‹ Romans grecsChapitre 171 sur 179 · II · texte numérisé non relu

II

exercés, ce grand moqueur sérieux, qu'on a appelé avec quelque raison le Voltaire de Tantiquilé, Lucien de Samosate. 11 suffit de lire quelques pages de cette gaie et spirituelle fiction, pour reconnaître que tout y est de loi, bon sens incisif, gaîté contenue, style, manière, habitudes d'écrit et de langage.

Ces caractères avaient déjà frappé le patriarche grec Photins, le seul des anciens qui nous ait transmis quelques détails précis sur la Luciade, Son témoignage est assez important pour être cité tout entier :

« J'ai lu les Métamorphoses de Lucius de Patras , en plusieurs livres : la diction en est claire et élégante, le style plein de douceur. Il évite avec soin les agencements insolites de mots ; mais, pour le fond des choses, il recherche le merveilleux outre mesure : c'est en quelque sorte un second Lucien. Les deux premiers livres reproduisent presque littéralement l'ouvrage de Lucien, intitulé : Lv^m ou VAne, à moins que ce ne soit Lucien qui a copié Lucius, J'inclinerais même volontiers à croire que Lucien est l'imitateur ; car je n'ai pu découvrir lequel des deux est antérieur à l'autre. Il aurait alors tiré son ouvrage, comme d'un bloc, de celui de Lucius, abrégeant, élaguant tout ce qui ne lui semblait pas aller à son but, conservant même les mots et les tournures ; de sorte que le livre intitulé Lucius ou VAne, ne serait que la réunion en un même ensemble de tous ces plagiats. On trouve au reste chez tous deux mêmes inventions merveilleuses, mômes turpitudes, avec cette seule différence que Lucien, dans cet ouvrage comme dans tous les autres qu'il a composé's, n'a d'autre but que de jouer et de bafouer les superstitions de la Grèce; Lucius, au contraire, parle sérieusement ; il croit aux transformations d'un homme en un autre, d'homme en bête, et réciproquement, et à tout ce radotage de vieilles fables qu'il a racontées et cousues dans son livre. »

Ainsi, du temps de Photius, c'est-h-dire au neuvième siècle, il existait sur le môme sujet deux ouvrages distincts : l'un attribué à Lucien, et répondant parfaitement, pour le titre, le caractère, la verve satirique à celui que nous possédons ; l'autre, intitulé Métamorphoses, véritable ramas de fables sans lien et sans unité, dont VAne-d*Or d'Apulée paraît être une traduction ou une imitation. Il n'est guère possible dès

lors de contester à l'auteur de VHistoire véritàbky un ouvrage où son esprit fin et mordant est empreint k chaque ligne. Tout ce qu'on peut admettre , c'est que Lucien en a trouvé la donnée dans le domaine public ; qu'il l'a empruntée peut* être à quelqu'un de ces informes recueils de fables comme il, y en avait tant dans l'antiquité. La vieille fiction des transformations d'un homme en âne, sera devenue entre ses mains, comme tout ce qu'il touchait, une matière à fine raillerie : L'Ane de Lucien est aux Métamorphoses de Lucius, ce que VHistoire véritable est aux romans de voyages, ce que Don Quichotte est aux romans de chevalerie , une critique, burlesque dans la forme, mais au fond pleine de sens et de portée. Rien n'empêche même de supposer que, trouvant le nom de Lucius à la tête de la compilation à laquelle il avait emprunté sa donnée première, il a, par une plaisanterie bien conforme à ses habitudes , affublé 'l'auteur lui-môme de la peau de l'âne pour en faire le héros de son roman.

On peut admettre aussi , et même avec plus de vraisemblance, que Lucien a fourni le modèle , et que quelque sophiste, en faisant la collection des diverses métamorphoses, a placé, en tête de sa compilation, Lucius ou VAne, dont le titre : Métamorphoses de Lucius de Patras sera devenu celui du recueil tout entier. Ainsi s'expliquerait naturellement l'identité signalée par Photius entre VAne de Lucien et les deux premiers livres des Métamx>rphoses. Car quant à croire qu'il a existé un auteur du nom de Lucius de Patras, que cet écrivain s'est pris lui-même pour le héros d'une fiction burlesque, rien ne semble mpins avéré ni plus contraire aux habitudes des Grecs.

P.-L. Courier a dépensé beaucoup d'esprit et de verve pour établir les titres de Lucius de Patras à la paternité de cette ingénieuse fiction ; il va jusqu'à prétendre que VAne et les Métamorphoses sont du même auteur ; que Lucius de Patras a commenté, allongé son propre ouvrage, qu'il l'a défiguré en vieillissant, et que, de remaniements en remaniements, ce petit chef-d'œuvre d'observation, de gaîté, de naturel, s'est trans/ormé en une plate et niaise compilation. Une pareille thèse ne soutient pas la discussion ; à qui persuadera-t-on qu'un ouvrage aussi achevé soit sorti de la plume du sophiste inconnu que Photius, homme de goût et do lectures variées, a si rudement caractérisé ? Autant vaudrait prétendre que

notre mordant et incisif pamphlétaire serait devenu a?ec l'âge un insipide et ennuyeux écrivain. Les qualités que nous trouvons dans la fable de VAne sont de celles qui ne peuvent ni se perdre avec Tâge, ni s'emprunter pour un jour, l'esprit de fine observation, l'art de plaisanter avec grâce, de s'identifier à toutes les situations et de prêter à chacun, homme ou bêie, le langage qui lui convient ; enfin le naturel et une sorte de bonhomie railleuse , autant de mérites que Lucien seul chez les anciens a réunis dans une remarquable mesure. Le cynisme même de quelques détails, la conversation de Lucius et de Palestra, le récit de la lutte, rappellent trop les libres allures des dialogues des courtisanes, pour qu'il n'y ait pas entre les deux ouvrages une étroite parenté.

LUCIUS ou L'ANE.

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