‹ Romans nationauxChapitre 223 sur 247 · LIVRE QUATRIÈME. — LES DOUBLES FONDS DE L'OBSTACLE · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME. — LES DOUBLES FONDS DE L'OBSTACLE

QUI A fâim nest Pas lb seul

Quand il s'éveilla, il eut faim.

La mer s'apaisait. Mais il restait assez d'agitation au large pour que le départ immédiat fut impossible. La journée d'ailleurs était trop avancée. Avec le chargement que portait la panse, pour arriver à Guernesey avant minuit, il fallait partir le matin. . Quoique la faim le pressât, Gilliatt comm.ença par se mettre nu, seul moyen de se réchauffer.

Ses vêtements étaient trempés par l'orage, mais l'eau de pluie avait lavé l'eau de mer, ce qui fait que maintenant ils pouvaient sécher.

Gilliatt ne garda que son pantalon, qu'il releva jusqu'aux jarrets.

Il étendit ci et là et fixa avec des galets sur les saillies de rocher autour de lui sa chemise, sa vareuse, son suroit, ses jambières et sa peau de mouton.

Puis il pensa à manger.

Gilliatt eut recours à son couteau qu'il avait grand soin d'aiguiser et de tenir toujours en état, et il détacha du granit quel-

ques poux -de roque, de la même espèce à peu près que les clonisses de la Méditerranée. On sait que cela se mange cru. Mais, après tant de labeurs si divers et si rudes, la pitance était maigre. Il n'avait plus de biscuit. Quant à l'eau, elle ne lui manquait plus. Il était mieux que désaltéré, il était inondé.

Il profita de ce que la mer baissait pour rôder dans les rochers à la recherche des langoustes. Il y avait assez de découverte pour espérer une bonne chasse.

Seulement il ne réfléchissait pas qu'il, ne pouvait plus rien faire cuire. S'il eût pris le temps d'aller jusqu'à son magasin, il Teût trouvé effondré sous la pluie. Son bois et son charbon étaient noyés, et de sa provision d'étoupe, qui lui tenait lieu d'amadou, il n'y avait pas un brin qui ne fût mouillé. Nul moyen d'allumer du feu.

Du reste, la soufflante était désorganisée ; Tauventdu foyer de la forge était descellé; l'orage avait fait le sac du laboratoire. Avec ce qui restait d'outils échappés à l'avarie, Gilliatt, à la rigueur, pouvait encore travailler comme charpentier, non comme forgeron. Mais Gilliatt, pour l'instant, ne songeait pas à son atelier.

Tiré d'un autre côté par l'estomac, il s'était mis, sans plus de réflexion, à la poursuite de son repas. Il errait, non dans la

LES TRAVAIELEURS DE LA MER

gorge de recueil, mais en dehors, sur le revers des brisants. C'était de ce côté-là que la Durande, dix semaines auparavant, était venue se heurter aux récifs.

Pour la chasse que faisait Gilliatt, Fextérieur dudéfilé valait mieux que l'intérieur. Les crabes, à mer basse, ont l'habitude de prendre l'air. Ils se chaufiFent volontiers au soleil. Ces êtres difformes aiment midi. C'est une chose bizarre que leur sortie de Feau en pleine lumière. Leur fourmillement indigne presque. Quand on les voit, avec leur gauche allure oblique, monter lourdement, de pli en pli, les étages inférieurs des rochers comme les marches d'un escalier, on est forcé de s'avouer que l'océan a de la vermine.

Ce jour-là pourtant les poing-clos et les langoustes se dérobaient. La tempête avait refoulé ces solitaires dans leurs cachettes, et ils n'étaient pas encore rassurés. Gilliatt tenait à la main son couteau ouvert, et arrachait de temps en temps un coquillage sous le varech. Il mangeait, tout en marchant.

Il ne devait pas être loin de l'endroit où sieur Clubin s'était perdu.

Comme Gilliatt prenait le parti de se résigner aux oursins et aux châtaignes de mer, un clapotement se fit à ses pieds. Un gros crabe, effrayé de son approche, venait de sauter à l'eau. Le crabe ne s*enfonça point assez pour que Gilliatt le perdit de vue.

Gilliatt se mit à courir après le crabe sur le soubassement de l'écueil. Le crabe fuyait.

Subitement il n'y eut plus rien.

Le crabe venait de se fourrer dans quelque crevasse sous le rocher.

Gilliatt se cramponna du poing à des reliefs de roche et avança la tête pour voir sous les surplombs.

Il y avait là en effet une anfractuosité. Le crabe avait dû s'y réfugier.

C'était mieux qu'une crevasse* C*était une espèce dQ porche.

La mer entrait sous ce porche, mais n'y était pas profonde. On voyait le fond couvert de galets. Ces galets étaient glauques et revêtus de conferves, ce qui indiquait qu'ils n'étaient jamais à sec. Ils ressemblaient à des dessus de têtes d'enfsuits avec des cheveux verts.

Gilliatt prit son couteau dans ses dents, descendit des pieds et des mains du haut de l'escarpement et sauta dans cette eau. Il en eut presque jusqu'aux épaules.

Il s'engagea sous ce porche. Il se trouvait dans un couloir fruste avec une ébauche de voûte ogive sur sa tête. Les parois étaient polies et lisses. Il ne voyait plus le crabe. Il avait pied. Il avançait dans une décroissance de jour. Il commençait à ne plus rien distinguer.

Après une quinzaine de pas, la voûte cessa au-dessus de lui. Il était hors du couloir. Il y avait plus d'espace, et par conséquent plus de jour; ses pupilles d'ailleurs s'étaient dilatées; il voyait assez clair. Il eut une surprise.

Il venait de rentrer dans cette cave étrange visitée par lui le mois d'auparavant.

Seulement il y était rentré par la mer.

Cette arche qu'il avait vue noyée, c'est par là qu'il venait de passer. A de certaines marées basses, elle était praticable.

Ses yeux s'accoutumaient. Il voyait de mieux en mieux. Il était stupéfait. Il retrouvait cet extraordinaire palais de Tombre, cette voûte, ces .piliers, ces sangs on ces pourpres, cette végétation à pierreries, et, au fond, cette crypte, presque sanctuaire, et cette pierre, presque autel.

Il se rendait peu compte de ces détails, mais il avait dans Tesprit l'ensemble, et il le revoyait.

Il revoyait en face de lui, à une certaine hauteur dans l'escarpement» la crevasse par laquelle il avait pénétré la première fois, et qui, du point où il était maintenant, semblait inaccessible.

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