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VOL TAIRE (16^4-1 y y S)
LA VIE et l'œuvre de Voltaire sont intimement mêlées l'une à l'autre : chez lui un écrit est presque toujours un acte ; on ne saurait donc séparer ici la biographie de l'étude littéraire.
Voltaire est né à Paris, le 21 novembre 1694. De son véritable nom il s'appelait François-Marie Arouet ; il était de famille bourgeoise : son père était notaire au Châtelet. L'enfant fit ses études chez les jésuites du collège Louisle-Grand, où il fut un élève très brillant. Cette éducation le marqua fortement ; il y acquit le culte du pur goût classique. Le jeune Arouet, au sortir du collège, était un garçon déjà plein de feu et d'esprit ; il avait eu l'habileté de cultiver quelques utiles relations parmi ses camarades : les d'Argenson et le fameux duc de Richelieu, qui devint bientôt le plus courageux et le plus débauché des Français ; par eux il s'introduisit dans la société des grands
seigneurs. En même temps son parrain, l'abbé de Châteauneuf, le faisait pénétrer dans le monde libertin, chez le grand prieur de Vendôme, à l'hôtel du Temple. Il y avait là une petite compagnie de gens de lettres et de gais viveurs qui maltraitaient fort la morale, mais qui cultivaient l'esprit et la poésie.
Arouet faisait donc des vers, mais son père rêvait pour lui une situation plus lucrative ; pour l'arracher à ce milieu trop littéraire, il l'envoya en 1713 à la Haye comme page du marquis de Châteauneuf, ambassadeur auprès des Etats Généraux. Là-bas Voltaire fortifia son irréligion à la lecture du grand Dictionnaire historique de Bayle, et il ébaucha une intrigue d'amour avec une jolie jeune fille qui s'appelait Pimpette, Le père fut averti, il rappela son fîls à Paris et le fit entrer comme clerc chez un procureur. Arouet apprit là assez de chicane pour se rendre redoutable plus tard à qui lui chercherait noise ; il ne cessa cependant pas de faire des vers. Sa première tragédie, Œdipe, fut bientôt achevée, mais les comédiens la refusèrent, parce qu'elle ne contenait pas d'intrigue amoureuse, chose indispensable au goût de l'époque.
Là- dessus survint une méchante affaire ; des vers satiriques à l'adresse du régent couraient un peu partout, on les attribua non sans raison au jeune Arouet, qui reçut l'ordre de s'exiler à Sully. Il rentra vite en grâce, mais une nouvelle pièce coupable, dont il n'était d'ailleurs pas l'auteur, le fit mettre à la Bastille, où il resta onze mois. Il en profita pour commencer un grand poème épique, la Hcnriade.
Rendu à la liberté, il parvint à faire représenter Œdipe le 18 novembre 1718. Ce fut un succès éclatant. Le ])oète entrait dans la célébrité. C'est vers cette époque qu'il changea son nom d' Arouet en celui de Voltaire moins compromettant et plus sonore. Le mot Voltaire n'est autre chose que l'anagramme de : Arouet /(e) /(eune).
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Les années qui suivent sont surtout occupées par la Henriade, à laquelle Voltaire travaille avec ardeur. En même temps, il court la province, il lit partout des morceaux de son poème et prépare le succès. Jean-Baptiste Rousseau était alors réputé grand poète ; pour se le concilier, Voltaire court le joindre à Bruxelles, mais bientôt la bisbille se glisse entre eux : l'irréligion de Voltaire choque Rousseau bref, ils se séparent avec aigreur. Désormais ils allaient être ennemis; Voltaire devait poursuivre de ses sarcasmes le pamTe Jean-Baptiste même au delà de la tombe.
Quoique Voltaire fût pensionné par le régent et le roi, la Henriade dut être imprimée clandestinement à Rouen. Elle parut avec un succès inespéré en 1723. Dès lors Voltaire fut consacré dans l'opinion comme le grand poète épique français. L'œu\Te nous semble pourtant aujourd'hui poétiquement faible. Elle est alertement versifiée, il y a de place en place des portraits brillants, mais le merveilleux allégorique est bien froid. Il faut dire que le xviii^ siècle n'était guère propice à la production d'un poème épique ; on pensait trop alors et l'on ne sentait pas d'une façon assez forte ni assez simple.
La gloire fit entrer Voltaire à la cour, il reçut une nouvelle pension de la jeune reine Marie Leczinska ; mais ce n'était pas assez au gré du poète. Il voulait être riche pour aller de pair avec les grands ; il s'intéressa à de grosses entreprises financières et fit même une fois im coup de bourse qu'en bon français nous appellerions une escroquerie. Voltaire étabUt ainsi solidement sa fortune. N'empêche qu'on l'entend sans cesse crier misère ; il gémit aussi sur sa santé ; mais elle valait sa fortune, elle était fort bonne ; Voltaire était en apparence de complexion délicate, mais l'expérience devait prouver qu'il était solide.
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Un nouvel incident vint encore à la traverse de cette prospérité. Un jour, à l'Opéra, Voltaire, qui ne craignait pas d'être impertinent avec les grands seigneurs, dit un mot dur au chevalier de Rohan : « Mon nom, je le commence ; vous finissez le vôtre. » Pour se venger, le chevalier fit bâtonner le poète. Voltaire provoqua en duel son insulteur, qui dédaigna le cartel et en fit mettre l'auteur à la Bastille (1725). Décidément c'était là que finissait toute aventure. Cette fois, la détention fut courte ; on relâcha le poète à condition qu'il partirait aussitôt pour l'Angleterre. Il ne se fit pas prier, il s'embarqua, renonçant aux pensions de la cour, le cœur plein de colère contre le gouvernement (1726).
Le séjour en Angleterre exerça sur Voltaire une influence considérable. Ce fut pour lui une occasion de compléter son instruction : il découvrit la littérature anglaise, presque complètement ignorée des Français, il goûta Shakespeare et Milton ; il se nourrit de la philosophie empiriste de Locke. Surtout il se donna ime forte culture scientifique. La métaphysique le rebuta, car il n'aimait que les choses claires, mais il se mit à la physique avec passion. En même temps, à vivre dans un pays où l'on pouvait en fait tout dire sans être inquiété, il sentait s'affermir en lui l'amour de la liberté. Enfin la diversité des sectes l'amusa et aiguisa son ironie antireligieuse.
Au bout de trois ans l'exil de Voltaire prend fin. Le poète rentre en France avec sa tragédie de Bruius et l'Histoire de Charles XII, le premier ouvrage de ce genre qui soit sérieusement documenté et en même temps à'xme lecture agréable. Voltaire déploie une extrême activité. Coup sur coup paraissent la tragédie de Zaïre, qui fut l'occasion d'un nouveau triomphe, et les Leilrcs philosophiques. Ces Lettres sont bien curieuses : elles renferment déjà tout le voltairianismc, elles sont philosophiques, irréligieuses,
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littéraires, encyclopédiques, et tout cela est enveloppé d'une grâce légère et railleuse.
L'apparition des Lettres provoque une nouvelle tempête. Elles sont condamnées. Voltaire fuit précipitamment en Lorraine, mais, rassuré officieusement, il revient s'établir en Champagne, à Cire}- (1734). C'était un endroit commode pour lui, il pouvait de temps en temps pousser jusqu'à Paris ou gagner la frontière en cas d'alerte, et puis il y avait là Mme du Châtelet. La « Belle Emilie », comme on l'appelait, avait à la fois une âme passionnée et un esprit remarquable. Elle aimait les sciences et particulièrement la physique. Le château de Cirey fut transformé en laboratoire, et, surveillé par son amie, qui l'empêchait par prudence de faire trop de littérature. Voltaire se remit à étudier Ne\\'ton ; tous deux, ils concoururent à l'Académie des sciences. Mais la poésie est un démon tenace. Voltaire y revient sans cesse. Il fait des pièces de théâtre qu'il joue lui-même au château. Par moments il est pris d'un véritable délire dramatique : dans ime seule journée, on joua et répéta sous sa direction trente- trois actes ! Voltaire travaille à la Pucelle, l'épopée burlesque et licencieuse que Mme du Châtelet tenait enfermée par crainte des foudres gouvernementales. La satire du Mondain avait obligé Voltaire à fuir un moment en Hollande, mais il put, quelques années après, faire jouer Mahomet en -plein Paris, Mahomet est vm poème anticlérical plutôt ►qu'une tragédie à la manière classique. Sous prétexte d'entrer en guerre contre le fanatisme musulman, Voltaire flagellait âprement le catholicisme. Il fit plus, il joua au pape Benoît XIV le bon tour de lui dédier sa nouvelle tragédie. Le pape, spirituellement, accepta l'hommage et envoya sa bénédiction à Voltaire. Avec un tel patronage, le poète ne pouvait manquer de rentrer en faveur à la cour. Au reste Voltaire commençait à mener l'opinion publique.
11 fallait désormais compter avec lui. Le succès de sa tragédie de Mérope, en 1743, le rappela à l'attention, du roi, qui l'envoya en mission diplomatique auprès de Frédéric IL A son retour, im divertissement qu'il compose pour le mariage du dauphin le fait nommer gentilhomme de la Chambre du roi, historiographe de France. Mme de Pompadour le protège et il entre à l'Académie en 1746.
Cependant Voltaire ne se tint pas en repos ; son ardeur combative trouva un adversaire dans le vieux poète Crébillon, il entreprit de refaire toutes ses pièces. C'est ainsi qu'il donna Sémiramis, Oreste et, plus tard, Catilina. Il y avait de belles cabales pour l'un ou pour l'autre. Voltaire lui-même menait la bataille en plein théâtre ; à la première représentation à! Oreste, il s'écriait dans son enthousiasme, non sans quelque exagération : « Courage, Athéniens, voilà du Sophocle ! »
En 1749, Voltaire avait perdu son amie, Mme du Châtelet. Dès lors, comme il était à nouveau brouillé avec la cour, il songea à accepter les offres du roi de Prusse, qui depuis longtemps l'invitait à venir trouver auprès de lui l'amitié d'un roi philosophe et, sans compter les honneurs, la liberté de tout écrire.
Le 10 juillet 1750, Voltaire arrivait à Postdam. Il reçut dès l'abord une pension annuelle de 20.000 livres, le cordon de l'ordre du roi, la clef de chambellan et un logement au palais, tout cela moyennant la seule obligation de corriger les vers de Frédéric. Voltaire était enthousiaste. Ce qui le charmait particulièrement, c'étaient les délicieux soupers où il se rencontrait à la table du roi, avec Maupertuis, La Mettrie, Algarotti et d'Argens, tous joyeux convives. Voltaire et Frédéric y luttaient d'esprit, et l'on tenait force propos impies. Cet enchantement ne dura pas. Le poète et le roi étaient tous deux trop maUcieux pour s'entendre longtemps. Ils laissèrent échapper l'un sur l'autre
des mots méchaiits qui ne manquèrent pas de leur être rapportés. Cette petite guerre sourde, à coups d'épingles, àuia. quelque temps. Une affaire avec Maupertuis brouilla tout. Voltaire, jaloux de lui, avait saisi l'occasion d'une médiocre dispute pour lancer la Diatribe du docteur Akakia, chef-d'œu\Te de malice qui a pour toujours ridiculisé Maupertuis. Dans cette aventure, le roi prit parti pour Maupertuis, qui était président de l'Académie de Berlin, et il fit brûler la Diatribe. Voltaire voulut rompre. Le i^r janvier 1753 il renvoya au roi, en guise d'étrennes, la clef de chambellan, le cordon de son ordre et le brevet de pension. Frédéric tenait encore à garder Voltaire ; il y eut une réconciliation, mais elle fut courte : le 26 mars, Voltaire partait. A Francfort il fut arrêté par un agent du roi de Prusse qui lui reprit « l'Œuvre de Poéshie » de Frédéric ; Voltaire l'avait malicieusement emportée, se réservant de dauber sur les méchants vers du monarque.
Le séjour qu'il avait fait en Prusse n'avait pas été stérile. Au milieu de l'agitation et des querelles de la cour, il avait travaillé ; en 175 1 avait paru à Berlin le Siècle de Louis XIV. C'est une grande œu\Te historique et philosophique tout ensemble. Voltaire s'était donné pour but d'écrire l'histoire, non d'im roi, mais d'un peuple ; il rompit avec l'usage qui consistait à parler seulement des guerres et des faits de la cour, il voulut montrer aussi la grandeur économique, littéraire et artistique du xyii^ siècle. Une idée domine tout, c'est que la Providence n'est pour rien dans la conduite des choses himiaines, qu'elles arrivent seulement par le jeu nécessaire des événements et par la volonté de ceux qui gouvernent ; ce qui a manqué au grand siècle, c'est vsi roi philosophe : les passions religieuses de Louis XIV assombrissent la beauté de son règne. Par cette œuvre. Voltaire se rangeait définitivement dans le parti philosophique.
Après son retour de Berlin, il erra quelque temps en Alsace et en Lorraine, La Suisse lui sembla un asile sûr, il acheta près de Genève une belle propriété qu'il appela les Délices, et il s'y installa aussitôt (1755). L'établissement de Voltaire aux Délices marque le début d'une nouvelle période de sa vie. Il avait mené jusqu'alors une existence tumultueuse, très mondaine, mêlée de fuites et d'exils, occupé principalement par la pure littérature. Désormais il ne bouge plus de la campagne où il s'est retiré, et il entame ardemment la lutte philosophique. C'est à 61 ans que commence l'époque la plus féconde de sa vie ; il va prolonger jusqu'à un âge extrême une vieillesse énergique et batailleuse. Il ne sera plus le poète unanimement admiré, mais, pour les uns, le Voltaire impie, abhorré de l'Eglise, pour les autres, le « patriarche » vénéré, celui qui « ôte aux nations le bandeau de l'erreur ».
En 1756 paraît l'Essai sur l'histoire générale et sur les mœurs et l'esprit des nations depuis Charlemagne jusqu'à nos jours. Cette œuvre représente un effort immense, mais elle est souvent faussée par l'esprit de parti : l'idée antireligieuse domine tout. Voltaire apporte sur l'Inde et sur la Chine des études nouvelles ; elles ont surtout pour but de faire apparaître la fausseté des religions qui se ressemblent toutes en se contredisant.
Bientôt les Genevois se montrèrent inquiets du voisinage de Voltaire. Pour se mettre à l'abri de leurs tracasseries, le philosophe acheta en France, juste sur la frontière, les deux terres de Tourna}^ et de Ferncy, où il établit son domicile ordinaire en 1760. Ainsi il se trouvait protégé des deux côtés ; à la première alerte, il était en sûreté. Tranquillisé, il se remit à écrire de plus belle. C'est alors que se noue sa grande amitié avec d'Alembert ; tous deux s'entendaient pour « écraser l'Infâme « en compères espiègles et sarcastiqucs.
Une si active propagande ne pouvait manquer de susciter bien des adversaires. Or, pour Voltaire, tout contradicteur devenait un ennemi mortel ; on conçoit que cette époque ait été celle de ses grandes haines. Nul n'y échappe. Le poète Le Franc de Pompignan s'était attaqué aux encyclopédistes. Voltaire se fit un malin plaisir de le persécuter : pendant plusieurs années tomba sur lui une pluie d'épigrammes, d'écrits satiriques et même outrageux. Un autre fut encore plus maltraité. Ce fut le journaliste Fié-' ron ; celui-là fut ridiculisé, injurié et calomnié sans relâche. Voltaire écrivit même tout exprès contre lui ime comédie : l'Ecossaise. Que d'autres victimes ne fit-il pas, Trublet, Desfontaines, Nonnotte, Patouillet... ? Jean- Jacques Rousseau lui-même ne fut pas épargné. Les deux philosophes étaient de tempéraments opposés ; l'optimisme de Rousseau agaçait Voltaire, qui le contrecarra dans le Poème sur le désastre de Lisbonne (1756) et le roman de Candide (1759). Ils finirent par se brouiller tout à fait ; Voltaire en vint aux pires violences, il alla jusqu'à publier un odieux libelle, le Sentiment des citoyens, où il demandait contre Rousseau la peine capitale.
Ce ne sont là que les petits côtés de l'activité de Voltaire ; en vérité, c'est l'Eglise qui l'occupe. Contre elle il emploie les mêmes méthodes que contre ses ennemis personnels : il lâche quantité de petits écrits ironiques, cinglants; il utilise les faits du jour, rebondit sur une anecdote. Par moments il frappe plus fort et lance de plus grandes œu\Tes : le Dictionnaire philosophique (1764), l'Ingénu {1767), les Questions sur l' Encyclopédie (1770-72).
En même temps il met en pratique d'une façon directe sa philosophie humanitaire. Il prend en main la cause des Calas. Le protestant Calas avait été « roué » en 1762, à Toulouse, comme assassin de son fils, qui en réalité s'était pendu. Ses accusateurs prétendaient qu'il avait commis ce
crime pour empêcher son fils de se convertir au catholicisme. Voltaire publie les pièces originales du procès, il protège la famille de la victime et lutte jusqu'à ce qu'il ait obtenu la réhabilitation. Il bataille ensuite en faveur du protestant Sirven, il proteste avec éclat contre le supplice immérité du chevalier de La Barre. Enfin il s'efforce de faire reconnaître l'innocence du général Lally, injustement condamné et exécuté ; à son lit de mort, il écrivit un dernier billet pour féliciter le fils de la victime de la réhabilitation qu'il venait d'apprendre.
Le prestige de Voltaire, auquel s'ajoute le respect dû à son étonnante vieillesse, grandit chaque jour. Voltaire règne sur l'opinion. Il est en correspondance avec les penseurs et les princes de l'Europe, il a renoué des relations avec le roi de Prusse, Catherine II lui écrit ; à Ferney, c'est un continuel défilé d'admirateurs.
En même temps Voltaire se complaît dans son rôle de seigneur de campagne, il bâtit une église, développe les cultures, accroît les ressources du pays. Grâce à lui l'horlogerie devient florissante, et il s'emploie à placer partout les montres de Ferney. Il fait le bien autour de lui ; il s'intéresse à Mlle Corneille, une arrière-petite-nièce du grand poète, et il la dote avec le produrt du Commentaire sur le Théâtre de Corneille (1764).
Voltaire ne cesse pas d'écrire : en 1768 il publie le roman de l'Homme aux quarante écus, où il attaque certaines théories économiques en vogue, puis il donne toute une série de tragédies philosophiques, entre autres les Lois de Minos (1772) sur la suppression des parlements. L'âge décharnait, usait le corps de Voltaire, mais l'esprit gardait toujours la même ardeur. Jamais peut-être le poète n'écrivit avec plus de grâce et de vivacité que dans ses dernières années. L'Epîire à Boileau et surtout l'Epître à Horace (1772) sont d'exquises causeries enjouées.
En 1778 il espéra que le nouveau roi, Louis XVI, ne lui interdirait pas l'entrée de Paris, il y fit son dernier voyage. On le reçut comme un triomphateur. L'Académie, la Comédie, les grands seigneurs, tous venaient lui rendre hommage. La représentation de sa tragédie Irène fut une apothéose ; on lui mit sur la tête une couronne de laurier. Franklin lui amena son petit- fils pour qu'il le bénît. Voltaire voulait encore travailler ; il avait fait adopter par l'Académie le projet d'vin Dictionnaire historique de la langue française et avait pris sa part de la tâche. Mais tant de fatigues, tant d'émotions le brisèrent ; il mourut le 30 mai dans la nuit.
La sépulture religieuse lui fut refusée. On transporta hâtivement son corps à l'abbaye de Scellières en Champagne. L'Assemblée nationale, en 1791, vota le transfert de ses cendres au Panthéon. Après une promenade triomphale à travers Paris, la dépouille de Voltaire fut descendue dans les caveaux glorieux. Contrairement à une légende assez répandue, cette sépulture ne fut jamais violée ; le corps de Voltaire repose toujours au Panthéon.
Voilà une vie riche d'écrits et d'actes. C'est à travers une extrême complexité de faits qu'il faut s'éclairer et se diriger pour juger l'homme. Quel fut réellement le caractère de Voltaire ? L'impression d'ensemble est assez mêlée. Au fond il y a une certaine médiocrité ; l'égoïsme domine. A cet égoïsme de Voltaire se rattachent son avidité de jouissances, son amour du luxe et de toutes les commodités bourgeoises. Pour s'enrichir vite, il se livra quelquefois à de louches combinaisons ; pour garder la faveur des puissants, il exagéra souvent la flatterie, sans souci de sa dignité. Il rusait volontiers ; le mensonge ne lui répugnait jamais. On ne peut lui reprocher de ne pas avoir signé tous ses écrits (et cependant J.-J. Rousseau signa bien les siens), mais il mettait parfois à les désavouer une ardeur qui
semble lui coûter trop peu. Si un de ses libelles est condamné, il crie très haut qu'il n'en est pas l'auteur, bien plus il le déclare abominable. Qu'on joigne à cela un amour-propre extrêmement irritable : Voltaire n'a pas le dédain des basses injures ; dès qu'on aboyé après lui, il mord, il s'acharne sur ses ennemis avec férocité et mauvaise foi. Voilà qui est assez méprisable. Mais il y a de beaux côtés au caractère de cet homme. Il a aimé ses amis avec fidélité, il était généreux pour les pau\T:es gens, les miséreux de la littérature l'exploitaient facilement. Surtout Voltaire se fît le défenseur désintéressé de la justice, il ne pouvait supporter lui-même la souffrance, et il avait par sympathie l'horreur du mal physique chez les autres.
Son esprit, comme son caractère, apparaît grand à certains égards, mais par ailleurs limité. Voltaire est peu profond, il n'aime pas la métaphysique, il ne conçoit pas que l'on se préoccupe beaucoup de l'au delà des phénomènes. De là souvent une médiocrité de pensée qui l'empêche de saisir ce qu'il y a d'essentiel dans les choses : il ridiculisera de grandes idées comme celle de Buffon affirmant que les coquilles fossiles attestent le séjour préhistorique des mers dans les montagnes, il ne comprend pas ce qui dépasse trop l'expérience immédiate ; c'est un réaliste.
En revanche Voltaire a une intelligence étendue et lucide, il voit avec promptitude, et il promène partout une curiosité inlassable ; il a fait de tout avec une aptitude égale : il n'est pas un des genres littéraires consacrés qu'il n'ait pratiqué, et il est peu de sciences qu'il n'ait étudiées. Son imagination n'est pas colorée, mais- il a un esprit étincelant, souple et d'une richesse extrême : Voltaire jette les traits sans compter, il n'éprouve jamais le besoin de développer une plaisanterie, il n'en a pas le temps, sa pensée court devant la plume. Lorsqu'à la fantaisie il joint l'ironie, il donne une impression étrange de puissance ; et
quand il devient âpre, il a le sarcasme accablant. Tous ces dons sont multipliés par une ardeur intense à agir; le repos est impossible à Voltaire ; jusqu'à la dernière heure il aura la fièvre du travail.
En somme, on reconnaîtra que Voltaire était doué intel-
LETTRE AUTOGRAPHE c/i^?Pi^3^(A£^^''''^
lectuellement de qualités non pas supérieures, mais extraordinairement variées et qui, par leur action multiple et simultanée, s'amplifiaient au point de créer le génie.
Cette abondance et cette diversité parfois inharmoniques se révèlent particulièrement dans les idées que Voltaire a
émises à propos des grandes questions discutées à son époque.
En littérature, ses théories sont dans l'ensemble très dix-septième siècle : il développe les principes de Boileau, il aime la pureté classique, il veut une langue châtiée et noble. Cependant il a connu Shakespeare, il a senti qu'il y avait une force singulière chez ce « barbare », et il a conçu l'idée d'une littérature plus vigoureuse renouvelée par la vision directe de la vie ; mais, en vieillissant, il s'attacha de plus en plus aux dogmes littéraires du siècle passé, il atténua ses audaces et finit presque par détester Shakespeare.
Philosophe, Voltaire combat la religion à cause du fanatisme qu'elle engendre, mais il est déiste, et il estime que les prêtres remplissent un rôle utile, en contenant par leur influence les excès populaires.
Son idéal moral est épicurien ; il déteste l'ascétisme, les privations sous toutes leurs formes, et il est peu enclin au sacrifice ; il conçoit pour les hommes une vie facile et même relâchée à condition qu'elle soit honnête.
En politique, Voltaire fait la guerre au régime despotique, à tout gouvernement qui ne respecte pas la liberté personnelle et qui enchaîne le droit de penser et d'écrire. Cependant il n'est pas révolutionnaire, il ne veut pas changer les bases de la société, il est partisan d'une méthode opportuniste de réformes. Il croit que le j^rogrès social est possible et nécessaire, mais il reste franchement royaliste.
Ainsi les idées de Voltaire apparaissent comme un assemblage de principes différents et même opposés qui s'arrêtent à mi-chemin de leurs conséquences. On a pu dire avec vérité de lui qu'il était un « chaos d'idées claires ».
Voltaire a prodigieusement écrit, mais on ne lit plus aujourd'hui son œuvre tout entière ; beaucoup de choses sont mortes littérairement. C'est que Voltaire a touché à tout, sans rien approfondir. Et puis il n'a pas travaillé avec assez de désintéressement artistique, il n'a pas su sortir de
lui-même: au théâtre, il s'est révélé incapable de créer -des caractères vivant réellement. La tragédie, la poésie, l'histoire n'ont été pour lui, la plupart du temps, que des moyens de propager ses idées philosophiques. Si l'art y perd, la pensée y gagne. Voltaire a ramassé et exprimé à peu près tout l'effort intellectuel de son siècle. Il a iait une œuvre de synthèse claire pour la propagande.
Son action sociale a été puissante. D'abord il a créé le journalisme moderne ; les libelles, les feuilles qu'il lança par centaines à propos de menus événements, en passionnant l'opinion publique, ont montré la force de l'a article ». Ceci n'est rien ; Voltaire a brisé le passé. Il a porté à l'Eglise les plus rudes coups qu'elle ait reçus. Avant lui, il y avait eu des hérétiques et des libertins ; à partir de lui, il y a un formidable courant d'anticléricalisme, anticléricalisme étroit, qui méconnaît les bienfaits et la beauté intime des religions, mais qui en souligne férocement les tares. Voltaire a aussi démoli le pouvoir absolu et arbitraire de la royauté, en attaquant l'irrégularité odieuse des procédures simplifiées, les erreurs judiciaires, les lettres de cachet, les embastillements, la liberté partout bâillonnée. Les résultats ont même dépassé son intention : il ne voulait tuer que le fanatisme et il a atteint la religion, il ne voulait détruire que le despotisme, et il a frappé à mort la monarchie ; il atuait haï la Révolution qu'il a préparée.
Il a laissé des ruines, sur lesquelles il n'a rien construit ; car il manquait de force pour créer, il n'en avait que pour le sarcasme. Lorsque les révolutionnaires ont bâti, c'est de Montesquieu et de Rousseau qu'ils se sont inspirés. Toutefois c'était déjà faire beaucoup que de répudier des traditions absurdes ou iniques : Voltaire a proclamé la souveraineté de la raison ; en cela, il a préparé notre civilisation positive et libérale.
Au total, Voltaire a réuni en lui les quahtés et les dé-
fauts essentiels de notre race : il fut intelligent, peu artiste, curieux, novateur en mtme temps que routinier, spirituel et batailleur. Il a rayonné par tout cela, et tout cela se résume en la clarté et l'audace du génie français. Voltaire, qu'on a adoré comme un dieu, ne nous semble plus tel ; nous l'avons aujourd'hui dépassé, mais il est grand par tout ce que, durant plus d'un demi-siècle, il a semé d'idées, et d'idées fécondes en actes.
Henri LEGRAND.