‹ Romantisme et révolution. Éd. définitive, avec une pref. nouv., de L'avenir de l'intelligence, suivi de Auguste Comte, Le romantisme féminin, Mademoiselle Monk, L'invocation a Minerve [et] Trois idées politiquesChapitre 95 sur 112 · SAINTE-BEUVE · texte numérisé non relu

SAINTE-BEUVE

ou

l'empirisme organisateur

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Toutes choses étaient confuses ; l'intelligence est venue les organiser.

Anaxagore, d'après Diogène Laerte, II, 3.

Michelet figurant l'inverse du progrès et Chateaubriand le contraire de la tradition, cette double méprise de la vieille France et de la France moderne se complique, ai-je dit, d'une double négligence envers Sainte-Beuve. J'aurai le courage de répéter et de montrer que Sainte-Beuve leur servirait à l'une et à l'autre.

A la vérité, ce grand homme ne brille point par le caractère. Il laisse assez vite entrevoir les basses parties de son âme. Ceux mêmes qui se plaisent infiniment auprès de lui ne l'aiment qu'avec précaution. Mais qu'est-il nécessaire que son personnage nous plaise ! En oubliant le peu que fut cette personne, il faut considérer l'essence impersonnelle de l'esprit pur.

La devise qu'on a inscrite au monument du Luxembourg : Le vrai, le vrai seul, serait, pour tout autre, ambitieuse. Elle devint juste pour lui. Sur ses derniers jours, Sainte-Beuve ne tenait à peu près qu'à la vérité. Cette vérité fut particulière-

ment cachée aux hommes de son âge, enfants névropathiques des révolutions et des guerres. Une singulière démence, née des entreprises de la sensibilité sur la fantaisie et de la fantaisie sur la raison, les empêchait tout à la fois de voir juste, de bien juger et d'argumenter avec rigueur et solidité. Manque d'observation, arrêt du sens critique, lésion profonde de la faculté logique, c'est proprement la triple tare du romantisme. Joignez que la rupture des hautes traditions intellectuelles, dont j'ai traité pour Michelet, rendait plus cruelle et plus difficile la guérison de cette maladie de l'intelligence.

En philosophie et en poésie comme en histoire et en religion, les écoles les plus brillantes s'attachaient à développer soit des vérités fort banales en termes ambitieux, soit des vues neuves et curieuses, mais démesurément amplifiées par le langage. Une foule de maîtres s'improvisaient ainsi et chacun avait ses disciples ; ceux-ci ramassaient et embauchaient les passants, Infatigable dans la curiosité, Sainte-Beuve visita un par un les cénacles contemporains. Il s'en mettait. On l'accueillait, on l'initiait sur-le-champ, tant il montrait de timide ferveur, de disposition à l'étude et de fine compréhension. Toujours intéressé, il paraissait conquis. Catéchumène ou néophyte, nul ne s'entendait comme lui à déraisonner dans le chœur. Puis, soudainement, sur le signe de quelque puissance invisible, il prenait un air mécontent; son visage se refermait, il saluait, fuyait, et les plus douces habitudes ne le ramenaient point.

Ainsi répandit-il sa fine et discrète lueur chez les saint-simoniens du Globe, dans la société de Victor Hugo, le monde de Chateaubriand, l'école mennaisienne, le cercle de Vinet... Chaque départ indignait l'hôte, qui criait à la trahison. Je conviens que l'allure de Sainte-Beuve, un peu gauche et oblique, jointe à tout ce que l'on savait de son naturel, donnait une prise au reproche. Et cependant il n'avait trahi personne, ni rien livré. Le trahi, c'était lui : au lieu des vérités capitales promises, on lui avait fourni le faux ; mais ce contact du faux suffisait à l'émanciper.

Émancipé des autres, il se libéra de lui-même. Un jour arriva promptement que Charles-Augustin Sainte-Beuve sut préférer

la vérité à son cœur. Tout au moins, quand il s'occupa des écrivains d'un autre siècle que le sien, il cessa de chercher, comme il avait fait au début, sa propre ressemblance au fond de leurs œuvres ; il les lut, les approfondit pour elles-mêmes. Dans les vingt-cinq ou trente années dernières de sa vie, l'admirable vieillard entre, pénètre, s'insinue, agile et puissant comme un dieu, dans chaque repli des idées et des affaires ; il s'égale au moindre détail ; il en dresse des états aussi minutieux que brefs ; il se renseigne exactement, nous renseigne avec abondance ; il éclaire mille difficultés d'histoire par des chefsd'œuvre de biographie. Peu à peu se dispose dans son esprit comme un Musée de la vérité partielle. Sans étiquette de politique ou de religion, il note ce qui est, tout ce qui est, comme il le perçoit, de son style paisible, honnêtement gracieux, mais substantiel et vivant, où tout conspire à peindre et à faire sentir.

L'exercice, ajouté à ses dons naturels, lui avait formé peu à peu ce jugement, ce sentiment, ce don de voir, de classer, de proportionner dont il n'était aucun exemple autour de lui. L'étude des siècles antérieurs aux nôtres, sa grande Histoire de Port-Royal, qui l'avait fait le contemporain et le condisciple de Biaise Pascal et de Jean Racine, avaient achevé de l'instruire et de le délivrer. Sans se vanter, mais infatigablement (bien plus qu'un Nisard, à vrai dire), il s'imprègne de la vraie moelle nationale : vivacité du xviii6, doctrine du xvne. Quand d'autres de son âge descendent à la mort sans avoir quitté le berceau, ce fin et large esprit ne s'arrête de croître, de mûrir, defructifier. Il meurt et, àdéfaut d'une doctrine formulée, laisse au monde son répertoire de réalités bien décrites, ses leçons d'analyse et l'idée de traiter des œuvres de l'esprit en naturaliste et en médecin.

Un esprit d'une rare pénétration1 a nommé l'auteur des Lundis notre Thomas d'Aquin. Le mot, qui peut surprendre, a sa profonde vérité. Chaque âge possède le Thomas d'Aquin qu'il mérite, et n'a rien de meilleur.

). M. Anatole France, dans La Vie littéraire.

Rom. et Révolotion. 17

Le nôtre est sans doute plus critique que généralisateur et plus douteur qu'affirmatif. Pourtant, sachons tout ce que vaut cette Somme naturaliste, rédigée par le plus analyste des hommes. Il ne faut pas croire qu'on n'y trouvera que des faits à côté d'autres faits, privés de vie et de vertu, comme des fleurs d'herbier. C'est là un ancien préjugé, né de nos préventions, non contre Sainte-Beuve mais contre l'analyse. L'analyse passe aujourd'hui pour impuissante à donner autre chose que cette poussière de renseignements desséchés. Je ne sais pas d'erreur plus grande. S'il est très vrai que l'analyse décompose pour découvrir l'ordre de la composition, il n'est point vrai que cette décomposition, cette anatomie soient stériles pour la vie active et ne fassent que nous montrer l'ordre de ce qui est ou le mécanisme des composants. L'analyse fournit les éléments d'une recomposition : les personnes qui n'ont jamais usé de ce procédé sont les seules à l'ignorer.

En effet, l'analyse ne démembre point indistinctement tous les produits de la nature. Chez Sainte-Beuve comme ailleurs, l'analyse choisit plutôt, entre les ouvrages dont on peut observer l'arrangement et le travail, les plus heureux et les mieux faits, ceux qui témoignent d'une perfection de leur genre et, pour ainsi dire appartiennent à la Nature triomphante, à la Nature qui achève et réussit. En ce cas, l'analyse fait donc voir quelles sont les conditions communes et les lois empiriques de ces coups de bonheur ; elle montre comment la Nature s'y prend pour ne point manquer sa besogne et atteindre de bonnes fins.

De l'étude de ces succès particuliers, l'analyste peut se former une espèce de Science de la bonne fortune. Il en dresse le coutumier, sinon le code. De ce qui est le mieux, il infère des types qui y soient conformes dans l'avenir. Cette élite des faits lui propose ainsi la substance des intérêts supérieurs que l'on nomme, suivant les cas, le droit ou le devoir. Sainte-Beuve n'était ni si croyant ni si crédule qu'il se pût flatter d'avoir lu, comme un aruspice, aux entrailles des choses, soit les grandes lois de l'histoire, soit la clef de nos destinées particulières et le guide précis de la moralité : mais, aussi souvent qu'il pouvait ajouter au renseignement de fait une vue de droit naturel et, comme on peut dire en tudesque, une échappée sur l'idéal, qui

n'eussent rien d'imaginaire, il le faisait hardiment et modestement.

Qu'il s'agisse de la correspondance d'un préfet, des écrits de Napoléon ou des recherches de Le Play sur la condition du travail et de la famille en Europe (ce Le Play, qu'il appelle un « Bonald rajeuni, progressif et scientifique »), une diligente induction permet à Sainte-Beuve d'entrevoir et de dessiner, entre deux purs constats de faits, la figure d'une vérité générale. Cette vérité contredit souvent les idées reçues de son temps.

Elle contredit même, cette vérité aperçue par la raison de Sainte-Beuve, les goûts qui lui sont personnels, ceux qui lui viennent de naissance et de complexion. Il ne faut pas perdre de vue, quand nous parlons de lui, les différences capitales entre l'homme et l'esprit. Le premier a été jugé avec dureté, mais justice, par Frédéric Nietzsche '. « Il n'a rien qui soit de l'homme, il est plein de petites haines contre tous les esprits virils... Il erre çà et là, raffiné, curieux, aux écoutes. Un être féminin au fond . . . Ses instincts inférieurs sont plébéiens . — Révolutionnaire, mais passablement contenu par la crainte. »

C'est bien cela, mais à cette sensibilité anarchique s'alliait l'esprit le plus droit, le plus sain, le plus organique. Parlons mieux ; c'était un esprit, c'était une raison : il n'y a point d'esprit, ni de raison qu'on puisse appeler révolutionnaires. La révolution est toujours un soulèvement de l'humeur. Toutes les fois qu'intervint son intelligence, Sainte-Beuve étouffa ce soulèvement : si bien que c'est peut-être dans la suite de ses études que se rencontreraient les premiers indices de la résistance aux idées de 1789 qui, plus tard, honora les Taine et les Renan. Un effort continué de simple analyse lui avait fait sentir l'infirmité de ces ambitieuses idées que la nature même juge et condamne chaque jour, par l'échec qu'elle leur inflige.

En ce cas, l'analyse fit donc ouvrage créateur. Elle fournit un conseil pratique, une direction pour agir. Si les romans de philosophie cousinesque consacrés au Bon et au Beau faisaient sourire Sainte-Beuve, c'est justement qu'il aidait, d'un autre côté, à la science positive du beau et du bon. Une Hygiène, une

1. Flâneries inactuelles, traduites par M. Henri Albert au Mercure de France.

Morale, une Politique, une Esthétique même et même une Religion peuvent naître, en effet, par la suite des lents progrès de ce qu'il nommait finement son « Histoire naturelle des esprits ».

Examiner chacune des sciences que cette Histoire naturelle rendit possibles serait bien mal proportionné au sujet de cet examen ; mais il faut dire un mot de la première de toutes, celle qui régit la pensée et, de là, domine le reste.

Si le goût de la vérité n'est, à son origine, qu'une passion comme les autres, cette passion acquiert, en s'exerçant, tous les éléments de sa règle. Elle sait s'y plier, à la condition d'être pure, d'être un vrai désir de savoir, aussitôt qu'elle observe qu'on ne trouve et qu'on ne transmet la vérité que sous certaines conditions, dans un certain ordre et moyennant certains sacrifices. Chef-d'œuvre initial de sagesse empirique : l'intelligence, mue par la passion qui lui est propre, prend garde de ne pas se laisser conduire par son moteur. Pour rester ellemême, elle se tient au sentiment de ses sources et de ses limites ; cette raison tempère ou mesure l'essor de sa curiosité, et celleci, gardant son ancien rang de principe de la science, échappe ainsi au risque de devenir principe d'anarchie et de barbarie.

Tout cela peut paraître abstrait ; mais traduisons-le. Plutôt que de fonder certaines inférences sur des renseignements imparfaits et insuffisants, l'esprit maître de soi et capable de se régir différera d'en rien connaître, et, loin de se cacher de cette abstention, il en tirera de l'honneur. Dans l'intérêtde la science générale, il saura même ajourner beaucoup de curiosités, et la vertu de discrétion recevra, dans ce cas, un sens scientifique : on outre à peine cette discrétion généreuse quand, à l'exemple de certains positivistes, on hésite à se réjouir de la perfection des microscopes ou qu'on se fait scrupule d'observer les constellations1.

Enfin l'appétit de savoir se peut même aussi refréner et tenir

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