‹ Romantisme et révolution. Éd. définitive, avec une pref. nouv., de L'avenir de l'intelligence, suivi de Auguste Comte, Le romantisme féminin, Mademoiselle Monk, L'invocation a Minerve [et] Trois idées politiquesChapitre 43 sur 112 · L'ORDRE POSITIF D'APRÈS COMTE · texte numérisé non relu

L'ORDRE POSITIF D'APRÈS COMTE

Etait-ce une chimère ?

Quand Jundzill écrivit à Comte, il y avait exactement vingt-cinq années que le philosophe poursuivait son programme de réorganiser, en effet, sans Dieu ni roi 1.

Plus que Jundzill et plus sans doute que personne, le jeune Auguste Comte avait senti les blessures de l'anarchie et les tares qu'elle nous laisse inévitablement : rien ne marque mieux la noblesse de cet esprit et le sang latin de sa race que la vigueur de sa réaction contre un si grand mal. Comme il le dit dans son Testament, il était né à Montpellier, sous le Peyrou de Louis XIV, « d'une famille éminemment catholique et monarchique » ; mais depuis le milieu de son adolescence, avant même d'entrer à l'Ecole polytechnique, il avait répudié le théologisme en politique aussi bien qu'en religion. Mais il n'avait pas concédé pour cela aux idées de libre examen ou d'égalité, qui lui avaient servi à atteindre cette négation radicale, les qualités de l'Être divin ni celles du Souverain absolu. Ces idées ont bien pu être acceptées comme des « dogmes », et « dogmes absolus >» du temps qu'elles étaient nécessaires à ruiner le théologisme : cette acceptation ne peut être que provisoire ; elles n'ont pas de valeur propre; elles ne peuvent ni dominer ni régner et, en tant que principes, elles sont condamnées à mort.

1. Les mots de royauté et de roi ont chez Comte une acception bien définie : ils veulent dire roi et royautéde droit divin. A proprement parler, ni Louis XVIII, ni Louis XIV, ni Henri IV, ni Louis XI ne sont pour lui des rois. Il les appelle plusieurs fois des dictateurs, pour marquer qu'il n'y a rien de commun entre leur genre d'autorité et la souveraineté théologique des princes du moyen âge. Les positivistes qui m'ont fait là-dessus une aigre querelle ont montré qu'ils ne connaissaient pas leur auteur. Voyez V Appendice.

Par exemple, on ne peut conserver, en politique, une Doctrine « qui représente le Gouvernement comme étant, par sa nature, l'ennemi nécessaire de la société, contre lequel celle-ci doit se constituer soigneusement en état continu de suspicion et de surveillance » (on a reconnu le Libéralisme) ; une Doctrine d'après laquelle il faut « examiner toujours sans se décider jamais » (on à reconnu le Protestantisme) ; une Doctrine contredisant ou méconnaissant ce « progrès continu de la civilisation », qui « tend par sa nature à développer extrêmement » les « inégalités intellectuelles et morales 1 » (on a reconnu la Démocratie). Cette doctrine morale et politique ne pouvait que pousser au comble une anarchie dont le jeune Auguste Comte, qui en sentait le vif dégoût, voulait s'affranchir à tout prix.

Platon a remarqué que certaines questions politiques nous posent en gros caractères des problèmes écrits en traits menus et fins dans les cas individuels. Auguste Comte aurait peut-être été moins clairvoyant si les événements auxquels il assista2 n'avaient pas posé devant lui, en des termes politiques et sociaux très pressants, sous une forme révolutionnaire et sanglante, ce qu'il appelle, dans la plus stricte et la plus émouvante de ses formules, F immense question de l'ordre.

Pour trouver l'ordre, l'ordre intellectuel et l'ordre moral autant que l'ordre politique, il circonscrivit du mieux qu'il put le domaine de l'anarchie.

Un fait originel le frappa.

Si l'anarchie tenait : l°la société presque entière, 2° diverses provinces du cœur, et 3° plusieurs départements de l'intelligence, il observa pourtant qu'il existait des régions sereines dans lesquelles cette anarchie ne régnait pas ou ne régnait plus. On trouve dans un de ses opuscules de 1822 cette

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