A BON ENTENDEUR, SALUT
Il se dressa en sarsaut.
Si urgente que fût la situation, il ne put faire autrement que de rester quelques minutes debout, considérant la phosphorescence, méditant.
Gilliatt savait à fond la mer. Malgré quelle en eût, et quoique souvent maltraité par elle, il était depuis longtemps son compagnon. Cet être mystérieux qu on nomme rOcéan ne pouvait rien avoir dans l'idée que Gilliatt ne le devinât. Gilliatt, à force d'observation, de rêverie et de solitude, était devenu un voyant du temps, ce qu'on appelle un wheater mse.
Gilliatt courut aux guinderesses et fila du cable; puis, n'étant plus retenu par l'affourche , il saisit le croc de la panse, et s'appuyant aux roches, la poussa vers le goulet à quelques brasses au-delà de la Durande, tout près du barrage. Il y avait du rang, comme disent les matelots de Guernesey. En moins de dix minutes, la panse fut retirée de dessous la cai*casse échouée. Plus de crainte que la cheminée fût désormais reprise au piège. Le flux pouvait monter.
Pourtant Gilliatt n'avait point l'air d'un homme qui va partir.
Il considéra encore la phosphorescence, et leva les ancres ; mais ce ne fut point pour déplanter, ce fut pour affourcher de nouveau la panse, et très-solidement; près de la sortie, il est vrai.
Il n'avait employé jusque-là que les deux ancres de la panse, et il ne s'était pas encore servi de la petite ancre de la Durande, retrouvée, on s'en souvient, dans les brisants. Cette ancre avait été déposée par lui, toute prête aux urgences, dans un coin de la panse, avec un en-cas de haussières et de poulies de guinderesses, et son cable tout garni d'avance de bosses très-cassantes, ce qui empêche la chasse. Gilliatt mouilla cette troisième ancre, en ayant soin de rattacher le câble à un grelin dont un bout était en ralingue à l'organeau de Tan-
cre, et dont l'autre bout se garnissait au guindoir de la panse. Il pratiqua de cette façon une sorte d'affourche en patte d'oie, bien plus forte que l'afifourche à deux ancres. Ceci indiquait une vive préoccupation, et un redoublement de précautions. Un marin eût reconnu dans cette opération quelque chose de pareil au mouillage d'un temp&forcé, quand on peut craindre un courant qui prendrait le navire par sous le vent.
La phosphorescence, que Gilliatt surveillait et sur laquelle il avait l'œil fixé, le menaçait peut-être, mais en même temps le servait. Sans elle il eût été prisonnier du sommeil et dupe de la nuit. Elle l'avait réveillé, et elle l'éclairait.
Elle faisait dans l'écueil un jour louche. Mais cette clarté, si inquiétante qu'elle parût à Gilliatt, avait eu cela d'utile qu'elle lui avait rendu le danger visible et la manœuvre possible. Désormais, quand Gilliatt voudrait mettre à la voile, la panse, empor* tant la machine, était libre.
Seulement, Gilliatt semblait de moins en moins songer au départ. La panse embossée, il alla chercher la plus forte chaîne qu'il eût dans son magasin, et la rattachant aux clous plantés dans les deux Douvres, il fortifia en dedans avec cette chaîne le rempart de vaigres et de solives déjà protégé au dehors par l'autre chaîne croisée. Loin d'ouvrir l'issue, il achevait de la barrer.
La phosphorescence l'éclairait encore, mais décroissait. Il est vrai que le jour commençait à poindre.
Tout à coup Gilliatt prêta l'oreille.
A BON BNTBNDEUR, SALUT
Il lui sembla entendre, dans un lointain immense, quelque chose de faible et d'indistinct.
LES TRAVAILLEURS DE LA MER
Les profondeurs ont, à de certaines heures, un grondement.
Il écouta une seconde fois. Le bruit lointain recommença. Gilliatt secoua la tète comme quelqu'un qui sait ce que c*est.
Quelques minutes après, il était à Kautre extrémité de la ruelle de Técueil, à Tentrée vers Test, libre jusque-là, et, à grands coups de marteau, il enfonçait de gros clous dans le granit des deux musoirs de ce goulet voisin du rocher THomme, comme il avait fait pour le goulet des Douvres.
Les crevasses de ces rochers étaient outes préparées et bien garnies de bois, presque tout cœur de chêne. L*écueil de ce côté étant très-délabré, il y avait beaucoup de lézardes, et Gilliatt put y fixer plus de clous encore qu'au soubassement des deux Douvres
A un moment donné, et comme si Ton eût soufflé dessus, la phosphorescence s'était éteinte; le crépuscule, d'instant en instant plus lumineux, la remplaçait
Les clous plantés, Gilliatt traîna des poutres, puis des cordes, puis des chaînes, et, sans détourner les yeux de son travail, sans se distraire un instant, il se mit à construire en travers du goulet de T Homme, avec des madriers fixés horizontalement et rattachés par des câbles, un de ces barrages à claire- voie que la science aujourd'hui a adoptés et qu'elfe qualifie briselames.
Ceux qui ont vu, par exemple, à la Rocquaine à Guernesey, ou au Bourg-d'eau en France, l'effet que font quelques pieux plantés dans le rocher, comprennent la puissance de ces ajustages si simples. Le briselames est la combinaison de ce qu'on nomme en France épi avec ce qu'on nomme eu Angleterre dick . Les brise-lames sont les chevaux de frise des fortifications contre les tempêtes On ne peut lutter contre la mer qu'en tirant parti de la divisibilité de cette force.
Cependant le soleil s'était levé, parfaite-
ment pur. Le ciel était clair, la mer était calme.
Gilliatt pressait son travail. Il était calme lui aussi, mais dans sa hâte il y avait de l'anxiété.
Il allait, à grandes enjambées de roche en roche , du barrage au magasin et du maga* sm au barrage . Il revenait tirant éperdument, tantôt une porque, tantôt une hiloire. L'utilité de cet en-cas de charpentes se manifesta. Il était évident que Gilliatt était en face d'une éventualité prévue.
Une forte barre de fer lui servait de levier pour remuer les poutre^
Le travail s*exécutait si vite que c*était plutôt une croissance qu'une construction. Qui n'a pas vu à l'œuvre un pontonnier militaire ne peut se faire une idée de cette rapidité.
Le goulet de l'est était plus étroit encore que le goulet de l'ouest. Il n'avait que cinq ou six pieds d'entre-bàillement- Ce peu d'ouverture aidait Gilliatt. L'espace à fortifier et à fermer étant très-restreint, l'armature serait plus solide et pourrait être plus simple Ainsi des solives horizontales suffisaient ; les pièces debout étaientinutiles.
Les premières traverses du brise-lames posées, Gilliatt monta dessus et écouta.
Le grondement devenait expressif.
Gilliatt continua sa construction. Il la contre-buta avec les deux bossoirs de la Durande reliés à l'enchevêtrement des solives par des drisses passées dans leurs trois roues de poulies. Il noua le tout avec des chaînes.
Cette construction n'était autre chose qu'une sorte de claie colossale, ayant des madriers pour baguettes et des chaînes pour osiers.
Cela semblait tressé autant que bâti.
Gilliatt multipliait les attaches, et ajoutait des clous où il le fallait.
Ayant eu beaucoup de fer rond dans répave, il avait pu faire de ces ciùOB une grosse provision