M AMBRÉS
Il fit quatre duplicata de cette lettre, de crainte d’accident, et les enferma dans des étuis de bois d’ébène le plus dur ; puis appelant à lui quatre courriers qu’il destinait à ce message (c’étaient l’ânesse, le chien, le corbeau, et le pigeon) , il dit à lanesse : Je sais avec quelle fidélité vous avez servi Balaam, mon confrère ; servez-moi de même : il n’y a point d’onocrotal qui vous égale à la course ; allez , ma chère amie , rendez ma lettre en main propre , et revenez. L’ânesse lui répondit : Comme j’ai servi Balaam , je servirai monseigneur; j’irai et je reviendrai. Le sage lui mit le bâton d’ébène dans la bouche, et elle partit comme un trait.
Puis il fit venir le chien de Tobie, et lui dit : Chien fidèle , et plus prompt à la course qu’Achille aux pieds légers, je sais ce que vous avez fait pour Tobie fils de Tobie , lorsque vous et l’ange Raphaël vous l’accompagnâtes de Ninive à Ragès en Médie , et de Ragès à Ninive, et qu’il rapporta à son père dix talents *, que l’esclave Tobie père avait prêtés à l’esclave Gabelus; car ces esclaves étaient fort riches : portez à son adresse cette lettre , qui est plus précieuse que dix talents d’argent. Le chien lui répondit : Seigneur, si j’ai autrefois suivi le messager Raphaël, je puis tout aussi bien faire votre commission. Mambrès lui mit la lettre dans la gueule : il en dit autant à la colombe. Elle lui répondit : Seigneur, si j’ai rapporté un rameau dans l’arche, je vous rapporterai de même votre réponse. Elle prit la lettre dans son bec. On les perdit tous les trois de vue en un instant.
Puis il dit au corbeau : Je sais que vous avez nourri le grand prophète Élie 2 lorsqu’il était caché auprès du torrent Carith , si fameux dans toute la terre; vous lui apportiez tous les jours de bon pain et des poulardes grasses ; je ne vous demande que de porter cette lettre à Memphis.
Le corbeau répondit en ces mots : Il est vrai , seigneur, que je portais tous les jours à dîner au grand prophète Élie, le thesbite,
1 Vingt mille écus argent de France, au cours de ce jour.
2 Troisième livre des Rois, chap. XVIL
LE TAUREAU
que j’ai vu monter dans l’atmosphère sur un char de feu (rainé par quatre chevaux de feu , quoique ce ne soit pas la coutume ; mais je prenais toujours la moitié dudiner pour moi : je veux bien porter votre lettre, pourvu que vous m’assuriez de deux bons repas chaque jour , et que je sois payé d’avance en argent comptant pour ma commission.
Mambrès en colère dit à cet animal : Gourmand et malin, je ne suis pas étonné qu’Apollon , de blanc que tu étais comme un cygne, t’ait rendu noir comme une taupe, lorsque dans les plaines de Thessalie tu trahis la belle Coronis, malheureuse mère d’Esculape. Eh ! dis-moi donc , mangeais-tu tous les jours des aloyaux et des poulardes, quand tu fus dix mois dans l’arche? Monsieur, nous y faisions très-bonne chère , repartit le corbeau ; on servait du rôti deux fois par jour à tous les volatiles de mon espèce qui ne vivent que de chair, comme à vautours, milans, aigles, buses, éperviers, ducs, émouchets, faucons, hiboux, et à la foule innombrable des oiseaux de proie; on garnissait avec une profusion bien plus grande les tables des lions, des léopards, des tigres, des panthères, des onces, des hyènes , des loups, des ours , des renards , des fouines , et de tous les quadrupèdes carnivores : il y avait dans l’arche huit personnes démarqué, et les seules qui fussent au monde , continuellement occupées du soin de notre table et de notre garde-robe ; savoir, Noé et sa femme , qui n’a- • vaient guère plus de six cents ans, leurs trois fils et leurs trois épouses : c’était un plaisir de voir avec quel soin, quelle propreté, nos huit domestiques servaient plus de quatre mille convives du plus grand appétit, sans compter les peines prodigieuses qu’exigeaient dix à douze mille autres personnes , depuis l’éléphant et la girafe jusqu’aux vers à soie et aux mouches. Tout cc qui m’étonne , c’est que notre pourvoyeur Noé soit inconnu à toutes les nations dont il est la tige ; mais je ne m’en soucie guère.
Je m’étais déjà trouvé à une pareille fête1 chez le roi de Thrace \ Xissutre : ces choses-là arrivent de temps en temps pour l’instruc- < lion des corbeaux ; en un mot , je veux faire bonne chère, et être bien payé en argent comptant.
1 Bérose, auteur chaldéen, rapporte en effet que la même aventure advint au roi de Thrace Xissutre : elle était même encore plus merveilleuse; car son arche avait cinq stades de long sur deux de large. Il s’est élevé une grande dispute entre les savants, pour demêler lequel est le plus ancien du roi Xissutre ou de Noé.
BLANC
' Le sage Mambrès se garda bien de donner sa lettre à une bète si difficile et si bavarde : ils se séparèrent fort mécontents l’un de l'autre.
Il fallait cependant savoir ce que deviendrait le beau taureau , et ne pas perdre la piste de la vieille et du serpent. Mambrès ordonna à des domestiques intelligents et affidés de les suivre ; et pour lui il s’avança en litière sur le bord du Nil, toujours faisant des réflexions.
Comment se peut-il, disait-il en lui-même, que ce serpent soit le maître de presque toute la terre, comme il s’en vante , et comme tant de doctes l’avouent , et que cependant il obéisse à une vieille? comment est-il quelquefois appelé au conseil de là-haut, tandis qu’il rampe sur la terre? pourquoi entre-il tous les jours dans le corps des gens par sa seule vertu , et que tant de sages prétendent l’en déloger avec des paroles? enfin comment passe-t-il chez un petit peuple du voisinage pour avoir perdu le genre humain, et comment le genre humain n’en sait-il rien ? Je suis bien vieux, j’ai étudié toute ma vie ; mais je vois là une foule d’incompatibilités que je ne puis concilier; je ne saurais expliquer ce qui m’est arrivé à moi-même, ni les grandes choses que j’ai faites autrefois , ni celles dont j’ai été témoin : tout bien pesé, je commence à soupçonner que ce monde-ci subsiste de contradictions, Rerum concordiadiscors, comme disait autrefois mon maître Zoroastre en sa langue.
Tandis qu’il était plongé dans cette métaphysique obscure , comme l’est toute métaphysique , un batelier,, en chantant une chanson à boire , amarra un petit bateau près de la rive : on en vit sortir trois graves personnages à demi-vêtus de lambeaux crasseux et déchirés , mais conservant sous ces livrées de la pauvreté l’air le plus majestueux et le plus auguste; c’étaient Daniel, Ezéchiel , et Jérémie.