‹ Romans nationauxChapitre 146 sur 247 · LE BU DE LA RUE · texte numérisé non relu

LE BU DE LA RUE

rieurs sont à la fois fermées et ouvertes, tous les châssis sont verrouillés, mais tous les carreaux sont cassés. S'il y a un beyle, une cour, Therbe y pousse; le parapet d'enceinte s'écroule; s'il y a un jardin, il est ortie, ronce et ciguë; et Ton peut y épier les insectes rares. Les cheminées se crevassent, le toit s'effondre; ce qu on voit du dedans des chambres est démantelé ; le bois est pourri, la pierre est moisie. Il y a aux murs du papier qui se décolle. Vous pouvez y étudier les vieilles modes du papier peint, les griffons de l'Empire, les draperies en croissant du Directoire, les balustres et les cippes de Louis XVL L'épaississement des toiles pleines de mouches indique la paix profonde des araignées. Quelquefois on aperçoit un pot cassé sur une planche. C'est là une maison ** visionnée ». Le diable y vient la nuit.

La maison comme l'homme peut devenir cadavre. Il suffit qu'une superstition la tue. Alors elle est terrible. Ces maisons mortes ne sont point rares dans les lies de la Manche.

Les populations campagnardes et maritimes ne sont pas tranquilles à l'endroit du diable. Celles de la Manche, archipel anglais et littoral français, ont sur lui des notions très-précises. Le diable a des envoyés par toute la terre. Il est certain que Belphégor est ambassadeur de Tenfèr en France, Hutgin en Italie, Bélial en Turquie, Thamux en Espagne, Martinet en Suisse, et Mammon en Angleterre. Satan est un empereur comme un autre. Satan César. Sa maison est très-bien montée; Dagon est grand panetier; Succor Bénoth est chef des eunuques, Asmodée, banquier des jeux, Kobal, directeur du théâtre, et Verdelet, grand maître des cérémonies; Kybbas est bouffon. Wiérus, homme savant, bon strygologue et démonographe bien renseigné, appelle Nybbas «* le grand parodiste »».

Les pêcheurs normands de la Manche ont bien des précautions a prendre quand ils

sont en mer, à cause des illusions que le diable fait. On a longtemps cru que saint Maclou habitait le gros rocher carré Ortach;, qui est au large entre Aurigny et les Casquets, et beaucoup de vieux matelots d'autrefois affirmaient l'y avoir très-souvent vu de loin, assis et lisant dans un livre. Aussi les marins de passage faisaientils force génuflexions devant le rocher Ortach jusqu'au jour où la fiible s'est dissipée et a fait place à la vérité. On a découvert et l'on sait aujourd'hui que ce qui habite le rocher Ortach, ce n'est pas un saint, mais un diable. Ce diable, un nommé Jochmus, avait eu la malice de se faire passer pendant plusieurs siècles pour saint Maclou. Au reste, l'Eglise elle-même tombe dans ces méprises. Les diables Kaguhel, Oribel et ToWel ont été saints jusqu'en 745 où le pape Zacharie, les ayant flairés, les mit dehors. Pour faire de ces expulsions, qui sont certes très-utiles, il faut beaucoup se connaître en diables.

Les anciens du pays racontent, mais ces faits-là appartiennent au passé, que la population catholique de l'Archipel normand i été autrefois, bien malgré elle, plus en communication encore avec le démon que la population huguenote. Pourquoi ? nous l'ignorons. Ce qui est certain, c'est que cette minorité fut jadis fort ennuyée par le liable. Il avait pris les catholiques en affecion, et cherchait à les fréquenter, ce qui tonnerait u croire que le diable est plutôt catholique que protestant. Une de ses plus insupportables familiarités, c'était de faire des visites nocturnes aux lits conjugaux catholiques, au moment où le mari était endormi tout à fait, et la femme à moitié. De là des méprises. Patouillet pensait que Vol- :.aire était né de cette faron. Cela n'a rien trinvraisemblable. Ce cas du reste est parfaitement connu et décrit dans les formulaires d'exorcismes, sous la rubrique ; J)e erroribus noctimiis el de semine diabolormn. Il a particulièrement sévi à Saint-Hélier

vers la fih du siècle deriii<3i\ probablement en punition des crimes de la révolution. Les conséquences des excès révolutionnaires sont incalculables. Quci qu'il en soit, cette survenue possible du démon, la nuit, quand on n'y voit pas clair, quand t^n dort, embarrassait beaucoup de femmes orthodoxes. Donner naissance à un Voltaire n'a rien d'agréable. Une d'elles, inquiète, consulta son confesseur sur le moyen d'éclaircir à temps ce quiproquo. Le confesseur répondit : — Pour vous assurer si vous avez affaire au diable ou à votre mari, tâtez le front, si vous trouvez des cornes, vous serez sûre... — De quoi? demanda la femme.

La maison qu'habitait Gilliatt avait été visionnée et ne l'était plus. Elle n'en était que plus suspecte. Personne n'ignore que, lorsqu'un sorcier s'installe dans un logis hanté, le diable juge le logis suffisamment tenu, et fait au sorcier la politesse de n'y plus venir, à moins d'être appelé, comme le médecin.

Cette maison se nommait le Bû de la Rue. Ellôr était située à la pointe d'une Ijingue de terre ou plutôt de rpcher qui faisait un petit mouillage à part dans la crique de Houmet-Paradis. Il y a là une eau profonde. Cette maison était toute seule sur cette pointe, presque hors de l'île, avec juste assez de terre pour un petit jardin. Les hautes marées noyaient quelquefois le jardin. Entre le port de Saint-Sampson et la crique de Houmet-Paradis , il y a la grosse colline que surmonte le bloc de tours et de lierre appelé le château du Valle ou de l'Archange, en sorte que de Saint-Sampson on ne voyait pas le Bù de la Rue.

Ç.ien n'est moins rare qu'un sorcier à Guernesey. Ils exercent leur profession dans certaines paroisses, et le dix-neuvième siècle n'y fait rien. Ils ont des pratiques véritablement criminelles. Ils font bouillir de l'or. Ils cueillent des herbes à minuit. Ils regardent de traver» les bestiaux des gens.

On les consulte ; ils se font apporter dans des bouteilles de « l'eau des malades », et on les entend dire à demi-voix : l'eau pa* ratt bien triste. L'un d'eux un jour, en mars 1857, a constaté dans « l'eau » d'un m ilade sept diables. Ils sont redoutés et redoutables. Un d'eux a récemment ensorcelé un boulanger « ainsi que son four ». Un autre a la scélératesse de cacheter et sceller avec le plus grand soin des enveloppes <♦ où il n'y a rien dedans ». Un autre va jusqu'à avoir dans sa maison sur une planche trois bouteilles étiquetées B. Ces faits monstrueux sont constatés. Quelques sorciers sont complaisants^ et pour deux ou trois guinées, prennent vos maladies. Alors ils se roulent sur leur lit en poussant des cris. Pendant qu'ils se tordent, vous dites: Tiens, je n'ai plus rien. D'autres vous guérissent de tous Ids maux en vous nouant un mouchoir autour du corps. Moyen si simple qu'on s'étonne que personiie ne s'en so|t encore avisé. Au siècle dernier la cour royale de Guernesey les mettait sur un tas de fagots, et les brûlait vifs. De nos jours elle les condamne à huit semaines de prison, quatre semaines au pain et à l'eau, et quatre semaines au secret , alternant.

Amafit alterna catena.

Le dernier brûlement de sorciers à Guernesey a eu lieu en 1747. La ville avait uti- Usé pour cela une de ses places, le carrefour du Bordage. Le carrefour du Bordage a vu brûler onze sorciers, de 1565 à 1700. En général ces coupables avouaient. On les aidait à l'aveu au moyen de la torture. Le carrefour du Bordage a rendu d'autres services encore à la société et à la religion. On y a brûlé les hérétiques. Sous Marie Tudor, on y 'orûla, entre autres hug^ienots, une mère et ses deux filles: cette mère s'appelait Perrotine Massy. Une des filles était grosse. Elle accoucha dans la braise du bûcher. La chronique dit : « Son ventre éclata ». Il sortie de ce ventre un enfant vivant; le nouveau-né roula hors de la four-

POUR TA FEiMME, QUAND TU TE MARIERAS

naise; un nommé House le ramassa. Le bailli Hélier Gosselin, bon catholique, fit rejeter Tenfant dans le feu.

POUR TA FSMMS, QUAND TU TB liARlBRAS

Revenons à Gilliatt.

On contait dans le pays qu'une femme, qui avait avec elle un petit enfant, était venue vers la fin de la révolution habiter Guernesey. Elle était anglaise, à moins qu'elle ne fût française. Elle avait un nom quelconque dont la prononciation guernefliaise et l'orthographe paysanne avaient fait Gilliatt. Elle vivait seule avec cet enfant qui était pour elle, selon les uns un neveu, selon les autres un fils, selon les autres un petit-fils, selon les autres rien du tout. Elle avait un peu d'argent, de quoi vivre pauvrement. Elle avait acheté une pièce de pré à la Sergentée, et une jaonnière à la Roque- Crespel, près de Rocquaine. La maison du Bù de la Rue étai i, à cette époque, visionnée. Depuis plus de trente ans, on ne l'habitait plus. Elle tombait en ruine. Le jardin, trop visité par la mer, ne pouvait rien produire. Outre les bruits nocturnes et les lueurs, cette maison avait cela de particulièrement effrayant que, si on y laissait le soir sur la cheminée une pelote de laine» des aiguilles et une pleine assiette de soupe, ou trouvait le lendemain matin la soupe mangée, l'assiette vide, et une paire de mitaines tricotée. On offrait cette masuie à vendre avec le démon qui était dedans, pour quelques livres sterling. Cette femme Tacheta, évidemment tentée par le diable. Ou par le bon marché.

Elle fit plus que Tacheter, elle s'y logea, elle et son enfant ; et à partir de ce moment la maison s'apaisa. Celle maison a ce qu'elle veut^ dirent les gens du pays. Le

visionnement cessa. On n'y entendit plus de cris au point du jour. Il n'y eut plus d'autre lumière que le suif allumé le soir par la bonne femme. Chandelle de sorcière vaut torche du diable. Cette explication satisfit le public.

Cette femme tirait parti des quelques vergées de terre qu'elle avait. Elle avait une bonne vache à beurre jaune. Elle récoltait des moazettes blanches, des cabo* ches et des pommes de terre Golden Drops. Elle vendait, tout comme une autre, « des panais par le tonneau, des oignons par le cent, et des fèves par le dénerel ». Elle n'aUait pas au marché, mais faisait vendre sa récolte par Guilbort Falliot, aux Abreveurs Saint-Sampson. Le registre de Falliot constate qu'il vendit pour elle une fois jusqu'à douze boisseaux de patates dites trois mois, des plus temprunes.

La maison avait été chétivement réparée, assez pour y vivre. Il ne pleuvait dans les chambres que par les très-gros temps. Elle se composait d'un rez-de-chaussée et d'un grenier. Le rez-de-chaussée était partagé en trois salles, deux où Ton couchait, une où Ton mangeait. On montait au grenier par une échelle. La femme faisait la cuisine et montrait à lire à Tenfant. Elle n'allait point aux églises; ce qui fit que, tout bien considéré, on la déclara française. N'aller «^ à aucune place, » c'est grave.

En somme, c'étaient des gens que rien ne prouvait.

Française, il est probable qu'elle Tétait. Les volcans lancent des pierres, et les révolutions des hommes. Das familles sont ainsi envoyées à de grandes distances, des destinées sont dépaysées, des groupes sont dispersés et s'émiettent ; des gens tombent des nues, ceux-ci en Allemagne, ceux-là en Angleterre, ceux-là en Amérique. Ils étonnent les naturels du pays. D'où viennent ces inconnus? C'est ce vésuve qui fume là-bas qui les a expectorés. On donne des noms à

ces aérolithes, à ces individus expulsés et perdus, à ces éliminés du sort; on les appelle émigrés, réfugiés, aventuriers. S*ils restent, on les tolère; s'ils s'en vont» on est content. Quelquefois ce sont des êtres absolument inoffensifs, étrangers, les femmes du moins, aux événements qui les ont chassés, n'ayant ni haine, ni colère, projectiles sans le vouloir, très-étonnéi. Ils reprennent racine comme ils peuver\t. Ils ne faisaient rien à personne et ne comprennent pas ce qui leur est arrivé. J'ai vu une pauvre touffe d'herbe lancée éperdument en l'air par line explosion de mine. La révolution française, plus que toute autre explosion, a eu de ces jets lointains.

La femme qu'à Guernesey on appelait la Gilliatt était peut-être cette touffe d'iierbelà.

La femme vieillit, l'enfant grandit. Ils vivaient seuls, et évités. Us se suffisaient. Louve et louveteau se pourléchent. Ceci est encore une des formules que leur appliqua la bienveillance environnante. L'enfant devint un adolescent, l'adolescent devint un homme, et alors, les vieilles écorces de la vie devant toujours tomber, la mère mourut. Elle lui laissa le pré de la Sergentée, la jaonnière de la Koqiie-Crespel, la maison du Bi\ dt5 la Rue, plus, dit l'inventaire officiel, ** cent guinées d'or dans le pid d'une cauche », c'est-à-dire dans le pied d'un bas. La niaison était suffisamment meublée de deux coffres de chêne, de deux lits, de six chaises et d'une table, avec ce qu'il faut d'ustensiles. Sur une planche il y avait quelques livres, et, dans un coin, une malle pas du tout mystérieuse qui dut être ouverte pour Tinventaire. Cette malle était en cuir fauve à arabesques de clous de cuivre et cfétoiles d'étain, et contenait un trousseau de femme neuf et complet en belle toile de fil de Dunkerque, chemises et jupes, plus des robes de soie en pièce, avec un papier où on lisait ceci écrit de la main de lamorte: Pour ta femme, quand tu te marieras.

Cette mort fut pour le survivant un accablement.. Il était sauvage, il devint farouche. Le désert .s'acheva autour de lui. Ce n'était que l'isolement, ce fut le vide. Tant qu'on est deux, la vie est possible. Seul, il semble qu'on ne pourra plus la trai-

ner. On renonce l\ tirer. C'est la première forme du désespoir. Plus tard on comprend que le devoir est une série d'acceptations. On regarde la mort, on regarde la vie, et l'on consent. Mais c'est un consentement qui saigne.

Gilliatt étant jeune, sa plaie se cicatrisa* A cet âge, les chairs du cœur reprennent. Sa tristesse, effacée peu à peu, se mêla au« tour de lui à la nature, y devint une sorte^ de charme, l'attira vers les choses et loindès hommes, et amalgama de plus en plus cette âme à la solitude.

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Gilliatt, nous l'avons dit, n'était pas aimé dans la paroisse. Rien de plus naturel que cette antipathie. Les motifs abondaient.

D'abord, on vient de l'expliquer, la maison qu'il habitait. Ensuite, son origine. Qu'estce que c'était que cette femme? et pourquoi cet enfant? Les gens des pays n'ai* ment pas qu'il y ait des énigmes sur les étrangers. Ensuite, son vêtement qui était d'un ouvrier, tandis qu'il avait, quoique pas riche, de quoi vivre sans rien faire. Ensuite, son jardin, qu'il réussissait à cultiver et d'où il tirait des pommes de terre malgré les coups d'équinoxe. Ensuite, de gros livres qu'il avait sur une planche, et où il lisait*

D'autres raisons encore.

D'où vient qu'il vivait solitaire? Le Bii de la Rue était une sorte de lazaret ; on tenait Gilliatt en quarantaine; c'est pourquoi il était tout simple qu'on s'étonnât de son

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isolement, et qu'on le rendit responsaHe de la solitude qu'on faisait autour de lui.

Il n'allait jamais à la chapelle. Il sortait souvent la nuit. Il parlait aux sorciers. Une fois on l'avait vu assis dans l'herbe d'un air étonné. Il hantait le dolmen de TAncresse et les pierres fées qui sont dans la campagne ça et là. On croyait être sûr de l'avoir vu .saluer poliment la Roque qui Chante. Il achetait tous les oiseaux qu'on lui apportait et les mettait en liberté. Il était honnête aux personnes bourgeoises dans les rues de Saint-Sam pson, mais faisait volontiers un détour pour n'y point passer. Il pochait souvent, et revenait toujours avec du poisson. Il travaillait à son jardin le dimanche. Il avait un bug-pipe, acheté par lui à des soldats écossais de passage à Guernesey, et dont il jouait dans les rochers au bord de la mer, à la nuit tombante. Il faisait des gestes comme un semeur. Que voulez-vous qu'un pays devienne avec un homme comme cela?

Quant aux livres, qui venaient de la femme morte, et où il lisait, ils étaient inquiétants. Le révérend Jaquemin Hérode, recteur de Saint-Sampson, quand il était entré dans la maison pour l'enterroment de la femme, avait lu au dos de ces livres les titres que voici : Dictionnaire de Rosier, Candide, par Voltaire, Avis au peuple sur sa santé, par Tissot. Un gentilhomme français, émigré, retiré à Saint- Sampson, avait dit : Ce doit être le Tissot qui aporté la têtede laprincesse de,Lamballe, Le révérend avait remarqué sur un de ces livres ce titre véritablement bourru et menaçant : De Rhubarharo.

Disons-le pourtant, l'ouvrage étant, comme le titre l'indique, écrit en latin, il était douteux que Gilliatt, qui ne savait pas le latin, lût ce livre.

Mais ce sont précisément les livres qu'un homme ne lit pas qui l'accusent le plus. L'inquisition d'Espagne a jugé jce point, et la mis hors de doute.

Du reste, ce n'était autre * chose que le traité du docteur Tillingius sur la RJmharhe, publié en Allemagne en 1679,

On n'était pas sûr que Gilliait ne fit pas des charmes, des philtres et des « bouilleries ». Il avait des fioles.

Pourquoi allait-il se promener le soir, et quelquefois jusqu'à minuit, dans les falaises? évidemment pour causer avec les mauvaises gens qui sont la nuit au bord de la mer dans de la fumée.

Une fois il avait aidé la sorcière de Torteval à désembourber son chariot. Une vieille, nommée Moutonne Gahy.

A un recensement qui s'était fait dans l'île, interrogé sur sa profession, il avait répondu : — Pêcheur , quand il y a du poisson à prendre. — Mettez-vous à la place dos gens, on n'aime pas ces réponses-là.

La pauvreté et la richesse sont de comparaison. Gilliatt avait des champs et une maison, et comparé à ceux qui n'ont rien du tout, il n'était pas pauvre. Un jour, pour l'éprouver, et peut-être aussi pour lui faire une avance, car il y a des femmes qui épouseraient le diable riche, une fille dit à Gilliatt : Quand donc prendroz-vous femme? Il répondit : Je prendrai femme quand la Roque qui Clumte prendra homme.

Cette Roque qui Chante est une grande pierre plantée droite dans un courtil proche M. Lemézurier de Fry. Cette pierre est fort à surveiller. On ne sait ce qu'elle fait là. On y entend chanter un coq qu'on ne voit pas, chose extrêmement désagréable. Ensuite il est avéré qu'elle a été mise dans ce courtil par les sarregousets, qui sont la même chose que les sins.

La nuit, quand il tonne, si l'on voit des hommes voler dans le rouge des nuées et dans le tremblement de lair, ce sont les sarregousets. Une femme, qui demeure au Grand-Mielles, les connaît. Un soir qu'il y avait des sarregousets dans un carrefour, cette femme cria à un charretier qui ne savait quelle route prendre : Demandez-leur

LES TRAVAILLEURS DE LA MER

tolre :iemin; c'est des gens lien faisants, c'est des ^ens Men chils à deviser au monde. Il y a gros à parier que cette femme est une sorcière.

Le judicieux et savant roi Jacques I" faisait bouillir toutes vives les femmes de cette espèce, goûtait le bouillon, et, au goût du bouillon, disait : C'était une sorcière, OQ : Ce n'en était pas ure.

Il est à regretter que les rois d'aujourd'kui n*aient plus de ces talents-là, qui faisaient comprendre l'utilité de l'institution.

Giiliatt, non sans de sérieux motifs, vivait en odeur de sorcellerie. Dfins un orage, Â minuit, Giiliatt étant en mer seul dans

une barque du côté de ta Sommeilleuse, on l'entendit demander :

— Y a-t-il du rang pour passerf Une voit cria du haut des roches :

— Voire ! hardi !

A qui parlaît-il, si ce n'est à quelqu'un qui lui répondait? Ceci nous semble une preuve.

Dans une autre soirée d'orage, si noire qu'on ne voyait rien, tout près de la C&tiau- Roque, qui est une double rangée de roches où les sorciers, les chèvres et les faces vont danser le vendredi, on crut être certain de reconnaître la voix de Giiliatt mêlée k l'épouvantable conversation que

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— Commeut bô porte Véain Brovard?

(C'était un maçon qui était tombé d'an toit.)

— Il guarit.

— Ver dia! il a chu de plus haut que ce grand pau (1). C'est ravissant qu'il ne se soit rien rompn.

— Les gens eurent beau temps au varech la semaine passée.

— Plus qu'ogny (2).

— Voire ! il n'y aura pas hardi de poisgon au marché.

— Il vente trop dur.

(1) Pm, potïBn.

(3) Ogny. snjourd'hu^

— Ils ne sauraient mettre leurs rets bfis.

— Comment va la Catherine?

— Elle est de charme.

« La-Catherine >• était évidemment une sarregouaette.

Gillîatt, selon toute apparence, faisait œuvre de nuit. Du moins, personne n'en doutait.

On le voyait quelquefois, avec une cruche qu'il avait, verser de l'eau à terre. Or l'eau qu'on jette à terre trace la forme des diabks.

Il existe sur la route de Saint-Sampson, vis-à-vis le martello numéro I , trois pierres

LEÎ5 TRAVAILLEURS DE LA MER

arrangées en escalier. Elles ont porté sur leur plate-foriyie, vide aujourd'hui, une croix, à moins qu'elles n'aient porté un gibet. Ces pierres sont^ très-malignes.

Des gens fort prud'hommes et des personnes' absolument croyables affirmaient avoir vu, près de ces pierres, Gilliatt causer avec un crapaud. Or, il n'y a pas de crapauds à Guernesey ; Guernesey a toutes les couleuvres, et Jersey a tous les crapauds. Ce crapaud avait du venir de Jersey à la nage pour parler à Gilliatt. La conversation était amicale.

Ces faits demeurèrent constatés; et la preuve, c'est que les trois pierres sont encore là. Les gens qui douteraient peuvent les aller voir, et même, à peu de distance, il y a une maison au coin de laquelle on lit cette enseigne : Marchand en bétail mort et vivant^ vieux coriage^fery os et chiques, est prompt dans son payement et dans son attention.

Il faudrait être de mauvaise foi pour contester la présence' de ces pierres et l'existence de cette maison. Tout cela nuisait à Gilliatt.

Les ignorants seuls ignorent que lé plus grand danger des mers de la Manche, c'est le Roi des Auxcriniers. Pas de personnage marin plus redoutable. Qui l'a vu fait naufrage entre une Saint-Michel et l'autre. Il est petit, étant nain, et il est sourd, étant roi. Il sait les noms de tous ceux qui sont morts dans la mer et l'endroit où ils sont. Il connaît à fond le cimetière Océan. Une tête massive en bas et étroite en haut, un corps trapu, un ventre visqueux et difforme, des nodosités sur le crâne, de courtes jambes, de longs bras, pour pieds des nageoires, pour mains des griffes, un large visage vert, tel est ce roi. Ses griffes sont palmées, et ses nageoires sont onglées. Qu'on imagine un poisson qui est un spectre, et qui a une figure d'homme. Pour en finir avec lui, il faudrait l'exorciser, ou le pêcher. En attendant, il est sinistre.

Rien n'est moins rassurant que de l'aperce voir. On entrevoit, au-dessus des lames et des houles, derrière les épaisseurs de la brume, un linéament qui est un être; un front bas, un nez camard, des oreilles plates, une bouche démesurée où il manque des dents, un rictus glauque, des sourcils en chevrons, et de gros yeux gais. Il est rouge quand l'éclair est livide, et blafard quand l'éclair est pourpre. Il a une barbe ruisselante et rigide qui s'étale, coupée carrément, sur une membrane en forme de pèlerine, laquelle est ornée de quatorze coquilles, sept par devant et sept par derrière. Ces coquilles sont extraordinaires pour ceux qui se connaissent en coquilles. Le Roi des Auxcriniers n'est visible que dans la mer violente. Il e&t le baladin lugubre de la tempête. On voit sa forme s'ébaucher dans le brouillard, dans la rafale, dans la pluie. Son nombril est hideux. Une carapace de squammes lui cache les côtés, comme ferait un gilet. W se dresse debout au haut de ces vagues roulées qui jaillissent sous la pression des souffles et se tordent comme les copeaux sortant du rabot du menuisier. Il se tient tout entier hors de l'écume, et, s'il y a à l'horizon des navires en détresse, blême dans l'ombre, la face éclairée de la lueur d'un vague sourire, l'air fou et terrible, il danse. C'est là une vilaine rencontre. A l'époque où Gilliatt était une des préoccupations de Saint- Sampson , les dernières personnes qui avaient vu le Roi des Auxcriniers déclaraient qu'il n'avait plus à sa pèlerine que treize coquilles. Treize; il n'en était que plus dangereux. Mais qu'était devenue la quatorzième? L'avait-il donnée à quelqu'un? Et à qui l'avait-il donnée? Nul ne pouvait le dire, et l'on se bornait à conjecturer. Ce qui est certain, c'est que M. Lupin-Mabier, du lieu les Godaines, homme ayant de la surface, propriétaire taxé à quatre-vingts quartiers, était prêt à jurer sous serment qu'il avait vu une fois dans les mains

de Gilliatt une coquille très-singulière. Il n'était point rare d'entendre de ces dialogues entre deux paysans :

— N'est-ce pas, mon voisin, que j'ai là un beau bœuf?.

— Bouffi, mon voisin.

— Tiens, c'est vrai tout de même.

— Il est meilleur en suif qu'il n'est en viande.

— Ver dia !

— Êtes-vous certain que Gilliatt ne l'a point regardé ?

Gilliatt s'arrêtait au bord des champs . près des laboureurs et au bord des jardins près des jardiniers, et il lui arrivait de leur dire des paroles mystérieuses :

— Quand le mors du diable fleurit^ moissonnez le seigle d'hiver.

(Parenthèse : le mors du diable, c'est la scabieuse.)

— Le frêne se feuille, il ne gèlera plus.

— Solstice d'été, chardon en fleur.

- — S'il ne pleut pas en juin, les blés prendront le blanc. Craignez la nielle.

— Le merisier fait ses grappes, méfiezvous de la pleine lune.

— Si le temps, le sixième jour de la lune , se comporte comme le quatrième jour ou comme le cinquième jour, il se comportera de même, neuf fois sur douze dans le premier cas, et onze fois sur douze dans le second, pendant toute la lune.

— Ayez l'œil sur les voisins en procès avec vous. Prenez garde aux malices. Un cochon à qui on fait boire du lait chaud, crève. Une^ vache à qui on frotte les dents avec du poireau ne mange plus.

— L'éperlan fraye, gare les fièvres.

— La grenouille se montre , semez les melons.

-r L'hépatique fleurit, semez l'orge.

— Le tilleul fleurit, fauchez les prés.

— L'ypréau fleurit, ouvrez les bâches.

— Le tabac fleurit, fermez les serres.

Et, chose terrible, si Ton suivait ses conseils, on s'en trouvait bien.

Une nuit de juin qu'il joua du bug-pipe dans la dune, du côté de la Demie de Fontenelle, la pêche au maquereaux manqua.

Un soir, à la marée basse, sur la grève^ en face de sa maison du Bû de la Rue, une charrette chargée de varech versa. Il eut probablement peur d'être traduit en justice, car il se donna beaucoup de peine pour aider à relever la charrette, et il la rechargea lui-même.

Uuè petite fille du voisinage ayant des poux, il était allé à Saint-Pierre-Port, était revenu avec un onguent, et en avait frotté l'enfant; et Gilliatt lui avait été ses poux, ce qui prouve que Gilliatt les lui avait donnés. •

Tout le monde sait qu'il y a un charme pour donner des poux aux personnes.

Gilliatt passait pour regarder les puits, ce qui est dangereux quand le regard est mauvais; et le fait est qu'un jour, aux Arculons, près Saint-Pierre-Port, l'eau d'un puits devint malsaine. La bonne femme à qui était le puits dit à Gilliatt : Voyez donc cette eau. Et elle lui en montra un plein verre. Gilliatt avoua. L'eau est épaisse, dit-il ; c'est vrai. La bonne femme, qui se méfiait, lui dit : Guérissez-moi-la donc. Gilliatt lui fit des questions : — si elle avait une étableî — si l'étable avait un égout? — si le ruisseau de l'égout ne passait pas tout près du puits? — La bonne femme répondit oui. Gilliatt entra dans l'étable, travailla à l'égout, détourna le ruisseau, et l'eau du puits redevint bonne" On pensa dans le pays ce qu'on voulut. Un puits n'est pas mauvais, et ensuite bon, sans motif; on ne trouva point la maladie de ce puits naturelle, et il est difficile de ne pas croire en efiet que Gilliatt avait jeté un sort à cette eau.

Une fois qu'il était allé à Jersey, on remarqua qu'il s'était logé à Saint-Ciément, rue des Alleurs. Les alleurs, ce sont les revenants.

Dans les villages, on recueille des in-

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dices sur un homme ; on rapproche ces in- | dices; le total fait une réputation.

Il arriva que Gilliatt fut surpris saignant du nez. Ceci parut grave. Un patron de barque, fort voyageur, qui avait presque fait le tour du monde, affirma que chez les Tungpuses tous les sorciers saignent du nez. Quand on voit un homme saigner du nez, on sait à quoi s'en tenir. Toutefois les gens raisonnables firent remarquer que ce qui caractérise les sorciers en Tungousie peut ne point les caractériser au même degré à Guernesey.

Aux environs d'une Saint-Michel, on le vit s'arrêter dans un pré des courtils des Huriaux, bordant la grande route, des Videclins. Il siffla dans le pré, et un moment après il y vint un corbeau, et un monîént après il y vint une pie. Le fait fut attesté par un homme notable , qui <lepuis a été douzenier dans la Douzaine autorisée à faire un nouveau livre de Perchage du fief le Roi.

Au Hamel, dans la vingtaine de l'Épine, il y avait des vieilles femmes qui disaient être sûres d'avoir entendu un matin, à la piperette du jour, des hirondelles appeler Gilliatt.

Ajoutez qu'il n'était pas bon.

Un jour, un pauvre homme battait un âne. L'àne n'avançait pas. Le pauvre homme lui donna quelques coups de sabot dans le ventre, et Tàne tomba. Gilliatt accourut pour relever l'àne, l'àne était mort. Gilliatt souffleta le pauvre homme.

Un autre jour, voyant un garçon descendre d'un arbre avec une couvée de petits épluque-poramiers nouveau-nés, presque sans plumes et tout nus, Gilliatt prit cette couvée à ce garçon, et poussa la méchanceté jusqu'à la reporter dans l'arbre.

Des passants lui en firent des reproches, iî se borna à montrer le père et la mère épluque-pommiers qui criaient au-dessus de l'arbre et qui revenaient à leur couvée. Il avait un faible pour les oiseaux. C'est un

signe auquel on reconnaît généralement les magiciens.

Les enfants ont pour joie de dénicher les nids de goëlands et de mauves dans les falaises. Ils en rapportent des quantités d'œufs bleus, jaunes et verts avec lesquels on fait des rosaces sur les devantures des cheminées. Comme les falaises sont à pic, quelquefois le pied leur glisse, ils tombent, et se tuent. Rien n'est joli comme les paravents décorés d'œufs d'oiseaux de mer.

Gilliatt ne savait qu'inventer pour faire le mal. Il grimpait, au péril de sa propre vie, dans les escarpements des roches marines, et y accrochait des bottes de foin avec de vieux chapeaux et toutes sortes d'épouvantâils, afin d'empêcher les oiseaux d'y nicher, et, par conséquent, les enfants d'y aller.

C'est pourquoi Gilliatt était à peu près haï dans le pays. On le serait à moins.

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