‹ Romans (volume 2)Chapitre 80 sur 167 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

L’INGÉNU. 215

familles qui déménageaient : on lui dit que six ans auparavant Saumur contenait plus de quinze mille âmes , et qu’à présent il n’y en avait pas six mille. Il ne manqua pas d’en parler dans son hôtellerie : plusieurs protestants étaient à table; les uns se plaignaient amèrement, d’autres frémissaient de colère, d’autres disaient en pleurant, ï\os dulcia linquimus uvvct , nos patriam fugimas. L Ingénu , qui ne savait pas le latin , se lit expliquer ces paroles , qui signifient , Nous abandonnons nos douces campagnes, nous fuyons notre patrie.

Et pourquoi fuyez-vous votre patrie, messieurs? — C’est qu’on veut que nous reconnaissions le pape. — Et pourquoi ne le reconnaitriez-vqus pas? vous n’avez donc point de marraines que vous vouliez épouser ? car on m’a dit que c’était lui qui en donnait la permission. — Ah! monsieur ,’ ce pape dit qu’il est le maître du domaine des rois. — Mais, messieurs, de quelle profession êtesvous? — Monsieur, nous sommes p^ur la plupart des drapiers et des fabricants. — Si votre pape dit qu’il est le maître de vos draps et de vos fabriques , vous faites très-bien de ne le pas reconnaître;

mais pour les rois, c’est leur affaire ; de quoi vous mêlez-vous1 ?

Alors un petit homme noir prit la parole , et exposa très-savamment les griefs de la compagnie : il parla de la révocation de l’édit

Nantes avec tant d’énergie , il déplora d’une manière si pathétique le sort de cinquante mille familles fugitives et de cinquante mille autres converties par les dragons , que l’Ingénu à son tour \eisa des larmes. D’où vient donc , disait-il , qu’un si grand roi , dont la gloire s’étend jusque chez les Hurons, se prive ainsi de tant de coeurs qui 1 auraient aimé , et de tant de bras qui l’auraient servi? '

C est qu on l’a trompé , comme les autres grands rois , répondit 1 homme noir; on lui a fait croire que dès qu’il aurait dit un mot, tous les hommes penseraient comme lui , et qu’il nous ferait changer de religion comme son musicien Lulli fait changer en un moment les décorations de ses opéras. Non-seulement il perd déjà cinq à six mille sujets très-utiles, mais il s’en fait des ennemis; et le roi Guillaume , qui est actuellement maître de l’Angleterre, acomposé plusieurs régiments de ces mêmes Français qui auraient combattu pour leur monarque.

nistp" K* ^ r^onse ^ue Eontenelle à un marchand de Rouen , jansé*

L’INGÉNU

Un tel désastre est d’autant plus étonnant , que le pape régnant , à qui Louis XIV sacrifie une partie de son peuple , est son ennemi déclaré. Ils ont encore tous deux depuis neuf ans une querelle violente : elle a été poussée si loin , que la France a espéré enfin de voir briser le joug qui la soumet depuis tant de siècles à cet étianger, et surtout de ne lui plus donner d’argent, ce qui est le premier mobile des affaires de ce monde. Il parait donc évident qu’on a trompé ce grand roi sur ses intérêts comme sur l’étendue de son pouvoir , et qu’on a donné atteinte à la magnanimité de son cœur.

L Ingénu, attendri de plus en plus, demanda quels étaient les Français qui trompaient ainsi un monarque si cher aux Hurons. Ce sont les jésuites , lui répondit-on , c’est surtout Je P. de la Chaise , confesseur de sa majesté : il faut espérer que Dieu les en punira un jour, et qu’ils seront chassés comme ils nous chassent. Y a-t-il un malheur égal aux nôtres? mons de Louvois nous envoie de tous côtés des jésuites et des dragons.

Oh bien ! messieurs, répliqua l’Ingénu, qui ne pouvait plus se contenir, je vais à Versailles recevoir la récompense due à mes services; je parlerai à ce mons de Louvois; on m’a dit que c’est lui qui fait la guerre de son cabinet : je verrai le roi , je lui ferai connaître la vérité ; il est impossible qu’on ne se rende pas à cette vérité quand on la sent : je reviendrai bientôt pour épouser mademoiselle de Saint-Yves, et je vous prie à la noce. Ces bonnes gens le prirent alors pour un grand seigneur qui voyageait incognito par le coche. Quelques-uns le prirent pour le fou du roi.

Il y avait à table un jésuite déguisé qui servait d’espion au révérend P. de la Chaise; il lui rendait compte de tout, et le P. de la Chaise en instruisait mons de Louvois. L’espion écrivit. L’Ingénu et la lettre arrivèrent presque en même temps à Versailles.

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