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CHAPITRE PREMIER

Voyage d'un habitant du monde de l'étoile Sirius dans la planète de Saturne.

DANS une de ces planètes qui tournent autour de l'étoile nommée Sirius il y avait un jeune homme de beaucoup d'esprit que j'ai eu l'honneur de connaître dans le dernier voyage qu'il fit sur notre petite fourmilière ; il s'appelait Micromégas^ nom qui convient fort à tous les grands. Il avait

(i) Ce roman peut être regardé comme une imitation d'un des voyages de Gulliver. Il contient plusieurs allusions. Le nain de Saturne est M. de FonteneUe. Malgré sa douceur, sa circonspection, sa philosophie, qui devait lui faire aimer celle de M. de Voltaire, il s'était lié avec les ennemis de ce grand homme, et avait paru partager, sinon leur haine, du moins leurs préventions. Il fut fort blessé du rôle qu'il jouait dans ce roman, et d'autant plus peut-être que la critique était juste, quoique sévère, et que les éloges qui s'y mêlaient y donnaient encore plus de poids. Le mot qui termine l'ouvrage n'adoucit point la blessure, et le bien qu'on dit du secrétaire de l'.'^cadémie de Paris ne consola Point M. de FonteneUe des plaisanteries qu'on se permettait sur celui de r.Académie de Saturne. (Avertissement de l'édition de Kehl.)

FonteneUe, né en 1657, était neveu de Corneille. Après quelques essais malheureu.\ au théâtre, il se tourna vers les sciences ; il y apporta un mélange de philosophie et de grâce mondaine qui charmait. Secrétaire de l'Académie des sciences en 1699, il popularisa avec un art plein d'élégance les travaux des savants : U fut un vulgarisateur ingénieux. Son originaUté fut de servir de lien entre les idées du xvw^ siècle qu'il avait reçues et celles du xvni' qu'il favorisa avec modération. Il mourut presque centenaire en 1757. Ses principaux ouvrages sont : Entretiens sur la pluralité des mondes (i586), Eloges des académiciens.

(2) Nom fantaisiste formé des deux mots grecs : micros et mégas, et qui signifie Petit-Grand.

huit lieues de haut : j'entends par huit lieues, vingt-quatre mille pas géométriques de cinq pieds chacun.

Quelques géomètres, gens toujours utiles au public, prendront sur-le-champ la plume, et trouveront que, puisque M. Micromégas, habitant du pays de Sirius, a de la tête aux pieds vingtquatre mille pas, qui font cent vingt mille pieds de roi, et que nous autres, citoyens de la terre, nous n'avons guère que cinq pieds, et que notre globe a neuf mille lieues de tour ; ils trouveront, dis-je, qu'il faut absolument que le globe qui l'a produit ait au juste vingt et un millions six cent mille fois plus de circonférence que notre petite terre. Rien n'est plus simple et plus ordinaire dans la nature. Les Etats de quelques souverains d'Allemagne ou d'Italie, dont on peut faire le tour en une demiheure, comparés à l'empire de Turquie, de Moscovie ou de la Chine, ne sont qu'une très faible image des prodigieuses différences que la nature a niises dans tous les êtres.

La taille de Son Excellence étant de la hauteur que j'ai dite, tous nos sculpteurs et tous nos peintres conviendront sans peine que sa ceinture peut avoir cinquante mille pieds de roi de tour ; ce qui fait une très jolie proportion'.

Quant à son esprit, c'est un des plus cultivés que nous ayons ; il sait beaucoup de choses ; il en a inventé quelques-unes : il n'avait pas encore deux cent cinquante ans, et il étudiait, selon la coutume, au collège des jésuites* de sa planète, lorsqu'il devina, par la force de son esprit, plus de cinquante propositions d'Euclide. C'est dix-huit de plus que Biaise Pascal, lequel, après en avoir deviné trente-deux en se jouant, à ce que dit sa sœur, devint depuis un géomètre assez médiocre^, et im fort mauvais métaphysicien. Vers les quatre cent cinquante ans au sortir de l'enfance, il disséqua beaucoup de ces petits insectes qui n'ont pas

(i) Variante. La première édition portait ici la phrase suivante : .< Son nez étant le tiers lie son beau visage, et son beau visage étant la septième partie de la hauteur de son beau corps, il faut avouer que le nez du Sirien a six raille trois cent trente-trois pieds de roi plus une fraction ; ce qui était à démontrer. »

(2) Variante. Première édition : « ... au collège le plus célèbre de sa planète... ».

(3) Pascal devint un très grand géomètre, non dans la classe de ceux qui ont contribué par de grandes découvertes au progrès des sciences, comme Descartos, Newton, mais dans celle dos géomètres qui ont montré par leurs ouvrages un génie de premier ordre. (Note de l'édition de Kelil.J

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cent pieds de diamètre, et qui se dérobent aux microscopes ordinaires ; il en composa un livre fort curieux, mais qui lui fit quelques affaires. Le muphti' de son pays, grand vétillard, et fort ignorant, trouva dans son livre des propositions suspectes, malsonnantes, téméraires, hérétiques, sentant l'hérésie, et le poursuivit vivement : il s'agissait de savoir si la forme substantielle des puces de Sirius était de même nature que celle des colimaçons. Micromégas se défendit avec esprit ; il mit les femmes de son côté ; le procès dura deux cent vingt ans. Enfin le muphti fit condamner le livre par des jurisconsultes qui ne l'avaient pas lu, et l'auteur eut ordre de ne paraître à la cour de huit cents années-.

Il ne fut que médiocrement affligé d'être banni d'une cour qui n'était remplie que de tracasseries et de petitesses. Il fit une chanson fort plaisante contre le muphti, dont celui-ci ne s'embarrassa guère ; et il se mit à voyager de planète en planète pour achever de se former l'esprit et le cœur, comme on dit. Ceux qui ne voyagent qu'en chaise de poste ou en berline seront sans doute étonnées des équipages de là-haut ; car nous autres, sur notre petit tas de boue, nous ne concevons rien au delà de nos usages. Notre voyageur connaissait merveilleusement les lois de la gravitation, et toutes les forces attractives et répulsives. Il s'en servait si à propos que, tantôt à l'aide d'un rayon de soleil, tantôt par la commodité d'une comète, il allait de globe en globe, lui et les siens, comme un oiseau voltige de branche en branche. Il parcourut la voie lactée en peu de temps, et je suis obligé d'avouer qu'il ne vit jamais, à travers les étoiles dont elle est semée, ce beau ciel empyrée que l'illustre vicaire Derham^ se vante d'avoir

Ci) Muphti ou Mufti, chef de la religion mahométane qui juge les questions relatives au dogme et à la discipline.

(2) M. de Voltaire avait été persécuté par le théatin Eoyer, pour avoir dit dans ses Lettres philosophiques que les facultés de notre âme se dévelopoent en même temps que nos organes, de la même manière que les facultés de l'âme des animaux. (Note de l'édition de Kehl.) — Voyez la note sur Boyer au chapitre IV de Zadig.

(3) Savant anglais, auteur de la Théologie astronomique et de quelques autres ouvrages qui ont pour objet de prouver l'e.Tistence de Dieu parle détail des merveilles de la nature ; malheureusement lui et ses imitateurs se trompent souvent dans l'exposition de ces merveilles : ils s'extasient sur la sagesse qui se montre dans l'ordre d'un phénomène, et on découvre que ce phénomène est tout difiérent de ce qu'ils ont supposé ; alors c'est ce aou-

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vu au bout de sa lunette. Ce n'est pas que je prétende que M.Derham ait mal vu, à Dieu ne plaise! mais Micromégas était sur les lieux, c'est un bon observateur et je ne veux contredire personne. Micromégas, après avoir bien tourné, arriva dans le globe de Saturne. Quelque accoutumé qu'il fût à voir des choses nouvelles, il ne put d'abord, en voyant la petitesse du globe et de ses habitants, se défendre de ce sourire de supériorité qui échappe quelquefois aux plus sages ; car enfin Saturne n'est guère que neuf cent fois plus gros que la terre, et les citoyens de ce payslà sont des nains qui n'ont que mille toises de haut ou environ. Il s'en moqua un peu d'abord avec ses gens, à peu près comme un musicien italien se met à rire de la musique de Lulli, quand il vient en France. Mais, comme le Sirien avait un bon esprit, il comprit bien vite qu'un être pensant peut fort bien n'être pas ridicule pour n'avoir que six mille pieds de haut. Il se familiarisa avec les Saturniens, après les avoir étonnés. Il lia une étroite amitié avec le secrétaire de l'académie de Saturne, homme de beaucoup d'esprit, qui n'avait, à la vérité, rien inventé, mais qui rendait un fort bon compte des inventions des autres, et qui faisait passablement de petits vers et de grands calculs. Je rapporterai ici, pour la satisfaction des lecteurs, une conversation singulière que Micromégas eut un jour avec M. le secrétaire.

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