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OU L’OPTIMISME
rié entrecoupée de ruisseaux se présenta devant eux; nos deux voyageurs font repaître leurs montures ; Cacambo propose à son maître de manger, et lui en donne l’exemple : Gomment veux-tu , disait Candide , que je mange du jambon , quand j’ai tué le fils de monsieur le baron , et que je me vois condamné à ne revoir la belle Cunégonde de ma vie? A quoi me servira de prolonger mes misérables jours, puisque je dois les traîner loin d’elle dans les remords et dans le désespoir ? et que dira le journal de Trévoux ?
En parlant ainsi, il ne laissa pas de manger. Le soleil se couchait; les deux égarés entendirent quelques petits cris qui paraissaient poussés par des femmes ; ils ne savaient si ces cris étaient de douleur ou de joie ; mais ils se levèrent précipitamment, avec cette inquiétude et cette alarme que tout inspire dans un pays inconnu : ces clameurs partaient de deux filles toutes nues qui couraient légèrement au bord de la prairie, tandis que deux singes les suivaient en leur mordant les fesses. Candide fut touché de pitié; il avait appris à tirer chez les Bulgares , et il aurait abattu une noisette dans un buisson sans toucher aux feuilles : il prend son fusil es- : pagnol à deux coups , tire , et lue les deux singes. Dieu soit loué !
mon cher Cacambo, j’ai délivré d’un grand péril ces deux pauvres i créatures : si j’ai commis un péché en tuant un inquisiteur et un jésuite , je fai bien réparé en sauvant la vie à deux filles : ce sont peut-être des demoiselles de condition, et cette aventure nous peut procurer de très-grands avantages dans le pays.
Il allait continuer; mais sa langue devint percluse quand il vit ces deux tilles embrasser tendrement les deux singes , fondre en larmes sur leurs corps , et remplir l’air des cris les plus douloureux : Je ne m’attendais pas à tant de bonté d’âme, dit-il enfin à Cacambo; lequel lui répliqua : Vous avez fait là un beau chef-d’œuvre, mon maître! vous avez tué les deux amants de ces i demoiselles. Leurs amants ! serait-il possible? vous vous moquez de moi, Cacambo; le moyen de vous croire? Mon cher maître, repartit Cacambo , vous êtes toujours étonné de tout; pourquoi trouvez-vous si étrange que dans quelques pays il y ait des singes qui obtiennent les bonnes grâces des dames ? ils sont des quarts d’hommes , comme je suis un quart d’Espagnol. Ilélas ! reprit Candide , je me souviens d’avoir entendu dire à maître Fangloss qu’autrefois pareils accidents étaient arrivés, et que ces mélanges ! avaient produit des égypans , des faunes , des satyres ; que plu-
sieurs grands personnages de l’antiquité en avaient vu ; mais je pienais cela pour des labiés. Vous devez être convaincu à présent , dit Cacambo , que c’est une vérité ; et vous voyez comment en usent les personnes qui n’ont pas reçu une certaine éducation : tout ce que je crains , c’est que ces dames ne nous fassent quel- ' que méchante affaire.
Ces réflexions solides engagèrent Candide à quitter la prairie et à s’enfoncer dans un bois. Il y soupa avec Cacambo ; et tous deux, apres avoir maudit l’inquisiteur de Portugal, le gouverneur de j Buenos-Ayres , et le baron , s’endormirent sur de la mousse. A îeiu reveil ils sentirent qu ils ne pouvaient remuer : la raison en était que pendant la nuit les Oreillons, habitants du pays, à qui les deux daines les avaient dénoncés , les avaient garrottés avec des cordes d écorces d’arbres ; ils étaient entourés d’une cinquantaine d Oreillons tout nus, armés de flèches, de massues et de haches de caillou ; les uns faisaient bouillir une grande chaudière, les ~ autres préparaient des broches, et tous criaient : C’est un jésuite, c’est un jésuite; nous serons vengés et nous ferons bonne chère; mangeons du jésuite, mangeons du jésuite.
Je vous l’avais bien dit , mon cher maître, s’écria tristement Caeambo , que ces deux filles nous joueraient un mauvais tour. Candide , apercevant la chaudière et les broches, s’écria : Nous allons é ceitainement être rôtis ou bouillis. Ah ! que dirait maître Pangloss 1 s’il voyait comme la pure nature est faite? Tout est bien; soit : mais j’avoue qu’il est bien cruel d’avoir perdu mademoiselle Cu- ’ ilégonde , et d’être mis à la broche par des Oreillons. Cacambo ne j perdait jamais la tête : Ne désespérez de rien , dit-il au désolé Can- J t dide ; j’entends un peu le jargon de ces peuples , je vais leur par- i! 1er. Ne manquez pas , dit Candide , de leur représenter quelle est 1 inhumanité affreuse de faire cuire des hommes , et combien cela ç$t peu chrétien.
Messieurs, dit Cacambo, vous comptez donc manger aujourd’hui an jésuite ; c’est très-bien fait , rien n’est plus juste que de traiter ;; < ainsi ses eiînemis : en effet , le droit naturel nous enseigne à tuer notre prochain , et c’est ainsi qu’on en agit dans toute la terre : si nous n’usons pas du droit de le manger, c’est que nous avons d ailleurs de quoi faire bonne chère ; mais vous n’avez pas les mê- j
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de sa victoire : mais, messieurs, vous ne voudriez pas manger vos amis ; vous croyez aller mettre un jésuite en broche, et c est votre défenseur, c’est l’ennemi de vos ennemis que vous allez rôtir. Pour moi, je suis né dans votre pays ; monsieur que vous voyez est mon maître ; et , bien loin d être jésuite , il vient de tuer un jésuite; il en porte les dépouilles; voilà le sujet de votre méprise : pour vérifier ce que je vous dis, prenez sa robe, portez-Ia à la première barrière du royaume de los padres, informez-vous si mon maître n’a pas tué un officier jésuite; il vous faudra peu de temps : vous pourrez toujours nous manger, si vous trouvez que je vous ai menti ; mais si je vous ai dit la vérité , vous connaissez trop les principes du droit public, les mœurs et les lois , pour ne nous pas faire grâce.
Les Oreillons trouvèrent ce discours très-raisonnable ; ils députèrent deux notables pour aller en diligence s’informer de la vérité; lesdeux députés s’acquittèrent deleur commission en gens d’esprit, et ils revinrent bientôt apporter de bonnes nouvelles : les Oreillons délièrent leurs deux prisonniers, leur firent toutes sortes de civilités, leur offrirent des filles, leur donnèrent des rafraîchissements , et les reconduisirent jusqu aux confins de leurs États , en criant avec allégresse : Il n’est point jésuite , il n’est point jésuite !
Candide ne se lassait point d’admirer le sujet de sa délivrance : Quel peuple ! disait-il quels hommes! quelles mœurs ! Si je n’avais pas eu le bonheur de donner un grand coup d’épée au travers du corps du frère de mademoiselle Cunégonde , j étais mangé sans rémission. Mais, après tout , la pure nature est bonne , puisque ces gens-ci, au lieu de me manger, m’ont fait mille honnêtetés dès qu'ils ont su que je n’étais pas jésuite.