaule, deux chiens allaient à ses côtés ; son air était ferme et résolu comme celui de tout homme qui marche la nuit dans des sentiers connus avec un fusil sur l'épaule; car il n'est rien qui donne plus d'assurance à un homme naturellement brave qu'une bonne arme et la presque certitude que cette arme peut dormir tranquille dans la main qui la porte. Notre allure prend alors quelque chose de décidé et de fanfaron, et nous sentons en nous je ne sais quelle humeur belliqueuse qui nous fait appeler le danger, sans doute parce que nous sommes instinctivement sûrs que le danger ne répondra pas.

Le jeune chasseur avait d'ailleurs des sujets d'excitation plus réels. Il avait pendant trois jours couru le sanglier dans la forêt de Champ-Sanglard, cherchant à oublier le tumulte de ses pensées dans l'agitation d'une vie active et turbulente. Ses joyeux compagnons de chasse, qui l'avaient vu, lui le plus faible et le moins habile, se montrer le plus ardent au courre, et jouer sa vie avec une intrépidité rare, avaient voulu, avant son départ, fêler son jeune

courage. On s'était donc réuni dans le castel du comte Auguste, et là, grâce peut-être aux ruses ingénieuses de quelque nouveau Caleb, la santé d'Albert avait été bue durant tout un jour au milieu des cris d'un enthousiasme toujours croissant. Vers la fin du repas, les têtes se trouvant échauffées par les fumées du vin et par la chaleur de la discussion, il fut parlé de madame de Sommerville, et déjà quelques paroles irrévérencieuses allaient être hasardées sur elle, lorsque Albert, se levant le regard enflammé, la main sur son couteau de chasse, brisa son verre sur la table, et promit le même sort au premier qui oserait devant lui prononcer sans respect le nom de cette femme. Cette saillie chevaleresque et déplacée fut d'autant mieux accueillie qu'Albert, bien que d'une constitution frêle et délicate, semblait alors assez disposé à tenir sa promesse : on l'entoura, on le félicita à demi-mot; après avoir bu à son courage, on voulut boire à ses amours; le jeune homme finit par comprendre qu'en se posant comme le champion de l'honneur outragé d'Aurélie, il avait, sans y songer, proclamé ses droits à le protéger hautement. Il s'en défendit avec chaleur ; mais dès l'instant que la vertu de madame de Sommerville ne fut plus offerte en offrande qu'à la vanité d'Albert, Albert ne voulut tuer personne. Il entendit développer autour de lui des théories sur l'amour qui le firent rougir de sa pudeur, et l'on mit une bonne foi si prompte, si naïve, à le croire un amant heureux, qu'il fut honteux de n'avoir pas encore osé réaliser une conquête dont chacun lui faibait un si facile mérite.

II se retira mécontent de tous et de lui-même. Il gravissait tristement le sentier montueux qui le ramenait à Anzème, lorsqu'une main s'appuya légèrement sur son épaule : Albert se retourna, et reconnut le comte Auguste.

«Monsieur Albert, dit le jeune gentilhomme en se découvrant, j'ai des excuses à vous faire, et je vous prie de les recevoir. Croyez que j'ai souffert plus que vous de la scène inconvenante qui vient d'avoir lieu chez moi, et que j'ai été blessé profondément des allusions grossières qui vous ont assailli. Veuillez croire aussi que je ne suis pas resté indifférent à votre bonheur: si je n'ai pas mêlé mes félicitations à celles de nos compagnons, c'est que je n'ai pas voulu risquer ma branche de myrte dans le bouquet impertinent que ces rustres vous ont offert.

— Je vous jure !... s'écria impétueusement Albert:

— Ne jurez pas, interrompit Auguste en souriant: je sais tous les serments que vous allez me faire.

— Vous outragez, Monsieur le comte, reprit Albert avec dignité, la plus pure de toutes les femmes.

— II faudrait pour cela, monsieur, que votre amour fût un outrage, et je suis trop fier de votre amitié pour ne pas honorer toutes vos affections, quelles qu'elles soient.»

A ces mots, Auguste de *** salua poliment, et Albert poursuivit sa route. Son pas était rapide et brûlait la distance. Il ne sentait ni le froid qui glaçait ses mains, ni le givre qui battait son visage : il allait tourmenté par mille pensées inquiètes. La plus poignante de toutes était le remords d'avoir laissé supposer un bonheur qui n'existait pas. Il

commença par s'avouer que ce n'était rien moins qu'une infamie ; il finit par se dire que, le jour où il parviendrait à la possession de ce bonheur, l'infamie ne serait plus qu'une fatuité juvénile qui trou- , verait grâce auprès des consciences les plus rigides et les plus timorées. Dès lors il jura de conquérir le pardon de sa faute, se disant d'ailleurs que se prêter à une ovation avant la victoire, c'était s'engager solennellement à vaincre.

Albert, en traversant Anzème, crut reconnaître la trace des pas de Cortès sur le sentier blanchi par le givre et la neige. Il allait frapper à quelque masure pour s'assurer du retour demadame de Sommerville, lorsqu'il fut accosté par Frank.

«Revenu déjà, Frank? demanda le jeune homme.

— Déjà, monsieur Albert ! s'écria le serviteur d'un air contrit : on voit bien que vous n'étiez pas de la partie.

— Il paraît que le voyage a été rude ?

— J'ai cru, monsieur Albert, que je recommençais la campagne de Russie : nous avons pendant près d'un mois couru dans la neige et la glace, vivant à la merci de Dieu.

— Mais ce voyage avait un but, je pense ?

— Oui, celui d'attraper des rhumes et des rhumatismes , répondit Frank avec humeur. Voyez-vous, monsieur Albert, madameest bonne pourtous, bonne surtout pour ses pauvres serviteurs, qui l'aiment autant qu'ils délestaient sa mère ; il n'est pas un de nous qui ne se jetât au feu pour elle ; mais, ajouta-t-il à voix basse en regardant si personne ne pouvait l'entendre, je crois qu'elle est un peu... »

La phrase resta inachevée, et Frank, en compléta le sens en posant sur son front l'index de sa main droite.

« Crois-tu ?» demanda le jeune homme.

Frank pencha sa tête vers l'oreille d'Albert et y glissa ces trois mots : a je le crois » de l'air profond et mystérieux d'un homme effrayé lui-même de l'importance de ses révélations.

— Eh bien, je m'en suis toujours douté, répondit avec sang-froid Albert, qui trouvait quelque intérêt sans doute aux indiscrétions de l'écuyer bavard.

— C'est que vous y voyez clair, vous, c'est que vous êtes un vrai savant, monsieur Albert. Croiriez-vous que pendant un mois madame ne s'est nourrie qu'avec le pain des laboureurs, qu'elle n'a dormi que sous leurs toits de mousse? Nous arrivions le soir, nous partions le matin, toujours en course malgré vents et marées... Madame, lui disais-je, vous ruinez votre santé ; vous vous tuerez, Madame ; conservez-vous pour ceux qui vous aiment... Ah bien oui ! elle ne m'entendait même pas. Si je lui disais : Madame, Cortès n'en peut plus; Cortès meurt à la peine ; Madame, vous crèverez Cortès... elle faisait siffler sa badine, et Cortès allait, léger comme le vent. Pendant un mois elle ne m'a parlé que pour me dire : « Frank, sellez les chevaux ; Frank, faites allonger le pas à votre bête ; Frank, nous partirons demain au point du jour... » Une seule fois elle m'a dit : « Frank vous toussez beaucoup... » Je crois bien que je toussais ! mais je n'y pensais pas, monsieur Albert, je ne songeais qu'à elle : j'aurais voulu pouvoir ajouter mes vêtements aux siens ou lui prendre sa part de neige

et de froidure... Pauvre chère âme !... Un soir, au coin d'un feu de chaume, je l'ai vue pleurer... Ça m'a fendu le cœur !

— Comment va ta maîtresse ? interrompit Albert, qui ne voulait pas se laisser émouvoir.

— Bien. C'est une femme de fer.

— A cette heure elle repose ?

— Reposer, elle ! Vous ne la connaissez guère : deux heures du matin sonneront à l'église d'Anzème avant que madame ait achevé sa veillée... Singulière femme! ajouta Frank en se frappant de nouveau le front.

— Et toi, où vas-tu donc si tard ?

— Vous m'y faites songer ! s'écria Frank : madame m'envoie chercher des nouvelles de mademoiselle Nancy. »

Au nom de Nancy, Albert laissa échapper un mouvement d'humeur que Frank n'aperçut pas dans l'ombre, et tous deux se séparèrent. Albert avait ralenti sa marche : il gagna lentement la maison du sentier, réfléchissant à la relation moitié burlesque, moitié touchante du voyage d'Aurélie. Le soupçon, qui n'avait d'abord illuminé son cerveau que comme un pâle reflet delà pensée sous laquelle s'était accompli ce voyage, prenait, à chaque pas que faisait Albert une forme plus saisissable, jetait dans son esprit un éclat plus net et plus sûr. Arrivé à sa demeure, il changea decostumeet repartit pour Anzème. Quelles étaient les intentions qui le ramenaient au village ? Il ne le savait pas lui-môme : il obéissait à une inquiétude dévorante sans chercher à s'en rendre compte ; il allait, entraîné par la fougue de ses désirs

aussi invinciblement qu'autrefois par le galop de Corlès.

Il traversa le hameau, et trouva la porte de la garenne fermée. Il escalada le mur, ensanglanta ses mainsaux épines de la haie, et s'élança dans la grande allée. Rien n'exalte notre courage comme de voir notre sang couler : l'ardeur d'Albert se sentit doublée. Il marcha d'un pas hardi et ferme vers la porte de la terrasse ; Frank, qui rentrait, allait la fermer.

« Ouvre, s'écria Albert, c'est moi.

— Vous, monsieur Albert ! Comment êtes-vous entré ?

— Qu'importe, puisque me voilà?

— Qui vous amène ?

— Des affaires pressantes. Il faut que ce soir môme je parle à madame de Sommerville.

— Madame sera agréablement surprise de votre visite, car elle vous croit parti pour Paris. Je vais vous conduire dans sa chambre.

— C'est inutile.

— Il faut que je vous accompagne : madame attend des nouvelles de La Baraque.

— Je lesluiporterai moi-même. Tu dois être épuisé de fatigue, mou pauvre Frank : va te reposer. Tout dort au château, et toi tu veilles seul, toi qui n'as pas dormi depuis un mois peut-être ! »

Frank laissa au jeune homme les clefs de la terrasse et de la garenne, et, après lui avoir recommandé de les jeter en sortant dans la grande allée par-dessus la porte, il gagna l'aile du château que madame de Sommerville avait destinée à ses serviteurs. Albert franchit en deux bonds les marches du

perron, ouvrit la porte sans bruit et pénétra dans ce salon. Il espérait y trouver Aurélie: son attente fut trompée : madame de Sommerville, aux premiers froids, s'était retirée dans sa chambre à coucher ; Albert ne savait pas môme dans quelle partie du bâtiment cette chambre était située. Découragé, il se laissa tomber sur le divan où nous sommes assis, et là, seul dans l'obscurité, au milieu de cette salle humide et glacée, il se demanda ce qu'il était venu faire en ces lieux, quel démon l'avait poussé vers Aurélie, ce qu'il espérait d'elle ; à chacune de ces demandes il sentait son courage faiblir et son exaltation tomber. Bientôt il s'estima heureux de n'avoir pas trouvé madame de Sommerville, il allait se lever pour la fuir, avec autant d'ardeur peut-être qu'il en avait mis à la chercher, lorsqu'une porte qu'il n'avait jamais remarquée souleva, dans le fond de l'appartement, la tapisserie qui la cachait, et Albert vit entrer une femme qu'il eut peine à reconnaître, tant il la trouva changée. Elle était enveloppée d'une pelisse de satin noir, et tenait à la main une bougie dont la clarté mate pâlissait encore son visage.

Je ne sais pas de remède moins salutaire aux maladies de l'âme que la fuite et la solitude : c'est au foyer même du mal qu'il faut combattre la douleur, c'est corps à corps qu'il faut lutter avec elle pour la terrasser et la vaincre. A distance, elle grandit comme les arbres dans la nuit, elle se développe, devient solennelle, et, plus nous nous éloignons des

lieux où nous l'avons subie, plus son spectre nous apparaît terrible. La solitude, sans Dieu, estamère à ceux qui pleurent; elle fait les larmes acres, les blessures de l'âme incurables. Combien ont fui, solitaires, le théâtre de leurs tribulations, qui n'avaient en partant qu'une égratignure, et qui sont revenus avec une plaie ! Telle fut du moins madame de Somrnerville : en cherchant à secouer son mal, elle n'avait fait que l'enfoncer plus avant dans son cœur ; sa souffrance s'étaitréellement accrue de toute l'importance factice dont l'avait d'abord revêtue son imagination : son retour fut mêlé de plus de trouble et d'agitation que ne l'avait été son départ. C'est d'ailleurs un moyen peu sûr d'échapper à l'amour que de fuir celui qui l'inspire : loin de son idole, l'amour s'exalte et se poétise. Présent, l'être aimé ne serait bientôt qu'une créature de chair et d'os dont le cœur aimant se lasserait vite : l'absence le fait dieu.

Madame de Somrnerville était assise depuis plusieurs heures à la même place, immobile, rêveuse, inoccupée, comme affaissée dans un morne désespoir. Ce n'était pas seulement le remords de s'être jetée au travers de notre bonheur qui assombrissait ses pensées, elle songeait aussi à Albert, et peutêtre ce souvenir l'absorbait-il tout entière à lui seul. En rentrant au château, elle n'avait pas eu le courage de traverser le salon des portraits de famille, tout plein encore d'une trop chère image : ce courage, elle voulut l'avoir, elle voulut revoir cette chambre où s'était jouée la première scène du dernier drame de sa vie, où elle avait senti son cœur se réveiller avant de s'éteindre à jamais ; elle voulut

MADAME DE SOMMERYILLE. 131

aller s'asseoir où Albert s'était assis, redire sur le piano les chants qui l'avaient charmé, voir si le parquet n'avait point conservé la trace de ses pas, écouter s'il n'avait pas laissé entre ces murs un faible écho de sa jeune âme. Puériles jouissances de l'amour, qui ne vous connaît pas ? Elle se leva, prit un flambeau d'une main, et de l'autre pressa le bouton d'une porte de communication entre ce salon et sa chambre. La porte roula silencieusement sur ses gonds. Aurélie s'avança lentement , posa sur cette table la lumière qui brûlait dans sa main, et promena son regard autour de cette vaste salle, que la bougie éclairait à peine. Au bout de quelques instants ce regard tomba sur Albert : Aurélie poussa un cri, s'empara du flambeau et marcha brusquement vers Albert; lorsqu'elle se fut assurée que c'était bien lui, non son ombre, que tant de fois déjà elle avait vue passer jour et nuit dans ses rêves, la bougie échappa à sa main, et l'infortunée tomba sur le divan demi-morte.

L'effroi d'Aurélie rassura Albert, acheva de l'éclairer et d'enfant qu'il était le fit homme. Tant qu'il avait vu madame de Sommerville sereine et fraternelle, il n'avait osé chercher la femme sous les tendresses de la sœur: dès qu'il la vit tremblante, il triompha dans son cœur. Calme, Aurélie eût facilement maîtrisé les timides ardeurs de ce jeune homme de dix-huit ans ; troublée, elle fut perdue.

Heureusement pour elle, notre ami n'était rien moins que don Juan ; s'il avait quelque habileté à se ménager des situations opportunes, je suis obligé d'avouer qu'il en profitait fort mal. Il releva froidement

la lumière qui brûlait encore sur le parquet, et,après l'avoir placée sur la table du piano, il garda devant Aurélie une contenance assurée, mais respectueuse. Madame de Sommerville eut bientôt reprisses sens: elle n'était pas femme à se laisser dominer longtemps par une impression, quelle qu'elle fût.

« Vous m'avez effrayée, Monsieur, dit-elle enfin d'une voix altérée... Vous étiez si loin de ma pensée 1

— La mienne ne vous a pas quittée depuis un mois, répondit le jeune homme d'un ton de doux reproche.

— Je m'explique mal, dit Aurélie cherchant à vaincre son émotion, je m'explique mal, Monsieur, ou vous ne me comprenez pas bien : je voulais dire que ma pensée vous cherchait loin de moi : je vous croyais parti.

— Vous aviez donc imaginé, Madame, que je pourrais m'éloigner de ces lieux sans laisser un dernier adieu aux personnes qui me les ont fait aimer, sans recueillir à l'heure du départ quelques paroles amies qui en adouciraient l'amertume? Vous l'avez imaginé sans doute, car c'est ainsi que vous avez fait, vous, Madame.

— Si vous saviez, Monsieur, combien j'ai souffert moi-même, vous ne songeriez pas à vous plaindre de moi.

— Je ne me plains que de vos souffrances, Madame, et si j'avais le droit de les partager, je ne me plaindrais pas.

— Parlons de vous, Monsieur, de nos amis. Qu'importent mes douleurs? Parlez-moi de Nancy, de Maxime

— Je n*ai pas de nouvelles récentes de nos amis. Madame : j'ai passé huit jours à Champ-Sanglard, et j'arrive. J'ai appris votre retour en traversant le village, et je me suis hasardé, malgré l'heure avancée, à venir m'informer de vous à vous-même.

— Je suis heureuse de vous revoir ; je ne l'espérais pas. Je vous sais gré d'avoir retardé votre départ pour moi, mais vos études en souffriront peut-être : ne deviez-vous pas être à Paris le quinze novembre? Maxime me l'a dit du moins, et je regrette que pour moi...

— Vous n'avez à m'exprimer ni remercîments ni regrets : je ne vous ai rien sacrifié, Madame ; je ne partirai pas.

— Vous ne partirez pas? s'écria Aurélie avec stupéfaction.

— Non, Madame, répondit froidement Albert, je reste. »

Madame de Sommerville redevint de nouveau tremblante, Albert la tint à son tour palpitante sous son regard. Il s'enivrait du trouble d'Aurélie, il triomphait de la sentir femme, de la voir défiante et craintive, elle qui l'avait si longtemps humilié de sa confiance et de sa sécurité. On le craignait enfin, on fuyait sa présence, on avait peur auprès de lui ! Il n'était plus cet enfant qu'on avait baisé au front par une soirée d'orage : il était homme, et cet homme d'unjour était peut-être moins heureux de se sentir nimé que fier de sa toge virile qu'il revêtait pour la première fois. Ce fut cet orgueil qui offrit à madame de Sommerville des chances de salut et faillit rejeter Albert dans le rôle qu'il jouait depuis deux mois : il

était si infatué de son importance nouvellement acquise qu'il ne chercha pas à la faire valoir, et madame de Sommerville put reprendre une seconde fois l'assurance, le sang-froid nécessaire pour éluder le danger qui la menaçait.

«Vous restez! s'écria-t-elle enfin.

— Oui, Madame. Je vous ai confié les désenchantements de tout genre que j'avais rencontrés en entrant dans la vie : mon âme ne s'en est pas relevée et n'a plus le courage de les affronter de nouveau. Je n'en veux point à ceux qui m'ont poussé dans un monde pour lequel je n'étais pas fait : qu'ils me laissent donc rentrer en paix dans celui que je n'aurais pas dû quitter. Oui, Madame, je reste, je ne partirai pas.

— Écoulez-moi, dit madame de Sommerville d'un air si doux et si paisible qu'Albert en fut effrayé. Je vous suis attachée, vous le savez, Monsieur; vous savez que j'ai pour vous une tendre amitié : je vous dois donc, je me doisàmoi-même d'éclairer votre inexpérience. Il m'en coûte sans doute de me séparer de vous, de vous séparer de Nancy... que vous aimez, Albert... mais j'aurai ce courage... Vous partirez, mon enfant.

— Ne l'espérez pas ! s'écria le jeune homme.

— J'ai besoin d'espérer en vous ; laissez-moi croire ! que mon affection vous est chère, et que vous saurez jme sacrifier je ne sais quelles fantaisies de retraite et < de solitude. Ne ferez-vouspas pour moi ce que je de- ' mande pour vous ? »

s La voixd'Aurélie était devenue si tendre, son maintien si posé, sa contenance si parfaite, qu'Albert vit pâlir en moins d'un instant ses espérances, et qu'il

perdit toute l'assurance qu'avait recouvrée madame de Sommerville.

«Vous partirez, poursuivit-elle, vous irez reprendre vos études et vos travaux ; vous ne laisserez pas se flétrir dans l'inaction les richesses que Dieu a mises en vous. D'ailleurs, vous êtes pauvre, mon enfant : à un homme pauvre il faut une carrière.

— Je suis assez riche pour moi.

— Pour vous, mais pour les autres ?

— Les autres ne m'ont rien donné : je ne dois rien à personne.

— Ne vous devez-vous rien à vous-même?ne devezvous pas quelque chose à ceux qui vous aiment? Nous avons tous notre rôle à jouer ici-bas ; chacun de nous a son sillon à tracer dans ce vaste champ de l'humanité ; Dieu nous tiendra compte un jour du bon grain et de l'ivraie que nous y auront semés.

— Toutes les carrières sont encombrées, dit Albert; il n'y a plus de place au soleil pour les nouveaux travailleurs ; le mérite est étouffé, le talent méconnu ; l'intrigue seule s'élève et culmine.

— Ceci est un vieux mensonge imaginé par les oisifs pour consoler leur médiocrité, répondit Aurélie en souriant... Vous n'y croyez pas, vous, Albert, vous rougiriez bientôt de votre existence inutile, et moi j'en rougirais peut-être.

— C'est que votre cœur n'est que vanité, s'écria le jcunehomme, quisentitsonsangluimonterauvisage: votre amitié superbe craindrait de se poser sur une tête pauvre et obscure. L'amour-propre est dans l'amitié comme la lie est dans le vin. Il faut à votre orgueil les séductions du talent et les prestiges de la gloire.

136 MADAME DE SOMMEIt VILLE.

— Eh ! mon Dieu ! qui vous parle de gloire ?Le ciel m'est témoin que je ne l'ai jamais appelée sur votre jeune front. Elle nous enlève irop d'afi'eclions et nous suscite trop de haines; elle nous change nous-mêmes, altère notre nature primitive et la pervertit ; elle nous condamne à l'isolement, et ne nous laisse pas môme le droit de nous plaindre, car trop souvent l'abandon n'est qu'une juste représaille. La gloire est un breuvage trop enivrant pour notre faible cerveau, et moi-môme, qui me crois une bonne femme, je ne répondrais pas d'y résister, Monsieur. Ah île monde est puissant ! Si vous saviez que d'amis m'ont sacrifiée à leurs succès, que de nobles et belles créatures j'ai vues se perdre par la vanité, que de jeunes compagnes de mon enfance que je reconnaîtrais à peine dans la haute sphère où leur talent les a hissées, tant je les ai connues charmantes dans la métairie de leurs pères ou dans le castel ruiné de leurs aïeux ! Allez, vivez sans gloire : ne soyez ni héros, ni tribun, ni poëte : soyez plus qu'un grand homme, devenez un homme utile.

— Toutes les carrières me sont fermées, dit Albert.

— Je n'en sais pas une qui ne vous soit ouverte.

— Eh ! Madame, faut-il donc vous dire ce que vous semblez nepas vouloir comprendre ?avez-vous oublié qui je suis, à qui vous parlez ? ne savez-vous pas que je suis né proscrit et quela société me repousse?

— Mon pauvre enfant, les temps sontbien changés, dit tranquillementmadamede Sommerville : aujourd'hui la société ne repousse personne, le mérite seul anoblit. A cette heure il n'y a de réellement proscrits enFrance que les titres etlesarmoiries: vot^erôlepoé-

tique est fini, et celui des grands noms commence.

— Vousavez trop d'esprit, répondit Albert, pour que j'essaye de lutter contre vous. Vous l'emportez, Madame : je partirai demain, et vous fais mes adieux. »

Il se leva et salua madame de Sommerville avec une froide politesse.

«Demain ! s'écria Aurélie, qui, en revoyant Albè?t, avait éprouvé peut-être autant de joie que de terreur réelle, et qui s'effrayait de trouver ce jeune homme si facile, si prompt à se laisser convaincre... Vous partez demain, etc'est là les adieux que vous me laissez !... Mais vous n'y pensez pas, Monsieur!

— De quoi vous plaignez-vous, Madame? Mon départ n'est-il pas un hommage à votre sublime raison? Oui, je pars ; oui, je vais souffrir dans ce monde où votre voix m'exile. Croyez-vous qu'il m'effraye, et que mon courage recule devant aucun détail de ses amertumes ? Je suis fait à la douleur et ne la crains pas. Pourquoi donc restais-je, et qu'avez-vous pensé? que je sacrifiais l'espoir d'un avenirà descaprices d'enfant, à des fantaisiesderetraite?Vousnel'avezpascru, Madame ; vous avez su lire dans mon cœur ce que moi-même j'osais à peine y lire : rêves d'un jour, bonheur évanoui !... Pardonnez-moi, et adieu pour jamais !

— Vous ne sortirez pas ! s'écria madame de Sommerville en se jetant devant la porte ; vous m'entendrez, vous saurez que mon cœur souffre plus que le vôtre de la nécessité qui nous sépare ; vous m'entendrez, Albert, car je suis votre amie ; vous savez bien, Monsieur, que je suis votre amie et que mon amitié vous pleure.

— Gardez votre amitié pour Maxime : je ne veux rien de vous que l'oubli.

— Mais, Monsieur, que vous ai-je donc fait? demanda madame de Sommervilleavec des larmes dans la voix.

— Ce que vous m'avez fait, Madame? Vous demandez ce que vous m'avez fait ? Vous m'avez perdu ! J'ai voulu vous fuir : vous êtes venue à moi. Vous m'avez laissé entrevoir des félicités qui ne devaient jamais se réaliser ; vous ne m'avez conduit jusqu'aux portes du ciel que pour me laisser retomber sur la terre... Ce que vous m'avez fait ? Vous m'avez leurré de folles espérances, vous m'avez attiré vers la flamme qui devait me consumer; vous vous êtes jouée d'un enfant, vous avez essayé le pouvoir de votre beauté sur un cœur aimant et crédule ; vous avez éteint mon amour pour Nancy, et n'avez rien mis à la place du bonbeur que vous m'avez ravi ; après m'avoir enlacé de vos liens, vous les avez rompus ; après m'avoir appelé, votre voix me repousse et m'exile... Voilà ce que vous m'avez fait!

— Monsieur, Monsieur, je n'ai pas fait cela ! s'écria Aurélie.

— Aviez-vous donc pensé, Madame, que je vous verrais impunément, que chaque jour je vous verrais plus belle et que mon cœur ne s'enflammerait pas? Ne m'avez-vous jamais senti frissonner sous vos imprudentes caresses? mes regards ne vous ont-ils rien appris? mon bras ne tremblait-il pas sous le vôtre lor.sque nous revenions le soir? Si mes paroles ne vous éclairaient pas, mon silence ne vous disaitil rien?

— Monsieur, j'en atteste le ciel, je ne comprenais pas ! Je ne savais rien, je n'avais rien prévu, ni votre amour ni vos tortures.

— Vous saviez tout, vous avez tout compris ; ce n'est pas moi qu'on abuse 1 Je conçois qu'il était doux pour vous de parler sans cesse de votre existence brisée, et de faire en même temps sur moi l'expérience de vos charmes et de votre beauté, d'éprouver s'ils étaient aussi flétris et aussi impuissants que vous vouliez bien le dire...

— Assez, Monsieur, assez ! épargnez-moi ! s'écria Aurélie en s'ernparant des mains d'Albert encore toutes saignantes.

— Qu'était-ce, après tout, que le bonheur et le repos d'un pauvre jeune homme ? Vous pouviez bien le sacrifier aune velléité de coquetterie, au plus léger de vos caprices : il ne se plaindra pas, lui. Vous avez ruiné son présent, désenchanté son avenir: qu'importe ?il aura servi de jouetàvos fantaisies: il sera trop heureux !... Mais Nancy, mais Maxime, y avez-vous songé ?

— Vous êtes donc sans pitié ? dit Aurélie, qui tenait toujours les mains d'Albert dans les siennes.

— De la pitié, Madame ! En avez-vous eu, vous, pour Nancy, pour nous tous, que vous avez immolés à votre vanité? En aviez-vous pour moi tout à l'heure, lorsque vous mettiez enjeu toutes les ressources de votre froide raison pour me chasser de ces campagnes, après avoir déployé pendant deux mois toutes celles d'une amère folie pour m'y enchaîner à jamais? Votre raison est bien tardive; le mal est fait, et vous n'y pouvez rien.

— Hélas ! il est bien vrai que je suis une misérable créature, mais vous êtes cruel, Monsieur ! Oh ! vous êtes bien cruel pour ce cœur déjà si souffrant.On n'est pas ainsi pour une pauvre femme qui a déjà tant pleuré, Monsieur... Vous ne sentez donc pas mes larmes qui coulent sur vos mains?

— Laissez-moi ! dit Albert en la repoussant.

— Grand Dieu ! s'écria tout à coup madame de Sommerville épouvantée, vos mains sont couvertes de sang !

— Laissez-moi, vous dis-je !... Je vous hais !

— Et moi, malheureuse, je vous aime ! » s'écriat-elle en couvrant de ses doigts son visage baigné de pleurs.

Un mouvement irréfléchi d'humeur et de colère avait fait ce que n'auraient pu faire la passion la plus éloquente et l'habileté la plus consommée : madame de Sommerville eût résisté peut-être à l'amour d'Albert, elle succomba à la haine de ce jeune homme. Il n'est pas de femme si forte que la haine de son amant n'ait trouvée sans force et sans vertu.

Albert était depuis une heure aux genoux d'Aurélie. Il la contemplait avec tant d'amour, il y avait dans cet amour tant de candeur et d'enthousiasme, ses yeux étaient si beaux, ses paroles si jeunes et si pures; il était aux pieds de cette femme si soumis, si passionné, si craintif, sa voix était si douce pour la bénir, son regard si tendre pour la supplier, il lui

MADAME DE SOMMERVILLE. 14 l

parlait de bonheur avec tant de foi, d'avenir avec tant de confiance, qu'oubliant un instant tout un passé de larmes :

« Vous me rendez la jeunesse, dit-elle en penchant vers lui son beau front.

— Et toi, tu me donnes la vie ! » s'écria-t-il en glissant ses mains dans les cheveux qui s'abaissaient sur lui, et de ses ièvres embrasées il osa presser les lèvres d'Aurélie.

Ce long baiser résuma pour madame de Sommerville une existence tout entière de douleurs et de remords : ces lèvres brûlantes qui tremblaient sur les siennes lui semblèrent imprégnées de toute l'amertume de ses souvenirs : le passé se dressa menaçant devant elle comme le présage certain d'un avenir plus menaçant encore ; toutes les plaies de sa vie se rouvrirent pour saigner sur son cœur ; s'arracbant brusquement aux lèvres d'Albert, elle se leva avec épouvante. Mais la sensation qui venait de glacer le sang de la femme avait embrasé celui du jeune homme. Le chaste abandon qui si longtemps avait protégé Aurélie aurait pu la sauver encore : son effroi la poussa de nouveau vers l'abîme qui s'ouvrait sous ses pas. Albert se leva avec transport, il enlaça de ses bras madame de Sommerville, et s'enivra du bonheur de la sentir palpiter sous ses caresses. L'infortunée se débattait avec angoisse, mais ce n'était pas sous les baisers de cet enfant : le présent, l'avenir avaient disparu : c'étaient ses souvenirs qui la pressaient de toutes parts, c'était le passé qui recommençait pour elle. Rassemblant pour lui échapper tout ce qui restait en elle de force et de vie :

« Vous voulez donc que je meure ? » s'éeria-t-elle d'une voix déchirante.

Effrayé par ce cri douloureux, Albert ouvrit ses bras, et Aurélie s'enfuft dans sa chambre ; Albert s'y précipita.

Cette chambre n'était éclairée que par la flamme expirante du foyer et par la lumière douteuse d'une lampe de nuit. Madame de Sommerville s'était réfugiée a'ix pieds d'un Christ d'ivoire encadré au chevet du lit sur un fond de velours noir ; les rideaux, qui l'enveloppaient à moitié, la dérobaient à la vue d'Albert. Albert se tenait avec un embarras mêlé d'inquiétude au milieu de ce salon obscur dont la disposition lui était étrangère, et son regard cherchait Aurélie sans la découvrir, lorsque le foyer, se ranimant, jeta tout à coup une vive lueur sur les objets qui l'environnaient. Frappé de leur aspect, il hésita, chercha de nouveau, et s'arrêta involontairement dans la contemplation des moindres détails de l'ameublement : il allait, avec la curiosité d'un enfant, des meubles d'ébène incrustés de cuivre aux chandeliers dorés à triples branches, laissant son regard se jouer dans les festons et les arabesques qui s'entrelaçaient au plafond, glisser le long des tentures, se perdre au milieu des kiosques, des pagodes et des Indiens rouges, courir sur les moulures des panneaux, effleurer les peintures de Lancret et de Boucher, et se fixer rêveur sur le Christ d'ivoire aux pieds duquel se tenait madame de Sommerville éperdue. Au milieu de cet examen silencieux, la flamme du foyer s'éteignit et laissa Albert dans l'obscurité. Il alla prendre dans le salon le flambeau qui brûlait sur la table du piano,

revint dans la chambre à coucher d'Aurélie, alluma gravement les bougies qui chargeaient la girandole placée sur la torchère, et les bras de cuivre qui s'épanouissaient au-dessus de la cheminée à chaque côté de la glace ; lorsque la chambre fut illuminée comme pour une soirée de fête et qu'Albert eut contemplé de nouveau, à l'éclat de vingt lumières, ce qu'il n'avait \u d'abord qu'à la clarté incertaine du foyer presque éteint, il appuya son front sur ses deux mains, puis il prêta une oreille attentive comme s'il eût saisi dans l'air je ne sais quelles mélodies qui l'avaient déjà charmé dans son enfance.

S'avançant enfin vers madame de Sommerville qui l'observait avec étonnement :

« J'ai vu ma mère ici, à cette place où vous êtes !

s'écria-t-il Vous connaissez ma mère, vous avez

dû la connaître. Était-ce votre sœur ou votre amie? Parlez. »

Madame de Sommerville, toujours aux pieds du Christ, regardait Albert d'un air égaré et ne répondaitpas.

« Parlez-moi de ma mère Pourquoi ne m'en

avez-vous jamais rien dit? Vous saviez bien pourtant qu'elle eût été douce à mon cœur, la voix qui m'aurait parlé d'elle! plus douce encore aurait été la vôtre!... Oh! dites-moi si ma mère vit encore, ditesmoi si elle est heureuse, si je dois espérer de la revoir un jour! dites-moi que toutes deux vous vous êtes connues, vous vous êtes aimées, et toutes deux vous me deviendrez plus chères ! »

Madame de Sommerville était aux pieds du Christ et ne répondait pas.

aMais parlez donc,Mada me ! s'écria- t-il avec impatience. Craignez-vous de révéler une tache dans votre famille ? craignez-vous de m'apprendre que je n'ai plus de mère? Dites, Madame, dites toujours; dites-moi que ma mère est morte; mais, au nom de Dieu, parlez d'elle, comme on parle à l'exilé de la patrie qu'il ne verra plus, comme nous parlons tous les jour9 du ciel, où peut-être nous n'arriverons pas.

— Elle vit, répondit enfin Aurélie d'une voix mourante.

— Elle vit!... s'écria-i-il, elle vit!... Oh! Madame, cela est bien mal de faire attendre si longtemps aux malheureux leur part de bonheur sur la terre !... Elle vit!... Oh! bénie soyez-vous, ajouta-t-il en pressant avec amour la tête d'Aurélie, bénie soyezvous, ange qui m'avez révélé toutes les félicités d'ici-bas. »

Aurélie pleurait aux pieds du Christ.

«Elle vit! disait-il encore... Mais cela est bien sûr au moins? Vous ne voudriez pas me tromper... Pourquoi voudriez-vous me tromper? Ce serait affreux, n'est-ce pas?... Elle vit !... Dites-le donc encore; dites aussi qu'elle est heureuse, dites si je la reverrai !

— Elle vit et vous la voyez,» dit Aurélie en baissant la tête.

Il tressaillit, leva les yeux vers le portrait d'une jeune femme, seule peinture moderne qui décorât la chambre, puis, les ramenant sur madame de Sommerville, dont le front incliné touhcait presque aux pieds du jeune homme *

« Où donc ? demanda-t-il avec angoisse.

— Mon fils, elle est à vos genoux !

— Vous, ma mère ! » s'écria-t-il.

Et il demeura longtemps comme frappé par la foudre. Puis l'étonnement et la stupeur faisant place enfin à l'indignation et la colère, il croisa lentement ses bras sur sa poitrine, et laissa tomber un terrible regard sur la femme qui, ployée devant lui, baisait ses pieds avec sanglots.

« Ah ! vous êtes ma mère, répéta-t-il, et vous avez entretenu dans mon cœur un amour criminel, vous l'avez laissé grandir sans le désabuser! Vous êtes ma mère, et vous avez embrasé mon sang ! Vous êtes ma mère, et vous m'avez abandonné, et aux misères de votre abandon, voilà que vous ajoutez celles de vos fantaisies, voilà que de votre fils délaissé vous faites votre amant d'un jour !

— Pardonnez ! disait Aurélie en se traînant sur ses genoux : je suis bien malheureuse, et je pleure à vos pieds. Mon fils, ne me repoussez pas.

— Qu'espériez-vous donc, Madame? qu'un mot de vous suffirait pour changer la nature de cet amour? L'aviez-vous rêvé si docile, et pensiez-vous qu'il fût soumis aux caprices de vos révélations? Si vous ne le retrouviez jamais, le fils que vous invoquez à cette heure; si Dieu, pour vous punir, poussait vers vous la flamme que vous avez follement allumée, s'il l'attachait à vous, toujours brûlante et toujours indomptable, qu'auriez-vous à dire, et qui l'aurait voulu? Eh bien ! non, vous n'êtes pas ma mère, je ne vous connais pas ! Nos mères restent près de notre berceau, elles protègent notre en-

i 46 MADAME DE SOMMERVILLE.

lance, elles rient à nos larmes, elles endorment nos douleurs; nos mères ne vivent qu'en nous, que pour nous, que par nous ; gloire, bonheur, amour, nous sommes tout pour elles : moi, j'ai été élevé sans caresses, j'ai grandi dans les pleurs, j'ai pleuré dans l'amertume de mon cœur; nulle femme n'a le droit de venir me nommer son fils.... Ah! vous aviez espéré peut-être qu'abandonnant les devoirs importuns de la maternité aux soins d'un étranger, vous pourriez courir en liberté le monde, puis un jour, fatiguée de voyages et lasse de toutes choses, revenir, jeune et belle encore, aux lieux qui vous avaient vue naître, risquer sur votre fils un dernier essai de vos charmes, et, après avoir jeté dans son cerveau de brûlantes espérances, après lui avoir révélé des besoins impérieux, développé en lui des sensations nouvelles, briser impunément la coupe que vous auriez approchée de ses lèvres, apaiser d'un mot les ardeurs de son sang, étouffer d'un geste les aspirations de son âme, et ravir à son amour la première femme qu'il ait aimée pour lui rendre une mère qu'il n'a jamais connue?.... Non, Madame, non, les choses ne se passent pas de la sorte; cela serait trop commode, vraiment !

— Mon fils, écoutez-moi ! disait Aurélie, qui s'était attachée comme un lierre aux genoux du jeune homme; mon fils, ne repoussez pas celle qui n'a plus que vous en ce monde, et qui n'aura que vous dans l'autre pour implorer la grâce de ses fautes! Mon fils, ayez pitié de moi ! un regard de pitié seulement sur cette pauvre mère que tout à l'heure encore vous appeliez avec amour I

— La mère que j'appelais n'était pas vous, Madame ; ce n'est pas ainsi que je l'avais rêvée.

— 0 mon enfant ! la mère qui vous souriait dans vos rêves n'avait pas pour vous de plus sublimes tendresses que celle qui pleure à vos pieds et vous tend les bras en suppliante.

— Vous croyez? répondit Albert avec un sourire amer.

— Oui, mon Dieu! je le crois... Mon fils, que me reprochez-vous? Votre abandon? mais savez-vous ce que ce coeur a souffert dans l'absence, ce que ces yeux ont versé de larmes, ce que ces lèvres ont murmuré de ferventes prières aux anges qui veillaient sur vous? Votre abandon ! Oh ! si l'on eût permis seulement à cette infortunée de s'asseoir sur quelque pierre battue du vent et de la pluie, à la porte de la maison où son enfant commençait la vie, jour et nuit elle y serait restée ; mais les cruels ne l'ont pas voulu ! ils m'ont chassée, ils ont enlevé le fils à la mère, ils ont ravi la mère au fils, et j'ai dû vous quitter, mon enfant, me séparer de toi, mon Albert !

— Je ne vous reproche pas mon abandon, dit Albert.

— Et quoi donc, grand Dieu ! me reprochez-vous? Devousavoiraimé, dem'êtrefaitaimer sans me révéler à vous, sans vous dire quej'étaisvotremère !...Oh! mon enfant, vous ne connaissez pas toutes les délicatesses du cœur maternel... Eh bien ! oui, j'étais heureuse de surprendre votre tendresse, j'étais fière de vous inspirer l'affection que mon titre de mère vous aurait imposée ; avant de vous nommer mon fils, je

voulais être la mère de votre prédilection, celle qu'entre toutes votre amour eût choisie. Quant aux tourments de cet amour, pouvais-je les prévoir, hélas ! vous voyant si jeune et si beau auprès de Nancy si jeune et si belle? Et vous-même, mon enfant, ne vous êtes-vous pas mépris sur la nature de vos sentiments pour moi? était-ce bien à celte femme vieillie par les années, moins encore que par le chagrin, que s'adressaient vos secrètes ardeurs ! n'était-ce pas plutôt un mystérieux instinct qui vous poussait vers elle, une voix du ciel qui vous appelait dans ses bras?

— Non, Madame, non ! s'écria Albert : c'était bien de l'amour, vous ne l'ignorez pas, et tout à l'heure encore...

— Eh bien ! oui, oui, puisque vous levoulez, j'étais folle : mon cœur de mère souffrait de cetamour si ardent et si pur qui ne s'adressait qu'à la femme, et jalouse de celle qui devait vous l'inspirer un jour, j'étais fière de lui déroberla virginité de votre âme. Je vous dis que vous ne comprenez rien au cœur d 'une mère ! C'est unabîme d'amouret de tendresse qui vous est ouvert : ne refusez pas d'y descendre... Regardez-moi, mon enfant... Rappelez-vous cette soirée d'orage où j'allai m 'asseoir toute glacée à votre foyer : vous me parliez de votre mère, vous la redemandiez au ciel, vous l'appeliez de tous vos vœux ; si le ciel vous la rendait jamais, vous deviez la supplier à mains jointes de vous pardonner les pleurs qu'elle aurait versés pour vous. Le ciel vous l'a rendue, mon fils; mais c'est elle qui vous supplie, c'est elle qui joint les mains vers vous, c'est elle qui demande grâce, qui prie Dieu de vous rendre en larmes de joie les larmes de douleurs que

vous lui avez coûtées ; c'est votre mère qui se traîne à vos pieds : n'aurez-vous pas de pitié pour elle? ne l'aurez-vous aimée qu'absente? est-ce à l'heure où j« vous retrouve que je dois vous perdre à jamais?...

— Vous me rendrez fou ! s'écria Albert d'un ail égaré, en cherchant à se débarrasser des bras de madame de Sommerville, qui se tenait toujours attachée aux genoux de son fils.

— Vous ne m'échapperez pas ! Je mourrai de douleur à vos pieds, ou je me relèverai pour tomber dans vos bras... Donnez-moi votre main, mettez-la sur mon cœur. . . Guéris-le, mon Albert; laisse ma tête brûlante reposer sur le tien.. Pour nous autres femmes, voistu? il arrive un âge où nous n'avons plus que nos enfants : nous avons bien souffert, les déceptions nous ont flétries plus encore que le temps, nous avons vu notre couronne d'amis tomber avec celle de nos belles années, la foi est morte en nous, et nos enfants nous restent seuls. Quelque égarées qu'aient été vos mères, enfants, soyez bons pour elles, parce qu'elles n'ont pas cessé de vous aimer, et que Dieu seul peut juger leurs actions.

— Mais enfin, qui me dit que vous êtes ma mère? s'écria le jeune homme qui hésitait encore... C'est bien ici que j'ai été conduit par une nuit obscure, je reconnais bien cette chambre, mais vous...

— Moi, j'ai vécu, j'ai souffert!... Mais votre instinct m'a devinée pourtant: vous m'avez vue etvousm'avez aimée. Pensez-vous que ce soit ma beauté qui ait accompli ce miracle? Ne pouvant me reconnaître, vous m'avez pressentie. Lorsque, à la dérobée, je suis venue vous presser sur ce cœur altéré de vous,

j'étais bien jeune encore, et vous, vous n'étiez qu'un enfant : enfant de mon amour, avez-vous désappris les caresses que vous me prodiguiez alors?... Tenez, ajouta-t-elle en tirant un médaillon de son sein, c'est une boucle de vos cheveux : depuis le soir où je l'ai coupée sur votre blonde tête, elle n'a pas quitté cette place... Est-ce donc là, mon fils, tout ce qui me reste de vous?

— Laissez-moi, laissez-moi !... Je ne vous accuse plus, je ne vous maudis pas...

— Je ne vous laisserai point.... Est-ce une amante que vous pleurez encore? Le monde vous en rendra bien d'autres, plus belles et plus jeunes que moi; mais où retrouverez-vous la mère que vous repoussez à cette heure ?... Me reprochez-vous encore le retard que j'ai mis à me faire connaître? Mais avez-vous oublié l'éloignement que je vous inspirais?... Cruel! vous ne savez pas combien ce cœur en a saigné ! Vous ne savez pas non plus combien il a été glorieux de conquérir votre tendresse avant d'oser vous en faire une loi!... Laissez-moi baiser vos mains... Vous me refusez, mon fils?... Eh bienl j'embrasserai vos pieds...

— Relevez-vous! s'écria Albert en tendant ses mains, que madame de Sommerville saisit avec effusion et qu'elle couvrit de ses baisers et de ses larmes; relevez-vous !répéta-t- il en l'attirant vers lui.

— Vous êtes bon, je le sais bien, mon fils; mais nous autres, nous pardonnons plus vite. Au retour de l'enfant prodigue, la famille prit ses habits de fête.

— Relevez-vous ! répéta le jeune homme d'une voix émue.

— Je ne me relèverai pas que vous ne m'ayez pardonnée et bénie!... Vous ne me dites rien, vous détournez les yeux... Oh! si vous pouviez pleure»,....

— Votre place n'est pas à mes genoux, dit Albert d'une voix étouffée.

— A vos genoux ou sur ton cœur ! répondit madame de Sommerville éperdue.

— Venez donc!» murmura le jeune homme en lui ouvrant ses bras.

Aurélie s'y précipita, et longtemps ils mêlèrent leurs larmes silencieuses. Et, pour que rien ne manquât à la vulgarité de ce drame, madame de Sommerville, interrogée par Albert sur les événements qui avaient présidé à sa naissance, lui conta une histoire de séduction à l'usage, depuis plusieurs siècles, de toutes les femmes séduites et trompées.

Le lendemain, dans la matinée, nous vîmes arriver à La Baraque Albert et madame de Sommerville, tous les deux pâles, défaits, et les yeux gonflés de larmes. Albert m'entraîna dans le verger et me confia la déclaration d'Aurélie. Cette déclaration tardive, qui, faite plus tôt, nous eût épargné tant de mal, m'éclaira sur bien des points restés obscurs pour moi jusqu'alors, et replongea dans l'obscurité tous ceux qui m'étaient apparus sous un jour lumineux et certain. Toutefois cette espèce de transposition de jour et d'ombre qui s'opéra, pour ainsi dire, dans mon cerveau, n'arrêta pas un seul instant le* élars >*» ma ioic : h c; > : , .. ..

simplifiait avec tant de bonheur notre position à tous, que j'appelai sur Aurélie toutes les bénédictions du ciel, sans songer à lui reprocher la fatale lenteur de ses révélations. Je pressai Albert dans mes bras, et le ramenai dans la chambre où nous avions laissé madame de Sommerville auprès du lit de la malade. Lorsque nous rentrâmes, ma sœur n'avait plus rien à apprendre. Nous nous embrassâmes tous en silence, et dans le fond de nos cœurs bien des choses furent pardonnées. 11 n'y eut entre nous ni plaintes, ni récriminations, ni retours douloureux sur le passé ; aucune question maladroite n'amena la rougeur sur le front d'Aurélie ; notre joie se montra discrète et réservée ; madame de Sommerville fut bénie comme s'il n'eût tenu qu'à elle d'être ou de n'être pas la mère de son enfant. Près de se retirer avec son fils, Aurélie réunit dans ses mains la main d'Albert et celle de ma sœur : elle contempla longtemps ces deux jeunes gens vec tendresse, et, les attirant doucement l'un vers 'autre, elle leva vers moi ses yeux, qui rayonnaient d'une indicible expression de tristesse et d'orgueil. Puis, abaissant son regard sur Albert et Nancy, elle laissa tomber une larme, comme un divin baptême de leurs renaissantes amours, comme l'eau sainte qui devait effacer leurs fautes et leurs douleurs.

Après le départ de nos amis il y eut sous notre toit une réconciliation non moins tendre et non moins touchante. Depuis qu'Albert nous était revenu de Paris si triste, si changé, depuis le jour où il avait été entraîné par Cortès vers madame

de Sommerville, l'amour fraternel qui nous unissait , ma sœur et moi, s'était dépouillé des frais et riants aspects qui l'avaient si longtemps embelli ; dès lors nos deux âmes, habituées à penser tout haut et à s'épandre l'une dans l'autre, se retirèrent, chacune à part, dans une froide réserve. La douleur est ainsi pour tous : elle resserre notre cœur et le fait silencieux. La joie, au contraire, y ravive la source des tendres épanchements : c'est la baguette du prophète frappant le rocher d'Oreb. Vers le soir Nancy voulut se lever ; on eût dit qu'un jour avait suffi pour lui rendre la vie et la santé : ses yeux brillaient d'un doux éclat ; la chaste expression de bonheur répandue sur tous ses traits donnait à son pâle visage je ne sais quelle grâce pareille à celles des dernières journées de l'hiver, lorsque les fleurs printanières s'épanouissent sur la neige qui blanchit encore les campagnes. Elle vint s'asseoir près de moi au coin du foyer, et là, pendant de longues heures bien courtes et bien rapides, nous remontâmes ensemble le cours de nos jeunes années, redemandant à chacune d'elles ses fleurs, ses fruits et ses ombrages. Nous nous arrêtions surtout avec complaisance sur les premiers jours de notre intimité avec madame de Sommerville; nous nous plaisions à ranimer, à reconstruire par le souvenir les gestes d'Aurélie, son maintien, ses actions, ses paroles, cherchant à y découvrir le pressentiment du mystère qui s'était révélé. Semblables au voyageur qui se plaît à revoir au matin les sentiers qu'il n'a parcourus que dans l'ombre, nous aimions à ressaisir dans le passé les accidents qui nous avaient

échappé. Nancy rappelait la sollicitude qu'inspirait Albert, bien avant son retour, à madame de Sommerville ; moi, je redisais la visite d'Aurélie à la maison du sentier, ,: :.;-rêt de cette femme pour tout ce qui regardait ce jeune homme, son empressement à le voir, le charme tout-puissant qui l'avait attirée vers lui. Remontant plus haut, à la source des choses, j'établissais des rapports probables entre la disparition de madame de Sommerville et la naissance d'Albert, et tous ces faits se combinaient si bien entre eux, toute la conduite d'Aurélie avait marché si droit au dénoûment qui venait d'éclater, que ma sœur et moi nous nous étonnions de n'avoir pas prévu nous-mêmes la conclusion du drame qui, la veille encore, nous semblait sans issue. Nous allions jusqu'à parer d'une importance toute théâtrale les circonstances les plus indifférentes, jusqu'à solenniser les incidents les plus vulgaires, afin de pouvoir en déduire d'une manière plus éclatante celui qui les résumait tous ; il n'était pas un fil si fin ni si délié de la vie d'Aurélie, qui ne se rattachât dans notre esprit à la révélation qui venait de nous être faite. On eût dit à nous entendre, que nous élaborions quelque œuvre d'art, tant nous étions habiles à faire concourir tous nos développements à l'effet de la péripétie.

Il restait bien dans mon esprit je ne sais quelles perplexités dont je ne me rendais pas compte; la nuit qu'avait passée madame de Sommerville à La Baraque projetait bien sur tout cela je ne sais quelles teintes blafardes et douteuses; mais, lorsqu'une idée nous sied, nous savons si bien la préserver de

toul ce qui pourrait gêner son allure, que je laissai au temps le soin de soulever le voile qui couvrait encore quelques coins obscurs de cette histoire : j'acceptai le bonheur comme nous l'acceptons tous, aveuglément. Les combinaisons du sort, quand elles nous font heureux, nous semblent toujours conçues par une sublime sagesse.

Je vous parle de bonheur, mon ami : c'est qu'en vérité nous nous surprîmes un instant à y croire» c'est qu'un semblable espoir eût caressé peut-être des âmes plus défiantes que les nôtres ; et si vous vous êtes intéressé par hasard aux embarras inextricables dans lesquels nous jetait la nouvelle passion d'Albert, si vous avez entrevu par une intuition rapide tous les maux qui en étaient résultés, tous ceux qui pouvaient en résulter encore, si, réfléchissant un instant à la complication de nos misères, complication composée cependant d'éléments bien communs et bien simples, vous vous êtes demandé comment se résoudrait le problème de nos existences, vous comprenez sans doute quel dut être l'allégement de mon cœur lorsque Aurélie trancha d'un seul mot le nœud gordien de quatre destinées dont trois m'étaient presque également chères. Ce n'est pas cependant que mon imagination abusée ait cru un seul instant au retour des félicités que ma sœur entrevoyait déjà dans un avenir rapproché. Nancy n'avait jamais vu qu'un obstacle entre elle et le bonheur : c'était madame de Sommerville. Cet obstacle venait de s'évanouir : Aurélie n'était plus pour Nancy qu'un lien sacré tombé du ciel pour renouer deux cœurs désunis, et la pauvre enfant

s'offrait, joyeuse et (1ère, à l'ingrat qui l'avait si longtemps dédaignée. Aimer, c'est abjurer tout orgueil et toute dignité : si l'amour n'élève pas ce qu'il abaisse, plaignons ceux qui ont aimé, car ils sont tombés bien bas. Je vous l'ai dit, je ne partageais pas les espérances de ma sœur ; j'en souffrais en secret : je ne croyais pas au retour d'Albert vers Nancy; bien plus, je le redoutais, j'appelais de tous mes vœux l'éloignement de ce jeune homme. N'avions-nous pas, au prix d'assez longues douleurs, acheté le droit de nous reposer un peu?

Ce que j'avais prévu arriva : au bout de quelques jours Albert nous déclara que son intention était d'aller poursuivre à Paris le cours de ses éludes. Nous l'approuvâmes tous; mais, quand bien même nous eussions essayé de le garder quelque temps encore, Albert serait parti sans égard pour aucun de nous, et sa mère elle-même ne l'eût pas enchaîné plus d'un mois à Anzème. Il ne pouvait en être autrement : ce jeune homme était mal à l'aise près de moi, mal à l'aise près de ma sœur, mal à l'aise surtout près d'Aurélie. Cet amour qu'il entretenait depuis deux mois, dont il avait nourri complaisammentla flamme, ne s'était pas éteint en un jour, ses désirs n'étaient pas tombés soudainement au fond de son cœur comme le plomb au fond du vase ; parfois il les sentait revenir à la surface. Quelque chaste que soit l'amour, il y entre toujours une certaine quantité d'alliage dont l'épuration est lente à se faire. Albert eut à soutenir une lutte longue et cruelle : souvent il lui arriva de pâlir sous les caresses de madame de Sommerville ; dans l'ombre il tremblaitauprùs d'elle ;

elle lui faisait la solitude amère et malfaisante ; plus d'une fois les rêves de la nuit jetèrent, au matin, la rougeur sur le front d'Albert et la confusion dans son cœur.

Albert partit; madame de Sommerville l'accompagna. Trois semaines après elle était de retour. Le lendemain de son arrivée elle me fît appeler au château.

«J'ai veillé, me dit-elle, au bien-être de notre enfant : maintenant je suis tranquille. Sans le vouloir il vous a fait du mal : il faut lui pardonner ; vous ne manquerez pas à mon fils. Mon affection se doublera pour vous de celle que vous aurez pour lui. Vous ne vous rebuterez pas des aspérités de sa nature, vous m'aiderez à les aplanir. Son cœur ne subit pas les variations de son humeur : vous les supporterez patiemment. Nous chercherons ensemble à réprimer la fougue de caractère qui l'emporte souvent et les accèsde tristessequi l'absorbentparfois. Vousl'aimerez toujours; vous reviendrez à lui sans reproches et sans efforts. Tout ce que vous aurez d'amitié pour lui, je le regarderai comme m'appartenant, et je vous aimerai pour ma part et pour la sienne. Je ne vous parle pas de l'union que vous aviez projetée, et qui n'a pas cessé un seul instant de me sourire ; laissons faire le temps : il sera plus habile que nous ; seulement, reposez-vous sur moi du soin de former la jeunesse de mon fils : je serai prête avant quelques années à rendre bon compte de lui devant Dieu et devant les hommes. Je me charge du bonheur d'Albert et de Nancy : si je n'y réussis pas, c'est que je suis vraiment maudite. Maintenant, mon ami, j'ai une grâce à vous demander. Albert esta Paris ; cent

lieues au moins nous séparent ; je me fais vieille et souffrante ; chaque jour qui s'écoule met une année de plus sur ma tête : la solitude m'est pesante ; je voudrais avoir autour de moi des êtres bons et aimés qui me parleraient de mon fils... Je suis triste, Maxime. Pourquoi? Je ne sais, mais je suis triste. Venez habiter près de moi avec votre sœur ; ne faisons plus qu'une famille ; qu'il y ait sur cette misérable terre trois créatures qui s'aiment etvivent heureuses sous le même toit. La Baraque sera notre maison de plaisance : nous irons y passer les beaux jours ; au retour d'Albert nous en ferons un rendez-vous de chasse ; nous aurons un bateau sur la Creuse pour nous descendre jusqu'au bassin où se mirent vos aunes et vos trembles. Le château sera notre royale capitale ; c'est vous, Maxime, qui rendrez la justice à nos bien-aimés sujets. Vous pourrez aller à vos travaux sans vous inquiéter de Nancy : elle rajeunira pour moi, je vieillirai pour elle. Quelle douce vie ! ne vous sourit-elle pas ? Songez donc que si vous restez là-bas, au fond des bois, nous serons obligés d'attendre pour nous revoir le retour deshirondelles. Les sentiers sont mauvais, l'air est froid, l'hiver sera long ; Nancy est convalescente à peine ; moi, je me sens faible et maladive : nous ne nous verrons jamais. Jamais ! y pensez-vous, Maxime ? Lorsqu'un jour passe sans vous, ce jour est bien long, mes amis ! Venez donc avec votre sœur; transportez sous mon toit vos dieux domestiques : ils y vivront indépendants et libres. Je ne suis pas une compagne bien joyeuse ; mais vous ne me subirez qu'à votre gré, cela est entendu. Vous choisirez vous-même vos

heures d'expiation et de sacrifice, vous les abrégerez à votre aise. Je sais ce que vous allez me dire, mais ce n'est pa6 lace que je veux entendre. Venez ! tout est prêt pour vous recevoir. Si vous refusez, vous ne m'avez jamais aimée ; si vous acceptez et que vous songiez à me remercier, vous ne comprenez rien à l'amitié : c'est moi qui suis votre obligée. »

Madame de Sommerville mit dans l'offre qu'elle me faisait tant d'instance et de grâce, que j'acceptai, mais seulement après avoirconsulté Nancy. La'proposition d'Aurélie la pénétra de joie et de reconnaissance. Le 1er janvier, par une gelée sèche et élincelante, nous quittâmes notre maisonnette pour aller habiter le château. Notre départ fut triste et touchant: on ne quitte jamais sans douleur les lieux où l'on a souffert.

Madame de Sommerville nous reçut à la porte de la garenne. Elle voulut nous conduire elle-même dans l'appartement qui nous était réservé : nous fûmes confus du luxe qu'elle avait déployé pour nous. La chambre de Nancy donnait sur la terrasse, et des croisées on apercevait La Baraque à travers les arbres. Nancy remercia tendrement Aurélie de cette attention, et se plaignit doucement de l'élégance qui avait présidé à la décoration de sa chambre : les parois des murs étaient tendues en étoffe de Perse : un riche tapis d'Aubusson s'épanouissait sur le parquet; tous les meubles étaient modernes et d'un goût exquis. Ce qui frappa le plus ma sœur fut un piano de bois de palissandre venu de Paris tout exprès pour elle.

« Mais, dit-elle avec inquiétude, je ne suis pas musicienne.

— Eh bien ! vous le deviendrez, répondit Aurélie en souriant. Ne voulez-vous pas être mon élève?

— Oh! Madame... s'écria-t-elle en entourant de ses bras le cou d'Aurélie.

— Ne m'appelez donc plus madame, mon enfant; ne voulez-vous pas être ma fille ? »

Nancy se troubla et fondit en larmes.

A la chambre de Nancy se joignait un petit cabinet d'étude qui avait une croisée sur la garenne, et dont le principal ornement était une riche bibliothèque. Des arbres de différentes espèces élevaient leurs branches jusqu'à l'appui de la fenêtre, et le vent devait, au printemps, semer sur le parquet, par les vitraux ouverts, les fleurs enlevées aux grappes des acacias. Ce cabinet se trouvait situé dans la partie la plus élevée de la tourelle ; le plafond était formé par une vitre épaisse et polie qui laissait voir l'azur du ciel ou les nuages courant dans l'air.

Le contraire de ce qui arrive généralement dans toutes les amitiés arriva pour la nôtre; nous établîmes une exception à la loi commune : nous échappâmes à la lassitude qu'une liaison trop élroite ne manque jamais d'engendrer ; plus les liens de notre intimité se resserrèrent, plus ils nous semblèrent doux et légers. Notre vie retrouva peu à peu le calme qu'elle avait perdu, nous nous sentîmes renaître au bonheur. Ce ne fut pas toutefois une félicité pure et limpide comme celle qui nous était échappée, mais triste et voilée comme une journée d'automne. Il y a sur le bonheur une poussière virginale qui, tombée une fois, ne se reproduit plus. La convalescence de Nancy fut longue : Aurélie lui prodigua les soins les

plus touchants. Je ne vous parle pas de la joie que j'éprouvai à voir ma sœur revenir à la santé: rappelez-vous ma douleur lorsque je la voyais dépérir. Madame de Sommerville avait failli me l'enlever, et je n'avais pas songé à la maudire : elle me la rendait, et je la bénissais dans mon cœur. 0 mon ami, jamais créature ici-bas n'a réparé l'erreur d'un jour avec plus de. grandeur d'âme, jamais le repentir n'a enfanté sur cette terre un dévouement plus sublime. Si les anges devenaient coupables, ils n'expieraient pas plus noblement leurs fautes. Ce n'était plus la même femme : elle avait bien conservé toutes les grâces, toutes les séductions de son esprit, mais elle les cachait sous des dehors plus graves et plus austères. Elle avait jeté, durant le séjour d'Albert parmi nous, le dernier éclat de sa jeunesse, et le jour où elle se résigna au rôle de mère, elle l'accepta sans restriction : dès lors elle ne fut plus que maternelle ; tout son être se fondit dans un seul amour, dans une seule pensée ; le bonheur de son fils et celui de Nancy occupèrent sa vie tout entière. Elle n'appelaitjamais Nancy que sa fille, et, bien qu'elle ne s'expliquât pas sur ses projets, elle les laissait assez entrevoir pour que ma sœur pût comprendre l'avenir que la mère d'Albert réservait à ses deux enfants. Protégé tacitement par madame de Sommerville, l'amour resta dans le cœur de Nancy comme une source de secrètes joies et de mystérieuses espérances. Toutes deux parlaient souvent d'Albert : leurs âmes s'entendaient si bien ! Cependant celle d'Aurélie était plus sévère ; I'avenirne lui apparaissait plus que tout plein de son fils, de ses travaux, de ses succès; le temps

qu'elle ne passait pas avec Nancy, elle l'employait à écrire à Albert : bien que séparée de lui par une longue distance, elle le poussait ferme et droit à travers le monde ; elle Péclairait de ses conseils, le soutenait de son amour; appuyé sur sa mère, Albert travaillait et devenait un homme. Il y a un instant terrible dans la vie : c'est celui qui sépare la jeunesse, aujourd'hui si courte, de la virilité, si hâtive ; c'est l'instant où, après de vains efforts pour prolonger le matin de notre existence, nous le voyons décliner et mourir, et qu'avant de franchir le seuil de la vie réelle, qui s'offre à nous morne et désenchantée, nous nous arrêtons pour jeter à la destinée un cri de désespoir, pour lui dire : Tu nous as trompés ! gloire, vertu, amour, amitié, dévouement, tout n'est rien !... Alors notre douleur est grande : toutes nos espérances sont effeuillées à nos pieds, toutes nos vanités saignent et crient, toutes les fleurs de notre printemps sont souillées, flétries sans retour. Et pourtant nous nous étions ri de nos pères, notre présomption s'étaitflattée d'échapper à la loi commune, nous nous étions promis de frayer des routes nouvelles, nous nous étions moqués des prédictions des sages... et voilà qu'à notre tour nous t'appelons l'âge des illusions, jeunesse ! Cet instant, si rude pour tous, ne sonna pas dans la vie d'Albert, ou, s'il sonna, l'inépuisable tendresse d'Aurélie en amortit le coup. Jamais tendresse ne fut plus ingénieuse pour consoler, plus forte pour relever, plus mâle à la fois et plus féminine. Plusieurs fois madame de Sommerville quitta ces campagnes pour aller voir son fils à Paris, pour juger par elle-même de ses progrès, de

ses travaux, pour s'assurer en même temps que rien ne manquait à son bien-être. Chacune de ces absences fut courte, toutes eurent des résultats heureux : Albert, en revoyant sa mère, reprenait un nouveau courage, et se sentait prêt à tout faire pour celle qui faisait tout pour lui. Il m'écrivait rarement : de mon côté, j'évitais autant que possible les occasions de lui écrire; mais je l'aimais pour lui et pour sa mère, j'attendais du temps la sanction de notre amitié. Il s'informait de Nancy, mais sans amour : il n'en avait plus. Madame de Sommerville ne lui parlait de nous qu'avec réserve, et n'avait pas voulu qu'il fût instruit de notre réunion au château. Elle avait ses desseins sans doute. Ses soins ne se bornaient pas à veiller sur son fils, à le diriger dans la vie : elle veillait aussi sur ma sœur avec une égale sollicitude, et travaillait à la parer de toutes les perfections qui manquaient à l'humble fille de ces campagnes. Une heureuse aptitude à les posséder toutes se développa rapidement chez Nancy, et je la vis grandir sous l'aile d'Aurélie en talents de tout genre. Vers le printemps, je pris l'administration des intérêts de madame de Sommerville. Le vieil Hubert s'en acquittait fort mal, et d'ailleurs son âge avancé lui donnait des droits incontestables à la retraite. Aurélie avait dans le Midi des possessions dont elle n'avait pas touché les revenus depuis plusieurs années. Elle portait dans les intérêts matériels une insouciance que je l'engageais à vaincre, sinon pour elle, du moins pour son fils ; elle sentit la justesse de mes observations, et me pria de veiller pour elle à ses affaires. Je m'en chargeai avec joie, et

164 MADAME DE SOMMEKVILLE.

partis immédiatement pour le Midi, laissant au vieil Hubert l'administration de La Baraque, qu'il accepta avec la résignation d'un roi détrôné qui échange un royaume contre un village. Mon absence fut longue : depuis six ans au moins les domaines de madame de Sommerville étaient au pillage, six mois me suffirent à peine pour faire rentrer les arriérés et rétablir l'ordre dans les possessions d'Aurélie. Je revins au bout de six mois. Bien des changements s'étaient opérés à Anzème.

Je retrouvai ma sœur plus belle et plus charmante que je ne l'avais jamais vue : sa taille s'était élancée, ses doigts avaient blanchi et s'étaient effilés ; il y avait dans son maintien et dans toutes ses poses quelque chose de lent, de souple et de gracieux que je n'avais pas remarqué jusqu'à ce jour ; son regard, qui n'avait longtemps réfléchi que l'azur du ciel, s'était légèrement voilé ; ses cheveux tombaient, comme ceux d'Aurélie, en boucles épaisses sur ses épaules ; son front était rêveur. Elle était belle comme un ange qui aurait souffert. Son esprit, en se développant, n'avait rien perdu de sa naïveté primitive. Déjà ses mains couraient avec art sur le clavier du piano ; sa voix n'avait pas beaucoup d'étendue, mais elle était suave et fraîche, ses accents allaient au cœur. Il n'y avait pas jusqu'à sa mise qui, bien que toujours simple, ne fût plus élégante et ne révélât une innocente coquetterie. Elle avait pris à madame de Sommerville tout ce qu'il y avait en elle des grâces de la femme, sans toucher aux grâces sévères qui faisaient parfois d'Aurélie une femme des temps antiques. Aurélie était bien changée, elle aussi ! Nancy, qui ne Ta-

vait pas quittée, s'apercevait à peine de la précoce et rapide vieillesse de notre amie; moi, j'en fus effrayé. Quelque temps après mon arrivée, elle partit pour Paris, et revint au boutde quinze jours. Elle nous apprit qu'Albert ne viendrait point passer les vacances à Anzème. Cette résolution m'étonna peu, je l'avais prévue ; si ma sœur s'en affligea, elle n'en laissa rien paraître. La passion de l'étude semblait avoir éteint toute autre passionen elle : elle employait ses journées à étudieravec Aurélie la musique et la peinture, et une grande partie de ses nuits à lire dans la bibliotbèque.Elles'écbappait souvent du château pour aller voir les paysans de notre village : elle partait le soir, à la dérobée, et nul ne savait où elle allait, que les malheureux et lespauvres. Elle avait établiauchâteau, de concert avec madame de Sommerville, une petite pharmacie où tous les malades des environs venaient ou envoyaient chercher des remèdes ; il y avait des jours où le salon ressemblait à un cabinet de consultations. Les deux amies allaient ensemble visiter les affligés ; il n'y avait pas de baptême dans la commune où l'une d'elles ne fût marraine, pas de mariage où toutes deux ne fussent conviées à la fête. Je vous parle de pauvres et de malheureux : depuis le retour d'Aurélie, il n'y en avait plus au village; l'aisance avait pénétré avec elle sous tous les toits, le bonheur la suivait partout. Lorsque le dimanche elle arrivait avec Nancy pour entendre la messe à l'église d'Anzème, et qu'elles traversaient toutes deux la foule agenouillée pour gagner le banc qui leur était réservé, toutes les lèvres murmuraient des vœux et des bénédictions.

Je ne prolongerai pas le récit de cette vie paisible : il y a des joies qui se devinent et qu'on ne dit pas ; il en est de certains bonheurs comme de certains paysages, si uniformes, si calmes, si peu accidentés qu'ils échappent à l'art du peintre. Je vous dirai seulement que notre intimité fit grand scandale à Saint-Léonard, et qu'il n'est pas de turpitudes que les habitants n'aient imaginées pour salir les rapports de trois pauvres créatures qui s'aimaient et vivaient heureuses. Je ne sais rien d'odieux comme la race des petites villes : c'est le dernier degré de pervertissement et d'abrutissement auquel puisse arriver l'homme vivant en société. Au reste, notre bonheur échappa aux atteintes de Saint-Léonard; l'estime de quelques nobles âmes qui se trouvaient éparpillées dans la ville nous vengea de la haine et du mépris de quatre mille sots.

Le temps marchait et nous modifiait tous. Albert avançait à grands pas dans le chemin de la science; il avait dépouillé ses rêveriesetses tristesses, et n'avait conservé qu'une nature mélancolique et tendre que l'étude fortifiait chaque jour ; il était parvenu à vaincre l'indolence qu'il apportait autrefois dans la vie ; les aspérités de son caractère s'effaçaient peu à peu: jeune, actif, entreprenant, âpre au travail et ardent au plaisir, il promettait un homme complet. Nancy, de son côté, devenait de plus en plus belle, de plus en plus séduisante. Moi, je me pétrifiais dans la réalité: je veillais aux intérêts matériels de tout ce qui m'était cher, je doublais les revenus de madame de Sommerville, j'étais maire de la commune. Cependant Aurélie vieillissait : une sombre tristesse,

qu'elle cherchait à nous cacher et qu'elle cachait à son fils, semblait dessécher en elle les sources de la vie. Je l'observais avec inquiétude : les lettres d'Albert l'agitaient beaucoup ; à la vue seule de leur suscription, elle était parfois saisie d'un mouvement nerveux qui ne la quittait plus le reste du jour ; elle se surprenait souvent à baigner de ses larmes le papier sur lequel elle répondait à son fils. Un soir, Nancy travaillait dans sa chambre; j'étais seul avec madame de Sommerville ; elle me dit :

« Je suis bien heureuse : voilà mon fils qui est en bon chemin pour devenir un homme, ma fille qui se fait charmante. Ces deux enfants sont mon orgueil et ma joie. S'il fallait mourir maintenant, ce serait bien cruel : il faut pourtant que je vous en parle. Le mal va vite, mon ami, je ne puis me dissimuler ses progrès. Je ne sais ce que j'ai, mais je souffre horriblement; je n'ai pas de sujets d'être triste, et je me sens absorbée par une tristesse mortelle. C'est à quoi je reconnais combien je suis malade : mon énergie m'abandonne entièrement; pour la première fois de ma vie, je conviens avec moi-même du dépérissement de mes forces. J'ai vécu jusqu'ici en souffrant : ce que j'éprouve à cette heure ressemble à la désorganisation... Je ne veux pas mourir, ne me laissez pas mourir!... Maxime, je suis lâche... 0 mes enfants! avant de vous connaître, je n'étais pas peureuse ainsi : j'étais malade, j'allais me coucher; je restais sur le flanc sans songer à rien. Que m'importait? J'étais habituée à souffrir, et souvent je n'en étais pas fâchée : les souffrances du corps faisaient trêve à celles de l'esprit; et puis je savais que rien

n'est insipide comme de parler de ses misères aux gens, qui ont bien assez des leurs. J'ai passé ainsi des années, entourée d'une telle indifférence, que j'ai compris combien notre individualité est peu de chose, combien une personne de plus ou de moins occupe peu de place dans ce monde, combien il est mesquin et sot d'être effrayé de la mort quand personne ne se soucie de votre vie. J'avais pourtant beaucoup d'amz's dans ce temps-là, mais je n'en avais vraiment pas un seul. Depuis j'ai appris à la connaître, l'amitié bonne, inquiète, chaleureuse, attentive à vous épargner le moindre tourment, désireuse de vous conserver un jour de vie : comment ne serais-je pas heureuse d'être aimée ainsi? comment, à cause de mon fils, à cause de vous tous, ne désirerais-je pas de vivre? Si je tombe dans des terreurs puériles, c'est que vous m'avez gâtée. Autrefois j'avais une grande force d'esprit et un grand isolement de cœur; je ne croyais pas à l'espoir de revoir jamais mon fils, et je désirais la mort bien plutôt que je ne la craignais; mais vous m'avez fait aimer la vie ; et puisque vous me l'avez pour ainsi dire donnée, vous devez m'empêcher de la perdre. Je veux vivre ; je me cramponne à vous : il faut que vous me conserviez quelques années encore... Sauvez-moi ! Je ne suis pas dans l'âge où l'on meurt: guérissez-moi, prolongez mon bonheur !

— 0 mon amie ! lui dis-je, je voudrais pouvoir ajoulcr à vos jours la somme de ceux qui me restent!... Mais, vous vivrez, que votre courage ne se laisse pas abattre : vous vivrez, vous êtes trop aimée pour mourir.

— Oui. oui, je vivrai !... Ah ! je le veux bien, mon Dieu ! Quand je me suis laissé ravager par la fatigue et par le chagrin, je n'aimais pas la vie; à présent que je suis heureuse, maintenant que je suis aimée, je ne voudrais pas en finir si tôt... Vous dites donc que je vivrai, Maxime?

— Nous vous empêcherons bien de mourir.

— Vous me le promettez? C'est que, voyez-vous, mon enfant, le bonheur m'est arrivé trop tard, et je crains de ressembler à ces fleurs qui plient et meurent sous la pluie dont leur calice était altéré. »

Je cherchais à rassurer madame de Sommerville ; Nancy mêlait ses encouragements aux miens, et rendait avec amour à notre amie les soins qu'elle avait reçus d'elle ; mais nous ne partagions pas les espérances que nous nous efforcions de lui donner, et Aurélie ne s'abusait guère elle-même : elle se sentait décliner rapidement. Parfois des lueurs de santé, des mois de bien-être et de force nous faisaient espérer pour elle un prompt retour à la vie ; chaque rechute la mettait plus bas. Elle nous avait expressément défendu d'instruire Albert de son état, ma sœur et moi nous étions seuls dans le secret de son dépérissement. Elle souffrait avec une rare constance : l'égalité de son humeur ne fut pas un seul instant altérée parle mal, elle conserva toujours la liberté de son esprit.

«Pourquoi pleures-tu, chère fille? disait-elle un soir à Nancy. Aie du courage; ne mêle pas d'amertume aux derniers jours qui me restent à vivre ; fais-les-moi doux et sereins, berce-moi de tes caresses, endors-moi dans ton bonheur; la mort me

sera (ïouce ainsi. Mais ne pleure pas, les larmes qui se versent autour des mourants leur sont amères. Lorsque je m'éteindrai dans vos bras, souriez-moi tous, mes enfants; en vous voyant heureux, mon âme partira plus joyeuse et plus légère. »

Elle demeura quelques instants silencieuse ; puis son visage devint sombre, et, attirant Nancy vers elle :

« Pleure, va, pleurons ensemble, s'écria-t-elle avec désespoir : il est bien cruel de mourir ! »

Arrivé à une certaine période, le mal cessa de faire des progrès; madame de Sommerville tomba dans un état de langueur qui nous donna l'espoir de la conserver longtemps encore. Cependant un jour elle me dit :

« Des motifs secrets, que votre délicatesse n'a pas cherché à connaître, m'ont empêchée de reconnaître légalement mon fils. Ne croyez pas, au moins, que le désir de ménager ma réputation y soit entré pour rien : j'ai l'orgueil de me croire humiliée lorsqu'on mesure ma destinée à la môme aune que celle des femmes honnêtes qui me calomnient. S'il l'eût fallu, j'aurais tout sacrifié à mon fils sans efforts, avec joie : Albert ne l'a pas voulu. Vous ne pensez pas, Maxime, que mon fils ait à se plaindre de moi? Je mourrai tranquille : j'aurai beaucoup fait pour . son bonheur. Ne dois-je pas d'ailleurs lui laisser un , trésor plus précieux que la science et la richesse? !Ce trésor, c'est votre amitié. Vous aimerez mon enjfant, vous me remplacerez auprès de lui, vous lui ' parlerez de sa mère : vous lui direz que je l'ai bien aimé; vous le conserverez noble et pur... Je compte

aussi sur l'amour de Nancy; nous en parlerons plus tard.»

J'engageais madame de Sommerville à repousser ces tristes idées.

« Pourquoi donc ?me disait-elle. La mort m'effraye parce qu'elle sera notre séparation sur la terre; autrement, je ne la craindrais pas. J'ai mal vécu peut-être suivant le monde, le monde m'a condamnée ; mais Dieu doit avoir pour nos actions d'autres poids et d'autres mesures. J'ai foi en Dieu parce que mon cœur est resté bon, et que je lui rendrai mon âme pure de toute intention mauvaise. Il n'y a que deux rôles à jouer ici-bas : l'obéissance et la révolte. Tous les deux sont également beaux : j'ai choisi le second. Si je recommençais la vie, je choisirais autrement peut-être. Allez, ne vous brouillez pas avec la société ; n'accumulez pas sur votre tête la haine et le mépris des sots, que vos amis n'aient pas besoin d'héroïsme pour vous aimer, qu'ils puissent se glorifier de vous sans cesse. Les amis nous pardonnent tout, hormis d'être perdus dans l'opinion publique : car alors la tache retombe sur eux-mêmes, et leur réputation souffre de la perte de la nôtre. Pour moi, je suis bien lasse et bien découragée d'avoir lutté et combattu, mais du moins j'ai combattu noblement : j'ai lutté au grand jour ; je n'ai pas failli dans l'ombre, et ne suis pas venue ensuite grimacer la vertu à la face de tous. J'en ai voulu longtemps au monde, je ne lui en veux plus : depuis que je vous aime, j'ai oublié de haïr le genre humain; quand je songe à vous, quand je vous rassemble par 'a pensée dans une seule étreinte,

je ne sais plus si j'ai vécu d'autres jours que ceux que vous m'avez donnés ; ma vie commence à l'heure où je vous ai connus. Devait-elle, hélas ! ne commencer si tard que pour finir si tût ! »

Bien du temps s'était écoulé depuis le dernier voyage de madame de Sommerville à Paris. Albert avait achevé ses études de droit. Apte à toutes les carrières , il voulut consulter sa mère avant de choisir : de son côté, Aurélie, se sentant de plus en plus faible, voulait revoir son fils : il fut donc décidé entre nous que nous instruirions doucement Albert de l'état de sa mère et que nous le rappellerions auprès d'elle. A la première lettre qui lui parla de l'indisposition d'Aurélie, il prit la poste et partit. Nous touchions aux premières journées d'avril. Une flamme joyeuse réchauffait la chambre d'Aurélie ; les brises printanières, toutes chargées du parfum des fleurs, se glissaient par la fenêtre ouverte et caressaient le visage de la malade. Elle était occupée à relire les dernières lettres d'Albert, lorsqu'elle sentit tout à coup ses mains couvertes de baisers ; elle se trouva, comme par enchantement, dans les bras de son fils.

Ce fut un instant bien doux et bien cruel à la fois pour Albert: il fut effrayé des ravages que la maladie avait exercés sur sa mère, il se plaignit tendrement de n'avoir pas été plus tôt instruit. Aurélie rassura son fils, s'enivra longtemps de la joie de le revoir, le pressa à plusieurs reprises sur son cœur ; puis, s'arrachant à ses caresses :

« J'ai depuis quelque temps au château deux amis qui seront joyeux de te voir : donne-moi ton

bras et allons les surprendre. Le bonheur m'a rendu des forces, et je sens qu'appuyée sur toi, j'irais bien loin, mon Albert. »

Ils sortirent tous deux, et Aurélie dirigea son fils vers la tourelle qu'habitait Nancy : je les rencontrai sur la terrasse. Albert vint à moi, me tendit la main, et me tint longtemps embrassé. Comme il s'informait de ma sœur, nous la vîmes accourir comme une gazelle à travers les feuilles naissantes. Dès qu'elle aperçut Aurélie, qui depuis près d'un mois n'avait pas quitté sa chambre, Nancy courut aussitôt vers elle; puis, se tournantsans embarras vers Albert, qu'elle avait bien reconnu du bout de l'allée de la garenne, mais qu'elle avait feint de ne pas voir :

« C'est vous, Monsieur ! dit-elle en lui donnant sa main, qu'Albert n'osa pas porter à ses lèvres. Béni soit votre retour ! Nous l'attendions avec impatience : vous guérirez notre amie, n'est-ce pas ? Votre présence va lui rendre la confiance et la santé qu'elle a perdues loin de vous, vous nous la conserverez. Que votre amour soit plus heureux et plus habile que le nôtre : nous n'en serons pas jaloux... Voyez, Monsieur, que d'actions de grâces nous vous devons déjà! Vous êtes mieux, mon amie ; vos yeux ont repris leur éclat, voslèvres sont moins pâles; vous avez pu sortir !... Quelle joie de vousrevoir ainsi !

— Oui, chère fille, dit Aurélie, je vais mieux, je vivrai; je suis trop heureuse pour mourir... Mais vous ne vous êtes pas embrassés, mes enfants, » ajouta-t-elle en les attirant l'un vers l'autre.

Tous les deux hésitèrent : Nancy rougit, Albert balbutia; enfin, par un mouvement spontané, ils

embrassèrent madame de Sommerville, qui les tint longtemps réunis sur son sein. Aurélie voulut ensuite faire quelques pas dans la garenne : elle prit le bras de son fils, et moi celui de ma sœur ; nous étions à peine sortis de la terrasse, que le bras de madame de Sommerville se trouvait sur le mien et celui de Nancy sur le bras du jeune homme. Nous allions, Aurélie et moi, lentement, en silence; Albert et Nancy marchaient devant nous. Il y a dans l'enceinte même de la garenne, dont toutes les allées sont droites et régulières, un petit bois ombreux et touffu qu'affectionnait madame de Sommerville : les allées en sont tortueuses et pleines de mystère ; jamais le ciseau n'en a émondé les branches, jamais le fusil du chasseur n'en a effarouché les oiseaux, qui viennent de préférence y cacher leurs nids : le rossignol y chante la nuit, les merles y babillent du matin au soir. Il y a dans le rond-point du bois un banc à demi caché dans le feuillage, sur lequel Aurélie aimait à s'asseoir ; souvent, pendant l'absence d'Albert, je l'avais trouvée sur ce banc, seule et rêveuse : c'est là que nous vînmes nous reposer tous deux pendant qu'Albert et Nancy se promenaient dans une allée voisine. A'jT*élip commença par me parler de son fils et de masœiv-% elle finit par me demander si je ne serais pas heureux de voir ces deux jeunes gens renouer leurs amours et s'unir.

« Pour moi, ajouta-t-elle, c'est le plus cher de mes vœux. Le bonheur de ces enfants aura été le dernier espoir de ma vie ; je ne voudrais pas mourir sans avoir vu se réaliser cet espoir.

— Le plus cher de vos vœux, lui dis-je, sera toujours mon vœu le plus cher ; mais, Madame, Albert et Nancy sont bien jeunes.

— Oui, mais moi je suis bien vieille, et je ne voudrais pas m'en aller sans avoir béni leur union.

— Vous la bénirez, Madame : Dieu vous garde encore des jours heureux et de longs jours. »

Madame de Sommerville secoua la tête d'un air de doute et me dit :

« Pourquoi donc, après tout, vous effrayez-vous tant de la jeunesse d'Albert et de Nancy?

— La jeunesse de Nancy ne m'effraye pas, mais celle d'AJbert...

— Voilà bien comme vous êtes tous ! interrompitelle : selon vous un homme ne doit se marier que lorsqu'il n'a rien de mieux à faire. Votre cœur et vos sens sont usés ; vous avez traversé toutes les impuretés du monde; vos lèvres ont bu à toutes les coupes : las et épuisés que vous êtes, il est temps d'en finir, n'est-ce pas? Vous vous creusez alors dans le mariage un lit où vous venez vous étendre. tout souillés encore et tout meurtris de vos plaisirs et de vos fatigues? Et c'est toujours à quelque jeune fille, à quelque vierge aux rêves enchantés que vous apportez les restes flétris de votre caduque jeunesse. Élonnez-vous ensuite si parfois notre sang s'indigne et se révolte ! Appelez sur nos têtes la réprobation de tous si nous cherchons à fuir les odieuses étreintes du cadavre auquel vous nous avez condamnées ! Non, Maxime, non, il n'en sera pas ainsi pour ma fille ; elle ne mêlera jamais ses gémissemenls au long cri de douleur qui s'élève de

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toutes parts pour accuser et maudire la plus sainte et la plus outragée de nos institutions relie aura un époux jeune, puret beau comme elle : ils vieilliront dans le même amour, et leur amour ne vieillira pas. Je les ai formés l'un pour l'autre, je suis prête à confier la destinée -l'Albert à votre sœur : aurezvous moins de confiance en mon fils? Il est jeune sans doute, mais il sait la vie déjà, il a souffert; il n'a pas de carrière, mais il est propre à les embrasser toutes. Ma fortune ne l'affranchit-elle pas d'ailleurs de toute inquiétude de l'avenir? Pour la première fois, Maxime, je m'aperçois avec joie que le hasard m'a donné la richesse.

— Vous oubliez, mon amie, que le sort nous l'a refusée ; Albert est riche, et ma sœur ne l'est pas.

— Je vous jure, mon cher Maxime, que je n'y avais jamais songé, dit Aurélie en se lovant. Ramenez-moi au château : il y a dans cet air que je respire je ne sais quelle verdeur enivrante qui m'oppresse et me fatigue. Nous reprendrons plus tard cette conversation, qui m'épuise à cette heure. Nous parlons de mariage et nous ne savons pas môme si ces deux jeunes gens s'aiment; nous disposons de leur main, et nous oublions qu'eux seuls ont le droit de disposer de leur cœur. Attendons. »

En cet instant Albert et Nancy vinrent nous rejoindre, nous regagnâmes ensemble le château. Madame de Sommerville contemplait ces deux enfants avec orgueil : tous deux étaient son ouvrage. Albert marchait auprès d'elle, heureux, mais grave et préoccupé; Nancy était calme, enjouée, presque indifférente. Le jeune homme la regardait à la dé-

robée, et son regard exprimait un étonnement môle d'inquiétude : ce n'était plus la jeune fille qu'il avait connue gauche et timide, qui l'avait si longtemps humilié de sa passion et de sa douleur; il la retrouvait belle, élégante et froide, parée de toutes les grâces qu'il avait aimées autrefois dans madame de Sommerville, et de tout l'éclat de la jeunesse qui l'avait d'abord attiré vers Nancy. Nancy triomphait en silence de l'espèce d'admiration qu'Albert ne cherchait pas à dissimuler ou qu'il dissimulait fort mal ; elle éprouvait une secrète joie à se venger par une froideur apparente du long oubli de l'ingrat qui l'avait délaissée; mais elle bénissait Aurélie, elle soutenait avec amour sa marche languissante, c'était à la mère qu'elle adressait tout haut la tendresse que son cœur murmurait tout bas au fils.

Vers le soir Albert voulut se retirera la maison du sentier: madame de Sommerville ne le souffrit pas. Elle avait fait préparer un appartement à son fils ; notre séjour au château donnait à Albert le droit de l'habiter sans que le monde eût celui d'en médire. D'ailleurs, le monde pour nous n'allait guère au delà de la barrière de la garenne, nos têtes étaient à l'abri des foudres de Saint-Léonard. Albert resta donc avec nous, et ce fut une grande joie pour madame de Sommerville de voir réuni auprès d'elle tout ce qu'elle aimait sur la terre, une grande joie pour nous tous de nous aimer sous le même toit.

Les premiers jours qui suivirent leretour d'Albert a Anzème furent mêlés d'une contrainte que le souvenir de nos anciennes relations devait nécessairement amener, et qui céda bienlôtaux efforts que nous finies

tous pour lui échapper : chacun de nous se prêta de si bonne grâce à l'oubli du passé qu'Albert finit par croire que cet oubli était véritable. Aux embarras de cette contrainte, qui dura quelques jours à peine, succédèrent ceux d'une réserve qui ne manque jamais de s'établir entre gens que la destinée rassemble après les avoir longtemps séparés. Il arrive alors que nous nous observons mutuellement avec défiance ; nous étudions les changements que le temps a opérés dans chacun de nous, ce qu'il nous a laissé, ce qu'il nous a ravi, ce qu'il nous adonné; nous nous examinons minutieusement les uns les autres sous la forme nouvelle que nous avons revêtue dans l'absence. Le temps nous modifie si promptement, il entraîne avec une rapidité si effrayante tout ce qu'il y a de jeune et de bon en nous, que quelques années suffisent pour faire d'une vieille amitié une connaissance d'un jour. Cette fois la réserve que nous eûmes à subir ne fut que de courte durée, nos observations réciproques n'amenèrent que des découvertes heureuses, ne firent que resserrer les liens de notre intimité.

Les soins de madame de Sommerville avaient porté leurs fruits : dirigé par sa mère, Albert avait réalisé toutes les espérances que j'avais conçues lorsqu'il était parti pour la première fois si plein de vie et de jeunesse. Madame de Sommerville avait fait ce que ma sœur et moi nous n'avions pas su faire; elle avait accompli les promesses d'Albert, elle avait tenu les serments de son fils. Pour Nancy elle pouvait dire avec le poète d'Orient : «Je ne suis pas 1*. rose, mais j'ai vécu près d'elle. »

xvn

Cependant chaque jour révélait chez ces deux jeunes gens quelque séduction nouvelle; madame de Sommervillejouissaitavec moi du charme renaissant qui les entraînait l'un vers l'autre. Nous a imions à voir Nancy cacher son amour sous une gravité qui déconcertait Albert, ou sous un enjouement qui le déconcertait encore plus; à le voir, lui, craintif auprès d'elle, embarrassé, confus, et nous interrogeant parfois de son regard inquiet, comme pour nous demander si c'était bien là l'enfant dont il avait jadis négligé la tendresse. C'était à son tour de se soumettre et d'aimer en tremblant, d'attendre sa joie et son bonheur d'un mot affectueux de Nancy, d'un sourire de ses lèvres, à son tour d'espérer et de craindre, et de se dire le soir en soupirant, lorsque la folle fille s'échappait rieuse ou sévère : Demain elle m'aimera peut-être.

Albert, en retournant à Paris, avait cru pieusement à la douleur inconsolableet àPéternelle passion de Nancy. Longtemps, à Paris, il s'était accusé avec amertume d'avoir détruit le bonheur de ma sœur, et plus d'une fois, passant du repentir à l'enthousiasme de la vertu, il s'était promis de réparer ses fautes, de sacrifier le reste de ses jours à relever l'existence qu'il avait si cruellement brisée. Mais le sacrifice avait fini par lui sembler au-dessus de ses forces: instruit, élégant et beau, il ne pouvait guère épouser une petite campagnarde qu'il avait aimée par pur enfantillage, et dont l'image le faisait presque rougir de ses premières amours.

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C'eût été vraiment bien la peine d'aller à Paris se former aux belles manières, pâlir durant trois années sur la science et ravir au travail les secrets du talent, pour rapporter tous ces trésors à une paysanne de la Creuse ! Albert s'était bien promis d'être fort contre les larmes de Nancy, et d'échapper promptement aux importunités de douleur et d'amour que lui réservait La Baraque.

Son désappointement fut grand lorsque, au lieu de la villageoise d'Anzème, niaise et timide, sans esprit et sans art, il retrouva Nancy telle que l'avait faite Aurélie ; profonde fut son humiliation en voyant que la pauvre victime qu'il avait laissée inconsolable, et qui devait le poursuivre, au retour, d'un éternel amour et d'une éternelle douleur, était parfaitement consolée, et semblait à peine conserver quelques souvenirs des anciens jours. Dès lors les rôles furent intervertis, et Nancy prit plaisir à rendre à son ami une partie des maux qu'autrefois elle avait reçus, sachant bien qu'elle portait dans soncœur le remède qui devait les guérir.

Un mois après l'arrivée d'Albert, nous résolûmes un pèlerinage à La Baraque. Madame de Sommerville allait mieux, nous le pensions du moins : nous prenions pour le retour de ses forces une excitation nerveuse qui ne la quittait plus et qui l'abusait ellemême ; l'exaltation fébrile qui se manifestait dans tousses mouvements, dans toutes ses paroles, parfois jusque dans son regard, nous faisait croire à sa santé. Elle voulut nous accompagner : nous partîmes ensemble le soir du 1er mai. C'était l'anniversaire du jour où Albert et Nancy s'étaient vus pour la pre-

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mière fois. Nous retrouvâmes avec émotion le coin de terre où chacun de nous avait subi sa part de douleur. Madame de Sommerville n'osa pas pénétrer dans la chambre où, par une nuit d'hiver, elle avait veillé Nancy; Nancy revit tout avec joie : l'aspect des lieux où nous avons souffert est doux à notre bonheur. La cruelle enfant promenait Albert partout où ils avaient semé le souvenir de leurs jeunes amours; elle allait près de lui, insoucieuse et folâtre, dans les sentiers qu'ils avaient autrefois parcourus tous deux, rêveurs et murmurant dans l'ombre des paroles qu'ils n'entendaient pas, mais qui les faisaient bien heureux. Albert essaya vainement de rappeler ces jours qui n'étaient plus : Nancy lui échappait sans cesse, brisant brusquement la conversation aussitôt qu'elle menaçait de devenir trop tendre, s'arrêtant pour cueillir une fleur, revenant gravement auprès de son ami pour entamer une discussion qu'elle interrompait elle-même, et le conduisant, en riant de sa tristesse, dans les lieux où si longtemps elle avait été triste par lui

J'étais resté près de madame de Sommerville dans la salle du rez-de-chaussée. Les deux jeunes gens se promenaient lentement dans l'allée du verger qui s'étend sous la fenêtre près de laquelle nous étions assis ; cette fenêtre était ouverte, et nous entendîmes Albert qui disait à ma sœur :

« 11 y a cinq ans, à pareil jour, que je vous ai vue ici pour la première fois, mademoiselle : ne l'avezvous pas oublié? Ce jour et ces lieux ne vous disentils rien? Il y a pour moi dans l'air je ne sais quels bruits de feuillage, quelles émanations de plantes

qui me racontent toute une vie de bonheur et d'enchantements.

— Pensez-\ous, répondit nonchalamment Nancy» que nous nous soyons connus dans la saison des fleurs? Je croyais que nous nous étions vus pour la première fois vers une fin d'automne... Aimez-vous l'automne, monsieur?

— - Mademoiselle, le retour de chaque saison réveille en nous des souvenirs plus ou moins doux, plus ou moins amers : on dirait que chacune d'elles reflète le bonheur auquel elle a présidé, et qu'elle en conserve éternellement l'image. Aux uns l'automne rappelle de délicieuses amours : les harmoni vent dans les feuilles desséchées leur arrivent comme un écho des félicités perdues ; les coteaux jaunissants se parent pour eux de mille teintes qui semblent empruntées aux joies dont ils ont prol mystère : ceux-là préfèrent l'automne; les autres ont vu luire leurs plus beaux jours sous le ciel brumeux de l'hiver : la neige éblouissante aura pour eux des aspects plus charmants que l'aubépine embaumée et les églantiers en fleurs. Moi, mademoiselle, je préfère le printemps.

— Et moi l'automne, dit Nancy avec indifférence.

— C'est peut-être qu'à la chute des feuilles vous vous rappelez plus vivement mes crimes et vos douleurs ? demanda tristement Albert.

— Vos crimes 1 s'écria Nancy en riant... Vous m'effrayez, monsieur ! Qu'avez-vous donc fait ?

— J'ai été bien cruel envers vous, mademul

— Cruel, monsieur ! Que dites-vous donc là? Je vous ai toujours connu excellent pour moi, qui n'étais

qu'un enfant. Auriez-vous encore des remords de cette couvée de perdreaux que vos deux chiens m'ont dévorée? Vos chiens étaient des barbares; mais vous, je me rappelle que vous avez presque pleuré de mon chagrin.

— Est-ce donc là tout ce que vous vous rappelez des maux que vous avez endurés? Vous êtes indulgente, mais votre indulgence m'accable. J'aimerais mieux votre colère : le pardon est plus doux que l'oubli.

— Entendez le rossignol qui chante sous la feuillée, dit Nancy ; savez-vous une lyre de poète qui ait des cordes plus divines, de plus mélodieuses tristesses ?

— Il y a des chants plus doux, des accents plus aimés, répondit le jeune homme.

*— Oui, dit la jeune fille : c'est la voix de votre mère.

ls s'éloignèrent, et nous n'entendîmes plus, que le sable de l'allée qui criait sous leurs pas.

Madame de Sommerville resta silencieuse. Elle était accoudée sur l'appui de la fenêtre, sa tête reposait sur l'une de ses mains. Je la regardai un instant à la lueur du crépuscule, je fus frappé de la contraction de son visage : ses narines gonflées, ses lèvres tremblantes exprimaient quelque chose de douloureux et d'amer.

« Vous êtes triste, mon amie ? lui dis-je en appuyant doucement ma main sur son épaule.

— Triste ! s'écria-t-elle en se retournant avec un mouvement de terreur Pourquoi donc serais-je

triste ? ajouta-t-elle avec calme. Mon ami, je n'ai jamais été plus heureuse. »

En effet le reste de la journée elle se montra d'une humeur douce et enjouée, jamais Albert et Nancy ne l'avaient vue plus aimable ni plus tendre.

Son cœur n'était pas changé ; mais depuis le retour de son fils, son caractère était devenu inégal, parfois sceptique et railleur; il y avait à longs intervalles dans sa conduite des bizarreries qui affligeaient Albert, des distractions qui nous inquiétaient tous. Je me rappelle qu'un soir nous étions réunis tous quatre dans le salon, tous quatre silencieux. Le soleil venait de se cacher derrière les montagnes bleues de la Creuse. Madame de Sommerville était près de moi, Albert près de Nancy, l'un et l'autre absorbés par une même pensée : Nancy avait abandonné sa main au jeune homme, qui la tenait toute tremblante dans la sienne. Il regardait ma sœur avec ivresse, et les yeux de ma sœur renvoyaient à Aurélie l'amour dont rayonnaient ceux d'Albert. Ils étaient si beaux tous les deux, si beaux de jeunesse, d'amour et de bonheur, que je restai longtemps à les contempler, puis j'appelai sur eux le regard de madame de Sommerville. Son regard ne me répondit pas ; sa figure était sombre, son front plissé, sa respiration forte et brève, ses mains convulsivement pressées l'une par l'autre.

« Mon amie, vous souffrez ! m'écriai-je avec effroi.

— Horriblement !» dit-elle.

Albert et Nancy accoururent aussitôt auprès d'elle.

« Qu'est-ce donc, mes enfants ? demanda Amélie d'un air égaré, comme si on l'eût arrachée à quelque rêve pénible... Ce n'est rien... mais on étouffe ici : Maxime, ouvrez la fenêtre. »

Je ne sais pourquoi je feignis d'ouvrir la croisée, sans faire remarquer qu'elle n'avait pas cessé depuis la matinée d'être toute grande ouverte.

« A la bonne heure, dit Aurélie, on respire. »

Albert, ma sœur et moi nous échangeâmes un regard furtif, chacun de nous garda pour soi l'amertume cfe ses réflexions. Un jour pourtant je me hasardai à questionner madame de Sommerville sur cet état qui nous alarmait tous.

« Mon amie, lui-je, votre bonheur manque seul au nôtre. Pourquoi n'êtes-vous pas heureuse ? Tout ne sourit-il pas à vos vœux? La vie et la santé vous sont revenues avec Albert ; jamais femme ne fut entourée plus que vous d'amour et de respect, la tendresse de vos enfants vous prépare un long avenir de beauxjours. D'où vient cette sombre tristesse où vous vous plongez parfois ? Auriez-vous des douleurs que vous cachez à ceux qui vous aiment?

— Ces douleurs sont dans le passé, me dit-elle; ze ne sont plus que des souvenirs, mais lugubres, déchirants, et, du sein de mon bonheur présent, je ne puis les regarder sans émotion. C'est comme la représentation d'un drame qui vous fait pleurer, bien qu'il y ait un rideau entre le monde des chimères et le monde réel d'où vous le contemplez. Ce rideau tombé, l'illusion est détruite; mais l'impression reste saignante et vous poursuit longtemps après que vous avez quitté le théâtre. C'est la

disposition où je me trouve parfois encore. II faut me pardonner, mes amis, d'avoir vécu avant de vous connaître.

— Vous m'aviez si bien dit que votre vie ne commençait qu'à nous !

— Je voulais parler de mon bonheur, Maxime ; et c'est précisément ce bonheur qui me met souvent dans une sorte d'irritation contre le passé ; j'insulte alors à mes souvenirs, je demande à ma destinée pourquoi elle a été si rude et si misérable pendant les plus belles années de ma vie, pourquoi, lorsque j'avais vingt ans, la beauté que j'ai perdue, la sérénité de mon coeur simple et confiant, cet amour de l'humanité qui ne peut subsister avec l'expérience ; pourquoi, lorsque j'étais faite pour être aimée, je ne vous ai pas rencontrés, mes enfants. J'étais plus digne alors de vos âmes ardentes. Au lieu de cela, j'ai gaspillé mes affections entre des êtres faux ou froids, j'ai perdu ma jeunesse à courir de déceptions en déceptions ; maintenant me voilà vieille, flétrie, brisée, au milieu d'amis généreux et dévoués, sur l'âme neuve et grande desquels je laisse quelquefois tomber mon froid scepticisme et ma raison glacée. Qui me rendra ces jours où je faisais le bien avec tant de plaisir, où tous les dévouements m'étaient si faciles, où mon cœur s'offrait si vaillamment à tous les grands sacrifices? Où retrouverai-je cette humeur égale et douce qui répandait la joie autour de moi, ce parfum de bonheur qui me suivait partout? Ah ! quelle que je sois à cette heure, ne m'abandonnez pas, vous autres ; aimez-moi, restez-moi fidèles, aidez-moi à achever mon voyage sur cette

terre aride oùj 'aurai traîné une si longue, une si déplorable fatalité.

— Est-il bien vrai du moins que vous n'ayez pas dans le présent quelque sujet d'affliction réelle ? Estce le passé seul qui pèse sur vous et vous oppresse? 0 mon amie ! ne me trompez-vous pas?

— Non, Maxime, non ; ayez foi en moi. Comment ne serais-je pas heureuse?... Ma seule affliction, c'est qu'il me faudra bientôt quitter tout ce bonheur. Vous avez beau dire, je ne m'abuse plus : le mal va vite, chaque jour emporte un débris de moi-même. J'ai pu croire un instant à la vie ; mais vous verrez que toutes ces belles espérances de force et de santé me joueront quelque mauvais tour. N'est-ce pas près de s'éteindre que la lampe jette son éclat le plus vif? C'est ainsi du moins que disent les poètes. »

Je cherchai à lui prodiguer des consolations et des encouragements, dont nous ne fûmes dupes ni l'un ni l'autre.

« La mort ne m'effraye pas, me dit-elle, parce qu'elle ne me surprendra point : je la vois venir, je l'attends. Seulement, vous le savez, Maxime, je ne veux pas quitter cette terre sans y laisser mes enfants heureux et unis : c'est mon dernier vœu, c'est le dernier bonheur que j'attende ici-bas.

— Mon amie, répondis-je, votre volonté sera la mienne.

— Oui, dit-elle avecunmélancolique sourire, la volonté des mourants !.. Eh bien, lorsqu'il en sera temps, je vous avertirai, Maxime. »

Nancy ne fit pas sa vengeance bien rude ni bien longue : le martyre de son ami ne se prolongea pas au delà de quelques semaines. Ils s'aimèrent, et leur bonheur n'eut pas à redouterle passé, parce que tous deux s'étaient en môme temps régénérés aux mêmes sources, parce qu'ils n'avaient gardé des mauvais jours qu'un souvenir qui leur faisait le présent plus doux et plus cher; ce ne fut pas des amours renouées, mais de nouvelles amours.

« Il me semble, disait Albert, que notre connaissance a commencé sur la terre, et qu'elle s'achève dans les cieux. »

Ainsi ce malheureux jeune homme était destiné à rêver le bonheur et à goûter l'amour auprès du lit d'une mourante : c'était au chevet de ma sœur délaisséequ'il avait aimé Aurélie: ce fut à côté de sa mère expirante que se ralluma sa passion pour Nancy. Cette fois du moins il put se livrer sans anxiété et sans remords à l'ivresse de sa passion nouvelle : nous nous montrâmes, madame de Sommerville et moi, elle si habile et moi si discret, que ces deux jeunes gens ignorèrent toujours le mal qui minait sourdement leur mère, et qu'abusés par l'éclat d'une santé factice, ils la crurent tous deux ressuscitée avec leurs amours. Il fallait être en effet comme moi dans le secret de la maladie qui ravageait lentement madame de Sommerville, pour ne pas avoir foi aux longs jours que nous lui promettions : elle dissimulait sou dépérissement avec tant d'art et de sollicitude, l'é-

nergie de son âme infatigable suppléait si heureusement à l'anéantissement de ses forces, elle était si attentive à épargner à ses enfants l'inquiétude la plus légère, à conserver dans toute sa pureté la transparence et l'azur de leur ciel, qu'elle semblait reprendre à la vie à mesure qu'elle penchait vers la tombe. Il eût fallu rajeunir pour elle la comparaison du chêne frappé de la foudre, qui cache son tronc décrépit et ruiné sous la jeunesse trompeuse de son feuillage. Toutefois elle ne repritjamais l'égalité d'humeur que nous lui avions connue : elle demeura bizarre, capricieuse et fantasque, passant parfois avec Albert et Nancy d'une tendresse expansive à une brusquerie inexplicable, s'abandonnant avec délices aux baisers d'Albert, puis s'y dérobant soudain, cherchant et fuyant ses caresses, craintive avec son fils dans la solitude et dans l'ombre, tremblant à son tour près de lui comme autrefois il avait tremblé près d'elle.

Aussitôt qu'Albert eut obtenu l'aveu des sentiments de Nancy, il se fit un devoir de déclarer leur mutuel amour à sa mère ainsi qu'à moi. Sa déclararation fut touchante et pleine de noblesse : il commença par bénir sa mère du trésor qu'en son absence elle lui avait réservé ; puis, se tournant vers moi, il me demanda si je voulais lui rendre le nom de frère auquel il avait renoncé alors qu'il en était indigne, mais qu'il croyait mériter désormais, s'engageant à vouer son existence tout entière à la réparation d'une erreur dont il avait été la première victime.

<( J'ai été bien coupable, ajoula-t-il, mais je me présente à vous absous par l'amour de votre sœur, et

190 3IADAME DE SOMMERVILLE.

dans la foi que votre amitié ne sera pas moins miséricordieuse.

— Mon ami, lui dis-je en l'embrassant, je n'ai rien à vous pardonner, etn'aurai jamais de désir plus ardent que celui de votre bonheur et du bonheur de Nancy : je suis prêt à vous confier l'un à l'autre ; mais il est ici une autre volonté à qui la mienne a cédé depuis longtemps l'exercice de ses droits les plus chers. »

Alors Albert, s'adressant de nouveau à madame de Sommerville, lui exprima avec entraînement son amour pour Nancy ; il lui peignit avec feu les chastes ardeurs qui le consumaient, il trouva dans son cœur des expressions brûlantes pour en révéler la flamme ; ses yeux s'animèrent avec sa parole, sa parole devint éloquente ; la passion s'échappa d'abord fougueuse et pure de ses lèvres, puis elle s'apaisa et se mit suppliante aux pieds d'Aurélie, attendant avec respect la sanction de ses transports et de ses espérances.

Aurélie, en écoulant son fils, était tombée dans la méditation : lorsqu'il eut achevé, elle le regarda longtemps avec tristesse ; puis elle le pressa sur son sein.

« Tu es beau, lui dit-elle, ta voix est douce, mon enfant bien-aimé ; tes paroles m'ont bercée mollement comme une mélodie des rêves de mon jeune âge ; elles m'ont apporté je ne sais quels souvenirs d'un bonheur que pourtant je n'ai jamais connu. Oui, mon fils, aimez Nancy : votre mère bénit votre amour. »

A ces mots, elle versa des larmes abondantes.

« Croiriez-vous, Maxime, dit-elle en se tournant vers

moi, que nous sommes jalouses de nos enfants, qu'ils ne nous échappent pas sans que notre âme se reploie douloureusement sur elle-même ? Oh 1 nos enfants, mon ami, nous voudrions les porter dans notre amour comme autrefois nous les avons portés dans nos flancs, tout entiers à nous seules; nous voudrions tenir tout leur cœur dans le nôtre comme un grain de sahle en notre main. On a beau prévoir l'instant où leur âme avide appellera d'autres tendresses, cet instant nous trouve toujours sans force et sans courage. Vous savez si j'ai ardemment souhaité l'union d'Albert et de Nancy : eh bien ! voilà que je pleure, Maxime !

— Oh ! vous savez bien, s'écria le jeune homme en essuyant de ses baisers les larmes de sa mère, qu'il n'est pas une parcelle de mon cœur qui ne vous appartienne, vous savez bien que toutes mes affections se rattachent à mon amour pour vous comme tous les rayons de lumière au soleil. Nancy n'est-elle pas l'épouse que vous m'avez choisie? n'est-ce pas vous que je glorifie dans mon orgueil, que je bénis dans mon bonheur? n'est-ce pas vous que j'aime et que j'adore dans la céleste créature que vous avez formée à votre image?

— Oui, cher fils, dit Aurélie, oui, je sais que tu me resteras toujours. Où trouverais-tu une affection plus sûre et plus dévouée que la mienne ? Va, porte à ta jeune fiancée les bénédictions de ta mère. Aimez-vous.... ne vous hâtez pas : prolongez longtemps encore vos jours d'amour et de jeunesse ; reposez-vous sur Maxime et sur moi du soin d'arranger votre bonheur. »

Un mois après, les intérêts de madame de Sommerville m'appelèrent de nouveau dans le Midi. Je partis plein d'une sécurité que les lettres d'Albert et de Nancy fortifièrent de jour en jour ; je commençais à croire que notre amie m'avait exagéré ses terreurs, ou qu'elle s'était exagéré son mal à elle-même, lorsqu'au bout de trois semaines d'absence, je reçus, sous enveloppe, au timbre de Saint-Léonard, un billet ainsi conçu :

a Maxime, « Prenez la poste et venez : le temps est arrivé de marier votre sœur et mon fils.

« Aurélie. »

Ces deux lignes voulaient dire pour moi : L'heure va sonner, hâtez-vous avant que je meure.

Mon retour fut rapide. Je trouvai madame de Sommerville assise sur ce divan entre son fils et Nancy. Elle voulut se lever pour me recevoir, sa grande faiblesse ne le lui permit pas. Elle avait jusqu'au dernier jour dissimulé à ses enfants l'anéantissement de ses forces, et tous les deux, tristes de l'état de leur mère, ne songeaient point encore à s'en effrayer. Nancy l'avait vue tant de fois se pencher pour mourir, puis relever son front couronné d'une vie nouvelle, qu'elle rassurait hardiment Albert et Iv^ promettait sans hésiter le prompt rétablissement à" Aurélie. Lorsque j'entrai, le regard éteint de madame de Sommerville s'anima un instant pour me

faire comprendre qu'Albert et ma sœur n'étaient instruits de rien, pour me supplier de leur ménager ma douleur et mon effroi. J'imaginai un prétexte plausible à mon retour précipité, l'un et l'autre ne pensèrent qu'à s'en réjouir. Madame de Sommerville resta étendue toute la journée sur ce divan, parlant peu, mais se plaisant à nous entendre, tombant parfois dans un abattement taciturne, mais se réveillant bientôt pour nous sourire. Elle se lit lire par son fils les poètes qu'elle aimait, ceux-là surtout dont lavoixranime et console, hommes divins qui chantentles merveilles du ciel à la terre et portent à Dieu nos larmes et nos espérances. Lorsqu'il fut l'heure de se retirer, Aurélie voulut rester seuleavec moi. Albert et Nancy s'éloignèrent ; je demeurai seul auprès d'Aurélie.

Nous fûmes près d'une heure sans oser échanger une parole, un geste, un regard. Madame de Sommerville avait fini par s'assoupir : sa respiration était si faible que je ne l'entendais pas, et, la voyant couchée sur ce divan, vêtue d'une robe blanche, pâle, livide et sans mouvementée m'approchai plus d'une fois avec terreur pour m'assurer que je ne veillais pas une morte. Sortant enfin de l'état de somnolence où elle était plongée, ses yeux se tournèrent vers moi avec une vague préoccupation, et je vis sa main qui cherchait la mienne : je m'en emparai, je la couvris de mes pleurs, je regardai l'infortunée avec désespoir.

« Eh bien ! mon amie, lui dis-je, il est donc vrai ?...»

Elle ne me répondit que par un signe de tôle affirmatif ; son regard en môme temps exprimait une

sombre joie. Je cachai mon front dans mes mains et je ne pus étouffer mes sanglots.

« Vous aviez si bien promis, dit-elle enfin sans amertume, de ne pas me laisser mourir !

— Ah ! cruelle, m'écriai-je, c'est vous qui repoussez la vie ! Vous êtes joyeuse de nous quitter !

— Non, Maxime, non. Quand môme Dieu en qui j'espère placerait mon âme dans le plus beau de ses soleils, dans la plus radieuse de ses créations, je regretterais encore cette pauvre planète où vous m'avez fait goûter des affections si pures. Si vous me voyez soumise et résignée, c'est que je n'ai plus l'énergie de la résistance; si je ne pleure pas avec vous, c'est que vingt années de désolation ont tari dans mes yeux la source des larmes. . . Joyeuse de vous quitter, Maxime 1 vous ne pensez pas ce que vous dites.

— Mais, madame, ne vous exagérez-vous pas votre mal ? avez-vous consulté les médecins de Saint- Léonard ?

— Mon ami, dit-elle en souriant, la médecine n'a rien à faire ici : quant au mal qui me ronge, il est à son dernier période, vous pouvez me croire. La mort m'a envahie lentement, par degrés : je sens son œuvre qui s'achève. Maintenant j'ai besoin de vous.

— Ah ! madame, m'écriai-je, vous faut-il mon sang ? Parlez.

— Je compte sur vous d'abord pour préparer ces enfants au coup qui va les frapper ; moi, je n'en ai pas la force : ils sont là près de moi si heureux, si paisibles, ils me mêlent avec tant de confiance à tous leurs projets de félicité, leur amour place sur ma tête tant de riantes espérances, ils rêvent à mon

existence qui s'éteint des jours si longs, de si beaux jours, que je n'ose pas les avertir qu'ils jouent autour de la fosse où je vais bientôt descendre. Soyez plus fort que moi, Maxime : ayez le courage de leur apprendre qu'il nous faudra bientôt nous séparer. C'est un message bien cruel, mais il serait plus cruel encore de ne point prévenir ces enfants du malheur qui les menace. Dites à ces êtres chéris que mourir est la commune loi, qu'aujourd'hui ou demain, n'importe; que chaque période de notre vie est marquée par une catastrophe, qu'il nous faut ici-bas subir notre destinée ; enfin tout ce que la pitié a imaginé pour consoler les mourants et ceux qui leur survivent. Pas vrai, Maxime, vous aurez ce courage ?

— Oui, madame, lui dis-je, je l'aurai.

— Vous leur direz aussi de m'épargner leur douleur, n'est-ce pas? Je suis trop faible pour pouvoir y résister ; toute force et toute énergie se sont retirées de moi Qu'est-ce donc que notre âme,

Maxime, ce souffle éthéré qui prétend à l'immortalité, et qui s'affaisse et se dégrade avec la misérable matière ?

— Oh ! madame, lui dis-je, ce n'est pas à la vôtre de douter de sa divine essence.

— Dieu m'est témoin que je n'en ai jamais douté : j'ai trop souffert en cette vie pour ne pas espérer en une vie meilleure. Dites donc aussi à ces enfants que, du haut de ce monde vers lequel je vais bientôt monter, je veillerai sur eux sans cesse, qu'au milieu des célestes régions mon âme aura pour eux encore dea larmes de regret et des sourires de tendresse. Vous

leur direz tout cela, Maxime ; vous les consolerez; moi, je ne le saurais pas.

— Je les consolerai, oui, madame, répondis-je d'une voix étouffée.

— Cher, bien cher ami ! s'écria-t-elle, vous me regretterez, vous aussi ?

— 0 madame ! ô mon amie ! ma sœur ! serait-il vrai que vous allez mourir ?

— Allons, remettez-vous, soyez fort. Maintenant je suis plus tranquille. En votre absence j'ai consulté un homme de loi : ma fortune entière est assurée à mon fils; j'ai préparé son mariage avec Nancy, les premiers bans sont publiés ; encore quelques heures de vie, et j'assisterai à l'union de mes enfants : mes derniers jours feront envie aux plus beaux jours de ma jeunesse. Il me sera bien doux d'emporter avec moi l'image du bonheur d'Albert et de Nancy ; il me sera doux surtout de partir avec la pensée consolante que je vous laisserai auprès d'eux : je compte beaucoup sur vous, Maxime ; c'est à vous que je lègue les devoirs et les obligations auxquels la mort seule pouvait me dérober ; vous achèverez ce que j'ai commencé. Vous me le promettez, mon ami ?

— Je vous le jure !

— J'ai foi en vous. Vous aimerez mon fils : quoi qu'il arrive, vous lui resterez. Il est jeune, le monde lui garde bien des occasions de chute et de défaite. Qni n'a pas failli une fois dans cette longue et terrible lutte ? qui s'est retiré de celte lice infernale aussi pur qu'il y était entré? Quoi que fasse mon fils, vous ne lui manquerez pas ; vous ne mesurerez jamais votre amitié pour lui qu'à celle qu'il aura pour vous,

C'est la sottise et la vanité qui ont imposé l'estime à l'amitié comme condition d'existence : nous devons aimer ceux qui nous aiment, malgré leurs torts et leurs égarements. Une affection dévouée est- elle chose si commune ici-bas qu'il faille lui faire subir le souffle capricieux de notre sublime justice? Fort ou faible, timide ou vaillant, aimez mon fils tant qu'il vous aimera. N'imitez pas ces amis austères qvi, après s'être assis longtemps au banquet de vos félicités, se lèvent lâchement aussitôt que leur orgueil a cru voir pâlir votre vertu, et vont, esprits intolérants comme tout ce qui n'a ni lutté ni souffert, vous méconnaître et vous renier avant que le coq ait chanté trois fois. Ne faites pas comme eux, Maxime. Tout fiers de leur vertu d'un jour, ils rougissent pour eux quand on vous diffame ; c'est pour eux qu'ils souffrent de la calomnie qui vous frappe ; n'osant se vanter de votre amitié, ils vous délaissent le jour où vous les implorez; ils vous retirent leur manteau quand ils devraient vous en couvrir, ils vous ferment impitoyablement leur bonheur après avoir partagé le vôtre. Ces amis-là m'ont fait bien du mal !»

Après s'être un instant animée, madame de Sommerville retomba dans cette espèce d'assoupissement qui succède toujours aux crises un peu fortes. La nuit était froide ; craignant pour elle la fraîcheur de ce salon, je la réveillai doucement et l'engageai à se retirer.

« Non, me dit-elle, je resterai étendue sur ce divan. Je suis bien :vous pouvez me laisser... Adieu, murmura-t-elle ; qu'à vous tous, mes amis, la vie

soit belle et bonne, et que Dieu vous préserve d'en toucher jamais le fond ! »

Suivant le désir de madame de Sommerville, j'amenai peu à peu Albert et Nancy à recevoir le coup funeste : tous les deux furent atterrés, et moi qui devais les consoler je ne sus que gémir avec eux. L'union qui leur souriait , et que la veille encore ils appelaient avec impatience, ne leur apparut plus que comme une cérémonie funéraire, à laquelle ils consentirent par respect pour les dernières volontés de leur mère. Il fut bien convenu entre nous que nous épargnerions à Aurélie le spectacle de notre douleur ; mais lorsque après cette révélation fatale nous retournâmes tous trois vers elle, la douleur fut plus forte que nous, nous éclatâmes en sanglots.

Le premier jour d'octobre, au dernier automne, le soleil se leva dans un ciel mélancolique et doux. Dès le matin, tout le village avait pris ses habits de fête et s'était rassemblé sur la terrasse du château ; les paysans de La Baraque, réunis à ceux d'Anzème, se tenaient dans la garenne. On entendait à travers les feuilles jaunies tinter la cloche de l'église d'Anzème ; c'étaient le mariage d'Albert et de Nancy et l'agonie de madame de Sommerville qui sonnaient en même temps. A dix heures, Albert et Nancy sortirent du château. Madame de Sommerville s'était fait porter près de la fenêtre pour les voir : aussitôt qu'elle parut à la croisée ouverte, tous les regards se tournèrent vers elle, un murmure d'étonnement et de douleur s'éleva de toutes parts. Le village se rangea sur deux haies pour laisser pas-.

ser les jeunes époux. Les larmes de Nancy tombaient sur son bouquet d'oranger, et tout le monde pleurait. Après la cérémonie nuptiale, des prières furent faites à haute voix pour madame de Sommerville, tous les saints et toutes les vierges du ciel furent invoqués pour elle.

De retour au château, Albert et Nancy se mirent aux genoux d'Aurélie. Elle tint longtemps leurs deux têtes pressées contre sa poitrine. Elle parlait peu, nous étions silencieux.

— Pauvres amis, dit-elle enfin, je vous ai fait un jour bien sombre de votre jour le plus beau ; mais je ne voulais point partir sans avoir accompli mon œuvre. Soyez bénis pour vous être soumis si docilement à la dernière fantaisie de mon cœur ! Hélas ! que n'ai-je pu vous unir plus tôt, mes enfants ! J'aurais joui plus longtemps de votre bonheur, et moins de tristesse peut-être eût présidé à votre union ; mais je n'ai pas osé : j'ai voulu, avant de vous enchaîner par des liens indissolubles, vous laisser le temps de vous connaître ; j'ai prolongé autant que je l'ai pu ma débile existence, j'ai attendu mon dernier jour.

— Votre dernier jour ! s'écrièrent Albert et Nancy, qui ne croyaient pas que le mal fût si avancé.

— Oh 1... mes derniers jours, reprit Aurélie en souriant : je ne suis pas près de mourir, j'espère encore : Dieu fera peut-être un miracle. »

Je remarquai avec effroi qu'elle s'affaissait de plus

en plus. Vers le milieu de la journée, elle s'étendit

sur son lit et dormit. Je posai ma main sur son

| cœur : j'en sentis à peine les battements ; son pouls

' était si faible que j'essayai vainement d'en saisir les

20 0 MADAME DE SOMMEUVILLE.

pulsations ; elle ne souffrait pas, elle s'éteignait.

A son réveil, madame de Sommerville fit demander le curé d'Anzème : elle resta seule avec lui pendant deux heures. Vers le soir, elle consentit à prendre un doigt de vin d'Espagne ; presque aussitôt ses yeux s'animèrent, lespommettes de ses joues se colorèrent, son sang réchauffé circula avec plus de vitesse.

Elle était si affaiblie que quelques gouttes d'une liqueur généreuse avaient suffi pour porter une espèce d*ivresse au cerveau : le regard était vif, le geste prompt, le front illuminé ; sa voix avait retrouvé cette parole brève et hardie qu'elle jetait autrefois dans le discours comme une arme courte à deux tranchants. Elle entretint longuement Albert et Nancy des devoirs de la vie nouvelle qui dès ce jour commençait pour eux, elle le fit avec éloquence : elle les promena par la pensée dans les sentiers nouveaux qu'ils allaient parcourir, leur montrant avec sollicitude les abîmes à éviter, leur indiquant la route qui devait les conduire au bonheur. Elle développa de belles théories sur la science de la vie : elle enseigna à ces jeunes gens l'égalité dans le mariage, la dignité dans les relations, l'élégance dans l'intimité, l'indulgence en toutes choses : elle leur apprit aussi que le bonheur est un art, et que chacun se fait lui-même la destinée qu'il subit plus tard ; elle les engagea à porter dans l'arrangement de leur existence la prudence et l'habileté de l'artiste dans l'accomplissement de son œuvre, disant que, s'il n'est pas d'éternelles amours, il est des liaisons éternelles, et que la science consiste à entretenir sous les dans-

ports brûlants des premières tendresses la fervente amitié qui doit réchauffer le reste de nos jours, de même que sous la flamme dévorante se cache un brasier bienfaisant. Elle parla longtemps ainsi, son imagination exaltée lui inspirait de riches images. Elle était étendue sur son lit, les bras croisés sur sa poitrine : sa tête reposait immobile sur l'oreiller; sa voix, devenue grave, lente et majestueuse, nous frappait d'une religieuse terreur. Elle disait sans effort, sans fatigue ; son accent était si pur et si sonore, que je regardais ses lèvres pour m'assurer que c'était elle qui parlait : il me semblait parfois que la vie avait quitté ce corps sans mouvement, et que j'entendais les derniers adieux de l'âme d'Aurélie, qui planait sur nos tôtes avant de s'envoler aux régions éternelles.

Au crépuscule, elle voulut qu'on allumât toutes les bougies de la chambre, elle demanda des fleurs. Elle avait fait ouvrir la fenêtre qui donnait sur la terrasse ; elle demeura quelques instants accoudée sur son oreiller, la tête sur sa main, contemplant les premières étoiles qui pointaient au ciel et les teintes orangées qui s'effaçaient à l'horizon. Elle aspira à plusieurs reprises le vent du soir, qui venait se jouer jusque dans les courtines de son lit, et, se laissant retomber sur sa couche :

« La vie est bonne aux mourants, » dit-elle.

Au même instant, nous entendîmes les sons lents et lugubres de la cloche du village, et nous vîmes passer sur la terrasse les gens du château, qui se rendaient à l'église d'Anzème : ils allaient réciter avec le pasteur les prières pour les agonisants.

Épuisée par les émotions qu'elle avait ressenties en ce jour, Aurélie s'endormit de nouveau, bercée par les sons de la cloche qui lui promettait un repos éternel. Son sommeil fut agité : le pouls était moins lent, plus accusé ; il y avait un peu de fièvre ; elle se parlait très-vivement à elle-même ; ses discours étaient incohérents ; le nom d'Albert y revenait sans cesse, elle ne le prononçait qu'avec amour et avec désespoir.

Nous passâmes la nuit auprès d'elle.

Au matin, elle se dressa brusquement sur son séant, et elle appela son fils avec une voix déchirante. Elle l'entoura de ses bras ; ses lèvres glacées le couvrirent de baisers brûlants ; ses yeux desséchés trouvèrent encore des larmes, un vif éclair de passion sillonna son regard éteint ; puis tout à coup apercevant Nancy qui pleurait, agenouillée au pied du lit :

« Vous rappelez-vous, lui dit-elle, cette nuit d'hiver où je vous ai veillée mourante? Vous êtes bien vengée, ma fille ! »

Repoussant doucement Albert, elle se tourna avec une pieuse résignation vers le Christ d'ivoire qui pendait à son chevet: elle joignit ses mains avec onction, et prononça ces dernières paroles d'un Dieu mourant pour sauver le monde :

« Le sacrifice est consommé ! »

C'est ainsi qu'aux premiers feux du jour, à l'éclat des bougies pâlissantes, au milieu du parfum des fleurs, s'éteignit dans nos bras cette femme de poésie, de grâce et de beauté viriles.

II y a quelque chose de plus affreux que la perte des êtres aimés : c'est de voir, lorsqu'ils ne sont plus, combien ils tenaient peu de place dans notre existence, quel petit rôle ils jouaient dans notre bonheur. Il semble qu'en mourant ils vont emporter avec eux dans la tombe la moitié de nous-mêmes et rompre l'équilibre du monde : ils meurent, et rien n'est changé. Pas un rouage ne s'est dérangé dans notre vie, pas une note ne manque à l'harmonie de la création , pas une de nos habitudes n'a été troublée par ce choc qui devait briser notre âme ; le lendemain des funérailles, tout a repris son cours accoutumé. Nous devions pleurer toujours, le premier rayon de soleil a suffi pour sécher nos larmes ; nous avions promis l'éternité à nos regrets, le premier zéphyr caressant nous distrait et nous console ; nous portions en nous un abîme de douleur, une goutte de rosée y tombe, et l'abîme est comblé. Cœur de l'homme, plus mobile que la feuille du tremble, moins profond que le calice d'une fleur !

Cependant plusieurs mois s'étaient écoulés depuis le jour qui nous avait ravi madame de Sommerville; nos regrets n'avaient rien perdu de leur désolante amertume. C'est que si jamais existence fut nécessaire ici-bas au bonheur des êtres qui l'entouraient, ce fut à coup sûr l'existence adorée de cette noble créature. Mais, il faut bien le dire, la douleur d'Albert et de Nancy n'eût point échappé aux consola-

tions du temps, et les joies de l'hymen en eussent bientôt adouci l'âpreté ; le tableau de leur félicité, bien que triste encore et voilé, eût éclairci au bout de quelques mois le sombre deuil de mon âme, si les dernières paroles d'Aurélie ne fussent pas restées dans nos cœurs comme une source intarissable de doutes rongeurs et d'inquiétudes dévorantes. Ces paroles mystérieuses, dont nous n'osions pénétrer le sens, réveillèrent toutes les perplexités qui s'étaient élevées en moi lorsqu'un matin, dans le verger de La Baraque, Albert m'avait fait pari de la déclaration d'Aurélie ; elles fixèrent dans l'esprit de ma sœur l'impression d'une scène lugubre, qu'elle avait repoussée longtemps comme une fantaisie des rêves de la nuit, et qui dès lors devint pour elle le souvenir certain d'une réalité terrible ; Albert s'interrogeait de son côté avec angoisse ; et, chose étrange ! nous éprouvions des remords, comme si nous eussions commis un crime.

Il était bien clair pour nous que madame de Sommerville avait succombé à un mal que l'art le plus habile n'aurait pas su guérir ; mais quel était ce mal qu'elle avait gardé comme un trésor dans son cœur et qui ne s'était révélé à nous que par ses ravages? Morte dans la force de l'âge, à l'heure où tout l'invitait à la vie, le jour où venaient de s'accomplir ses plus chères espérances ; morte adorée et vénérée de tous, alors que l'avenir ne s'offrait plus à elle que paré de riantes couleurs, quand les joies du présent allaient lui payer les larmes du passé, morte de douleur, pourtant!... Qu'était-ce donc que ce sacrifice qu'elle avait offert à Dieu en expirant? que voulaient

dire ces paroles qu'elle avait adressées à ma sœur? L'infortunée était morte peut-être d'un amour mal étouffé, d'un coupable amour pour son fils !

Insensés ! au lieu d'accepter notre destinée avec résignation, nous cherchions ardemment à en pénétrer le mystère !... Le mystère fut pénétré, maiscelui d'entre nous qui le découvrit en mourut.

La douleur de Nancy était devenue tout à coup sauvage et rebelle. Nancy fuyait les caresses d'Albert, elle s'échappait pour aller gémir dans la solitude ; une fois nous la trouvâmes évanouie sur le tombeau de madame de Sommerville. Elle passait ses journées dans un morne désespoir , ses nuits dans un affreux délire ; le fantôme menaçant d'Aurélie la poursuivait dans tous ses rêves ; elle se jetait à genoux en lui demandant grâce ; lorsque Albert parvenait à la réveiller et qu'il la pressait sur son cœur, elle jetait des cris déchirants et le repoussait avec colère; le jour, elle était taciturne; je la surpris plusieurs fois baignant de ses pleurs un papier qu'elle cachait précipitamment dans son sein aussitôt qu'elle m'apercevait. Je l'interrogeai souvent : je la trouvai toujours impénétrable.

Albert et moi nous oubliâmes nos chagrins pour ne plus nous occuper que de ceux de Nancy ; mais nous essayâmes vainement de lui porter des consolations. Effrayés de cet état, nous craignîmes que sa raison, ébranlée par le coup qu'elle avait reçu, ne finît par s'égarer ; nous résolûmes de l'enlever aux lieux dont l'aspect, lui rappelant sans cesse des souvenirs trop récents et trop cruels, ne faisait qu'exalter ses regrets, irriter son désespoir : Albert, pour

la sauver, se décida à recourir aux distractions dej voyages, et tout fut disposé bientôt pour leur prochain départ. Nous touchions au printemps. Ils partirent; je les accompagnai jusqu'à la frontière. Avant de nous séparer, nous nous embrassâmes, ma sœur et moi, en pleurant : nous ne devions plus nous revoir.

J'avais confié à Albert la vie et le bonheur de Nancy : je veillai pendant leur absence aux intérêts de leur fortune. La liquidation de la succession de madame de Sommerville n'était pas encore achevée; j'eus le courage de revenir à Anzème pour m'occuper^de ces tristes affairesT seul avec mes pensées dans ces lieux désolés et déserts.

Albert et Nancy voyageaient en Italie ; chaque semaine m'apportait de leurs nouvelles. Les lettres d'Albert me rassuraient, celles de ma sœur étaient sombres et m'inquiétaient mortellement. Bientôt celles d'Albert devinrent à leur tour alarmantes : je vécus dans une anxiété continuelle.

Au bout de trois mois, je reçus, au timbre de Florence, un paquet sous enveloppe renfermant deux lettres. Je reconnus sur Tune d'elles l'écriture de Nancy, je l'ouvris précipitamment: il y avait trois semaines que j'étais sans nouvelles. Cette lettre de ma sœur, protégéepar un triple cachet, en contenait ellemême une autre pareillementcachelée, sans suscription. Je lus d'abord celle de Nancy.

Ces papiers ne m'ont jamais quitté et je puis vous les lire, ajouta Maxime après avoir allumé une bougie qu'il posa sur la table du piano ; je les porte toujours là. sur mon cœur, pour entretenir la source de mes larmes

« Florence, le... 183...

«Mon FRÈRE,

« En te quittant, je t'ai dit dans mon cœur un éter- « nel adieu : je savais que la destinée ne nous réuni- « rait plus sur la terre. Je me suis séparée de toi «joyeuse de te sauver le spectacle de mes misères : « il y avait si longtemps que tu veillais au chevet « des mourants !

« Combien de mois se sont-ils écoulés depuis mon « départ? en quels lieux, sur quelles rives m'a-t-on « entraînée ? Je ne sais : il me semble que je voyage « depuis un siècle à travers les champs infinis de l'é- « ternelle douleur. L'âme que le remords déchire n'a « rien à attendre ici-bas ;il ne lui reste plus qu'à par- « tir de ce monde pour aller chercher dans l'autre « sa réconciliation avec Dieu.

« Ainsi ferai-je. Et pourtant je suis pure, et pour- « tant je suis jeune, je suis belle, on ledit, j'aime, je « suis aimée, et mon mari demande pourquoi je ne « suis pas heureuse... Pourquoi je ne suis pas heu- « reuse ? Oh! mon Albert, ne le demandez pas : c'est « un secret qui fait mourir.

« Entre Albert et moi la fatalité a mis une tombe ; « notre union est un sacrilège, notre bonheur serait « un crime : la femme à qui nous devons tout, grâces, « talents, richesse, amour, c'est nous qui l'avons « tuée, c'est de notre bonheur qu'elle est morte.

« La lettre que renferme la mienne t'expliquera les « dernières paroles de notre bienfaitrice expi rante, let- «tre fatale que m'a livrée le hasard, et qui a mis dans

« mon sein le poison qui me tue. Je te l'envoie, mon « frère, pour que tu comprennes que j'ai dû repous- « ser la vie, et que tu me pardonnes ma mort ; je te « l'envoie dans la crainte qu'Albert n'y puise à son « tour le mal qui me dévore ; je te l'envoie enfin pour « que tu élèves dans ton cœur un autel à la sublime a créature qui s'est immolée pour nous.

« Ah ! cette femme savait aimer ! elle aimait mieux « que nous, Maxime !

« Ami de mon enfance, adieu.

« Nancv. »

Je brisai le triple cachet de la lettre qui se trouvait incluse dans celle de ma sœur, et je reconnus l'écriture d'Aurélie. Madame de Sommerville, avant de mourir, avait chargé Nancy de brûler de nombreux papiers renfermés dans une cassette : celui-ci, écrit sur tous les feuillets, avait éveillé sans doute la curiosité de ma sœur ; quelques mots, saisis au hasard, l'avaient poussée sans doute à lire ces lignes, évidemment échappées à Aurélie dans une heure de tristesse et d'épanebement solitaires. Madame de Sommerville avait donc écrit sur ces pages l'arrêt de mort de Nancy I

« Anzème, le... 183...

« La journée a été brûlante ; vers le soir, le ciel « s'est chargé de nuages ; à cette heure, la foudre « gronde au loin, les éclairs blanchissent la nue. Je « suis seule, je suis triste ; je voudrais pleurer... « Qu'ai-je donc ?

« La grêle bat mes vitres, le vent fait claquer les « ardoises du toit, le feuillage de la garenne mugit « comme les vagues de la mer en fureur. J'aime ce « temps : il me rappelle la nuit d'orage où j'allai « m'asseoir toute glacée au foyer d'Albert.

« Vous étiez bien sombre, ami, et bien découragé « alors ! Dites, vous ai-je consolé ? vous ai-je fait « une belle vie ! Pauvre oiseau que j'ai trouvé sans « nid, vous ai-je réchauffé dans mon sein ? vous ai-je « préservé du vent et de la pluie ? Qu'auriez -vous « fait sans moi ? Vous auriez bien souffert : le « monde n'eût pas cherché à vous comprendre, et « peut-être son souffle impur eût-il flétri votre âme « dans sa fleur. Vous ai-je fait heureux et fort? « ai-je rendu l'espérance à votre cœur désenchanté? « ai-je fait éclore en vous quelque mâle vertu, et « pourrai-je me présenter à Dieu parée de vos « jeunes mérites ?

« Lorsque je vous ai trouvé, vous étiez impatient de « vivre : vos sens s'éveillaient ; la jeunesse inquiète « et turbulente vous révélait vaguement des joies in- « connues jusqu'alors ; vous appeliez l'amour, et « vous me demandiez le bonheur. Étiez- vous sûrde « le trouver en moi, ce bonheur que vous n'aviez en- « trevu qu'à travers les songes de votre imagination ? « Vieille et flétrie que j'étais, aurais-je compris « toutes les délicatesses de votre âme, et la pauvreté « de mes facultés n'eût-elle pas humilié la richesse « desvôtres?... Je vous aimais pourtant !...Mon cœur « n'était pas mort, et je sentais parfois la chaleur <t de votre sang qui passait dans le mien... Mais, « fière de vos transports, je craignais de ne pas les

« mériter assez ; à votre destinée, qui pouvait être « si belle, je n'osais enchaîner une destinée maudite. « J'avais tant souffert ! et, s'il est vrai que nous « nous vengions sur ceux qui nous aiment de ceux « que nous avons aimés, que de maux n'eussé-je pas « amassés sur votre tête ! de quelles douleurs ne « vous aurais-je pas abreuvé !

« J'avais passé le temps d'aimer, et vous ne l'aviez « pas atteint ; j'arrivais à l'âge où déjà l'amour est ce impuissant; à l'âge que vous aviez alors l'amour « est encore incomplet. Ardent et pressé de vivre, « vous m'eussiez demandé les ardeurs que je n'avais « plus ; froide et fatiguéede la vie, j'aurais cherché « un appui dans la force qui vous manquait encore ; * vous eussiez tourmenté mon cœur pour en faire « jaillir à longs intervalles quelques pâles étin- « celles, j'aurais torturé votre jeunesse pour hâter « sa maturité ; la lassitude serait venue vite, bientôt « la chaîne eût été lourde, et longtemps, avant de « la briser, nous l'eussions arrosée de nos pleurs.

« Ah ! j'en atteste le ciel, je n'ai pas reculé de- « vant la crainte des maux que votre amour me « réservait peut-être ; non, ce n'était pas pour moi « que je tremblais ; trempée dans la souffrance, je « me serais offerte sans pâlir aux orages d'une pasci sion nouvelle : c'était pour vous, enfant, que je « voyais si frêle, si facile à ployer, pour vous, fleur « d'un matin, qu'un souffle pouvait faire éclore bril- « lante et parfumée, qu'une bise trop rude pouvait « faner et dessécher. Ah ! si, dans ces liaisons où « nous cherchons tous le bonheur et où nous trou- « vons si tôt la satiété, la destinée faisait deux parts

« égales, l'une des joies, l'autre des douleurs, si, « moi gardant l'absinthe, etvousprenantlemiel,nous « eussions pu tous deux, moi vous ouvrir mes bras « sans craindre de vous flétrir, et vous, aux prête mières lueurs du désenchantement, en sortir « jeune encore, les lèvres pures d'amertume, sans « maudire et sans blasphémer, je t'aurais dit : Viens « les chercher en moi, ces félicités dont tu es altéré, « prends de mon cœur ce qu'il y reste encore de « jeunesse et de vie, prends ce que les années et « les chagrins m'ont laissé d'éclat et de beauté, « prends tout, je suis ton bien... Et si, réveillant « cette existence qui n'aspirait plus qu'au repos, « vous eussiez pu en tirer pour vous un jour, une « heure, un éclair de bonheur, je vous aurais béni « dans mes larmes.

« Mais les choses se passent autrement. Si vous c saviez, Albert, quelles teintes mornes et désolées « projette sur le reste de notre vie l'amour quia « passé comme la foudre dans notre printemps, « quelle nuit sombre il laisse dans l'âme qu'il a « frappée 1 Je le savais, moi, et j'aurais voulu vous « en convaincre pour vous éviter la peine de l'ap- « prendre; je savais que, de tous ces amours qui tous « ont commencé par se promettre des délices sans « fin et des voluptés sans mélange, il n'en est pas « un qui n'ait vécu dans l'agitation, pas un qui ait « su mourir à propos, pas un qui soit mort sans « convulsions et sans déchirements. Les liaisons se « rompent et ne se dénouent pas. Heureux lorsque « le choc imprévu qui les brise nous meurtrit sans « nous salir ! heureux lorsqu'aux affections les plus

« saintes et les plus ferventes ne succèdent pas la « haine et le mépris ! heureux lorsqu'on peut reste pecter encore ce qu'on devait aimer toujours 1... « S'aimer toujours ! les vieillards en rient.

« Enfant simple et confiant, quoi ! c'était sur mon « sein que vous aviez rêvé l'amour ! c'était dans ce « cœur dévasté que le vôtre espérait s'épanouir et « fleurir! c'étaitàces sources taries qu'aspiraient vos « lèvres avides ! Ah ! sans doute je vous aurais bien « aimé ! mais dans mes bras, enfant, n'auriez-vous « jamais souffert ? Interrogeant avec inquiétude les « ruines de mon passé, ne vous seriez-vous jamais « demandé ce que votre âme recevait de la mienne « en échange de sa virginité ? Pour tous vos trésors « Je n'apportais, hélas ! que l'expérience, fruit sans « parfum et sans saveur, qui pend inutile aux bran- « ches mortes de la vie : vous l'eussiez rejeté bien- « tôt avec dégoût ; et, quand même vous vous fusée siez soumis à mordre à son écorce aride, qui vous « dit que moi, faible femme, j'aurais osé l'appro- « cher de vos lèvres? Qui vous dit que mon aveugle « tendresse ne vous eût pas présenté plutôt la coupe « des faciles voluptés, et que, réservant pour moi « seule les richesses que Dieu avait mises en vous, « je ne vous eusse pas endormi dans mes bras et « énervé de mes caresses ? Gloire, avenir, estime, « amitiés, pour moi vous auriez sacrifié le monde « sans efforts, avec joie, je le crois; vous résignant m à n'être rien, ce qui se traduit dans la société par « le déshonneur, mon amour eût été tout pour « vous, vous seriez resté près de moi, dans ces cama pagnes, obscur, ignoré, oubliant que vous aviez

« ici-bas un autre rôle à jouer que celui de vivre à « mes genoux.

« Mais si je me l'étais rappelé, moi! Si je m'étais « prise un jour à rougir de votre inutilité; si, après « avoir épuisé la sève de vos rameaux, fatiguée de « l'héroïsme de votre nullité, je m'étais avisée de « vouloir faire de vous quelque chose, et si, vous « voyant allangui par la mollesse d'un amour indul- « gent, mon cœur, lassé le premier, s'était retiré «de vous... Qui sait? J'étais vieille, mais le cœur « est mobile... Alors quelle affreuse destinée n'eût « pas été la vôtre ! car à vingt ans, lorsque nous « aimons et que l'amour nous trahit, tout nous man- « que à la fois. Plus tard vous avez pour le remplacer « l'ambition, la gloire, la vanité, la science ; l'amour « alors n'est qu'une scène détachée de la vie : à « vingt ans il est tout, c'est la vie tout entière. On « en guérit, mais les cicatrices restent; le cœur « reverdit, il ne refleurit pas.

« Et cependant, jeunesse, vous appelez l'amour: « c'est le rêve de vos jours inquiets, le tourment de « vos brûlantes insomnies. Vous croyez, hélas ! qu'ai- « mer est chose facile, que tous peuvent y prétendre « hardiment, et vous cherchez sans défiance l'âme « qui doit doubler la vôtre. Enfants que vous êtes « tous ! dans l'impatience qui vous dévore, vous pré- « cipitez le cours de la vie au lieu de le suivre; con- « sultant vos désirs plutôt que vos forces, l'ardeur «de votre sang plutôt que l'énergie de votre âme, «vous devancez follement les années, et presque « toujours il arrive que vous êtes au-dessous de la « position que tous eussiez dominée plus tard.

814 MADAME DE SOMMERYILLE.

« Je savais tout cela ; assez longtemps j'avais sondé «le monde pour en connaître les écueils, et j'avais « pitié de vous lancer si faible sur cette mer si ora- « geuse... Et pourtant je vous aimais, Albert! Vous « m'apparaissiez comme une vivante et gracieuse «image de mon printemps évanoui; je me disais « que Dieu, dans sa justice, vous avait peut-être « envoyé à moi pour me consoler du passé, pour « essuyer mes yeux et vivifier mon cœur; je me de- « mandais si vous n'étiez pas la couronne du mar- « tyre que je recevais sur la terre ; je me demandais « si je t'avais enfin rencontré, être mystérieux « que nous rêvons tous et que nul encore n'a trouvé. « Ab ! pourquoi ne m'êtes-vous pas apparu lors- « que, pure et belle comme vous, je sentais mon « âme ardente, mon imagination enchantée, et «qu'avide de répandre ce que j'avais en moi de « bonheur et d'amour, j'appelais un frère, un ami? « Pourquoi n'êtes-vous pas venu lorsque je vous « appelais, Albert?

« Quand le sort, par une amère dérision, nous a « offerts l'un à l'autre, vous brillant de jeunesse, moi « déjà vieille et glacée, vous triste, faible, délaissé, « sans famille, moi forte, énergique, éprouvée par « la fatalité, je me disais qu'à votre âge l'amour « d'une maîtresse est moins nécessaire que l'amour « d'une mère, je me disais qu'au mien la femme « est plutôt mère qu'amante ; et lorsque, égarée par « vos transports, je me sentis près de céder, je pro- « fitai de l'erreur de vos souvenirs pour nous sauver « tous deux.

«Je savais de votre vie tout ce que vous en

« saviez vous-même : vous tromper me fut bien facile.

« Vous n'êtes que l'enfant de mon cœur: votre « mère est au ciel, où j'irai bientôt lui parler de vous.

« Vous venez d'entrevoir ce que j'aurais fait de « mon amant; vous savez ce que j'ai fait de mon « fils : une fois attachée à vous par des liens que rien ne « pouvait briser, j'ai travaillé sans crainte à votre des- « tinée; n'ayant pu vous donner le bonheur, je l'ai « cherché pour vous : j 'avais ravi votre cœur à Nancy, « je le lui ai rendu; j'avais brisé l'existence de cette « enfant, je l'ai relevée plus vivace et plus belle, je « l'ai parée pour vous de tout l'amour que j'avais, de « toutes les grâces que je n'avais plus. Vous l'avez « revue, et vous l'avez aimée... Vous l'avez aimée « bien vite, Albert!... Je vous ai fait heureux, je vous « ai préparé un avenir calme et honnête, j'ai expié « ma vie par vos félicités ; vos vertus expieront mes « fautes. Ma vie, je ne saurais vous la dire : il me « faudrait insulter au passé, et je ne le veux pas. J'ai « enfermé dans mon cœur, comme dans un tombeau, a mes affections éteintes : respectons la cendre des « morts ! De quelques douleurs qu'ils nous aient « abreuvés, nous nous outrageons nous-mêmes en « outrageant ceux que nous avons aimés. Mon pre- « mier égarement a flétri le reste de mon existence. « J'ai quitté ma mère, mais je vous ai rendu la vôtre? « Dieu me pardonnera peut-être. »

« Anzème, le 183

« Vous étiez ce soir près de moi, mes enfants ; vous « étiez bien heureux : la main de Nancy était dans « votre main, Albert; vous contempliez avec amour

Îl6 MADAME DE SOMMERVILLE.

« votre belle fiancée, vous vous enivriez du souffle « de ses lèvres, les vôtres effleuraient en tremblant « les boucles de ses cheveux. Qu'il y avait dans votre « regard de bonheur, de passion, de jeunesse ! que « vous étiez beaux tous les deux !... C'est pourtant « ainsi que vous m'avez aimée, Albert !... Ah ! cruel, « lorsque je t'ai appelé mon fils, tu as été bien do- « cile à te laisser convaincre ! »

t Anzème. le 30 septembre.

« Mon Dieu, laissez-moi encore un jour, afin que a comme vous, Seigneur, je ne meure qu'après avoir « vidé le calice jusqu'à la lie. »

«Le Ie» octobre, il heures du matin.

et A cette heure, mon Dieu, je puis mourir. Bénis- « sez mes enfants, faites qu'ils soient heureux, et ac- « cueillez-moi dans votre miséricorde. »

Ah ! malheureuse ! m'écriai-je en pensant à ma sœur, c'est l'orgueil qui te perd ? Tu ne veux mourir que parce que tu as été surpassée en dévouement et en amour. Tu n'as rien compris à ce sublime sacrifice ; tu n'as pas compris qu'en l'acceptant tu pouvais t'élever jusqu'à lui, que te résigner au bonheur c'était prier pour Aurélie et lui donner une place au ciel! Tu vas décompléter son œuvre !... Ah! que n'as-tu parlé plus tôt ! que ne m'as-tu plus tôt dévoilé ce mystère ! Mais je t'éclairerai,mais je te sauverai, je rassurerai ta conscience effrayée, je calmerai l'exaltation de ton cœur :tu vivras pour moi, pour Albert ! Tu vivras, il en est temps encore.

A ces mots, j'aperçus la seconde lettre que ren fermait la première enveloppe et que je n'avais pas encore ouverte. Je tressaillis, une sueur froide coula de mon front : cette lettre était d'Albert, le cachet en était noir. Je me rassurai cependant en songeant qu'Albert portait encore le deuil de madame de Sommerville ; je parcourais les premières lignes, lorsque le roulement d'une voiture se fit entendre tout à cour sur la terrasse. Je regardai involontairement par la. fenêtre ouverte .-c'était une chaise de poste, et Albert seul en descendait.

Ainsi, dit Maxime aprèsun long silence, rien n'est complet dans la vie, tout échoue, tout avorte ; Dieu fait naître à longs intervalles quelques grands dévouements pour relever l'humanité, mais rarement il permet qu'un succès entier les couronne, afin de ne pas décourager les vertus obscures et modestes, les seules réelles ici-bas, seules vertus de la terre qui aient quelque parfum pour le ciel.

« Et Albert? demanda le jeune homme qui avait patiemment écouté ce récit.

— Albert ignorera toujours le secret dont ma sœur est morte. Il a parlé de se tuer, il se consolera. »

LA

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