‹ Romans et nouvellesChapitre 159 sur 177 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Ce triste voyage dura-t-il un jour ou un siècle I Madame de Belnave demeura, pendant toute la route, silencieuse, anéantie, l'œil morne, atta ché sur le ruban poudreux qui se déroulait devanl elle. Elle traversa ainsi les sables de la Sologne et les champs du Berri, sans chercher à se rendre compte du motif, du but de sa fuite, sans se demander où sa course s'arrêterait. Que s'était-il passé ? où allait-elle? L'infortunée ne le savait plus.

Elle avait perdu jusqu'au sentiment de son désespoir. Elle écoutait d'un air stupide le roulement des roues . et comptait d'un regard distrait les arbres qui fuyaient sur le bord du chemin. Elle franchit, sans y prendre garde, la limite qui sépare le Berri de la Creuse ; mais à peine, pour gagner Vieilleville, la voiture eut-elle pénétré dans les terres, Marianna reconnut le sol natal au parfum qui s'en exhalait, à ce parfum qu'on ne respire jamais sur la terre étrangère, et qui n'a pas d'autre nom que le parfum de la patrie. Sa poitrine , se gonflant avec volupté, aspira l'air tout imprégné des âpres senteurs du genêt et de la bruyère.

C'était par une belle matinée. Le soleil dépouillait de leur manteau de brume les montagnes bleues de l'horizon. Les oiseaux secouaient leurs ailes humides de rosée ; les cailles chantaient dans les sillons de blé noir, la bergeronnette se balançait sur le bord des étangs perdus au milieu des ajoncs. Déjà la nature était prise de cette vague mélancolie qui précède la fin des beaux jours. De longs bataillons de grues filaient dans l'azur voilé du ciel ; les corbeaux s'abattaient dans les landes ; les feuilles desséchées se détachaient des branches, et le vent, en ies dispersant, en tirait de confuses harmonies, pleines de deuil et de tristesse. La voiture roulait entre deux haies de houx et de sorbiers. Bientôt madame de Belnave reconnut les sites au milieu desquels s'était écoulée son enfance. Vers le soir, comme le soleil se cachait lentement derrière les grands bois de chênes, elle aperçut les tourelles de

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Vieilleville qui se dessinaient sur le fond rouillé du feuillage. A cet aspect, son âme se troubla. Elle descendit de voiture et se fit précéder au château par Mariette. Elle avait besoin de recueillement ; elle tenait d'ailleurs à n'arriver qu'à la nuit, désireuse qu'elle était de n'être reconnue de personne et d'échapper ainsi aux commentaires de la veillée. Prudence inutile, hélas ! A cette démarche brisée, à ces traits fatigués, à ce front chargé d'ennui, à ces yeux brûlés par les pleurs, qui donc aurait pu reconnaître la joyeuse fille qui rayonnait autrefois de Deauté, de grâce, de jeunesse, et que chacun admirait en passant.

Elle s'avançait à pas lents. Les troupeaux revenaient des pacages; les ombres descendaient dans la vallée. Chaque mélodie du soir, chaque accident du paysage réveillait en elle un souvenir de ses jeunes années. Au détour du sentier, de ce sentier qu'elle avait tant de fois parcouru d'un pied folâtre ou rêveur, elle reconnut la croix rustique devant laquelle, tout enfant, elle s'agenouillait avec sa sœur : car ce pays a conservé, comme la Bretagne, les traditions religieuses; et les croix de pierre, jetées aux carrefours des chemins, voient encore des fronts (jui se découvrent et des genoux qui ploient. Non loia de là, s'étendait le cimetière du hameau. Elle pénétra dans l'enceinte. Sa mère, enlevée à la fleur de l'âge, et son aïeule y reposaient. Elle envia leur repos, et pria sur leurs tombes. Lorsque la nuit eut achevé d'assombrir le vallon, madame de Belnave s'achemina vers soa manoir. L'air était doux, le

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ciel étoile; chaque famille était sur le pas de la porte. Les femmes filaient leurs quenouilles de chanvre ; les hommes se délassaient des travaux du jour ; les enfants, troupe bruyante, remplissaient le village de leurs cris. Marianna glissa, comme une ombre, la tête baissée et le cœur plein de honte. Qu'était devenu le temps où tout le hameau l'accueillait au passage et lui faisait fête? La passion l'avait isolée du monde entier; et madame de Belnave passait, comme une étrangère, dans ces lieux où toutes les mères l'avaient appelée leur enfant.

Elle resta longtemps à la porte de sa demeure, sans oser en franchir le seuil. Le vent de la nuit sifflait tristement dans les tourelles ; les chouettes et les orfraies mêlaient leurs cris sinistres aux grincements de la girouette. Elle sentit ses jambes fléchir, et fut obligée de s'asseoir sur un banc. Son vieux chien s'approcha d'elle, la reconnut et lui lécha les pieds et les mains, en poussant des hurlements de joie. A ces cris, Mariette accourut avec sa mère. Elles trouvèrent Marianna qui pleurait à chaudes larmes. Elles l'entraînèrent dans lachauïbre qu'elle avait toujours habitée jusqu'à son dépaît pour Blanfort. La disposition en était la même qu'aux anciens jours. Le bénitier et le rameau de buis pendaient encore dans le fond du lit, entre un Christ d'ivoire et une image de la Vierge. Un grand feu brûlait dans la cheminée et jetait sur tous les objets une vive clarté.

Marianna promena autour d'elle un douloureux regard; et, se laissant tomber dans une bergère, eile

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