‹ Romans nationauxChapitre 159 sur 247 · BABIL ET FUMÉE · texte numérisé non relu

BABIL ET FUMÉE

maiit. La forêt serait au désespoir sans le colibri. Dégager de la joie, rayonner du bonheur, avoir parmi les choses sombres une exsudation de lumière, être la dorure du destin, être l'harmonie, être la grâce, être la gentillesse, c'est vous rendre service. La beauté me fait du bien en étant belle. Telle créature a cette féerie d'être pour tout ce qui l'entoure un enchantement ; quelquefois elle n'en sait rien ellemême, ce n'en est que plus souverain ; sa présence éclaire, son approche réchauffe ; elle passe, on est content; elle s'arrête, on est heureux; la regarder, c'est vivre; elle est de l'aurore ayant la figure humaine; elle ne fait pas autre chose que d'être là, cela suffit, elle édénise la maison, il lui sort par tous les pores un paradis ; cette extase, elle la distribue à tous sans se donner d'autre peine que de respirer à côté d'eux. Avoir un sourire qui, on ne sait comment, diminue le poids de la chaîne énorme traînée en commun par tous les vivants, que voulez-vous que je vous disfe, c'est divin. Ce sourire, Déruchette l'avait. Disons plus, Déruchette était ce sourire. Il y a quelque chose qui nous ressemble plus que notre visage, c'est notre physionomie ; et il y a quelque chose qui 'nous ressemble plus que notre physionomie, c'est notre sourire. Déruchette souriant, c'était Déruchette.

C'est un sang particulièrement attrayant que celui de Jersey et de Guernesey. Les femmes, les filles surtout, sont d'une beauté fleurie et candide. C'est la blancheur saxonne et la fraîcheur normande combinées. Des joues roses et des regards bleus. Il manque à ces regards l'étoile. L'éducation anglaise les amortit. Ces yeux limpides seront irrésistibles, le jour où la profondeur parisienne y apparaîtra. Paris, heureusement, n'a pas encore fait son entrée dans les anglaises. Déruchette n'était pas une parisienne, mais n'était pas non plus une guernesiaise. Elle était née à Saint-

Pierre-Port, mais mess Lethierry l'avait élevée. Il l'avait élevée pour être mignonne ; elle l'était. ^

Déruchette avait le regard indolent, et agressif sans le savoir. Elle ne connaissait peut-être pas le sens du mot amour, et elle rendait volontiers les gens amoureux d'elle. Mais sans mauvaise intention. Elle ne songeait à aucun mariage. Le vieux gentilhomme émigré qui avait pris racine à Saint-Sampson, disait : Cette petite fait de la Jlirtation à poudre.

Déruchette avait les plus jolies petites mains du monde et des pieds assortis aux mains, qtmtre pattes de mouche, disait mess Lethierry. Elle avait dans toute sa personne la bonté et la douceur, pour famille et pour richesse mess Lethierry, son oncle, pour travail de se laisser vivre, pour talent quelques chansons, pour science la beauté, pour esprit l'innocence, pour cœur l'ignorance; elle avait la gracieuse paresse créole, mêlée d'étourderie et de vivacité, la gaieté taquine de Tenfance avec une pente à la mélancolie, des toilettes un peu insulaires, élégantes, mais incorrectes, des chapeaux de fleurs toute l'année, le front naïf, le cou souple et tentant, les cheveux châtains, la peau blanche avec quelques taches de rousseur l'été, la bouche grande et saine, et sur cette bouche l'adorable et dangereuse clarté du sourire. C'était là Déruchette.

Quelquefois, le soir, après le soleil couché, au moment où la nuit se mêle à la mer, à l'heure où le crépuscule donne une sorte d'épouvante aux vagues, on voyait entrer dans le goulet de Saint-Sampson, sur le soulèvement sinistre des flots, on ne sait quelle masse informe, une silhouette monstrueuse qui sifflait et crachait, une chose horrible qui râlait comme une bête et qui fumait comme un volcan, une espèce d'hydre bavant dans l'écume et traînant un brouillard, et se ruant vers la ville avec un efi*rayant battement de nageoires et une

*is

LES TRAVAILLEURS DE LA MER

gueale d*où sortait de la flamme. C*était Darande.

HISTOIRE ÉTERNELLE DE l'uTOPIE

C'était une prodigieuse nouveauté qu'un bateau à vapeur dans les eaux de la Manche en 182... Toute la côte normande en fut longtemps effarée. Aujourd'hui dix ou douze steamers se croisant en sens inverse sur un horizon de mer ne font lever les yeux à personne ; tout au plus occupent-ils un moment le connaisseur spécial qui dis- * tingue à la couleur de leur fumée que celui-ci brûle du charbon de Wales et celuilà du charbon de Newcastle. Us passent, c'est bien. Welcome, s'ils arrivent. Bon voyage, s'ils partent.

On était moins calme à l'endroit de ces inventions-là dans le premier quart de ce siècle, et ces mécaniques et leur fumée étaient particulièrement mal vues chez les insulaires de la Manche. Dans cet archipel puritain où la reine d'Angleterre a été blâmée de violer la Bible (1) en accouchant par le chloroforme, le bateau à vapeur eut pour premier succès d'être baptisé : le Bateau-JDiable (Devil-Boat). A ces bons pêcheurs d'alors, jadis catholiques, désormais calvinistes, toujours bigots, cela sembla être de l'enfer qui flottait. Un prédicateur local traita cette question : A^t-on le droit défaire travailler ensemble Feau et le feu, que Dieu a séparés (2)? Cette bête de feu et de fer ne ressemblait-elle pas à Léviathan? N'était-ce pas refaire dans la mesure humaine le chaos? Ce n'est pas la première fois que l'ascension du progrès est qualifiée retour au chaos.

(1) Gtffiàff, cLap. m, vers. 16 : Tu enfanteras avec doulear.

(2) OffiiM, ehap. x, vert. 4.

Idée folle^ erreur grossière, absurdité; tel avait été le verdict de l'académie des sciences consultée, au commencement de ce siècle, sur le bateau à vapeur par Napoléon ; les pêcheurs de Saint-Sampson sont excusables de n'être, en matière scientifique, qu'au niveau des géomètres de Paris, et, en matière religieuse; une petite île comme Guernesey n'est pas forcée d'avoir plus de lumières qu'un grand continent comme l'Amérique En 1807, quand le premier bateau de Fulton, patronné par Livingston, pourvu de la machine de Watt envoyée d'Angleterre, et monté, outre l'équipage, par deux français seulement, André Michaux et un autre, quand ce premier bateau à vapeur fit son premier voyage de New-York à Albany, le hasard fit que ce fut le 17 août. Sur ce, le méthodisme prit la parole, et dans toutes les chapelles les prédicateurs maudirent cette machine, déclarant que ce nombre dix-sept était le total des dix antennes et des sept têtes de la bête de l'Apocalypse. En Amérique on invoquait contre le navire à vapeur la bête de l'Apocalypse, et en Europe la bête de la Genèse. Là était toute la différence.

Les savants avaient rejeté le bateau à vapeur comme impossible; les prêtres à leur tour le rejetaient comme impie. La science avait condamné, la religion damnait. Fulton était une variété de Lucifer, Les gens simples des côtes et des campagnes adhéraient à la réprobation par le malaise que leur donnait cette nouveauté. En présence du bateau à vapeur, le point de vue religieux était ceci : — l'eau et le feu sont un divorce. Ce divorce est ordonné de Dieu. On ne doit pas désunir ce que Dieu a uni ; on ne doit pas unir ce qu'il a désuni. — Le point de vue paysan était ceci : ça me fait peur.

Pour oser à cette époque lointaine une telle entreprise, un bateau à vapeur de Guernesey à Saint-Malo, il ne fallait rien moins que mess Lethierry. Lui seul pou-

RÂNTAINE

yait la concevoir comme libre penseur, et la réaliser comme hardi marin. Son cdté français eat Tidée» sou côté anglais Texéciïta.

À quelle occasion? disons-le.

RANTAIIOE

Quarante ans environ avant Tépoque où se passent les faits que nous racontons ici, il y avait dans la banlieue de Paris, près du mur de ronde , entre la Fosse-aux-Lions et la Tombe->Issoire, un logis suspect. C*était une masure isolée, coupe-gorge au besoin. Là demeurait avec sa femme et son enfant une espèce de bourgeois bandit, ancien clerc de procureur au Chàtelet, devenu voleur tout net. Il figura plus tard en cour d'assises. Cette famille s'appelait les Rantaine. On voyait dans la masure sur une commode d'acajou deux tasses en porcelaine fleurie ; on lisait en lettres dorées sur Tune : souvenir d'amitié, et sur 1 autre : d(m éC estime. L'enfant était dans le bouge pèle-mèle avec le crime. Le père et la mère ayant été de la demi-bourgeoisie, l'enfant apprenait à lire ; on l'élevait. La mère pâle, presque en guenilles, donnait machinalement « de l'éducation » à son petit, le faisait épeler, et s'interrompait pour aider son mari à quelque guet-apens ou pour se prostituer à un passant. Pendant ce temps-là, la Croix de Jésus, ouverte à l'endroit où on l'avait quittée, restait sur la table, et l'enfant auprès, rêveur.

Le père et la mère, saisis dans quelque flagrant délit, disparurent dans la nuit pénale. L*enfant disparut aussi.

Lethiei;jrjr dans ses courses rencontra un aventurier comme lui, le tira d'on ne sait quel mauvais pas, lui rendit service, lui en fut reconnaissant, le prit en gré, le ra-

massa, l'amena à Guernesey, le trouva intelligent au cabotage, et en fit son associé. C'était le petit Rantaine devenu grand.

Rantaine, comme Lethierry, avait une nuque robuste, une large et puissante marge à porter des fardeaux entre les deux épaules, et des reins d'Hercule Farnèse. Lethierry et lui, c'était la même allure et la même encolure ; Rantaine était de plus haute taille.. Qui les voyait de dos se promener côte à côte sur le port, disait : Voilà les deux frères. De face, c'était autre chose. Tout ce qui était ouvert chez Lethierry était fermé chez Rantaine. Rantaine était circonspect. Rantaine était maître d'armes^ jouait de l'harmonica, mouchait une chandelle d'une balle à vingt pas, avait un coup de poing magnifique, récitait des vers de laHenriade et devinait les songes. Il savait par cœur les ^Tombeaux de Saint' Denis, par Treneuil. Il disait avoir été lié avec le sultan de Calicut « que les portugais appellent le Zamorin ». Si Ton eût pu feuilleter le petit agenda qu'il avait sur lui, on y eût trouvé, entre autres notes, des mentions du genre de celle-ci : « A Lyon, dans une des fissures du mur d'un des cachots de Saint-Joseph, il y a une lime cachée. » Il parlait avec une sage lenteur. Il se disait fils d'un chevalier de Saint- Louis. Son linge était dépareillé et marqué à des lettres différentes. Personne n'était plus chatouilleux que lui sur le point d'honneur; il se battait et tuait. Il avait dans le regard quelque chose d'une mère d'actrice.

La force servant d'enveloppe à la ruse , c^était là Rantaine.

La beauté de son coup de poing, appliqué dans une foire sur une cabeza de moro,

avait gagné jadis le cœur de Lethierry.

On ignorait pleinement à Guernesey ses aventures. Elles étaient bigarrées. Si les destinées ont un vestiaire, la destinée de Rantaine devait être vêtue en arlequin. Il

avait vu le monde et fait la vie. C'était un circumnavigateur. Ses métiers étaient une gamme. Il avait été cuisinier à Madagascar, éleveur d'oiseaux à Sumatra, général à Honolulu, journaliste religieux aux îles Gallapagos, poëte à Oomrawuttee, francmaçon à Haïti. Il avait prononcé en cette dernière qualité au Grand-Goàve une oraison funèbre dont les journaux locaux ont conservé ce fragment :«*... Adieu donc, belle àme ! dans la voûte azurée des cieux où tu prends maintenant ton vol, tu rencontreras sans doute le bon abbé Léandre Crameaudu Petit-Goàve. Dis-lui que, grâce à dix années d'efforts glorieux, tu as terminé l'église del'Anse-à-Veau! Adieu, génie transcendant, maç.-. modèle! »» Son masque de franc-maçon ne l'empêchait pas, comme on voit, de porter le faux nez catholique. Le premier lui conciliait les hommes de progrès, et le second les hommes d'ordre. Il se déclarait blanc pur sang, il haïssait les noirs; pourtant il eût certainement admiré Soulouque. A Bordeaux, en 1815, il avait été verdet. A cette époque, la fumée de son royalisme lui sortait du front sous la forme d'un immense plumet blanc. Il avait passé sa vie à faire des éclipses, paraissant, disparaissant, reparaissant. C'était un coquin à feu tournant. Il savait du turc; au lieu de guillotiné il disait néboïssé. Il avait été esclave en Tripoli chez un thaleb, et il y avait appris le turc à coups de bâton ; sa fonction avait été d'aller le soir aux portes des mosquées et d'y lire à haute voix devant les fidèles le Koran écrit sur des planchettes de bois ou sur des omoplates de chameau. Il était probablement renégat.

Il était capable de tout, et de pire.

Il éclatait de rire et fronçait le sourcil isn môme temps. Il disait : En politique, je n'estime que les gens hiaccessihles aux influences. Il disait : Je suis pour les mœurs. Il était plutôt gai et cordial qu'autre chose. La forme de sa bouche démentait le sens

de ses paroles. Ses narines eussent pu passer pour des naseaux. Il avait au coin de l'œil un carrefour de rides où toutes sortes de pensées obscures se donnaient rendezvous. Le secret de sa physionomie ne pouvait être déchiffré que là. Sa patte d'oie était une serre de vautour. Son crâne était bas au sommet et large aux tempes. Son oreille difforme et encombrée de broussailles semblait dire : Ne parlez pas à la bête qui est dans cet antre.

Un beau jour, à Guernesey, on ne sut plus où était Rantaine.

L'associé de Lethierry avait « filé », laissant vide la caisse de l'association.

Dans cette caisse il y avait de l'argent à Rantaine sans doute, mais il y avait aussi cinquante mille francs à Lethierry.

Lethierry, dans son métier de caboteur et de charpentier de navires, avait, en quarante ans d'industrie et de probité, gagné cent mille francs. Rantaine lui en emporta la moitié.

Lethierry, à moitié ruiné, ne fléchit pas et songea immédiatement à se relever. On ruine la fortune des gens de cœur, non leur courage. On commençait alors à parler du bateau à vapeur. L'idée vint à Lethierry d'essayer la machine Fui ton, si contestée, et de relier par un bateau à feu l'archipel normand à la France. Il joua son va- tout sur cette idée. Il y consacra son reste. Six mois après la fuite de Rantaine, on vit sortir du port stupéfait de Saint-Sampson un navire à fumée, faisant l'effet d'un incendie en mer, le premier steaper qui ait navigué dans la Manche.

Ce bateau, que la haine et le dédain de tous gratifièrent immédiatement du sobriquet «« la Galiote à Lethierry »», s'annonça comme devant faire le service régulier de Guernesey à Saint-Malo.

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