CHAPITRE XÏI
Le souper,
SÉTOC, qui ne pouvait se séparer de cet homme en qui habitait la sagesse, le mena à la grande foire de Bassora', où devaient se rendre les plus grands négociants de la terre habitable. Ce fut pour Zadig une consolation sensible de voir tant d'hommes de diverses contrées réunis dans la même place. Il lui paraissait que l'univers était une grande famille qui se rassemblait à Bassora. Il se trouva à table, dès le second jour, avec un Egyptien, un Indien Gangaride, un habitant du Cathay -, im Grec, un Celte, et plusieurs autres étrangers qui, dans leurs fréquents voyages vers le golfe Arabique, avaient appris assez d'arabe pour se faire entendre. L'Egyptien paraissait fort en colère. « Quel abominable pays que Bassora ! disait-il ; on m'y refuse mille onces d'or sur le meilleur effet du monde. — Comment donc ! dit Sétoc ; sur quel effet vous a-t-on refusé cette somme ? — Sur le corps de ma tante, répondit l'Egyptien; c'était la plus brave fem-
(i) Ville de la Turquie d'Asie, sur le Chaf-el-.\rab, non loin du golfe Pcrsiiiuc. C'est un granJ entrepôt coninicrcial. Là se rencontrent les marchands de J'Asie Mineure, de l'Arabie, de la l'erse et des 1 iules.
(2) Noiu doi(iiij à |a Chine mu moyen âge,
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me d'Egypte. Elle m'accompagnait toujours ; elle est morte en chemin ; j'en ai fait une des plus belles momies que nous ayons ; et je trouverais dans mon pays tout ce que je voudrais en la mettant en gage. Il est bien étrange qu'on ne veuille pas seulement me donner ici mille onces d'or sur un effet si solide. » Tout en se courrouçant, il était près de manger d'une excellente poule bouillie, quand l'Indien, le prenant par la main, s'écria avec douleur : « Ah ! qu'allez-vous faire ? — Manger de cette poule, dit l'homme à la momie. — Gardez-vous en bien, dit le Gangaride ; il se pourrait faire que l'âme de la défunte fût passée dans le corps de cette poule, et vous ne voudriez pas vous exposer à manger votre tante ? Faire cuire des poules, c'est outrager manifestement la nature. — Que voulez-vous dire avec votre nature et vos poules ? reprit le cholérique Egyptien ; nous adorons un bœuf ' et nous en mangeons bien. — Vous adorez un bœuf ! est-il possible ? dit l'homme du Gange. — Il n'y a rien de si possible, repartit l'autre ; il y a cent trente-cinq mille ans que nous en usons ainsi, et personne parmi nous n'y trouve à redire. — Ah! cent trente-cinq mille ans ! dit l'Indien, ce compte est un peu e.xagéré ; il n'y en a que quatre-vingt mille que l'Inde est peuplée, et assurément nous sommes vos anciens ; et Brama nous avait défendu de manger des bœufs avant que vous vous fussiez avisés de les mettre sur les autels et à la broche. — Voilà un plaisant animal que votre Brama, pour le comparer à Apis ! dit l'Egyptien ; qu'a donc fait votre Brama de si beau ? » Le bramin répondit : « C'est lui qui a appris aux hommes à lire et à écrire, et à qui toute la terre doit le jeu des échecs. — Vous vous trompez, dit un Chaldéen qui était auprès de lui ; c'est le poisson Oannès- à qui on doit de si grands bienfaits, et il est juste de ne rendre qu'à lui ses hommages. Tout le monde vous dira que c'était un être divin, qu'il avait la queue dorée, avec une belle
(i) C'est Apis, divinité adorée dans l'ancienne Egypte sous la forme d'un bœuf noir, marqué d'une tache blanche et carrée sur le front, avec une autre marque semblable à un croissant sur le côté droit. Il était nourri à Memphis, avait deux temples et y rendait des oracles. .\ la fin de sa 25' année, on le noyait et on l'enterrait magnifiquement dans le Sérapéuni.
(2) Oannès, dieu chaldéen, qui sortit de la mer Erythrée pour apprendre au mande naissant les arts, l'agriculture et les lois. Il était moitié homme, moitié poisson.
tête d'homme, et qu'il sortait de l'eau pour venir prêcher à terre trois heures par jour. II eut plusieurs enfants qui furent tous rois, comme chacun sait. J'ai son portrait chez moi que je révère comme je le dois. On peut manger du bœuf tant qu'on veut; mais c'est assurément une très grande impiété de faire cuire du poisson ; d'ailleurs vous êtes tous deux d'une origine trop peu noble et trop récente pour me rien disputer. La nation égyptienne ne compte que cent trente-cinq mille ans, et les Indiens ne se vantent que de quatre-vingt mille, tandis que nous avons des almanachs de quatre mille siècles. Croyez-moi, renoncez à vos folies, çt je vous donnerai à chacun un beau portrait d'Oannès. »
L'homme de Cambalu*, prenant la parole, dit : « Je respecte fort les Egyptiens, les Chaldéens, les Grecs, les Celtes, Brama, le bœuf Apis, le beau poisson Oannès ; mais peut-être que le Li ou le Tien2, comme on voudra l'appeler, vaut bien les bœufs et les poissons. Je ne dirai rien de mon pays ; il est aussi grand que la terre d'Egypte, la Chaldée, et les Indes ensemble. Je ne dispute pas d'antiquité, parce qu'il suffit d'être heureux, et que c'est fort peu de chose d'être ancien ; mais, s'il fallait parler d'almanachs, je dirais que toute l'Asie prend les nôtres, et que nous en avions de fort bons avant qu'on sût l'arithmétique en Chaldée.
— Vous êtes des ignorants tous tant que vous êtes ! s'écria le Grec : est-ce que vous ne savez pas que le Chaos est le père de tout, et que la forme et la matière ont mis le monde dans l'état où il est ?» Ce Grec parla longtemps ; mais il fut enfin interrompu par le Celte, qui, ayant beaucoup bu pendant qu'on disputait, se crut alors plus savant que tous les autres, et dit en jurant qu'il n'y avait que Teutah^ et le gui de chêne qui valussent la peine qu'on en parlât ; que, pour lui, il avait toujours du gui dans sa poche ; que les Scythes, ses ancêtres, étaient
(i) Avitre nom de Pékin.
(î) Mots chinois qui signifient proprement : li, la lumière naturelle, la raison, et tien, le ciel ; et qui signifient aussi Dieu. {Note de Voltaire.)
(3) Teutatli ou ïeutatùs, divinité gauloise, obscure et formidable. C'était le dieu de la nuit ; il conduisait les âmes des morts, il était aussi le dieu de l'intelligence et celui de la guerre. On l'invoquait sous la forme d'un chêne, et on lui ofirait des sacrifice; humains.
les seuls gens de bien qui eussent jamais été au monde ; qu'ils avaient, à la vérité, quelquefois mangé des hommes, mais que cela n'empêchait pas qu'on ne dût avoir beaucoup de respect pour sa nation; et qu'enfin, si quelqu'un parlait mal de Teutah, il lui apprendrait à vivre. La querelle s'échauffa pour lors, et Sétoc vit le moment oîi la table allait être ensanglantée. Zadig, qui avait gardé le silence pendant toute la dispute, se leva enfin : il s'adressa d'abord au Celte, comme au plus furieux ; il lui dit qu'il avait raison, et lui demanda du gui ; il loua le Grec sur son éloquence, et adoucit tous les esprits échauffés. Il ne dit que très peu de chose à l'homme du Cathay, parce qu'il avait été le plus raisonnable de tous. Ensuite il leur dit : « Mes amis, vous alliez vous quereller pour rien, car vous êtes tous du même avis. » A ce mot, ils se récrièrent tous. « N'est-il pas vrai, dit-il au Celte, que vous n'adorez pas ce gui, mais celui qui a fait le gui et le chêne ? — Assurément, répondit le Celte. — Et vous, monsieur l'Egyptien, vous révérez apparemment dans un certain bœuf celui qui vous a donné les bœufs ? — Oui, dit l'Egyptien. — Le poisson Oannès, continua-t-il, doit céder à celui qui a fait la mer et les poissons. — D'accord, dit le Chaldéen. — L'Indien, ajouta-t-il, et le Cathayen, reconnaissent comme vous un premier principe ; je n'ai pas trop bien compris les choses admirables que le Grec a dites, mais je suis sûr qu'il admet aussi un Etre supérieur, de qui la forme et la matière dépendent. » Le Grec qu'on admirait dit que Zadig avait très bien pris sa pensée, c Vous êtes donc tous du même avis, répliqua Zadig, et il n'y a pas là de quoi se quereller.» Tout le monde l'embrassa. Sétoc, après avoir vendu fort cher ses denrées, reconduisit son ami Zadig dans sa tribu. Zadig apprit en arrivant qu'on lui avait fait son procès en son absence, et qu'il allait être brûlé à petit feu.