CHAPITRE VIII
Comment le serpent tlt des contes à la princesse pour la consoler.
Cependant le serpent contait des histoires à la belle Amaside , pour calmer ses douleurs. 11 lui disait comment il avait guéri autrefois tout un peuple de la morsure de certains petits serpents , en se montrant seulement au bout d’un bâton. 11 lui apprenait les conquêtes d’un héros qui fit un si beau contraste avec Amphion , architecte de Thèbes en Béotie; cet Amphion faisait venir les pierres de taille au son du violon; un rigodon et un menuet lui suffisaient pour bâtir une ville : mais l’autre les détruisait au son du cornet à bouquin; il fit pendre trente et un rois très-puissants dans un canton de quatre lieues de long et de large ; il fit pleuvoir de grosses pierres du haut du ciel sur un bataillon d’ennemis fuyant devant lui; et, les ayant ainsi exterminés , il arrêta le soleil et la lune en plein midi , pour les exterminer encore entre Gabaon et Aialon sur le chemin de Bethoron , à l’exemple de Bacchus qui avait arrêté le soleil et la lune dans son voyage aux Indes.
La prudence que tout serpent doit avoir ne lui permit pas de parler à la belle Amaside du puissant bâtard Jephté , qui coupa le cou à sa fille parce qu’il avait gagné une bataille ; il aurait jete trop de terreur dans le cœur de la belle princesse : mais il lui conta les aventures du grand Satnson , qui tuait mille Philistins avec une
LE TAUREAU
mâchoire d’âne, qui attachait ensemble trois cents renards par la queue, et qui tomba dans les filets d’une fille moins belle, moins tendre et moins fidèle que la charmante Amaside.
Il lui raconta les amours malheureux de Sichem et de l’agréable Dina, âgée de six ans, et les amours plus fortunés de Booz et de Ruth , ceux de Juda avec sa bru Thamar, ceux de Loth avec ses deux filles qui ne voulaient pas que le monde finit , ceux d’Abraham et de Jacob avec leurs servantes , ceux de Ruben avec sa mère , ceux de David et de Bethsabée , ceux du grand roi Salomon, enfin tout ce qui pouvait dissiper la douleur d’une belle princesse.
GHAPITRE XI.
Comment le serpent ne la consola point.
Tous ces contes-là m’ennuient , répondit la belle Amaside , qui avait de l’esprit et du goût; ils ne sont bons que pour être commentés chez les Irlandais par ce fou d’Abadie, ou chez les Yelches par ce phrasier d’Houteville; les contes qu’on pouvait faire à la quadrisaïeule de ma grand’mère ne sont plus bons pour moi qui ai été élevée par le sage Mambrès, et qui ai lu l’Entendement humain du philosophe égyptien nommé Locke , et la Matrone d’Éphèse. Je veux qu’un conte soit fondé sur la vraisemblance , et qu’il ne res- ' semble pas toujours à un rêve ; je désire qu’il n’ait rien de trivial ni d’extravagant : je voudrais surtout que , sous le voile de la fable , •
il laissât entrevoir aux yeux exercés quelque vérité fine qui échappe au vulgaire : je suis lasse du soleil et de la lune dont une vieille dispose à son gré , des montagnes qui dansent , des fleuves qui remontent à leur source, et des morts qui ressuscitent ; mais surtout , quand ces fadaises sont écrites d’un style ampoulé et inintelligible , cela me dégoûte horriblement. Vous sentez qu’une fille qui craint de voir avaler son amant par un gros poisson , et d’avoir elle-même le cou coupé par son propre père , a besoin d’être amusée; mais tâchez de m’amuser selon mon goût.
Vous m’imposez là une tâche bien difficile répondit le serpent : j’aurais pu autrefois vous faire passer quelques quarts d’heure assez agréables , mais j’ai perdu depuis quelque temps l'imagination et la mémoire. Hélas! où est le temps où j’amusais les filles!
BLANC
Voyons cependant si je pourrai me souvenu de quelque conte moral pour vous plaire. . » . u ro;ne Patra
Il v a vin CTt- cinq mille ans que le roi bnao .
étaient sur le trône de Thèbes aux cent portes. Le rot Gnao e an fort beau, et la reine Patra encore plus belle ; maisi s ^ avoir d’enfants : le roi Gnaof proposa un prix pour crfu qutenset gnerait la meilleure méthode de perpétuer la race roy ale ■ ^
La faculté de médecine et Pacadêmte de ch.rurgm foentdexo^^
lents traités sur cette question importante , pas
envoya la reine aux eaux , elle fit des neuvai^eto tomab^m
coud d’argent au temple de Jupiter Ammon, dont vient le
moniac ; tout fut inutile. Enfin un jeune prêtre de vmgt-cinqans se
présenta au roi, et lui dit : Sire, jecro.s savoir ^
qui opère ce que votre majesté désire avec tarit d aider . .1
ie narle en secret à l’oreille de madame votre femme , et elle
555 SS, je 0..»». mm mm
d’heure ensemble : la reine devint grosse , e P Mon Dieu , dit la princesse , je vois où cela mener
trop commun; je dirai même qu’il alarme ma pudeur. Contez n
quelque fable bien vraie, bien avérée , et bien, morde , don J n’aie jamais entendu parler, pour achever de me forme, esp,
le cœur, comme dit le professeur égyptien Lmro '.
En voici une , madame , dit le beau serpent , qui est des plus
a1ÎynSti'ois prophètes , tous trois également ambitieux et dégoûtés de leur état : leur folie était de vouloir être rois ; «üny a qu’un pas du rang de prophète à celui de monarque tlhomme aspire toujours à monter tous les degres de 1 echelle de J fort • D’ailleurs leurs goûts , leurs plaisirs étaient absolumen le premier prêchait admirablement ses freres assembles q battaient des mains ; le second était fou de la musique , e sième aimait passionnément les filles : l’ange lturiel vint ;se p resenter à eux un jourqu’ils étaient à table,, et qu’ils s’entretenaient des
douceurs de la royauté. . •
Le maître des choses , leur dit l’ange , m’envoie vers vous pour récompenser votre vertu; non-seulement vous serez rois, mais
1 [Anagramme de Rollin.]
LE taureau
vous satisferez continuellement vos passions dominantes : vous , premier prophète , je vous fais roi d’Égypte , et vous tiendrez toujours votre conseil, qui applaudira à votre éloquence et à votre sagesse; vous, second prophète, vous régnerez sur la Perse, et vous entendrez continuellement une musique divine ; et vous, troisième prophète, je vous fais roi de l’Inde , et je vous donne une maîtresse charmante qui ne vous quittera jamais.
Celui qui eut 1 Égypte en partage commença par assembler son conseil privé , qui n’était composé que de deux cents sages ; il leur ht, selon 1 étiquette , un long discours qui fut très-applaudi ; et le monarque goûta la douce satisfaction de s’enivrer de louanges qui n étaient corrompues par aucune flatterie. Le conseil des affaires étrangères succéda au conseil privé ; il fut beaucoup plus nombreux , et un nouveau discours reçut encore plus d’éloges : il en fut de même des autres conseils ; il n’y eut pas un moment de relâche aux plaisirs et à la gloire du prophète roi d’Égypte; le bruit de son éloquence remplit toute la terre.
Le prophète roi de Perse commença par se faire donner un opéra italien, dont les chœurs étaient chantés par quinze cents châtrés; leurs voix lui remuaient l’âme jusqu’à la moelle des os , où elle réside : à cet opéra en succédait un autre , et à ce second un troisième sans interruption.
Le roi de l’Inde s’enferma avec sa maîtresse , et goûta une volupté parfaite avec elle : il regardait comme le souverain bonheur la nécessité de la caresser toujours , et il plaignait le triste sort de ses deux confrères, dont l’un était réduit à tenir toujours son conseil , et l’autre à être toujours à l’opéra.
Chacun d’eux, au bout de quelques jours, entendit par la fenêtre des bûcherons qui sortaient d’un cabaret pour aller couper du bois dans la forêt voisine, et qui tenaient sous le bras leurs douces amies, dont ils pouvaient changer à volonté : nos rois prièrent Ituriel de vouloir bien intercéder pour eux auprès du maître des choses , et de les faire bûcherons.
Je ne sais pas , interrompit la tendre Amaside , si le maître des choses leur accorda leur requête , et je ne m’en soucie guère ; mais je sais bien que je ne demanderais rien à personne, si j’étais enfermée tête à tête avec mon amant, avec mon cher Nabuchodonosoi\
Les voûtes du palais retentirent de ce grand nom. D’abord A mu-
BLANC
suie n’avait prononce que Na , ensuite Nabu , puis Nabucho ; mais à la tin la passion l’emporta, elle prononça le nom fatal tout entier , malgré le serment qu’elle avait fait au roi son père : toutes les dames du palais répétèrent Nabuchodonosor ; et le malin corbeau ne manqua pas d’en aller avertir le roi. Le visage d’Amasis, roi de Tanis, fut troublé, parce que son cœur était plein de trouble : et voilà comment le serpent, qui était le plus prudent et le plus sublil des animaux , faisait toujours du mal aux femmes en croyant bien faire.
Or Amasis en courroux envoya sur-le-champ chercher sa tille Amaside par douze de ses alguazils qui sont toujours prêts à exécuter toutes les barbaries que le roi commande , et qui disent pour raison, Nous sommes payés pour cela.