CHAPITRE XII
et la loi Orchia, rendus au vi* siècle de Home , limitèrent les dépenses des repas à cent vingt as; la loi Fannia, plus sévère, en retrancha vingt, et défendit d'avoir plus de trois convives les jours ordinaires, et au delà de cinq les jours de nundines (marché). Les lois Antia, Didia, Julia , Emilia, interdirent l'usage des coquillages et des oiseaux exotiques, et allèrent même jusqu'à régler les heures et le mode des repas
Mais les lois n'ont aucun pouvoir quand ceux qui les ont faites les violent les premiers. Ou eut beau multiplier pendant un siècle les décrets rigoureux, les mœurs suivirent leur mauvais courant : la gloutonnerie patricienne était plus forte que les règlements somptuaires des censeurs du sénat. Les débauchés et les prodigues , qui abondaient à Rome, n’auraient pas été satisfaits si leur temps ne se fût passé en plaisirs et en fêtes; si les roses n'avaient nagé dans leurs coupes au milieu rie l'hiver; si au cœur de l'été la neige du Soractc n’eùl rafraîchi leur vin de Falenie. L'empire romain leur semblait trop petit pour leur épicuréisme ; les festins flattaient moins leur goût que leur orgueil ; ils en aimaient surtout le luxe qu’on y déployait, et quand ils estimaient un mets, c’est qu’il venait du fond de l'Orient et qu'il leur était arrivé malgré les vents et les naufrages.
Il y avait pour les patriciens deux sortes de repas du soir : la cène douteuse ( dubia ), composée de viande et de poisson, et la cène correcte (recta), où rien ne manquait. En sortant du bain, quand les esclaves des cuisines (les coqui ou cuisiniers, et leurs aides; les pâtissiers, pistores; les dulciaires, les lactaires , qui pétrissaient les gâteaux au miel, au lait) avaient achevé leur tâche, les ministres du festin commençaient la leur. L'esclave aux invitations disait au muilrc les noms et le nombre des convives, l'obsonateur lui donnait la liste des mets, l’indicateur du temps venait crier la quatrième heure dans l'exèdre. A ce signal, on entrait dans le triclinium : le tricliniarque, en tunique courte sans manches, comme tous les autres esclaves, faisait un signe, et les enfants présentaient en silence aux convives, car il leur était défendu d'ouvrir la bouche, des aiguières d'argent pour laver leurs mains , et leurs têtes blondes pour les essuyer *.
Revêtus de la blanche robe festinale , et portant deux couronnes de roses, de lierre, de myrte, ou de violettes, l’une au front, l'autre au cou, les convives se couchaient trois par trois sur les lits couverts de housses de pourpre. Au bas des lits se tenaient les esclaves des pieds (à pedibut), qui débarrassaient de leurs sandales les convives et les ombres, ou amis personnels qu'ils avaient amenés, et se tenaient debout et muets pendant tout le festin pour attendre leurs oidres.
I. L'esprit qui les avait dicté?* perce dans ces prescriptions minutieuses. Que tout convive Use celle table d’airain et retienne :
a II est défendu de >6 passer de pain; de venir pour le prandiam avant la quatrième heure, et avant la dixième pour la retic; de rener plus d’une heure * table. Si le convive arrive trop tdl, qu’il trouve U table nue; s'il arrive trop lanl, qu'il la trouve enlevée. Hue heure de grtee tou efois est accordée aux atuis, mais a la condition ex presse qu’elle se. a tonsu rée 1 la conversation ou i la musique, pourvu qae la rouversallon ue dégénère ni en discussions trop sérieuses ni en dlspuies. »
8. Aquam poposcit ad atjnus <l<gite* que paululum aspersos in eapktc pueri tersit. ( Ptrnosn, Sut. 3. )
MŒURS ET USAGES
Au même instant paraissaient les inferieurs avec le plateau d'argent , de la grandeur de la table , qui contenait la gustatio. Ce premier service se composait généralement d'œufs, de laitues, d’olives et de fruits; la grue couverte de sel, les foies d'oies blanches 1 nourries avec des figues, et des râbles de lièvre s'y mêlaient cependant quelquefois aux légumes.
Un coup d'œil du promuscundus, on appelait ainsi l'esclave ordonnateur, faisait arriver le second service, ou , pour parler comme les Romains, la seconde table. Sur celle-ci s'étalaient alors le porc troyen et le sanglier, les coqs engraissés avec une pftte pétrie dans le lait, les beefigues, les grives, les faisans, les autruches, les rossignols, les cigognes, le chevreau d'Ambracie, les pigeons de Campanie, le faon de Samos et les grues de Mélos. A peine rangés dans leur ordre élégant par le structor, tous ces plats passaient rapidement sous la main du seissor, qui découpait chaque viande avec grâce et se retirait ensuite au fond de la salle pour faire place aux distributeurs, charges de donner le pain, et aux pocillateurs , auxquels on demandait à boire. Ces derniers ne versaient le falerne, le cécube, le massique, vin de prédilection de Virgile, le calés, tant vanté par Athénée, les crus d’Albe, de Sorrente , de Spolètc ou de Privernum , que lorsque le prëgustator en avait entamé l'amphore; précaution de peur secrète, car seul au milieu des esclaves jouets de ses caprices, le maître ne portait jamais la coupe & ses lèvres sans voir au fond du cristal écumant le noir fantôme de Locuste.
Bientôt le son de la flûte annonçait la troisième table, et les convives souriaient, car cette mélodie était la promesse d’un mets d’élite. Couronné de laurier, l'esturgeon ne tardait pas à se montrer en effet sur son immense plat d'argent, escorté du merlus du Pessinunte, de l'elops de Rhodes, du sare de Cilicie, des pétuncles de Chio, des huîtres de Brindes , du lac Lucrin , du thon de Chatcédoine, exquis selon Pline, pourvu qu'on le mangeât frais, des murènes, des lamproies, du barbeau de Sicile, du loup de mer, péché entre les ponts du Tibre, et de ces escargots nourris de farine et de vin cuit, d'après la méthode de Fulvius Ilirpinus1.
C'était le moment de verser les vins grecs, naturalisés par Lucullus. Dans sa jeunesse, ce grand épicurien en avait rarement vu servir plus d’une coupe à la table de son père ; quand il revint d'Asie, il en distribua cent mille amphores au peuple, et depuis aucun riche ne put s'en passer. Les esclaves , administrateurs du vin étranger, et habillés comme les femmes d'une tunique de mousseline brodée de perles, avançaient alors leur tète parfumée, et , d'une main aussi blanche que celle de leur maîtresse, versaient & Ilots, dans des coupes étincelantes de pierreries, les vins de Crète, de Lesbos, de Chypre, de Rhodes et de Chio 3. Puis ces patriciens si