‹ Romans nationauxChapitre 226 sur 247 · LE MONSTRE · texte numérisé non relu

LE MONSTRE

Son poing armé s'aUttit tur 1> bSte. (Ptffl 320.)

La même ouvertnre fait les deux fonctions. L'entrée est l'issue.

Toute la bëte est froide.

Le carnasse de la Méditerranée est repoussant. C'est un contact odieux que cette gélatine animée qui enveloppe le nageur, où les mains s'enfoncent , où les ongles labourent, qu'on déchire sans la tner, et qu'onarrache sans l'ôter, espèce d'être coulant et tenace qui vous passe entre les doigts ; mais aucune stupeur n'égale la subite apparition de la pieuvre. Méduse servie par huit serpents.

Pas de saisissement pareil i l'étreinte de ce céphalopode.

C'est la machine pneumatique qui vous attaque* Vous avez affaire au vide ajant des pattes. Mi coups d'ongles, ni coups de dents ; une scarification indicible. Une morsure est redoutable ; moins qn'une succion. La griffe n'est rien près de la ventouse. La griffa, c'est la bète qui entre dans votre chair ; ta ventouse, c'est vous-même qui entrez dans la bète. Vos muscles s'enâent, vos fibres se tordent, votre peau éclate sous une pesée immonde, votre sang jaillit et se mftle affreusement à la lymphe du mollusque. La bète sa superpose & vous par mille bouches infâmes; l'hydre s'incorpore & l'homme; l'homme s'amalgame à l'hydre. Vous ne

LES TRAVAILLEURS DE LA MER

faites qu'un. Ce rêve est sur vous. Le tigre ne peut que vous dévortr; te poulpe, horreur ! vous aspire. Il \oaa tire & lui et ea lai, et lié, eiiglaé» impuisaant, voua voua sentez lentement vidé dans cet épouvantable sac, qui est un monstre.

Au delà du terrible» être mangé vivant» il y a rinexpriraajble^ ôtre W vivant*

Ces étranges animaux» la science les relette d'abord, selon son Ikabktude d'excessive prudence mftme Tis-à*via des faits, puis elle se décide k les étudier; elle les dissèque, elle les classe» elle les catalogue^ elle leur met une étiquette; elle s'en procure des exemplaires ; elle lee expoa# soas verre dans les musées ; ils entrent dans la nomenclature ; elle les qualifie mollusques» invertébrés, rayonnes; elle constate leurs voisinages : un peu au delà les calmars» un peu en deçà les sépiaireç; elle trouve à ces hydres de l'eau salée un analogue dans Teau douce » Fargyronecte ; elle les divise en grande, moyenne et petite espèce ; elle admet plus aisément la petite espèce que la grande» ce qui est d'ailleurs, dans toutes les régions» la tendance de ta science, laquelle est plus volontiers microscopique que télescopique ; elle regarde leur construction et les appelle céphalopodes, elle compte leurs antennes et les appelle octopèdes. Cela fait, elle les laisse là. Où lascience les lâche, la philosophie les reprend.

La philosophie étudie à son tour ces êtres. Elle va moins loin et plus loin que la science. Elle ne les dissèque pas, elle les médite. Où le scalpel a travaillé, elle plonge l'hypothèse. Elle cherche la cause finale. Profond tourment du penseur. Ces créatures l'inquiètent presque sur le créateur. Elles sont les surprises hideuses. Elles sont les trouble-fète du contemplateur. Il les constate éi>€rdu. Elles sont les formes voulues du mal. Que devenir devant ces blasphèmes de la création contre elle-même? A qui s'en prendre?

Le Possible est une matrice formidable

Le mystère se concrète en monstres. Des morceaux à'04»bre sortent de ce bloc, Timmanence, se déchirent» se détachent, roulent» flottent» se condensent, font des emprunts à la noirceur ikmbiante, subissent des polarisations inconnues, prennent vie, se composent on ne sait quelle forme avec Tobscurité et on ne sait quelle âme avec le miasme» et s'en vont» larves, à travers la vitalité» C'est quelque chose comme les ténèbres laites bètes. Â quoi bon? à quoi cela sert-il? Redàute de la question éternelle.

Ces animaux sont.fantémes autant que monstres. lissent prouvés et improbables. Être est leur Cait» ne pas être serait leur droit. Ils sont les amphibies de la mort. Leur invraisemblance complique leur existence« Ils touchent la frontière humaine et peuplent la limite chimérique. Vous niez le .vampire» la pkuvre apparaît. Leur fourmillement est une certitude qui déconcerte notre assurance. L'optimisme, qui est le vrai pourtant», perd presque contenance devant eux. Ils sont l'extrémité visible des cercles noirs. Ils marquent la transition de notre réalité à une autre. Ils semblent appartenir à ce comittencement d'êtres terribles que le songeur entrevoit confusément par le soupirail de la nuit.

Ces prolongements de monstres, dans l'invisible d'abord, dans le possible ensuite, ont été soupçonnés, aperçus peut-être, par l'extase sévère et par Tœil fixe des mages et des philosophes. De là la conjecture d'un enfer. Le démon est le tigre de l'invisible. La bête fauve des âmes a été dénoncée au genre humain par deux visionnaires, l'un qui s'appelle Jean, l'autre qui s'appelle Dante,

Si en effet les cercles de l'ombre continuent indéfiniment, si après un anneau il y en a un autre, si cette aggravation persiste en progression illimitée, si cette chaîne, dont pour notre part nous sommes résolu à douter, existe, il est certain que la pieuvre

à une extrémité prouve Satan à l'autre.

Il est certain que le méchant à un bout prouve à l'autre bout la méchanceté.

Toute bête mauvaise, comme toute intelligence perverse, est sphinx.

Sphinx terrible proposant l'énigme terrible. L'énigme du mal.

C'est cette perfection du mal qui a fait pencher parfois de grands esprits vers la croyance au dieu double, vers le redoutable bi-frons des manichéens.

Une soie chinoise, volée dans la dernière guerre aii palais de l'empereur de la Chine, représente le requin qui mange le crocodile qui mange le serpent qui mange Taigle qui mange l'hirondelle qui mange la chenille.

Toute la nature que nous avons sous les yeux est mangeante et mangée. Les proies s'entre-mordent.

Cependant des savants qui sont aussi des philosophes, et par conséquent bienveillants pour la création, trouvent ou croient trouver l'explication. Le but final frappe, entre autres, Bonnet de Genève, ce mystérieux esprit exact, qui fut opposé à BuflFon, comme pltts tard Geoffroy Saint-Hilaire l'a été à Cuvier. L'explication serait ceci : la mort partout exige l'ensevelissement partout.

Las voraces sont des ensevelisseurs.

Tous le» êtres rentrent les uns dans les autres. Pourriture, c'est nourriture. Nettoyage effrayant du globe. L'homme, carnassier, est, lui aussi, un enterreur. Notre vie est faite de mort. Telle est la loi terrifiante. Nous sommes sépulcres.

Dans notre monde crépusculaire, cette fatalité de l'ordre produit des monstres. Vous dites : à quoi bon? Le voilà.

Est-ce l'ex'plication? Est-ce la réponse à la question? Mais alors pourquoi pas un autre ordre? La question renaît.

Vivons, soit. I

Mais tâchons que la mort nous soit progrès. Aspirons aux mondes moins ténébreux.

Suivons la conscience qui nous y mène.

Car, ne l'oublions jamais, le ipieux n'est trouvé que par le meilleur.

Page 1