CHAPITRE XI
Comment la princesse épousa son bœuf
Amasis , roi de Tanis , surpris de ce spectacle , ne coupa point le cou à 6a fille ; il remit son cimeterre dans son fourreau ; Mambrès lui dit : Grand roi, l’ordre des choses est changé ; il faut que votre majesté donne l’exemple. O roi! déliez vous-même promptement le taureaublanc , et soyez le premier à l’adorer. Amasis obéit, et se prosterna avec tout son peuple : le grand prêtre de Memphis présenta au nouveau bœuf Apis la première poignée de foin ; la princesse Amaside attachait à ses belles cornes des festons de roses , d’anémones, de renoncules, de tulipes , d’œillets -, et d’hyacinthes ; elle prenait la liberté de le baiser, mais avec un profond respect : les prêtres jonchaient de palmes et de fleurs le chemin par lequel on le conduisait à Memphis; et le sage Mambrès , faisant toujours ses réflexions , disait tout bas à son ami le serpent : Daniel a changé cet homme en bœuf , et j’ai changé ce bœuf en dieu.
On s’en retournait à Memphis dans le même ordre : le roi de Tanis, tout confus, suivait la marche: Mambrès, l’air serein et recueilli, était à son côté; la vieille suivait tout émerveillée; elle était accompagnée du serpent, du chien, de l’ânesse, du corbeau, de la colombe, et du bouc émissaire; le grand poisson remontait le Nil; Daniel, Ézéchief et Jérémie, transformés en pies, fermaient la marche.
Quand on fut arrivé aux frontières du royaume, qui n’étaient pas fort loin , le roi Amasis prit congé du bœuf Apis , et dit à sa fdle : Ma fille , retournons dans nos États , afin que je vous y coupe le cou, ainsi qu’il a été résolu dans mon cœur royal , parce que vous avez prononcé le nom de Nabuchodonosor, mon ennemi , qui m’avait détrôné il y a sept ans : lorsqu’un père a juré de couper le cou à sa fille, il faut qu’il accomplisse son serment, sans quoi il est précipité pour jamais dans les enfers ; et je ne veux pas me damner pour l’amour de vous. La belle princesse répondit en ces mots au roi Amasis : Mon cher père, allez couper le cou à qui vous voudrez ; mais ce he sera pas à moi : je suis sur les terres d’Isis, d’Osiris, d’Horus, et d’Apis; je ne quitterai point mon beau taureau blanc ; je le baiserai tout le long du chemin, jusqu’à
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ce que j’aie vu son apothéose dans la grande écurie de Ja sainte ville de Memphis : c’est une faiblesse pardonnable à une fille bien née.
A peine eut-elle prononcé ces paroles, que le bœuf Apis s’écria •
Ma chère Amaside , je t’aimerai toute ma vie. C’était pour la première fois qu’on avait entendu parler Apis en Égypte depuis quarante mille ans qu’on l’adorait : le serpent et l’ânesse s’écrièrent , Les sept années sont accomplies î et les trois pies répétèrent , Les sept années sont accomplies ! tous les prêtres d’Égypte levèrent les mains au ciel : on vit tout d’un coup le dieu perdre ses deux jambes de devant ; ses deux jambes de derrière se changèrent en deux jambes humaines; deux beaux bras charnus, musculeux, et blancs , sortirent de ses épaules ; son mufle de taureau fit place au visage d’un héros charmant ; il redevint le plus bel homme de la terre, et dit : J’aime mieux être l’amant d’Amaside que dieu ; je suis Nabuchodonosor, roi des rois.
Cette nouvelle métamorphose étonna tout le monde , hors le ré- : fléchissant Mambrès; mais ce qui ne surprit personne, c’est que Nabuchodonosor épousa sur-le-champ la belle Amaside en présence de cette grande assemblée.
Il conserva le royaume de Tanis à son beau-père , et fit de belles fondations pour l’ânesse , le serpent , le chien , la colombe , et même pour le corbeau, les trois pies, et le gros poisson, montrant à tout l’univers qu’il savait pardonner comme triompher.
La vieille eut une grosse pension ; le bouc émissaire fut envoyé pour un jour dans le désert , afin que tous les péchés passés fussent expiés , après quoi on lui donna douze chèvres pour sa ré- • compense; le sage Mambrès retourna dans son palais faire des réflexions; Nabuchodonosor, après l’avoir embrassé, gouverna tranquillement le royaume de Memphis , celui de Babylone , de Damas , ij de Balbek, de lyr, la Syrie, l’Asie mineure, la Scythie , lès contrées de Shiras , de Mosok , du Tubal , de Madai , de Gog , de Magog , de Javan , la Sogdiane, la Baclriane , les Indes, et les îles. 5
Les peuples de cette vaste monarchie criaient tous les matins : '
Vive le grand Nabuchodonosor, roi des rois , qui n’est plus bœuf ,
Et depuis ce fut une coutume dans Babylone que toutes les fois que le souverain, ayant été grossièrement trompé par ses satra-
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tliiite , tout le peuple criait à sa porte : Vive notre grand roi , qui n’est plus bœuf !
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