Yatican, palais Colonna
ceux que le goujon taquine sur les rives de Seine ou du Tibre. Si même vous voulez connaître le site probable, alexandrin encore, où le pescator jetait sa ligne, allez tour à tour au musée des Thermes et sur les rives tibérines : sur les jolis stucs de la villa de l'époque d'Auguste, qui affleurait Feau à la place où est aujourd'hui la Farnésine, voici des maisons à loggias, un pont en dos d'âne, un pêcheur immobile devant l'écoulement de l'eau et un nageur qui va plonger du haut d'un roc : pêche et plongeons seront heureux, n'en doutez pas, car cet hermès au phallus dressé porte bonheur. De là allez, non pas à la Farnésine elle-même puisque les hautes digues ont détruit le pittoresque ancien des berges, mais plus bas, vers la Marmorata; regardez le fleuve courir au pied de l'Aventin, les gamins nus courir le long du fleuve et « piquer une tête », les pêcheurs du dimanche fixer l'œil sur le bouchon ou se dirisrer vers l'osteria dei Pescatori, et dites si ce n'est pas là une fresque hellénistique, où colline, rivière, « fabriques » et personnages s'ordonnent si intelligemment qu'on croirait à l'artifice.
A vrai dire, mon vieux pêcheur du Capitole n'est pas un amateur du dimanche : il porte l'épervier, le panier de jonc, le bâton des campagnards, et sa poitrine nue s'off're au vent de l'espace. Il est vêtu de loques et bien misérable : s'il a les yeux fixés vers le vague, c'est qu'il marche en rêvant dans le songe d'or qu'il a fait cette nuit. « Je me vis juché sur un rocher
OÙ je m'étais assis pour guetter le poisson. J'agitai du bout du roseau l'appât trompeur : un poisson, un énorme, le saisit. Il était bien pris par l'hameçon : son sang coulait, ses soubresauts ployaient le roseau. . . . Je le tirai doucement, et j'amenai sur la berge un poisson d'or, oui, tout recouvert d'or*! » Pauvre Asphaliôn! encore dupe de l'espérance à son âge! Car il est vieux; sa poitrine ridée, tannée par l'alternative de l'humidité et du soleil, ses chevilles variqueuses me rappellent le saisissant réalisme d'une statuette de vieillard que ce délicat de Pline avait dénichée chez quelque brocanteur ^ : Romain plus qu'à demi, Pline se pâme d'aise à ces nerfs tendus comme des cordes, à ces creux que la sueur ou les larmes avaient dessinés à l'avance pour le ciseau. On sent sous les mots le clignement de l'œil, le geste du pouce qui suit la ligne dans l'espace ; et la patine, Messieurs, quelle patine! Décidément le prestige de cet art, implacable en sa franchise, ne nous voile rien ni des décrépitudes séniles ni des laideurs de la misère. Il les recherche : par exemple, il va dans les faubourgs de la grande ville au-devant des pauvres diables qui ont bu le Léthé, je veux dire l'oubli, jusqu'à l'ivresse. C'est précisément sur la voie Nomentane, aujourd'hui encore bordée <( d'osterie », en allant vers le mont Sacré toujours cher aux prolétaires, qu'on a trouvé la Vecchia Ebbra du Gapitole. Oh, la vigoureuse
i. Théocr., Idylles, XXL 2. Lettres, éd. Keil, III, 6.
l'anthologie en marbre. b7
effigie! Affaissée, la tête renversée en pâmoison, riant d'un rire hébété où bégaie l'instinct mystérieux, elle avale encore, elle savoure, elle hume. Dans son attitude revit le souvenir des plaisirs plus vifs dont sa vieillesse est sevrée : elle a posé l'amphore entre ses jambes, et d'une main sensuelle étreint passionnément le goulot. « Heureuse vie, mes enfants, que celle de la grenouille! Elle n'a point à surveiller qui lui verse à boire : sa boisson est inépuisable ^ ! »
Nous voici avec la vieille ivrogne sur le chemin de la campagne. Grec ou romain, l'alexandrinisme, qui aime comme tous les raffinés la vie des simples, a été l'y surprendre. L'anthologie se promène à pas menus, et précautionneux, dans les étables des environs de Pergame et de Tarse ; Théocrite va trouver les bouviers sous les olivettes de Syracuse, où je les ai reconnus; Virgile va ramasser ses Bucoliques sous les claies où s'égouttent les fromages blancs; et de Ronsard à Henri de Régnier nos artificieux poètes se roulent (délicatement) dans la rusticité. Ainsi font les artistes. L'un d'eux a rencontré à l'orée des bois cette vieille paysanne qui porte un agneau ^ Le réalisme en est plus répugnant que dans la statue du vieux pêcheur, car la sénilité féminine est plus triste que la nôtre. Certes l'art antique a toujours eu moins de pitié que de dilettantisme; pourtant, le sentiment, je dirais presque la sensation de la misère et de la décrépitude