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Rome ancienne et moderne

La gloire de Rotue éternelle est encore si éclatante, qu'elle efface toutes Ica gloires.

Il est une ville dans le monde, dont on ne peut entendre le nom sans émotion. Solitaire et à moitié déserte, entre des monuments en ruines, des aqueducs rompus et taris, des voies usées par les roues des chars antiques , des cyprès et des tombeaux , au fond d'une campagne que dépeuplent la fièvre et le mauvais air, Rome en apparaissant tout à coup sur ses sept collines, nous frappe encore d'admiration et de respect. Mulgré son grand âge et ses malheurs , on sent que l'antique maîtresse des nations règne toujours dans nos souvenirs. C’est qu’en effet Rome est notre mère patrie : Enfants, nous apprenons sa langue et scs légendes; notre jeunesse est consacrée à l’étude de ses lois; notre âge mûr, à la lecture de ses orateurs et de ses poètes; Citoyens, nous rêvons la gloire de ses aigles et la liberté de son forum ; Chrétiens, nous nous inclinons tous devant le tombeau de saint Pierre.

Faire l’histoire de Rome, c'est donc faire un livre de famille, un livre pour tout le monde, et qui manquait jusqu'ici; car les pages innombrables des annales de la ville éternelle, éparses dans les vingt-cinq siècles de son

PIIÊFACE.

passé, n’avaient encore été réunies par personne. Il y a des milliers de volumes sur le peuple romain et scs conquêtes, il n’y en a pas un seul sur l'histoire de Rome, proprement dite, sur sa vie publique au Forum, si originale et si curieuse. Des nuées de savants, d’antiquaires et de touristes se sont abattues sur ses monuments pour en mesurer les ruines, sur ses palais pour en compter les tableaux , sur ses églises pour répéter après cent autres l'éloge des chefs-d’œuvre qui les décorent, et pas un de ces chercheurs ne s’est dit qu'après tout , l'histoire intime, urbaine en quelque sorte, des hommes qui avaient fondé ces murailles, élevé ces monuments, jeté ces dômes dans les airs, et peint ces galeries admirables, valait la peine d'être écrite.

Rome ancienne n’a été véritablement grande , véritablement intéressante que dans ses murs : c'est là qu’il s'agissait de la saisir ut de la suivre depuis le moment où le ûls de Sylvia bâtit sur le mont Palatin ses pauvres huttes de roseaux, jusqu’à l’arrivée de ces Barbares qui incendiaient douze cents ans plus tard les tours dorées des empereurs. Quant à la Rome moderne, celle du catholicisme et des beaux-arts, il restait à la peindre vivant de sa vie byzantine , féodale et papale , et après être tombée du rang de capitale du monde à l’humble titre de duché , et de cinq cent mille habitants à douze mille, relevant noblement la tête à la renaissance, sous une tiare ornée de lauriers par Raphaël.

Ainsi présentée, l’histoire romaine s’éclaire d'un jour nouveau et offre un intérêt jusqu'à présent inconnu. Car cette grande ligure de Rome qu'on nous montre de loin , depuis l'enfance , nous ne l’avons jamais vue à sa vraie lumière , et rien n'est faux comme l'idée que nous en concevons d’après nos écrivains. Les uns, comme le bon Rollin, Lcbcau, Crevier et ceux de leur école, donnent aux anciens habitants des sept collines une physionomie prosaïque et vulgaire; les autres, épris du symbolisme allemand, en font des mythes ou des fantômes. Aucun ne les a peints tels qu’ils furent, au naturel , avec franchise et vérité. C’est ce qu’on a cherché à faire dans ce livre. Rome antique y conservera sa forte empreinte et son profil d’airain , fièrement dessiné comme les figures de la colonne Trajane : Rome nouvelle, dans sa beauté mélancolique et solitaire, y rappellera un grand paysage du Poussin que le Tibre sillonnerait de ses flots d’or.

Les scènes les plus dramatiques de l'humanité s'étant passées sur ces collines immortelles, du haut du Capitole le lecteur verra défiler à ses pieds tous les peuples qui ont brillé dans le monde , tous les hommes qui l'ont rempli du bruit de leurs vertus, de leurs crimes ou de leur gloire pendant deux mille cinq cents ans. Tous , depuis le chef gaulois à la chevelure blonde, jusqu'au numide Hannibal, depuis Attila jusqu’à Bélisaire, depuis Charlemagne jusqu'à Napoléon, tous sont venus en Italie, attirés vers Home par un aimant magique. C’est là que le torrent des guerres a porté successivement tous les enfants du Nord, Golhs, Huns et Vendales; et après ceux-ci les Byzantins, les hommes à la longue barbe ou Lombards, les Franks, les Sarrasins, les Normands, les lansquenets du xvi* siècle, les demi-brigades de la première République française et les bataillons de la seconde.

Puis, quand cet immense bruit d'armes aura cessé; quand-tous ces flots d'hommes auront disparu , ne laissant comme traces de leur passage que des ruines et quelques tombeaux, sur les cendres de cette Rome , qui dominait jadis l'Occident et l’Orient, et d'où s’épanchait continuellement, comme d'un volcan en éruption , la lave de la guerre, une nouvelle Rome surgira qui sera l'asile de la paix. Plus de légions égorgeant les peuples, plus de prétoriens tuant les empereurs, plus de bêtes féroces déchirant l'esclave dans le Cirque. La statue de Jupiter a fait place à la croix; les papes succèdent aux Césars; et la capitale du monde païen est devenue la capitale du monde catholique. Dans cette transformation, Rome retrouvera sa seconde période de grandeur. Elle n’est plus rien par le fer qui a fait si longtemps sa force, elle va être tout par l'idée. Un vieillard n'ayant pour sceptre que l’anneau d’un pauvre pécheur, pour sénat que des cardinaux qui ont ramassé la pourpre des patriciens déchirée par les Barbares, pour soldats que des prêtres et des moines en robe de bure, parle du haut du Vatican à la Ville et à l'univers ( Vrbi et orbi) , et les trônes tremblent , les peuples s'agenouillent, les empereurs baissent le front à sa parole.

Alors brillent les beaux siècles de la papauté : quatre grands hommes, Grégoire VII, Urbain III, Adrien IV et Innocent III élèvent le Vatican, par leur vigueur et leur génie, au niveau du Capitole, et pendant deux cent trente ans Rome nouvelle exerce dans le monde l'autorité de Rome ancienne.

Découronnée tout à coup par le patriotisme de Clément V, ce Constantin du moyen âge , qui au xiv* siècle transporta le siège pontifical à Avignon , elle ceignit, au xvf siècle, sous Jules II et Léon X, un trirègne tout radieux encore de la gloire de Michel-Ange. Ensuite, au siècle éblouissant du grand Léon succèdent des jours ternes et sombres : les soldats germains de Bourbon, le temps, la guerre, le Tibre, le feu et Luther s’archarnent, hélas! sur la Niobédes nations qui, avec ses empereurs morts et ses papes déshérités, ne semble plus être debout que pour dire comment ici-bas commence et finit la grandeur des hommes.

Tel est le dessin général de l’histoire de Rome ancienne et moderne.

Après avoir puisé dans les auteurs latins et grecs ‘ et aux sources modernes les plus pures2 l'énorme quantité de faits qui forment cette histoire, depuis la fondation de la ville jusqu’à nos jours, en traitant avec le plus grand soin les trois côtés les plus saillants et les plus brillants de son passé , le côté religieux , le côté littéraire et le côté artistique et monumental , on

1. Nous nous sommes appuyé particulièrement sur Tite-Live, Velléius Pater eu lut, Valère Maxime, Florut , Polybe, pour les premiers chapitres; sur Appien, Plutarque, Cicéron et Salluste, pour les Gracques, les guerres civiles» les luttes de Marins et de Sylla, de César et de Pompée et des Triumvirs; sur Tacite, Suétone, Pétrone, Pline, Dion Cassius, Juvénal, pour les Césars; sur Aurélius -Victor, P roc ope, Hérodicn, Spartien, Eutychius, Orose , Eusèbe, saint Jérôme, Ammien Marcellin, pour les Flaviens, les Antonins et les Empereurs militaires.

2. Nous indiquons ici les moins connues, pour ne pas couper plus tard à chaque instant le fil du récit par des notes : Donati, Roma vêtus ac recens. — Venuti, Descririone topografica di Roina moderna. — Fa miano Nardini, Roma antica. — Platinœ, Vite summorum ponlificmn. — Marliani , Annales consulum, dictatorum. — Panvinii, Fastorum. — Strada , De vitis imperatorom.

— Aretini, De bcllo italico. — Blondi , De Roma triumpbante. — Eckard, Catalogua præfectorum orbis. — Piraneti, Vedutc di Roma. — Rossi , Nuovo théâtre Romæ, etc. — Aringhi, Roma Subterranea. — Muratori, Annali d'Jtalia. — Constantin Porphyrogénète (de adminisl. imper.) — Oltavio di Agostino, Istor. délia famigl. Colonn. — Calendario de Maffei. — Bartolomeo Piazza, deir Opéré pie di Roma — Jacopo Lauro, Antiqnæ urbis splendor. — Mazzochi. — Symmaque, préfet de Rome, Épltres. — Fulvio Orsini, Delle famiglie romane. — Martinelli, Roma sagra. — Minutolo, Roma illustrata. — Causeo, Museo Romano. — Nibby, Roma. — Vitale , Storia diplomatica de’ Senatori di Roma. — Ganganelli ( Clemente XIV ) , Lettere , bolle e discorsi. — Davanzali, Gli annali e le storie degli Imperatori Romani. — Cesare Balbo , Sommario d’Istoria dTtalia. — Cantù , Storia di cento anni 1750-1850.

Enfin on s’est aidé des recherches de l’élite des érudits français, anglais et allemands, tels que Mont faucon , — Maimbourg , — Charles Desbrosses , — Dureau de la Alalle, — Charles Dezobry ,

— Gibbon , — Fergusson , — Niebuhr, — Sismondi ; et des travaux contemporains de M\l. Artaud de Montor , — le comte de Tournon, — Charles Didier, — Stendhal, — Thomas, — Perret , qui donnent le dernier mot de tont ce qui a été dit de bon et de vrai sur Rome moderne.

PïiEFACE.

o adopté un plan qui répondit , autant que possible, par ses lignes sévères et largement tracées , à la grandeur du sujet.

L'ouvrage est divisé en quatre parties principales :

La première, commençant h Romulus, et finissant à Constantin, qui abandonna Rome en 324 et transporta le siège de l’empire à Byzance, s'appelle :

La seconde, commençant au départ de Constantin qui fit descendre nu troisième rang Rome , capitale du monde païen , en haine de son polythéisme, s’arrête è Charlemagne, qui la releva l’an 800, en fondant la puissance temporelle des papes , parce qu'elle était la capitale du monde chrétien , s'appelle :

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