‹ Romans (volume 2)Chapitre 98 sur 167 · VL · texte numérisé non relu

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Bientôt la princesse de Babylone et le phénix arrivèrent dans l’empire des Gimmériens , bien moins peuplé , à la vérité , que la Chine, mais deux fois plus étendu, autrefois semblable à la Scythie , et devenu depuis quelque temps aussi florissant que les royaumes qui se vantaient d’instruireles autres États.

Après quelques jours de marche, on entra dans une très-grande ville que l’impératrice régnante 1 faisait embellir : mais elle n’y était pas ; elle voyageait alors des frontières de l’Europe à celles de l’Asie pour connaître ses États par ses yeux, pour juger des maux et porter les remèdes, pour accroître les avantages, pour semer l'instruction.

Un des principaux officiers de cette ancienne capitale, instruit de l’arrivée de la Babylonienne et du phénix , s’empressa de rendre scs hommages à la princesse et de lui faire les honneurs du pays, bien sûr que sa maîtresse , qui était là plus polie et la plus magnifique des reines , lui saurait gré d’avoir reçu une si grande dame avec les mêmes égards qu’elle aurait prodigués elle-même.

On logea Formosante au palais, dont on écarta une foule importune de peuple ; on lui donnades fètesingéni'euses. Le seigneur cimmérien , qui était un grand naturaliste , s’entretint beaucoup avec le phénix dans les temps où la princesse était retirée dans son appartement. Le phénix lui avoua qu’il avait autrefois voyagé chez les Cimmériens , et qu’il ne reconnaissait plus le pays : Comment de si prodigieux changements, disait-il, ont-ils pu être opérés dans un temps si court? Il n’y a pas trois cents ans que je vis ici la nature sauvage dans toute son horreur ; j’y trouve aujourd’hui les arts , la splendeur , la gloire , et la politesse. Un seul homme 2 a commencé ce grand ouvrage, répondit le Cimmérien , une femme l’a perfectionné/; une femme a été meilleure législatrice quel Isis des Égyptiens et la Cérès des Grecs ; la plupart des législateurs ont eu un génie étroit et despotique, qui a resserré leurs vues dans le pays qu’ils ont gouverné; chacun a regardé son peuple comme étant seul sur la terre , ou comme devant être l’ennemi du reste de la terre : ils ont formé des institutions pour ce seul peuple , introduit des usages pour lui seul , établi une religion pour lui seul : c’est ainsi que les

1 [Catherine IL ]

? [ Pierre 1. ]

LA PRINCESSE

Égyptiens , si fameux par des monceaux de pierre , se sont abrutis et déshonorés parleurs superstitions barbares : ils croient les autres nations profanes, ils ne communiquent point avec elles, et, excepté la cour , qui s’élève quelquefois au-dessus des préjugés vulgaires, il n’y a pas un Égyptien qui voulût manger dans un plat dont un étranger se serait servi : leurs prêtres sont cruels et absurdes : il vaudrait mieux n’avoir point de lois, et n’écouter que la nature , qui a gravé dans nos cœurs les caractères du juste et de l’injuste , que de soumettre la société à des lois si insociables.

Notre impératrice embrasse des projets entièrement opposés ; elle considère son vaste État, sur lequel tous les méridiens viennent se joindre, comme devant correspondre à tous les peuples qui habitent sous ces différents méridiens. La première de ses lois a été la tolérance de toutes les religions , et la compassion pour toutes les erreurs : son puissant génie a connu que si les cultes sont différents , la morale est partout la même ; par ce principe elle a lié sa nation à toutes les nations du monde , et les Cimmériens vont regarder le Scandinavien et le Chinois comme leurs frères. Elle a fait plus; elle a voulu que cette précieuse tolérance, le premier lien des hommes , s’établit chez ses voisins : ainsi elle a mérité le titre de mère de la patrie , et elle aura celui de bienfaitrice du genre humain, si elle persévère.

Avant elle , des hommes malheureusement puissants envoyaient des troupes de meurtriers ravir à des peuplades inconnues et arroser de leur sangles héritages de leurs pères : on appelait ces assassins des héros; leur brigandage était de la gloire. Notre souveraine a une autre gloire ; elle a fait marcher des armées pour apporter la paix , pour empêcher les hommes de se nuire , pour les forcer à se supporter les uns les autres ; et ses étendarts ont été ceux de la concorde publique.

Le phénix, enchanté de tout ce que iui apprenait ce seigneur , lui dit : Monsieur , il y a vingt-sept mille neuf cents années et sept mois que je suis au monde , je n’ai encore rien vu de comparable à ce que vous me faites entendre. Il lui demanda des nouvelles de j son ami Amazan : le Cimmérien lui conta les mêmes choses qu’on avait dites à la princesse chez les Chinois et chez les Scythes; Amazan s’enfuyait de toutes les cours qu’il visitait sitôt qu’une dame lui avait donné un rendez-vous auquel il craignait de succomber. Le phénix instruisit bientôt Formosante de cette nouvelle

DE BABYLONE. 343

marque de fidélité qu’Amazim lui donnait, fidélité d’autant plus étonnante qu’il ne pouvait pas soupçonner que sa princesse en

^ifétait parti pour la Scandinavie. Ce fut dans ces climats que des spectacles nouveaux frappèrent encore ses yeux ; ici la royauté et la liberté subsistaient ensemble par un accord qui para, impossible dans d’autres États ; les agriculteurs avaient part a la législation, aussi bien que les grands du royaume ; et un jeune prince donnait les plus grandes espérances d’être digne de commander a une nation libre. Là c’était quelque chose de plus étrange ; le seu roi qui fût despotique de droit sur la terre , par un contra formel avec son peuple , était en même temps le plus jeune et le plus jus

dCcSes Sarmates , Amazan vit un philosophe ' sur le trône : on pouvait l’appeler le roi de l’anarchie , car il était le chef de cent Se petits rois , dont un seul pouvait d’un mot anéantir les resoins de tous les autres : Éole n’avait pas plus de peine a conc-nir tous les vents qui se combattent sans cesse , que ce monarque „’en avait à concilier les esprits : c’était un pilote environne d un éternel orage; et cependant le vaisseau ne se brisait pas, car

nrinpp était un excellent pilote. .

En parcourant tous ces pays si différents de sa patrie , Amazan refusait constamment toutes les bonnes fortunes qui se présentaient à lui , toujours désespéré du baiser que Formosaute avait donné au roi d’Égypte , toujours affermi dans son inconcevable résolution de donner à Formosaute l'exemple d’une fidélité unique

6t La prhicesse de Babylone avec le phénix le suivait partout à la piste, et ne le manquait jamais que d’un jour ou deux , sans que £ se lassât de courir , et sans que l’autre perdit un moment a le

SU ils traversèrent ainsitoute la Germanie: ils admirèrentles progrès que la raison et la philosophie faisaient dans le Nord ; tous princes y étaient instruits , tous autorisaient la liberté de penseï ,

leur éducation n’avait point été confiée à des hommes qui eussent

intérêt de les tromper , ou qui fussent trompes eux-memes ; on les avait élevés dans la connaissance de la morale universelle, et dans le mépris des superstitions : on avait banni dans tous ces

1 [Stanislas Poniatowski. |

LA PRINCESSE

Etats un usage insensé, qui énervait et dépeuplait plusieurs m« meudionaux : cette coutume était d’enterrer tout vivants dans de vastes cachots un nombre infini des deux sexes é'ernellement séparés l’un de l’autre, et de leur faire jurer de n’avoir jama“^ communication ensemble : cet excès de démence , accrédité pendan

cruefiès! ’ 3 3814 ,a t6rre aUtant qUe leS §uerres P'”*

Les princes du Nord avaient à la fin compris que, si on vouait avoir des haras, il ne fallait pas séparer les plus forts chevaux aVa 6S S aVaiCnt detruit aussi des erreurs non moins bizarne ,:rr0lnS pernicieuses- Enfin les hommes osaient être raisonnables dans ces vastes pays, tandis qu’ailleurs on croyait encote qu on ne peut les gouverner qu’autant qu’ils sont imbéciles.

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