CHAPITRE XXIH
Candide et Martin vont sur les côtes d’Angleterre; ce qu'ils y voient.
Ah , Pangloss ! Pangloss ! Ah, Martin ! Martin ! ah, ma chère Cunégonde ! qu’est-ce que ce monde-ci ? disait Candide sur le vaisseau hollandais. Quelque chose de bien fou et de bien abominable , répondait Martin. — Vous connaissez l’Angleterre ; y est-on aussi fou qu’en France ? C’est une autre espèce de folie, dit Martin ; vous savez que ces deux nations sont en guerre pour quelques arpents de neige vers le Canada , et qu’elles dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus que tout le Canada ne vaut. De vous dire précisément s’il y a plus de gens à lier dans un pays que dans un autre , c’est ce que mes faibles lumières ne me permettent pas ; je sais seulement qu’en général les gens que nous allons voir sont fort atrabilaires.
En causant ainsi, ils abordèrent à Portsmouth : une multitude de peuple couvrait le rivage, et regardait attentivement un assez gros homme 1 qui était à genoux, les yeux bandés, sur le tillac d’un des vaisseaux de la flotte ; quatre soldats postés vis-à-vis de cet
1 L’amiral Byng. Voltaire ne le connaissait pas , et lit des efforts pour le sauver. Il n’abhorrait pas moins les atrocités politiques que les atrocités théologiques; et il savait que Byng était une victime que les ministres anglais sacrifiaient à l’ambition de garder leurs places. K.
homme, lui tirèrent chacun trois balles dans la crâne le plus paisiblement du monde; et toute l’assemblée s’en retourna extrêmement satisfaite. Qu’est-ce donc que tout ceci ? dit Candide; et quel démon exerce partout son empire? Il demanda qui était ce gros homme qu’on venait de tuer en cérémonie. C’est un amiral, lui répondit-on. Et pourquoi tuer cet amiral? C’est, lui dit-on , parce qu’il. n’a pas fait tuer assez de monde; il a livré un combat à un amiral français, et on a trouvé qu’il n’était pas assez près de lui. Mais , dit Candide , l’amiral français était aussi loin de l’amiral anglais que celui-ci l’était de l’autre? Cela est incontestable, lui réphqua-l-on ; mais dans ce pays-ci il est bon de tuer de temps en temps un amiral , pour encourager les autres.
Candide fut si étourdi et si choqué de ce qu’il voyait et de ce qu’d entendait , qu’il ne voulut pas seulement mettre pied à terre, et qu’il fit son marché avec le patron hollandais (dût-il le voler comme celui de Surinam) pour le conduire sans délai à Venise.
Le patron fut prêt au bout de deux jours. On côtoya la France • on passa à la vue de Lisbonne , et Candide frémit ; on entra dans le détroit et dans la Méditerranée ; enfin on aborda à Venise. Dieu soit loué ! dit Candide en embrassant Martin , c’est ici que je reveriai la belle Cunégonde. Je compte sur Cacambo comme sur moimême. Tout est bien , tout va bien , tout va le mieux qu’il soit possible.